GONDI AVANT LA FRONDE
Les ambitions de Çondi. — Son rôle à rarchevôché : sa popularité dans le diocèse. Premières piques de la rivalité entre Gondi et Mazarin. Affaires de l'assemblée du clergé et du mariage de la reine de Pologne. — Les premiers symptômes de la Fronde. — Agitation de la bourgeoisie parisienne. ~> La Fronde a été au début un essai de révolution bourgeoise.
Devenu coadjuteur, Gondi put concevoir toutes les
espérances. Un illustre cardinal venait de mourir:
un autre attirait déjà les regards. Qui empêchait le
futur archevê({ue de Paris d'égaler Richelieu et de
surpasser Mazarin? Si la visée était haute, l'ambition
était légitime, et le jugement que nous en portons ne
doit pas se régler sur la catastrophe qui en fut l'issue.
Les défauts du coadjuteur n'étaient point de ceux qui
empêchent les hommes de parvenir au pouvoir : ses
qualités étaient de celles qui les y maintiennent.
Dubois est déjà décrié : que penserions-nous de lui
s*il avait écrit ses mémoires avec la même franchise
cynique que Gondi? Et cependant Dubois fut un grand
ministre. Je ne veux rien dire de Richelieu dont les
débuts politiques furent assez louches. Mais Mazarin l
quel étrange aventurier que cet ancien capitaine de
cavalerie, devenu cardinal, et ami^ pour ne pas dire
plus, de là reine régente de France ! Nous en parlons toujours avec la révérence que l'on doit à un premier ministre qui a su mourir en place : qu'en dirait impartiale histoire si la malchance l'avait empêché de revenir de Brûhl ? On ne verrait plus que ses vols, ses concussions, ses infatigables mangeries à tous les râteliers, son incomparable aptitude à empocher, comme Jocrisse devant la baraque, des nasardes et des coups de pied, et les passions des Parisiens de 1648 revivraient dans les auteurs graves qui se seraient donné la mission de traiter le personnage comme il le mérite. Mais Mazarin eut pour lui Taffection profonde, inébranlable, sourde à tous les reproches comme à toutes les menaces, de celle qui était alors la maîtresse du pays : sa force fut là et non ailleurs ; et c'est pourquoi Gondi qui avait toutes les armes, sauf cellelà, à sa disposition, succomba devant lui. Je ne suis pas encore persuadé àTheure qu'il est, malgré l'événement, que le génie politique de Gondi ait été inférieur à celui de Mazarin ; mais c'est pour d'autres raisons que la partie n'était pas égale entre eux ; et pour celui des deux qui aspirait à remplacer l'autre, il y avait là un obstacle que sa vanité l'empêcha de voir tel qu'il était, mais qu'il n'était pas en son pouvoir de supprimer.
Malgré les apparences, Gondi n'était pas un brouillon. Peu d'hommes politiques ont excellé comme lui dans l'art des préparations. Il n'eût tenu qu'au nouveau coadjuteur de se jeter tète baissée dans les
SON ROLK A l'archevêché 29
cabales qui marquèrent le commencement de la régence. Mais il était trop fin pour prendre au sérieux les /m/)or/an/5 et leur chef, ce grand dadais de Beaufort. Il laissa faire les gens pressés, observa, attendit, et employa ses loisirs à se créer une popularité sérieuse dans son diocèse, aux dépens de son oncle. Mais, tout en remplissant avec scrupule une bonne partie des devoirs de sa profession, et en négligeant volontairement les autres, il ne se laissa pas oublier de la cour et de la ville. Il prêcha avec fracas, fit une retraite à Saint-Lazare avec ostentation, édifia les couvents de femmes qu'il visitait, par ses yeux baissés et ses propos rigides, et couronna le tout — au moins il le dit — en prenant la direction de la grande réforme ecclésiasti(|ue à laquelle des prêtres plus vertueux comme Vincent de Paul, Olier et Eudes ont attaché leurs noms. Son bon oncle en séchait de jalousie, et ne perdait pas une occasion de montrer l'estime qu'il faisait de son neveu. Il descendait un jour de carrosse, et comme il était déjà vieux et passablement infirme, il voulut s'appuyer sur Ménage qui se trouvait là ; mais le pied lui manqua et il tomba. — Ah ! dit-il, de quoi m'avisai-je aussi de me vouloir appuyer sur un homme qui est à mon coadjuteuri Ces petites grogneries ne tiraient pas à conséquence. Il n'y eut bientôt qu'une voix dans le diocèse de Paris pour louer la passion singulière avec laquelle le coadjuteur prenait en main, dans toute occasion, les intérêts du clergé. Le nombre de ses par-
tisans s'accrut, et peu à peu il eut l'art de se ôomposer dans ce monde spécial une clientèle qui fut plus tard le plus énergique et le plus fidèle de ses appuis* Si les âmes pieuses gémissaient en secret sur ses écarts de conduite, le plus grand nombre ^ lui savait surtout gré de son aisance provocante à repousser les empiétements de la couronne et à défendre les droits de l'Église. Son attitude à l'Assemblée générale du clergé, en 1645, lui valut beaucoup de sympathies — et aussi une aigre réprimande de la reine mère chez qui la bonne femme des premiers jours de la régence avait depuis longtemps disparu.
