MAUVAISE TÊTE ET BRAVE COEUR
Il n'y a pas d'initiative individuelle sans un grain de désobéissance ; et le pire défaut de nos armées modernes est peut-être, en campagne, la stricte exécution des ordres reçus, sans commen-^ taire et sans interprétation. On pense bien qu'au
(1) Cômm. et lettres de B. de Monluc, t. I, livre ii, p. 272;
XVI* Siècle il n'en allait pas tout à fait ainsi. Dans cette même journée de Cerisoles, Monluc, obligé d'abandonner une maison devant les forces supérieures de l'ennemi, reçut Tordre de la reprendre : il s'y refusa énergiquement.
— Monsieur d'Enghien m'envoya M. d'Aussun, et me commandait que je regagnasse la maison qui ne me faisait avantage ni désavantage. Je lui répondis : « Allez dire à M. d'Enghien qu'il m'envoie de la cavalerie pour combattre cette cavalerie qui est à côté de leur arquebuserie, laquelle il voyait comme moi : car je ne suis pas pour combattre cavalerie et infanterie ensemble en campagne rase. » Alors il me dit : « Il me suffit que je vous Taie dit D (1).
D'Enghien, averti, lui renvoya M. de Monenx ; et Tentélé Monluc répondit qu'il lui en dirait autant qu'à M. d'Aussun, et qu'il ne voulait pas être cause de la perte de la bataille. On voit combien noire homme était difficile à manier, redressant la tête quand on voulait lui mettre le caveçon, ne se laissant pas facilement monter, haut à la main, comme disent tous les auteurs qui nous parlent de lui. Dans une autre circonstance, M. de Boutières, prédécesseur de M. d'Enghien, n'avait pu Tarracher d'un pont qu'il était en train c de couper.
Tous les capitaines et soldats, M. de Salcède et moi, nous étions résolus de mourir plutôt que de bouger de là qu'il ne fût coupé. Alors M. de Boutières envoya
(i) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. I, livre ii, p. 268;
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protester contre moi de la perte qu'il se ferait de ma personne, qui pourrait advenir outre son commandement (1).
ou IL EST ENCORE QUESTION DE LA DISCIPLINE.
Monluc;, qui cite volontiers les Roniains, les avait publiés ce jour-là. On ne rencontre pas fréquemment dans leur histoire de pareils exemples d'indiscipline ; et ceux qui ont pu s'y présenter ont eu toutes les chances d'êlrô réprimés sans pitié. C'est pourtant ce même Monluc qui, à plusieurs reprises, prêche en fort bons termes Tobéissance aux soldats ; mais il avait beaucoup vu, beaucoup réfléchi, beaucoup vieilli, et la réflexion à cette heure parlait plus haut que le sang.
— Quant à vous, soldats, je vous recommande sur toutes choses l'obéissance que vous devez à vos capitaines, afin que vous appreniez de bien commandjer f quelque jour : car il est impossible qu'un soldat sache ; bien commander qu'il n'ait su plutôt bien obéir. Et notez qu'en l'obéissance se connaît la vertu et la sagesse du ' soldat, et en la désobéissance se perd la vie et la repu tation.
C'est bien dit, et la leçon est de tous les temps. Mais il est visible qu'on n'obéissait pas au XVI* siècle comme au nôtre. Il y a dans la subordination de nos soldats je ne sais quoi de méca-
(1) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. I, livre i, p. 235.
nique qui éteint toute espèce d'inspiration personnelle : notre armée en campagne ressemble à un ministère où tout reçoit l'impulsion du grand chef ; si le grand levier casse, tout est perdu. L'ancienne organisation avait des complaisances infinies pour l'individu ; elle utilisait ses aptitudes et lui ouvrait un compte au prorata de sa valeur morale. Elle était aussi sévère pour ses tares quand elles touchaient au métier qu'indulgente pour ses caprices ou ses accès d'indépendance. Notre système a les mailles moins larges ; mais il a le défaut d'uniformiser tous les caractères et de tuer toutes les initiatives. Avec son humeur intraitable, sa manie de vouloir toujours être en avant quand ce n'était pas son tour, sa langue plus affairée que la roue d'un moulin et toujours disposée à dire du mal des puissants, Monluc eût sans doute,, de notre temps, vieilli dans les honneurs obscurs du grade de capitaine. Comment d'ailleurs se serait-il accommodé d'un métier où Ton travaille toute sa vie, sans être assuré de se battre un jour, lui qui pensait que les Français ne sauraient longtemps se passer de la guerre ?