QUALITÉS ET DÉFAUTS DE MONLUC
Tous ces détails étaient nécessaires pour faire comprendre le milieu où fut jeté Monluc dès le début, et le genre de vie qu'il y mena. II s'y montra les premiers jours ce qu'il fut jusqu'à la fin, brave, infatigable, passant les nuits sans dormir, tantôt au froid, tantôt au chaud, toujours en action, jamais au repos, capable de courir tous les risques, pourvu qu'on sût caresser sa vanité.
— Le ciel, dit Fiorimond de Rémond, lui avait donné une prompte et merveilleuse vivacité d'entendement,
22 BLAlSE DE MONLUC.
une souple et néanmoins très retenue prudence qu'il découvrait sur-le-champs au maniement des affaires, une mémoire admirable et si riche qu'il ne s'en voit presque point de semblable, une parole aisée, forte et Courageuse et pleine d'aiguillon d^honneur parmi l'ardeur des combats, et aux affaires d'Elat un langage rassis, rehaussé de pointes, de raisons et d'arguments (i).
Mais il apporta aussi tous les défauts de sa race, aggravés des siens propres et qui étaient justement ceux qu'on reprochait aux troupes d'au delà les monts : une vantardise outrée, une manie insupportable de tout rapporter à soi-même, et, ce qui était plus grave chez un soldat, même au XVI* siècle, une mauvaise tête emportée et querelleuse :
— Qui gouvernera bien le Gascon, dit-il lui-môme, il pourra s'assurer qu'il aura fait un chef-d'œuvre : car, comme il est naturellement soldat, aussi est-il glorieux et mutin (2).
Amis et ennemis s'accordent sur son compte :
il n'y a rien de complexe dans son caractère. Il est bizarre, fâcheux et colère, disait de lui le connétable de Montmorency qui ne put jamais le souffrir, sans doute parce qu'il avait les mêmes défauts que lui. François de Guise, qui l'estimait fort, le tenait néanmoins i paur bizarre et incom^ patible ». « 5/ on veut l^ aimer ^ disait-il, il ne faut pas le hanter. »
(1) Comm. el lellre» de B. de Monluc,t. V, p. 352 (EpUre à la noblesse de Gascogne.)
(2) Comm, et lettres de B. de Monluc, l. ill, livre v, p. 73.
— Aux chevaliers de Poissy que le petit roi François fit, le maître des cérémonies, M. de Ghemansou de R«>de les accoupla tous deux, M. de Monlucet de Yassé, pour aller et marcher ensemble aux cérémonies et même à l'offrande. J'ouïs feu M de Guise dire : Les voilà bien couplés ensemble, car ils sont autant bizarres, hauts à la main et colères que pas un de la troupe, mais pourtant très braves et vaillants capitaines. [Brantôme^ Vie de M. rie Vassé.)
M. de Brissac, qui avait vu Monluc à Fœuvre, Tayanteu au Piémont sous ses ordres^ ne le jugeait pasautrement: c'était, disait-il, un des plus colères hommes du monde et le plus bizarre, et tel qu'il fallait que la plupart du temps il endurât de lui, connaissant ses imperfections, mais il était bien bon pour faire tenir la police et la justice en un camp^ pour commander à la campagne et faire combattre les soldats (1).
Monluc, en parlant de lui-même, emploie les mêmes expressions ou d'autres à peu près semblables.
— Moi qui suis Gascon, prompt, colère, fâcheux et mauvais patient (2).
— Ce méchant naturel, âpre, fâcheux et colère, qui sent un peu et par trop le terroir de Gascogne (3j.
îl ne put ou ne voulut jamais amender cette humeur, particulièrement désagréable aux supérieurs et qui nuisit plus d'une fois à ses intérêts. Tel il était à sa première campagne d'Italie, tel
^1) Comm. el Ifttres de B. de Monluc, t. I, livre iir, p. 437. (S' Ibid. t. II, livre III, p. 33.
(3) Ibid., t. I, livre i, p. 85.
24 fiLAISE DE MONLUG.
oa le retrouve bien des années après devant Boulogne où, raillé après un échec par le dauphin, qui fut plus tard Henri II, il s'écriait, sans souci du rang de ce prince :
— Comment, Monsieur, auriez-vous opinion que j'eusse fait faute ? Si je le savais, je m'en irais tout à cette heure me faire tuer dans la ville. Vraiment nous sommes bien fous de nous faire tuer pour votre service (1).
Tel il était encore, à la fin de sa longue carrière, quand il disait fièrement, au cours de ses démêlés avec Damville, gouverneur du Languedoc et Tun des fils du connétable de Montmorency :
— Si suis-je gentilhomme et chevalierqui n'ai jamais souffert injure et suis moins taillé que jamais de Tendurer, tant que je pourrai porter épée (2).
Quand il parlait ainsi, c*était en 1570 : il avait soixante-huit ans, mais il avait Técorce trop dure pour que la vieillesse pût mordre sur son humeur : il était de ceux que Tâge n'amende ni n'affaiblit et qui meurent tout entiers.
(1) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. I, livre ii, p. 30ié (2)lbid., t. III, livre Vil, p. 394.
CHAPITKE II