GOMMENT MONLUC SOIGNAIT SES MALADIES QUAND IL RECEVAIT
l'ordre de PARTIR.
La volonté restait entière ; entier aussi le désir de paraître, de s'élever toujours plus haut, de bien faire sans doute, mais surtout de mieux faire que les autres. Les vrais acteurs meurent
(t) Comm, eileltreb de R. de Monluc, 1. 1, livre ii, p. 341.
Ijo conoôtaljle di; Montmorency.
(Htproducllon (/a llluiée de Versaillei).
sur la scène plutôt que de laisser leur rôle à une doublure. 11 était malade d'une fièvre compliquée de dysenterie quand un courrier du roi arriva en Gascogne, lui apportant sa nomination et lui intimant Tordre de s'embarquer au plus vite. Il dit comme le maréchal de Saxe avant Fonlenoy : « // ne s'agit pas de vivre, mais de partir » . Ses médecins résistaient comme si le métier de ces bélîtres eût été de raisonner et non de guérir. Il leur jeta ses draps au nez, en six jours prit sept médecines à tuer toute son écurie, se fit arracher deux énormes dents qui lui avaient enflé la tête, et partit.
DQ CONSEIL OU FUT DÉCIDÉE LA NOMINATION DE MONLUC. M. DE MONTMORENCY LE GRAND RABROUEUR EST RABROUÉ A SON TOUR.
L'événement lui donna raison. Il y a des cas où la prudence et le souci de soi-même sont la plus insigne des maladresses. Sa nomination ne s'était pas faite toute seule : elle avait donné lieu dans le conseil du roi à de curieux débats dont il nous a conservé le détail. M. de Strozzi, qui tenait la campagne autour de Sienne contre le marquis de Marignan, général de l'empereur, avait demandé à Henri II un gouverneur pour la ville :
— Alors le roi ayant reçu celle dépêche appela M. le Connétable, M. de Guise et M. le maréchal Saint-André pour en nommer chacun un. Par les mains de ces trois tout passait : tous les rois ont eu toujours cela : ils
se laissent gouverner à quelques-uns, peut-être trop : certes il semble parfois qu'ils les craignent (1).
La remarque est fine et ce n*est pas la seule de ce genre que Ton trouve dans Monluc. Aucun des futurs triumvirs ne pensa d'abord à notre vieux routier. Ce fut Henri II qui le proposa, qui tint bon et qui finit par l'emporter. Au moins dans ce cas il ne se laissa pas gouverner par ses favoris. Il n'y eut pas d'opposition de la part de Guise et de Saint- André qui rendaient justice au candidat du roi ; Montmorency seul fit une belle résistance. Ce grand rabroueur, qui traitait tous ses inférieurs comme des valets, ne pouvait pas souffrir la mauvaise humeur chez les autres. Il déshabilla Monluc de main de maître en plein conseil et prouva clair comme le jour qu'avec son caractère bizarre, colère, prompt à l'emportement et à la menace, Monluc ne ferait que de la mauvaise besogne. Le procédé était peu aimable pour un homme qui lui avait écrit quelques mois auparavant, en le remerciant d'avoir fait donner le gouvernement d'Albe à son frère, le sieur de Lioux :
— Les biens et honneurs que nous aurons à jamais n'espérons qui viennent par autre moyen que le vôlre : aussi avons-nous à tout jamais voué notre fortune sous la vôtre et des vôtres (2).
Monluc, qui n'aimait pas les courtisans, savait
(1) Comm. et lettres de B. de Monluc, 1. 1, livre, ii, p. 435.
