‹ Les mémorialistes; le cardinal de RetzChapitre 42 sur 47 · QUALITÉS LITTÉUAIUES DE SON ŒUVRE · texte numérisé non relu

QUALITÉS LITTÉUAIUES DE SON ŒUVRE

outre mesure de là eomposition : comme il convient au genre, le récit est lâché et flottant. On a cette illusion de se promener avec Retz et d^écouter une de ses conversations où il se répand avec sa verve habituelle, ses propos plUsque libtes, qui se mêlent, dans une mesure que nous ne cotinâissons plus guère aujourd'hui, aux réflexions les plus graves et les plus sérieusjes. Le caractère fantaisiste de l'existence de Retz se retrouve dans ses Mémoires^ et je ne vois pas pourquoi nous lui en voudrions. Qu'on ne s'y trompe pas cependant, ce n'est pas là un récit bonhomme écrit à la bonne franquette, par un vieillard qui veut se consoler avec ses souvenirs et amuser en même temps ses petits-neveux. Jusque dans les négligences de Retz il y a de l'artifice et il n'est jamais plus dangereux que lorsqu'il parait tout à fait insouciant et in offensif. Les Mémoires ont été écrits avec l'intention bien arrêtée de prouver qu'il avait toujours eu raison, et que la destinée, comme les hommes, lui avait fait tort en l'écartant de la toutepuissance. Prendre la place de Mazarin et égaler Richelieu sous un maître plus soumis encdre que Louis XlII a été le rêve de sa vie, et c'est pour prouver qu'il était digne de le réaliser qu'il a pris la plume. Son moi est le centre et le pivot de l'œuvre: jamais il ne l'oublie ; il ne se lasse pas de le mettre en évidence, de l'exposer sous toutes ses faces, d'en faire voir les replis les plus secrets et les ressources les plus cachées, et c'est ce qui donne à quelques

parties de son récit, malgré le brillant du style, un caractère fatigant. Quand Retz veut prouver qu'il a eu raison contre tous, et que lui seul a vu clair dans la situation, il est implacable — et insupportable. Alors les dissertations coulent de sa plume avec une abondance fâcheuse : c'est une averse d'arguments, de preuves, de maximes, d'apophtegmes sous laquelle il n'y a plus qu'à courber la tête en maudissant la manie raisonneuse des gens de ce temps-là. Je vous recommande à ce propos le discours en quatre points tenu par Gondi à M. le duc d'Orléans en février 1652. Il y en a bien d'autres ; mais celui que j'indique mérite une mention spéciale. C'est le chef-d'œuvre du genre — et d'un genre parfaitement ennuyeux ; j'en citerai au moins le commencement qui donnera une idée des parlottes du Luxembourg, oîi Retz a consumé si inutilement sa verve et son esprit :

^ a Monsieur n'a que quatre partis à prendre : ou à

s'accommoder avec la reine, c'ést-à-dire avec. M. le cardinal Mazarin, ou à s'unir intimement avec monsieur le Prince, ou à faire un tiers parti dans le royaume, ou à demeurer en l'état où il est aujourd'hui, c'est-à-dire à tenir un peu de tous les côtés, avec la reine, en demeurant uni avec le Parlement qui, en frondant le cardinal, ne laisse pas de garder des mesures à l'égard de l'autorité royale, qui rompent deux fois par jour celles de monsieur le Prince ; avec monsieur le Prince en joignant ses troupes à celles de M. de Nemours ; avec le Parlement en parlant contre le Mazarin et en ne se servant pas toutefois de l'autorité que sa naissance et l'amour que le peuple de Parisa pour lui, pour pousser cette compagnie

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plus loin qu'elle ne veut aller. De ces quatre partis, le premier (1) •

Mais je vous épargne le reste ; il y en a quatorze pages sur ce ton. Cet éternel raisonneur a la môme souplesse en littérature qu'en politique ; il devient, quand il le veut, le plus délicieux des conteurs. Les contemporains disent que son charme, son esprit, sa galanterie toujçurs fme faisaient à qui de droit oublier sa laideur. Je le crois sans peine. Comme les véritables causeurs pour qui une ruelle ou un salon ne sont jamais une salle de conférences, il aimait le dialogue, et il y était passé maître, c'est visible aux échantillons qu'il nous en a laissés. Chacun de ses dialogues est une petite comédie, aussi vivante que la réalité. Que dites-vous, par exemple, de celle-ci oii Anne d'Autriche est peinte au naturel? La grosse Suissesse est d'ailleurs un des modèles que Retz a le mieux attrapés : il s'agit des négociations entre les Frondeurs et la reine et de la coalition contre M. le Prince : ; . .,•

