‹ Les mémorialistes; le cardinal de RetzChapitre 40 sur 47 · CLITON · texte numérisé non relu

CLITON

Obligez, Monsieur, votre valet.

Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître, Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connaître. Quoique bien averti, j'étais dans le panneau.

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On a plus d'une surprise de ce genre avec le cardinal de Retz, et cela gâte un peu le plaisir qu*on pourrait avoir en s^ compagnie. Si encore il se contentait d'ajouter d'ingénieuses broderies aux sujets qui, comme le précédent, n'ont qu'un vague intérêt pour l'histoire, le mal ne serait pas grand, et l'on passerait condamnation. Mais il ne s'est pas fait faute d'employer ailleurs et pour des choses qui en valaient la peine sa coupable industrie. Il a écrit ses Mémoires avec l'intention très claire d'abuser la postérité; et elle a failli, comme Cliton, donner dans le panneau. Si on voulait faire le compte des histoires ou fausses ou dénaturées à plaisir qu'il a lancées dans la circulation, on arriverait à un assez joli total. Sainte-Beuve admire beaucoup le récit de la conspiration que Retz, à l'en croire, organisa contre Richelieu, et il a cent fois raison, si l'on veut n'y voir qu'une preuve, entre tant d'autres, de l'ingéniosité de Retz et de son savoir-faire diabolique en matière de conspiration :

a Aussitôt que nous aurions reçu la nouvelle du gain de la bataille, nous le devions pubher dans Paris avec toutes les figures. MM. de Vitry et Gramail devaient s'ouvrir en même temps aux autres prisonniers, se rendre maîtres delà Bastille, arrêter le gouverneur, sortir dans la rue Saint-Antoine avec une troupe de noblesse dont M. le maréchal de Vitry était assuré ; crier: Vive le Roi et M. le comte {de Soissons). M. d'Estampes devait à Theure donnée faire battre le tambour par toute sa colonelle^ joindre le maréchal de Vitry au cimetière Saint-

Jean el marcher au Palais pour rendre les lettres de •M. le comte au Parlement et l'obliger à donner arrêt en sa faveur. Je devais, de mon côté, me mettre à la tête des compagnies de Parmentier et de Guérin, de laquelle TEspinai me répondait, avec vingt-cinq gentilshommes que j'avais engagés par différents prétextes, sans qu'ils sussent eux-mêmes précisément ce que c'était. Mon bonhomme de gouverneur, qui croyait lui-même que je voulais enlever M^^^ de Rohan, m'en avait amené douze de son pays Je faisais état de me saisir du Pont-Neuf, de donner la main par les quais à ceux qui marchaient au Palais et de pousser ensuite les barricades dans les lieux qui nous paraîtraient les mieux soulevés. La disposition de Paris nous»faisait croire le succès infaijlible; le secret y fut gardé jusques au prodige. M. le comte donna la bataille et il la gagna. Vous croyez sans doute l'affaire bien avancée. Rien moins. M. le comte est tué dans le moment de sa victoire, et il est tué au milieu des siens, sans qu'il y en ait jamais eu un seul qui ait pu dire comme sa mort est arrivée. Cela est incroyable et cela est pourtant vrai(i). »

Ce qui concerne le seul comte de Soissons est peut-être vrai ; mais le reste ? Gondi s'attribue, dans la conspiration qui aboutit à la bataille de la Marfée, un rôle qu'il a été le seul à connaître. Aucun témoignage contemporain ne confirme nettement le sien sur la part qu'il aurait prise ou pu prendre à cette levée de plumets contre Richelieu. Tallemant, qui le connaissait intimement, nous dit qu'il se vantait de savoir bien des choses des desseins

(1) Œuvres du cardinal de Retz, t. I, Mémoires, l'« partie, p. 172-

de M. le comte. Il en savait beaucoup ; il en inventa encore davantage, et surtout il s'y inséra avec adresse, content d'être rangé après coup parmi les géants qui avaient tenu tête au cardinal. C'est sans doute dans cette catégorie d'inventions qu'il faut ranger l'affaire du Jeu de Paume, lors du premier voyage à Rome, et surtout un trait de continence, digne de Scipion, que Retz raconte en s'en attribuant tout l'honneur (1), mais 4ont le canevas se retrouve malheureusement dans une Vie du chevalier Bayard où il est beaucoup mieux placé. Toutes les fraudes de Retz ne sont pas aussi innocentes. La plus grave, à coup sûr, et que nous avons sigoaiée dans le cours du récit, est celle qui a trait à l'affaire du chapeau. Là le cardinal apparaît tout entier avec cette impudence si complètement dénuée de scrupules qui le rendait si dangereux et le faisait si méprisable. Il sophistique cette fois les dates le plus tranquillement du monde et, pour échapper à la responsabilité d'avoir trahi son poste, il avance de trois mois sa nomination au cardinalat. L'escamotage est ftiit avec tant d^'adresse qu'il a fallu y regarder de bien près pour s'en apercevoir. Retz est aussi sincère quand il parle de l'assassinat du prince de Condé. Il en attribue le projet au marécha^ d'Hocquincourt ; mais madame de Motte vil le, bien placée pour savoir le vrai des choses, lui en reporte,