(2) Ibid., lettre du 23 mars 1553. t. IV, p. 9 et 10.
employer leurs procédés au besoin. En celte occasion, les termes plus que respectueux de sa lettre ne lui furent guère profitables. Après la philippique du connétable, Henri II, qui n'était pas habitué àluirésister,maintint cependant son choix. U s'était toujours souvenu de la scène du conseil avant Cerisoles, etil avait déjà donnéàiMonluc une preuve de son affection, en le nommant gentilhomme de la chambre, charge alors en grand honneur, et qu'il fallait posséder pour devenir capitaine de gendarmes et lieutenant du roi. Dans toute cette affaire il se montra à son avantage ; il résista même à une lettre de M. de Brissac, gouverneur du Piémont, qui, pour garder Monluc à son service, disait pis que pendre de lui, et le duc de Guise aidant, notre Gascon fut désigné. Il n'oublia jamais, bien qu'il prétendît n'avoir pas d'arrière-boutique, ce qu'il devait à Henri II, à M. de Guise et aussi à M. le Connétable. Dans ses Commentaires il couvre de fleurs le premier, il rend justice au second ; et quant au troisième, sans méconnaître ses qualités, il en tire une vengeance posthume :
-^ Il savait en son temps ^ dit-tlj enseigner et montrer aux capitaines ce qu'ils devaient faire, et néanmoins h malheur porta qu'il ne sut prendre pour lui ce qu\l avait coutume de départir aux autres (1).
(1) Comm. et lettres de B. de Moqluc, t. I, livre m, p. 470.
MONLUC EN ITALIE. QUELQUES DÉTAILS SUR SON AMI ET COMPAGNON d'armes LE RODOMONT CHARRY.
Débarqué près de Scarlino (Toscane), où M. de Strozzi avait son camp, Monluc arriva à Sienne le 28 ou le 29 juillet 1554. Il amenait avec lui une trentaine de bons soldats, presque tous gentilshommes et parmi eux son aller ego, Charry,. qui mérite une mention spéciale. Ce Charry, tout dévoué à Monluc et Tun des meilleurs Rodomonts du Piémont, eut l'honneur de commander le premier, avec le titre de mestre de camp, le régiment des Gardes françaises, créé par Charles IXen 1563. Après tant de campagnes en Italie et ailleurs, ce brave à trois poils, qui était digne, on le verra, de la confiance de Monluc, fut assassiné sur le pont Saint-Michel, sur Tordre, dit-on, de d'Andelot, colonel général de Tinfanterie, dont il avait refusé de reconnaître Tautorité.
ou l'on voit que les GASCONS DE CK TEMPS-LA AVAIENT l'aME . > CHEVILLÉE AU CORPS.
Monluc eut à peine le temps de recevoir les compliments de la seigneurie de Sienne, et de donner quelques conseils à M. de Strozzi qui ne les écouta pas. Le mal contre lequel il s'était raidi pour partir reprit le dessus : il se mit au lit ou ,
pour mieux dire, il y tomba; les Siennois éplorés purent croire que leur nouveau gouverneur n'était venu chez eux que pour se faire enterrer à leurs frais plus pompeusement qu'en France et avec tous les honneurs dus h un lieutenant de roi. Ils ne connaissaient pas leur homme. Monluc, à demi agonisant, eut encore assez de sang-froid et de lucidité pour s'occuper des intérêts de la ville. Quand il apprit que M. de Strozzi était décidé, contre son avis, à décamper de jour devant le marquis de Marignan dont l'artillerie était bien supérieure, il manda la Seigneurie de Sienne au Palais, et lui apprit ce qui allait se passer et que désormais le siège était inévitable. A cinq heures du soir il se trouva qu'il avait raison. Le capitaine Combas, couvert de sang et de poussière, vint annoncer la défaite (bataille de Marciano, 12 août 1554). Strozzi, battu et blessé, arriva à son tour. Il ne se souciait pas d'être bloqué dans Sienne, où le duc de Florence eût tout fait pour avoir sa tête ; et Monluc, si malade qu'il fût, trépignait dans son lit à l'idée de n'être que le second de Strozzi. Tout s'arrangea. L'Italien s'esquiva de nuit, et Monluc resta seul pour diriger la défense.