— « Elle était sur son lit dans sa petite chambre grise, et elle me dit avec un ton de voix fort aigre qui lui était assez naturel, qu'elle n'eût jamais cru que j'eusse été capable de lui manquer au point que je venais de le faire, dans une occasion qui blessait la mémoire du feu Roi son seigneur (1). II ne me fut pas difficile de la mettre en état de ne pouvoir que me dire sur mes raisons, et elle en sortit par le commandement qu'elle me fît de les aller faire connaître à M. le cardinal. Je trouvai qu'il les entendait aussi peu qu'elle. Il me parla de l'air du monde le plus haut ; il ne voulut point écouter mes justifications, et il me déclara qu'il me commandait de la part du roi que je me rétractasse le lendemain en pleine assemblée. Vous croyez bien qu'il eût été difficile de m'y résoudre. Je ne m'emportai toutefois nullement. Je ne sortis point du respect, et comme je vis que ma
(1) Il s'agissait de six prélats que Richelieu avait exilés lors de TAssemblée de Mantes en 1641. Gondi avait proposé, suivant un concert arrêté d'avance, de les inviter à prendre place dans l'Assemblée de 1645, bien qu'ils n'y fussent pas députés.
SON ROLE A l/ ARCHEVÊCHÉ 31
soumission ne gagnait rien sur son esprit, je pris le parti d'aller trouver M. d'Arles, sage et modéré, et de le prier de vouloir bien se joindre à moi pour faire entendre ensemble nos raisons à M. le cardinal. Nous y allâmes, nous lui parlâmes, et nous conclûmes, en revenant de chez lui, qu'il était l'homme du monde le moins entendu dans les affaires du clergé (i). »
C*est délicieusement insolent, et le digne M. d'Arles fait là une amusante figure. Retz a toujours excellé à compromettre les gens graves dans ses équipées. Cette sorte de plaisanterie, d'un goût douteux et d'un genre facile, avait le don de le ravir. C'était la revanche de la contrainte que lui imposait son rôle officiel, et qui allait si mal à la nature effrontée et cynique de ce gamin parisien. Mais c'était aussi chez un ambitieux une faiblesse que ses ennemis étaient trop habiles pour ne pas exploiter contre lui. Ce n'était pas la seule qu'on pût d'ailleurs lui reprocher. A mesure qu'on avance dans l'étude de sa vie, on s'aperçoit que certaines parties de son caractère ne sont à la hauteur ni de son intelligence ni de sa volonté. Sa vanité l'aveugle sur la véritable valeur de ses adversaires. Avec toute sa finesse, il les avertit constamment de ses desseins. C'est un chasseur qui tend avec soin le collet oîi se prendra le gibier, mais qui, au dernier moment, fait du bruit et le met en fuite. Il n'est pas seulement vaniteux ; il est glorieux. Un ami de Vincent de Paul, Antoine de Barillon, lui
(1) Œuvres du cardinal de Retz, 1. 1, MémoireSy 2* partie, p. 248-
faisait remarquer doucement qu'il faisait trop de dépenses ; il répondit avec sa vivacité habituelle :
— J^m bien supputé. César à mon âge devait six fois plus que moi.
Mais sans doute aussi César savait se taire ; et s'il avait envie d'imiter Sylla, il ne montait pas sur le Capitole pour le crier aux toits de Rome. Élourdi, bavard, suffisant, plus désireux encore de triompher des gens que de les séduire, Gondi manqua toujours de discrétion.
Sa première escarmouche avec Mazarin fut suivie de quelques autres où les deux adversaires commencèrent à se mesurer sérieusement de Fœil et du geste. Telle fut Fafifaire du mariage de la reine de Pologne que l'opposition du coadjuteur empêcha de célébrer à Notre-Dame comme le cardinal en avait eu la pensée. Il y eut à ce propos entre Gondi et Mazarin un échange de mots amers qui étaient d'un i^auvais augure pour l'avenir :
« Gomme je parlais au nom et de M. Tarchevéque et de toute TËglise de Paris, il (Mazarin) éclata comme il eût pu faire si un particulier, de son autorité privée, Feût voulu haranguer à la tête de cinquante séditieux. Je lui en voulus faire voir, avec respect, la différence. Mais il était si ignorant de nos mœurs et de nos manières qu'il prenait tout de travers le peu que Ton lui en voulait faire entendre. Il finit brusquement et incivilement la conversation, et il me renvoya à la reine. Je la trouvai sifflée et aigrie, et tout ce que j'en pus tirer fut qu'elle donnerait audience au Chapitre, sans lequel je lui déclarai que je ne pouvais ni ne devais rien conclure.