(1) Œuvres complètes du cardinal de Retz, 1. 1, Mémoires, !'• partie, p. 203.

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sur la foi de la reine, toute Tinitiative. Sans entrer da^s d'autrefs détails que le cadre de ce récit ne comporte pas, on peut affirnaer hardiment que Gondi, dans sa vie comme dans ses Mémoires, a laissé la Vérité grelotter dans son puits toutes les fois qu'il n'a pas vu pour lui-même d'intérêt direct

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à Ten tirer. Ces procédés inhumains ne l'empêchent pas d'affecter à chaque instant le respect le mieux senti pour la pauvrette. Faut-il rire ou ^e, fâcher, devant les lignes suivantes ?

« Je mets mon nom à la tète de cet ouvrage pour m'obliger davantage moi-même à me diminuer et à ne grossir en rien la vérité. La fausse gloire et la fausse modestie sont les deux écueils que la plupart de ceux qui ont écrit leur propre vie n'ont pu éviter. Le président de Thou l'a fait avec succès dan^ le dernier siècle, et dans l'antiquité César n'y a pas échoué. Vous me faites sans doute la justice d'être persuadée que je n'allèguerais pas ces grands noms sur un sujet qui me regarde si la sincérité n'était une vertu dans laquelle il est permis et même commandé de s'égaler aux héros (1). »

Retz avait-il peur que la postérité ne prît pas au sérieux son culte extraordinaire pour la vérité ? Il y revient à plusieurs reprises dans le courant de son ouvrage, avec une insistance bien faite, si on ne connaissait pas déjà le pèlerin, pour éveiller les soupçons. C'est ainsi qu'à la suite de l'histoire des Augustins où, comme nous l'avons vu, il n'y avait pas grand'-

(1) (ouvres du cardinal de Retz, t. T, Mémoires, 1" partie, p. 81.

chose de vrai, il ajoute, en prenant encore une fois le président de ïhou comme paravent :

<f Qui peut donc écrire la vérité que ceux qui Tont sentie? Et le président de Thou a eu raison de dire quMl n*y a de véritables histoires que celles qui ont été écrites par les hommes qui ont été sincères pour parler véritablement d'eux-mêmes. Ma morale ne tire aucun mérite de cette sincérité : car je trouve une satisfaction si sensible à vous rendre compte des replis de mon âme et de ceux de mon cœur que la raison à mon égard a beaucoup moins de part que le plaisir dans la religion et l'exactitude que j'ai pour la vérité (1). »

Equivoquons, comme dit Fautrc. Retz se retrouve dans ses Mémoires tel qu'il s'est montré dans Texistence : s'agit-il de politique, on ne peut faire aucun fonds sérieux sur sa parole et il estime évidemment que le mensonge est la plus grande des habiletés et le plus saint des devoirs. S'agit-il de vie privée, c'est une autre face de sa personne qu il nous présente ; alors il est débraillé, dissolu, irréligieux et immoral autant et peut-être plus que les plus illustres de ses contemporains, ce qui n'est pas peu dire.

Par ce côté, ses Mémoires sont des confessions moins malpropres que celles de Jean-Jacques, parce que la galanterie y est plus relevée, mais, malgré tout, peu ragoûtantes, dans lesquelles la vanité Ta retenu plus longtemps qu'il n'était nécessaire. Ils sont bien d'un temps oii Ton ne se piquait pas

(1) OKavres du cardinal de ReU^ Mémoires ^ t. I, l'« partie, p. 191.

