ASSAUT DU CHATEAU DE RABASTENS
Les trompettes sonnèrent l'assaut; mais la lâche était rude et les gens dé pied reculèrent. Monluc ne put supporter la vue de leurs rangs qui flottaient : il oublia tout à coup, dans la chaleur de la bataille, qu'il devait être tué ou blessé, et, entouré de ses gentilshommes, il marcha lui-même à l'escalade. Les protestants, du haut des tours à demi écroulées, faisaient un feu d'enfer sur celte petite troupe qui marchait coude à coude derrière le maître. Les meilleurs des chefs catholiques tombèrent avant d'avoir atteint le fossé; les autres, suivis des soldats, s'élancèrent sur la brèche. Monluc était toujours au premier rang, excitant les siens de la voix et du geste : une minute de plus, et il fût sorti sain et sauf de la bagarre; mais ses pressentiments ne l'avaient pas trompé:
— J'avais fait porter trois ou quatre échelles au bord du fossé, et comme je me retournais en arrière pour commander que l'on apportât deux échelles, i'arquebusade me fut donnée par le visage au coin d'une barri-
. (1) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. III, livre vu, p. 420.
126 BLÂISE DE MONLUG.
cade qui louchait àla tour; et croîs qu'iln'y avait pas là quatre arquebusiers, car tout le reste de la barricade avait été mis par terre de deux canons qui tiraient en flanc. Tout à coup je fus tout en sang : car je le jetais par la bouche, par le nez et par les yeux. Monsieur de Goas me voulut prendre, cuidant que je tombasse. Je lui dis : « Laissez-moi, je ne tomberai point : suivez votre pointe j». Alors presque tous les soldats et presque aussi tous les gentilshommes commencèrent à s*étonner et se voulurent reculer : mais je leur criai encore que je ne pouvais guère bien parler, à cause du grand sang que je jetais parlabouche et par le nez : « Où voulezvous aller ? où voulez-vous aller ? Vous voulez vous épouvanter pour moi. Ne vous bougez ni n^abandonnez point le combat, car je n'ai point de mal, et que chacun retourne en son lieu. » Couvrant cependant le sang le mieux que je pouvais et dis à monsieur Goas : « monsieur de Goas, gardez, je vous prie, que personne ne s'épouvante et suivez le combat ». Je ne pouvais plus demeurer là : car je commençais à perdre la force et dis aux gentilshommes : « Je m'en vais me faire panser et que personne ne me suive, et vengez-moi si vous m'aimez ». Et pris un gentilhomme par la main, lequel je ne saurais nommer, car je n'y voyais presque comme rien, et m'en retournai par le même chemin que j'y étais allé et trouvai un petit cheval d'un soldat sur lequel je montai, comme je peux, aidé de ce gentilhomme et ainsi fus conduit à mon logis, là où je trouvai un chirurgien du régiment de M. de Goas, nommé maître Simon, qui me pansa et m'arrachait les os des deux pommettes du visage avec les doigts, si grands étaient les trous, et me coupa force chair du visage.
Lou Nase de rabastens et le touret de nez de ce bon
M. de MONLUC.
La blessure guérit, mais Monluc resta défiguré. Soit par coquetterie, soit pour mettre le haut du
visage à Tabri de l'air, il prit l'habitude de porter, comme les élégantes du temps, un loup ou, ainsi qu'on disait alors, un touret de nez. Les huguenots gascons, pour qui Monluc était une sorte de croquemitaine, firent plus d'une gorge chaude sur a lou nase de Rabastens ». Il supporta ces plaisanteries avec sa bonne grâce accoutumée : ce qui n'est pas beaucoup dire.
L'affaire de Rabastens était l'occasion qu'on attendait à la cour pour se débarrasser de Monluc. On lui donna un successeur sans même demander son avis, et ce remplacement eut tout l'air d'une destitution. Il laissa éclater son dépit dans une longue lettre qu'il écrivit au roi, mais qui fut en même temps imprimée et répandue partout. On voit que, sur ce point, notre siècle n'a rien innové.