RETOUR SUR LOU NASE DE RABASTENS
L'âge aidant, Monluc, lui aussi, eut le pressentiment, sous les murs de Rabastens. Et ce pressentiment, qui l'avait peut-être trompé cent fois déjà, se réalisa cruellement pour lui ce jour-là. a Le présage », qu'il avait inventé pour donner du
cœur à ses soldats, lui paraissait alors la chose la plus naturelle du monde.
— je dirai ici de mon présage que jamais ne me pua ôter de la fantaisie que je dusse être tué par la tête ou blessé. Et m'étais mis en opinion piour cette occasion que je n'irais pas à i'assaut, songeant bien que ma mort troublerait fort le pays... (1).
Il était si frappé qu'il fit à monsieur de Las, avocat du roi à Agen, ses dernières recommandations : il lui remit le bordereau de l'argent qu'il possédait et lui parla en termes si pathétiques que le pauvre avocat faillit en pleurer. Quelques minutes après, il recevait à la volée dans la figure sa fameuse arquebusade.
— Et par là on peut juger si le malheur que j'ai eu ne me allait devant les yeux: je n'ai point d'esprit familier, mais il ne m'est guère arrivé malheur que mon esprit neTait prédit : je lâchais toujours à me l'ôter de la fantaisie, remettant tout à Dieu qui dispose de nous comme il lui plait (2).
m DIABLE A l'armée.
La croyance à un esprit familier qui assiste son maître et le conduit par la main à travers les dangers était d'ailleurs très répandue dans les armées au xvi^ siècle. Les grossiers soldats du
' (1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. III, livre vn, p. 419. {2) Comm. et lellres de B. de Monluc, t. III, livre vu, p. 420.
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temps expliquaient ainsi la chance miraculeuse qui met sans se lasser certains hommes de guerre à Fabri des blessures ou de la mort. Brantôme parle d'un contemporain de Monluc, monsieur de SalvoisoUy qui réussissait si bien dans toutes ses entreprises que les hommes sous ses ordres, Français, Italiens, Espagnols, mais surtout ces derniers, expliquaient son bonheur constant par Fintervention d'un démon attachée sa personne. Un jour vint, comme dans tous les pactes avec l'enfer, où le domestique emporta le patron. Les catholiques en dirent autant plus tard de l'amiral Coligny, et les protestants crurent aussi que Monluc avait conclu un traité avec les puissances infernales. Mais les Gascons sont trop fins pour se laisser piper par le diable, et, au lieu de s'exécuter à la fleur de Tâge comme M. de Salvoison qui mourut encore jeune, Monluc ne paya sa dette que le plus tard possible, à soixante-quatorze ans passés.