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d une vaine délicatesse et où la recherche et la subtilité du langage amoureux fardent mal la grossièreté des mœurs. Toutes les fois d'ailleurs que Retz fait un aveu, même d'une nature aussi spéciale, on est sûr que sa vanité y trouve son compte. Il raconte ses débauches avec la complaisance d'un apprenti mousquetaire ; il n'oublie pa^de dire qu'Anne d'Autriche elle-même lui trouvait les dents fort belles, et il établit avec tant de soins que

Jamais coadjuteur ne trouva de cruelles,

qu'on est tenté de voir dans ses aveux une sorte de revanche de la disgrâce que lui avait infligée la nature et qu il a toujours si impatiemment supportée . Mais c'est assez parler des laideurs morales de Retz* 11 faut maintenant aller droit à son génie politique, qui est de premier ordre. Si vous voulez vous en rendre compte, lisez ses Mémoires^ la plume à la main. Avec de simples extraits, cueillis çà et là au milieu.de cette œuvre touffue, on composerait un précieux bréviaire de Fhomme d'Etat. Chose rare, l'action chez Retz n'a pas fait tort à la pensée. Ce protessionnel de l'émeute est en même temps un théoricien et un psychologue. Il a la fougue, l'enthousiasme, le risquons-tout du chef de parti; il a en même temps la faculté d'observation et la clairvoyance du philosophe. Autant il est, quelquefois, dans ses intrigues, puéril, mesquin, singulièrement tatillon, ergoteur et querelleur, avec le goût des pe-

tits artifices et des habiletés de contrebande, autant sa pensée s'élève avec les grands mouvements et les grandes situations, et devient alors ample, haute et grandiose. Ce petit abbé vaniteux et remuant a, à un cei'tain moment, un regard d'une singulière étendue : si son action est toujours limitée par son intérêt, son esprit plane au-dessus des* considérations personnelles et s'élève sans effort jusqu'à Fintelligence des causes générales qui mènent l'humanité fout entière. A propos des pages qu'on va lire et où Retz nous donne une synthèse puissante de l'histoire de France, on a cité le nom de Bossuet et de Montesquieu ; on pourrait y ajouter Tocqueville, et ce ne serait pas trop dire : qu'on songe seulement, pour bien les goûter, au temps où elles furent écrites : .

« 11 y a plus de douze cents ans que la France a des rois ; mais ces rois n'ont pas toujours été absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais été réglée, comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon, par des lois écrites. Elle a été seulement tempérée par des coutumes reçues et comme mises en dépôt, au commencement dans les mains des états généraux, et depuis dans celles des parlements. Les enregistrements des traités faits entre les couronnes et les vérifications des édits pour les levées d'argent sont des images presque eff^gtcées de ce sage milieu que nos pères avaient trouvé entre la licence des rois et le libertinage des peuples. Ce milieu a été considéré par les bons et sages princes comme un assaisonnement de leur pouvoir, très utile même pour le faire goûter aux sujets; il a été regardé par les malhabiles et par les malintentionnés comme un obstacle à

leurs dérèglements et à leurs caprices, Les rois

qui ont été sages et qui ont connu leurs véritables intérêts ont rendu les parlements dépositaires de leurs ordonnances, particulièrement pour se décharger d'une partie de Tenvie et de la haine que Texécution des plus saintes et même des plus nécessaires produit quelquefois. Ils n'ont pas cru s'abaisser en s'^ liant eux-mêmes, semblables à Dieu qui obéit toujours à ce qu'il a commandé une fois. Les ministres qui sont presque toujours assez aveuglés par leur fortune pour ne se pas contenter de ce que ces ordonnances permettent, ne s'appliquent qu'à les renverser, et le cardinal Richelieu, plus qu aucun autre, y a travaillé avec autant d'imprudence que d'application. Il n'y a que Dieu qui puisse subsister par lui seul. Les monarchies les plus établies et les monarques les plus autorisés ne se sbutiennent que par l'assemblage des armes et des lois, et cet assemblage est si nécessaire que les unes ne se peuvent maintenir sans les autres. Les lois désarmées tombent*dans le mépris ; les armes qui ne sont pas modérées par les lois tombent bientôt dans l'anarchie. La république romaine ayant été anéantie par Jules César, la puissance dévolue par la force de ses armes k ses successeurs subsista autant de temps qu'ils purent eux-mêmes conserver l'autorité des lois. Aussitôt qu'elles perdirent leur force, celle des empereurs s'évanouit. Et elle s'évanouit par le moyen de ceux mêmes qui, s'étant rendus maîtres et de leur sceau et de leurs armes par la faveur qu'ils avaient auprès d'eux, convertirent en leur propre substance celle de leurs maîtres qu'ils sucèrent, pour ainsi parler, de ces lois anéanties. L'empire romain mis à l'encan et celui des Ottomans exposé tous les jours au cordeau nous marquent par des caractères bien sanglants l'aveuglement de ceux qui ne font consister l'autorité que dans la force. « Mais pourquoi chercher des exemples étrangers où nous en avons tant de domestiques? Pépin n'employa pour détrôner les Mérovingiens et Capet ne se servit

pour déposséder les Carlovingiens que de la mêine puissance que les prédécesseurs de Tun et de Tautre s'étaient acquise sous le nom de leurs maîtres, et il est à observer que les maires du Palais et les comtes de Paris se placèrent dans le trône des rois justement et également par la même voie par laquelle ils s'étaient insinués dans leur esprit, c'est-à-dire par l'affaiblissement et le changement des lois de TRtat qui plaît toujours d'abord aux princes peu éclairés, parce qu'ils s'y imaginent Tagrandissement de leur autorité, et qui, dans les suites, sert de prétexte aux grands et de motifs au peuple pour se soulever (1). »