« Gomme j'eusse été bien aise de pouvoir pénétrer si cette proposition (l'éloignement des ministres) n'était point le hausse-pied de quelque négociation souterraine, je souris à cette question de la reine avec un respect que j'assaisonnai d'un air de mystère. La reine, dont tout l'esprit consistait en air, l'entendit et elle me dit : « Non, il n'y a rien que ce que vous voyez comme moi et comme tout le monde. Monsieur le Prince a voulu tirer

(1' OEuvres du cardinal de Retz, Mémoires, t. ÏV, 2« partie, p. Ii3.

de moi de quoi chasset donie ministres par l'espérance de m'en laisser un qu'il m-aurait peut-être ôtê le lendemain. L'on n'a pas donné dans ce panneau ; il en tend un autre, il me vfeut ôter céiix qui me restëfat, c'est-à-dire il propose de me les ôter> car si Ton lui veut donner la Provence, il me laissera le Tellier et peut-être que j'obtiendrai Servien pour le Languedoc. Qu'en dit Monsieur? — Il prophétise, Madame, lui répondis-je, car, comme je l'ai déjà dit à Votre Majesté, qiië peut-oïi dire en Têtàt où sont les affaires? — Mais enfin qu'en dit-il, reprit la reine ; ne se joindra-t-il pas à monsieur le Prince pour me faire faire encoire ce pas de ballet? — Je ne le crois pas, Madame, quand je me ressouviens de ce qu'il m'en a dit aujourd'hui, et je n'en doute pas quand je fais têflexidti qu'il y sera peut-être forcé dès demain. — Et vous, dit la reine, que ffirez-vous? — Je me déclarerai en plein Parlement, répliquai-je, et en chaire même contre la pi*oposition, si Voti*e Majesté se résout à se sei*vir de Tunique et souverain remède ; et j'ôpiherai apparemment comme les autres, si elle laisse les choses en l'état oCi elles sont. »

«Lareine,qtiis'étaitforl contenue jusque-là, s'emporta à ce mot ; elle éleva même sa voix et elle më dit que je ne lui avais donc demandé cette âUdiehce que pour lui déclarer la guerre en face. « Je suis bien éloigné. Madame, et de cette' insolence et de cette folie, lui répondis-je, puisque je n'ai supplié Votre Majesté de me permettre d'avoir l'honneur de la voir aujourd'hui que pour savoir de la part de Monsieur ce qu'il vous plaît. Madame, de lui commander pour prévenir celle dont monsieur le Prince vous menace. Il y a quelque temps que je disais à Votre Majesté que l'on est bien malheureux de tomber dans des temps où un homme de bien est obligé même par son devoir de manquer au respect qu'il doit à son maître. Je sais. Madame, que je ne l'observe pas en vous parlant îomme je le fais sur le sujet de M. le cardinal ; mais je sais en même temps que je parle et que

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j'agis en bon sujet, et que tous ceux qui font autrement sont des prévaricateurs qui plaisent et qui traliissent et leur conscience et leur devoir. Votre Majesté me commande de lui dire mes pensées avec liberté, et je lui obéis. Qu'elle me ferme la bouche : elle verra ma soumission et que je rapporterai simplement à Monsieur et sans réplique ce dont elle me fera l'honneur de me charger. » La reine reprit tout d'un coup un air de douceur, et elle me dit : — « Non, je veux au (contraire que vous me disiez vos sentiments^ expliquez-moi-les à fond (1). c

Retz est aussi bien à l'aise dans le récit familier que dans le dialogue. Il y porte cette pointe d'observation pénétrante et gouailleuse qui met en défiance les simples qui n'ont rien à laisser deviner et en colère lés malins qui on ont trop. Nous avons déjà dit comment il avait traité la Suissesse; son ami Beaufort en particulier avait déjà cruellement éprouvé les effets de sa verve : le coadjuteur, tout en lui faisant bon visage, ne lui avait jamais pardonné d'être plus populaire que lui. Le jour oii il put dauber sur lui, il s'en donna à cœur joie. On sait que le roi des Halles avait mérité ce trône aussi bien par son langage qui se rapprochait terriblement de celui de ses sujets que par sa bravoure et sa bonne grâce. Sa conversation était semée de pataquès qui feraient aujourd'hui la joie des petits journaux : il parlait comme madame Gibou ou madame Pochet ; il disait: <r J'ai une confusion au bras », au lieu d'une co;i^t/seo?i, et cent autres bourdes

(1) œuvres du cardinal de Retz, t. HI, Mémoires, 2' partie, p. 386- 3S8.

