LE DUC DE BEAUFORT
{Reproduction du Musée de Versailles)
GONDl CHEF DE PARTI
qu'une attitude. Le bonhomme Peuple n'aime pas que ses domestiques, après avoir servi respectueusement la picjuette dont il se régale, lui fassent la grimace par derrière. Aussi Gondi^ dans cette course à la popularité au bout de laquelle il comptait trouver le pouvoir, eut-il d'abord le désagrément d'être dépassé par deux rivaux qu'il méprisait profondément: un vieux magistrat, Broussel, emphatique, déclamatoire et sincère, simple et bon dans son intérieur, pompeux et violent dans la vie publique, plus capable de signaler avec véhémence les abus que d'indiquer les moyens d'y remédier: un de ces tempéraments honnêtes, mais irritables et colériques que le besoin d'opposition tourmente jusqu'à la fin de leur vie; ensuite un noble, un petit-fils d'Henri IV, M. de Beaufort, qui avait un beau cheval, de beaux yeux, de belles dents, de beaux cheveux, qui saluait avec grâce, chevauchait dans les rues avec adresse et tirait des larmes par sa bonne mine aux yeux de toutes les commères qui le voyaient passer. Broussel avait le prestige de sa bonhomie bourgeoise, de ses mœurs pures et d'une voix qui s'élevait infatigable — plus d'une fois à contre-temps — en faveur du bien public. Mais, si éclatante qu'ait été au moins pendant une heure sa popularité, elle pâlit en face de l'engouement qui s'attacha tout à coup à Beaufort et qui lui resta longtemps fidèle. Gondi enrageait : un vieux conseiller qui croasse et un jeune cavalier qui caracole, la belle affaire ! Il oubliait que le peuple
juge avec son imagination et qu'il mesure rarement sa faveur à Fintelligence ou au mérite. Cet homme si fin a eu, comme les autres, ses heures de naïveté.
Il n'en fut pas moins un incomparable révolutionnaire. Malgré ses hésitations sincères ou fausses du début, ce petit archevêque noiraud, à l'œil clignotant et aux manières indécises, qu'on eût sans le connaître pris pour un grimaud de sacristie, était né factieux et conspirateur. Il avait le sens et le désir du pouvoir ; mais il n'en avait pas le respect. En véritable Italien, il alliait le goût des intrigues longuement et subtilement tissées avec celui des coups de main aventureux, éclatant à l'improviste dans un ciel serein. Sa hauteur dédaigneuse et son incontestable bravoure ne l'empêchaient pas d'être Tami des petits moyens, des petites choses et des petites gens. Sans deviner l'avenir du peuple, il comprenait la puissance latente qui dormait dans ce grand corps, et il essaya de l'éveiller à son profit. Ce descendant des Gondi florentins n'était pas seulement un conspirateur des ruelles. 11 avait des amis ou des agents dans tous les mondes, et il avait étendu sur Paris un vaste réseau de relations, de secours, d'aumônes et de camaraderies de tout choix et de toute provenance. C'est peut-être là le côté le plus curieux dé la vie politique de Gondi et par où il mérite le plus d'être comparé aux organisateurs, j'allais dire aux entrepreneurs de nos grandes révolutions modernes. Nous avons déjà vu avec quel art il avait su ramas-