Si le respect tue Thistoire, comme Ta dit Michelet, avec des caractères comme celui du cardinal de Retz, elle a de longs jours devant elle. Il est difficile de trouver à son époque et dans sa caste un esprit plus dénué de scrupules et de préjugés. Il démonte les rouages de la vieille monarchie, el il en fait voir rintérieur, passablement vide, avec aussi peu de cérémonie que s'il s'agissait de la Chaldée au temps de Nabuchodonosor.

« Chaque monarchie, dit-il, a son mystère. Celui de la France consiste dans cette espèce de silence religieux et sacré dans lequel on ensevelit, en obéissant presque toujours aveuglément aux rois, le droit que Ton ne veut croire avoir de s'en dispenser que dans les occasions où il ne serait pas même de leur service de leur plaire (2). »

De pareils esprits sont dangereux, même quand ils se bornent à ruminer leurs rêvasseries au fond de

(1) œuvres du cardinal de Retz, 1. 1, Mémoires, 2" partie, p. 271-280.

(2) Ibid., p. lOo.

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leur cabinet de travail ; mais quand la nature leur a donné, avec laforcepour penser, Ténergie pour agir, que ne doit-on pas craindre ou espérer de leur tempérament? Quand on lit Gondi mieux encore qu'en le voyant à Tœuvre, on comprend les haines qu'il a fait naître et dont la coalition en s'abattant sur lui Ta empêché de se relever. Il fut d'ailleurs en partie Tartisan de sa propre ruine. C'était pitié sur des pensers si fermes qu'essayer de bâtir une œuvre personnelle si étroite et si mesquine. Eût-il fait de grandes choses au pouvoir?Ses préoccupations, quine sortent pas un instant de lui-même, laissent place au doute. Rappelons-nous qu'il feignit de ne pas comprendre l'importance de la convocation des Etats généraux, parce qu'ils auraient gêné ses petits desseins et ses petites manœuvres.

Par l'intelligence, il est Tégal des plus grands ; mais son âme, rapetissée à des poursuites vulgaires parTégoïsme, est petite et mesquine.

Et quel dommage quand on y pense! Je veux bien que les longues conversations où il expose ses vues politiques aient été arrangées pendant la rédaction des Mémoires ; mais, même après coup, elles témoignent d'une force et d'une lucidité particulières.

Les dissertations de Retz sont longues, très longues même, souvçnt subtiles; elles ne sont jamais vides. Comme les héros de Corneille, la question saisie, il ne la quitte pas avant d'avoir exprimé tout ce qu'elle contenait, et comme dans Corneille aussi, au milieu

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d'une argumentation à la fois puissante et alambiquée ^clçitent ç^ et là des traits d'upe énergie jacobine. M. de Bouillon lui proposait, en février 1649, pour donner plus de jeu à la Jlévolutiou, de mettre la main sur les principaux parlementaires, et Retz répondit :

« Je conviens de la possibilité de Tei^éciiliQn ; niai§ je la tiens pernicieuse dans les suites et pour le public et pour les particuliers, parce quece même peuple dont vous vous serez servi pour abattre l'autorité des magistrats ne reconnaîtra plus la vôtre dès que vous serez obligé de leur demander ce que les magistrats ep exigent. Ce peuple a adoré le Parlement jusques à la guerre ; il veut encore la guerre et il commence à n'avoir plus tant d'amitié pour le Parlement. Il s'imagine lui-même que cette diminution ne regarde que quelques membres de ce corps qui sont Mazarins : il se trompe ; elle va à toute la Compagnie; mais elle y va comme insensiblemeùt et par degrés. Les peuples sont las quelque temps devant que de s^ apercevoir quHls le sont, »

Retz est plein de ces observations saisissantes où se reconnaît rhomme destiné à gouverner les autres. Au milieu du brouhaha de la guerre civile, il garde la tête froide et Tesprit présent. Ce qu'il y a de plus curieux en lui, qui semble quelquefois si ébervigé, c'est la connaissance exacte qu'il a des différentes classes de la société et du parti qu'un chef habile peut en tirer. A qui voudra étudier Tesprit et l'état d'âme des Français et surtout des Parisiens pendant la Fronde, les Mémoires de Retz seront de première utilité. Il y a là sur le Parlement des renseignements

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précieux, où il est visible que ce candidat au cardinalat et au ministère est sérieusement préparé au rôle qu'il entend jouer plus tard. Ni adulation, ni exécration, mais un sentiment très net et très fin de la première Compagnie du Royaume.

