PRÉTENDU SENS PROPHÉTIQUE DE MONLUC
Si Moulue sait flatter le soldat « avec paroles allègres et joyeuses », il sait aussi qu'avec lui toute vérité n'estpas bonne à dire. Lapeurest aussi contagieuse que la vaillance ; et, si disciplinées que paraissent les troupes, elles sont soumises aux lois qui régissent les foules. Mais la crédulité avec laquelle les hommes réunis en masse accueillent les nouvelles les plus invraisemblables peut devenir une arme entre les mains des capitaines assez habiles pour s'en servir. Monluc, qui n'était pas grevé de scrupules, en usait largement sur ce
(i) Comm. et lettres de B. de ModIuc, t. I, livre i, p. 102.
point. Il avait remarqué la place que tiennent les pressentiments dans la vie des hommes de guerre, appelés chaque jour à risquer leur vie sur un coup de dés et naturellement aussi superstitieux que les joueurs, ayant le même Dieu qu'eux, le hasard. Aussi faisait-il croire aux siens que la nature l'avait doué d'une sorte de sens prophétique qui lui permettait de prédire à coup sûr la victoire. Il avait unprésage, sur la nature duquel il ne s'explique pas et pour cause : mais ses soldats n'en demandaient pas si long ; et ils tenaient l'oracle pour infaillible quand ils voyaient leur gentil capitaine, la bourguignotte en tête, la pique à la main, marcher avec assurance au-devant de l'ennemi, après les avoir réchauffés d'une harangue à la gasconne :
— Alors je levai la voix parlant aux soldais : « Eh bien, mes compagnons, ne serez-vous pas de Fopinion des capitaines? Quant à moi, je vous ai déjà donné la mienne, qu'il fallait combattre* Et assurez-vous que nous vaincrons: car mon présage que j'ai toujours eu le m'assure, lequel ne m'a jamais menti en quelque chose que j'aie entrepris: croyez, mes amis, qu'ils sont déjà à nous. »
Or ai-je toujours fait entendre aux soldats que j'avais un présage que, quand cela m'advenait, j'étais sûr de Vaincre: ce que je n'ai jamais fait, sinon pour y faire amuser les soldats, afin qu'ils tinssent déjà la victoire pour gagnée, et m'ensuis toujours très bien trouvé, car mon assurance rendait assurés souvent les plus timides; Et lors d'une voix commencèrent tous à crier : t Com* battons, capitaine, combattons » (1).
<1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. I, livre i» p. 179-180. Il i*agit d'une embuscade dressée par Monluc à un convoi ennemi eii . Piémont (1543.)