MARÉCHAL DE FRANCE
L'heure de la retraite avait sonné pour lui. Il se retira en grognant dans ses terres et y passa son temps à dicter ses souvenirs. Il avait soixantehuit ans; il était en piteux état, plus souvent dans son lit que sur son cheval, et quand il ne racontait pas ses exploits homériques des temps jadis, il sommeillait doucement au coin de son feu. Mais la vieillesse, avec ses stations prolongées dans le
même endroit ou ses promenades à petits pas le long d'une allée de jardin, est pesante à ceux qui ont connu les enivrements du grand air, de la course et de l'action, ce Lou nase de Rabastens », avec son masque à travers les trous duquel brillaient encore deux yeux ardents, n'avait pas terminé sa carrière. Une dernière jouissance et un dernier honneur étaient réservés à cette vieille relique des guerres étrangères et civiles. Au commencement de Tannée 1573, il se rendit au camp des catholiques devant la Rochelle.
— Je fus appelé au festin comme les autres, et comme je veux que Dieu m'aide, quand je pris ma résolution de m'y en aller, je fis état d'y mourir et que ce serait là mon tombeau (1).
Il y parut grognon, insupportable, fâcheux, prêcheur, rabâcheur et vieux jeu. Les jeunes gens qui papillonnaient autour du duc d'Anjou ne lui épargnèrent pas les quolibets ; mais l'issue du siège montra qu'il avait raison, et il fallut s'en retourner sans avoir pris la ville. Le duc reçut, sur ces entrefaites, la nouvelle que le frère de Monluc, Jean, évêque de Valence, avait réussi à le faire nommer roi de Pologne. Il n'oublia pas ce service, et h son retour de Pologne en France en 1574, il donna le bâton de maréchal de France à Monluc. C'était un honneur inespéré pour un gentillâtre gascon ; mais c'était aussi un acte
(l) Comm, et leltresàe B. de Monluc, t. III, livre vu, p. 525.
de justice et de sage politique à Tégard d'une classe d'hommes loyaux, méritants et soumis, que la royauté a sans cesse sacrifiés à l'arrogante et importune noblesse de cour.
LA FIN b ON VIEUX RODOMONT.
Monluc regretta, en recevant le bâton, de n'avoir pas dix bonnes années dans le ventre pour justifier la faveur dont il était Tobjet. L'enragé qui pouvait à peine se tenir en selle parut avec son touret au siège de Gensac, et il goûta encore une fois TinefiTable béatitude de servir de cible aux arquebusades. Et puis ce fut fini: il fallut dire adieu pour toujours à ces francs plaisirs d'autrefois. Mais si le corps accablé criait merci, la tête toujours brûlante se plaignait de ne pouvoir agir. Aux trois quarts impotent, estropié, mutilé, les bras et les jambes aussi faibles que ceux d'un enfant, Monluc faisait encore des projets. Quand le diable devient vieux, il se fait ermite. Il voulait finir ses jours au prieuré de Sarracolin, et il termine ses mémoires en disant :
— Si Dieu me prête vie encore, je ne sais que je ferai (1).
(1) Comm. elletlres de B. de Monluc, t. III, livre vu, p. 538.
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