* Si le Parlement, disait-il en décembre i64H au prince de Condé, travaille à la ruine de VEtat, ce n'est pas qu'il ait intention de le ruiner : nul n'a plus d'iatérèt au maintien de l'autorité royale quiB les officiers, et tout le monde en convient. Il faut donc reconnaître de bonne foi que lorsque les compagnies souveraines font du ipal, ce n'est que parce quelles ne savent pas faire le bien même qu'elles veulent. La capacité d'un ministre qui sait ménager les particuliers et les corps les tient dans l'équilibre où elles doivent être naturellement et dans lequel elles réussissent par un mouvement qui balance ce qui est de l'autorité des princes et de J'pbéissance des peuples (1). »

Condé n'y voyait pas si loin et si clair. Il avait pour les robins tout juste le mépris d'un traîneur de sabre pour de vulgaires pékins qui sont en outre de sempiternels bavards. Il prisait à leur valeur les justiciards, malgré leur impatientant souci de la forme et leurs interminables discussions juridiques; mais surtout il sentait dans le peuple, par une intuition remarquable, une force qui dormait encore, mais qui pouvait se réveiller et gronder. Y avait-il si longtemps que la Ligue avait disparu? Mais les Français avaient

(1) CEuYpes du cardinal de Retz» Mémoires, t. II, 2* partie, p. 102-

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oublié. Gondî se souvient et il dit à Condé qui esquisse un geste de mépris :

« Le Parlement n'est-il pas Tidole des peuples? Je sais que vous les comptez pour rien parce que la cour est armée; mais je vous supplie de me permettre de vous dire que Ton doit compter pour beaucoup, toutes les fois qu'ils se comptent eux-mêmes pour tout. Ils en sont là ; ils commencent eux-mêmes à compter vos armées pour rien, et le malheur est que leur force consisie dans leur imagination, et Ton peut dire avec vérité qu'à la différence de toutes les autres sortes de puissances, ils peuvent, quand ils sont arrivés à un certain point, tout ce qu'ils croient pouvoir (1). »

Leur force consiste dans leur imagination. Que de révolutions ou d'essais de révolutions où cette forn^ule a trouvé sa place! Cent traits semblables sont épars dans Toeuvre de Retz et donnent de lui d'abord, si on n'y prend garde, Tidée d'un précurseur puissant des hommes de 1789. C^est aller trop loin. Gondi n'est pas un ancêtre de la démocratie contemporaine ; il a ses passions, son esprit de caste, sa conception d'un Etat oîi TEglise domine ou tout au moins fournit les premiers ministres. S'il avait remplacé Mazarin, il aurait peut-être mieux fait que lui ; il n'aurait guère fait autrement. Il connaît le peuple, il l'a étudié, il lui a tâté le pouls, il sait comment on le jette sur l'ennemi, à la manière d'un bouledogue, pour quel os à moelle on obtient

(1) (Huvres du cardinal de Retz, t. II, Afémoires, 2» partie, p. 103-

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de lui ]e bon combat ; mais cette foule, en dehors de Tappui qu'elle peut lui prêter, lui est parfaitement indifférente. Il s'en sert, mais il ne la sert pas. Il la flatte, il Tamadoue, il l'apaise, il Texcite, il la cajole, il savoure ses hommages et quête ses applaudissements ; mais il ne voit rien pour elle au delà des distributions d'argent que sa main toujours ouverte ne ménage pas d'ailleurs. Il aimait, dit-on, ses amis, qui le lui rendaient bien ; mais en dehors d'un tout petit cercle que ses caprices d'ailleurs ont restreint, il n'avait pas cette chaleur d'âme, cette bonté communicative, cet amour d'un pour tous qui fait vibrer longtemps et profondément Tâme populaire. Quand donc s'intéressera-t-il à un autre qu'à lui-même ? C'est la question qu'on se pose en tournant chaque page ; mais la petite émotion que Ton attend, le mot sympathique spontanément éclos sur les lèvres, la simple larme tombée des yeux des grands sur la misère des petits, ne viennent jamais. Si le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas, ce n'est ni dans la vie ni dans les Mémoires du cardinal de Retz qu'il faut aller les chercher.

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