pareilles qu'on se répétait, à peine écloses, comme les mots du jour. C'est pain bénit qu'un adversaire de cette épaisseur: Retz l'arrangea de la belle manière. Il publia sous son nom, en mai 1652, le Manifeste de monseigneur le duc de Beaufort, général des armées de Son Altesse Royale. Beaufort y emploie le jargon qui lui était habituel ; ce fut un éclat de rire général. Voici quelques extraits de cette excellente plaisanterie :

a Voici (c'est Beaufort qui parle) d'étranges incidents et qui èont capables d'entoxiquer les gens : puisqu'on se moque de moi, on se peut bien moquer d'un autre. On spécularise sur tout. Quand je parlai dans le Parlement des trois points si fameux dans l'histoire, on fit des chansons qui me rendirent tout ébaubi. Quand je ne voulus pas me battre contre Gersay, contre Saint- Maigrin,* contre M. de Caudale, contre Rungay, contre Brancas, on prit la liberté de dire que je n'étais pas vaillant, et n'y eutpas jusques à un bonhomme de la Grande Chambre qui me loua de ce que je n'étais pas adonné à la monomachie. J'ai souffert tout cela pour me conserver au public comme si c'eût été des nèfles, et je n'avais pas sitôt fait un tour au Palais et fait changer d'avis par un clin d'œil à toute la Compagnie que je retournais chez moi tout aus^ hurlupé que si j'eusse abattu tous les Mazarins (1). »

Il continue en parlant des hémisphères (émissaires) du cardinal, et de la constellation (consternation) de ses amis. La plaisanterie est facile; mais elle manque rarement son effet. Le ton des Mémoires est natiirel-

(1) Œuvres du cardinal de Retz, U V^ Pamphlets, p. 207-208.

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lement plus sérieux; mais on y retrouve la même note ironique que dans les Pamphlets. La sympathie manque presque constamment à Retz, et aussi la faculté d'admirer Le courage physique a cependant le don de Témouvoir : il parle volontiers des occasions où il Ta vu se manifester; il est et il laisse entendre qu'il est bon juge en la matière. Alors il est impartial ; il rend volontiers hommage à l'intrépidité du Premier Président, mais c'est toujours un hommage un peu étonné. La couardise lui paraît sans doute naturelle aux gens de robe comme aux bourgeois.

Le personnage de Retz est rempli de contrastes, et ses Mémoires aussi. On y trouve de longs morceaux d'éloquence politique dont la lecture est plutôt difficile, et, au sortir de ces landes un peu arides qui nous amusent moins que la princesse Palatine ou l'étonnant Monsieur, on tombe tout à coup sur des pages chaudes, colorées, vibrantes, pleines des cris des colporteurs, des pétarades des mousquets^ des vivats et des applaudissements de la foule. Retz a au plus haut degré le sens du mouvement et de la vie : il sait faire parler et agir les masses. Il les remue et il les pétrit dans son récit comme il faisait dans la réalité. Il a toujours son armée dans la main. Nous avons déjà cité quelques-unes de ses descriptions, la journée des Barricades par exemple, qui est si enlevée et si pittoresque; 1649, celle qui suit, n'est pas moins remarquable. C'est au moment oii l'on discutait au

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Parlement l'accord de Rueil (mars 1649): le peuple était fort échauffé contre les tt*attres qui avaient négocié de leur plein pouvoir avec le cardinal :

« L'on n'entendait cependant dans la salle , dans ' lés galeries et dans la cour du Palais, que des voix confuses et effroyables : Point de paix ! point de Mazarln ! Il faut aller à Saint-Germain quérir notre bon roi ; il faut jeter dans la rivière tous les mazarins.

« Vous m'avez quelquefois ouï parler de rinlrépldité du Pf emler Président : elle ne parut jamais plus cottiplèle îii plus achevée qu'eu ce rencontre. Use voyait l'objet de la fureur et de Texécration du peuple: il le voyait armé ou plutôt hérissé de toutes sortes d'armes, en résolution de l'assassiner ; il était persuadé que M. de Beaufort et moi aviohs ému la sédition avec la même intention. JeTobservai et je l'admirai. Je ne lui vis jamais un mouvement dans le visage, je ne dis pas qui marquât de la frayeur, mais je dis qui ne marquât une fermeté inébranlable et une présence d'esprit presque surnaturelle qui est encore quelque chose de plus grand que la fermeté^ quoiqu'elle en soit, au moins en partie, l'eflfet. Elle fut au point qu'il prit les voix avec la même liberté d'esprit qu'il avait dans les audiences ordinaires et qu'il prononça du même ton et du même air l'arrêt formé sur la proposition de MM. le Coigneux et de Bellièvre qui portait que les députés retourneraient à Rueil pour y traiter des prétentions et des intérêts de MM. les Généraux et de tous les autres qui étaient joints au parti et pour obtenir que M. le cardinal Mazarin ne sigtiât point datiô le traité qui se ferait tant sur ce chef que sur les autres qui se pourraient remettre en négo* dation.

« Cette délibération assez informe, comme vous voyez, ne s'expliqua pas pour ce jour-lâ plus distinctement et parce qu'il était plus de cinq heures du soir quand elle

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