‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 9 sur 102 · LONGUE, PÉNIBLE ET BRILLANTE CARRIÈRE DE MONLUC · texte numérisé non relu

LONGUE, PÉNIBLE ET BRILLANTE CARRIÈRE DE MONLUC

Monluc, n'ayant pas quitté le service du roi de France pour celui du padischah, ne devint pas Monluc-pacha; mais sa fortune n'en fut pas moins extraordinaire, et il ne la dut qu'à lui-même. A partir du jour où il reçut avec la bénédiction paternelle l'ordre de s'en aller au plus vite, il porta les armes pendant cinquante-cinq ans. Petit

noble, sans fortune et sans protection, il monta un à un les degrés de Téchelle. Il fut soldat, enseigne, lieutenant, capitaine en chef^ mestre de camp, lieutenant du roi en Toscane, colonel général de Tinfanterie, lieutenant du roi en Guyenne et enfin, pour couronner le tout, maréchal de France. Les rêves du jeune Gascon, le jour où il quitta son village sans retourner la tête, avaient-ils osé monter jusque-là ?

DE l'influence QUE LES RÉCITS DE GUERRE D*UN VIEILLARD PEUVENT AVOIR SUR UN JEUNE HOMME AVIDE D* AVENTURES.

Un siècle plus tôt, Moulue n'eût pas hésité sur la direction à prendre : il eût rejoint tout droit devant Paris ses compatriotes, ces diables déchaînés d'Armagnacs qui firent de si belles peurs aux bourgeois de là-bas. Mais en Fan de grâce 1519 Français et Gascons combattaient sous la même enseigne et n'étaient plus que rivaux de gloire. A une journée de la maison, près de Lectoure, notre jeune homme rencontra heureusement le sire de Castelnau, une bonne vieille barbe grise qui avait fait les premières guerres d'Italie et qui s'en souvenait avec délices comme on se souvient de sa jeunesse. Us eurent une longue conversation où ce fut Castelnau qui parla tout le temps. Monluc, qui ne s'était pas fait connaître, l'écoutait en silence. Quand il eut fini, sa résolu-

lion était fixée : il prit congé du vieillard qui soupirait en se revoyant dans ce jeune homme tel qu'il était au temps jadis, il remonta à cheval et tourna la tête de sa monture vers Tltalie.

l'italie ! l'italie !

Lltalie ! L'Italie ! nous ne comprenons plus tout ce que ce mot renfermait de séductions et d'attraits pour nos pères du xvi** siècle. Nous ne voyons plus dans ses interminables guerres qu'une suite de boucheries presque sans but et à peu près sans résultat. L'invincible enchantement de ces campagnes au delà des monts nous échappe. Et cependant, dans cette Italie si pompeuse, si brillante et si parée, dans cette race si rapprochée et si difîérente de la nôtre, dans ce ciel d'un bleu intense que ne voilent jamais les brouillards glacés de nos climats, dans ces villes peuplées de chefsd'œuvre où les femmes semblaient aussi belles que les statues, il y avait comme un philtre magique qui rendait fous les plus sages. Cette passion effrénée qui égara si longtemps le cerveau de nos rois pour Naples et le Milanais, ils ne furent pas les seuls dans le royaume à en être atteinis : tous leurs sujets, petits ou grands, en souffraient avec eux. Pour les Français de ce temps-là l'Italie était une Amérique plus rapprochée et moins sauvage; c'était la terre faile à souhait pour les yeux des artistes et des poètes ;

c'était aussi et surtout l'Eldorado des chercheurs d'or, le pays d'élection de ceux qui ont perdu aux dés leur dernier sou vaillant, le refuge des pécheurs qui ne tiennent pas à faire pénitence dans leur pairie, la terre hospitalière ouverte à tous, aussi bien aux jeunes coqs échappés de leur nid comme Monluc qu'aux nobles ruinés, aux prêtres dépouillés de leur bénéfice, aux manants fatigués de travailler, aux coupeurs de bourse qui voulaient redevenir soldats, aux soldats tout prêts à se transformer en coupeurs de bourse, aux aventuriers de toute espèce et de tout ordre, en un mot à tous les déclassés auxquels le beau pays de France était devenu haïssable, les uns parce qu'ils n'y trouvaient pas de quoi vivre, les autres parce qu'ils y avaient trop vécu.

ou IL EST PROUVÉ QUE LES SOLDATS DES GUERRES D'iTALIE NE RESSEMBLENT EN RIEN AUX CORRECTS FANTASSINS DE NOS JOURS.

Quand Monluc arriva en Italie, il y avait vingtcinq ans déjà que cette foule bigarrée s'écoulait d'un flot incessant par les passages des Alpes. Combien rentraient ensuite dans le pays natal ? Bien peu, à coup sûr. Mais c'était une question que les nouveaux survenants ne songeaient guère à se poser, etleurs réflexions n'allaient pas jusque-là.

— Nous étions trois compagnons Qui allions delà les monts.

Nous voulions faire grand chère Sens devant derrière Et si n*aYions pas un sou Sens dessus dessous.

(Chanson du xvi* siècle.)

C'était là pour les simples soldats la philosophie des guerres d'Italie ; et les premiers au moins qui étaient passés ne pouvaient guère en avoir d'autre. Les aventuriers de guerre, comme on les appelait en ce temps-là,

— Aventuriers de guerre, Tirez delà les monts

avaient, sous Charles VIII et sous Louis XII, l'extérieur de vrais bandits, et le dedans ne valait guère mieux. On les voit sur les vieilles tapisseries du temps et sur les vitraux des maisons anciennes, habillés à la pendarde, comme on disait alors, portant des chemises à longues et grandes manches qui leur duraient plus de trois mois, ouvrant à Tair leurs larges poitrines velues, quelques-uns avec des chausses bigarrées, découpées, déchiquetées et balafrées , à travers lesquelles paraissait la chair, d'autres par une mode bizarre portant une jambe chaussée et l'autre nue. Véritables sauvages pour la plupart, gens de sac et de corde, échappés par miracle à la potence, marqués à Tépaule de la fleur de lys, ou essorillés et laissant à dessein tomber leurs cheveux le long des joues pour cacher la place de leurs oreilles^ restées entre les mains des justiciards. L'un

d'eux, un capitaine suisse nommé Tocquenet»

d'une taille gigantesque, se rendit célèbre par la peau d'ours dont il marchait toujours vêtu de pied en cap^ à la tête de ses mercenaires.

DU CHANGEMENT QUE LES RAZZIAS d'iTALIE PRODUISIRENT DANS LE COSTUME ET DANS LA BOURSE DE NOS SOLDATS.

Français, Suisses ou Allemands, c'était tout un, bien que nos compatriotes, laquais, piétons, soudoyers et pillards fussent peut-être encore plus hirsutes et plus indisciplinés que leurs compagnons d'armes. On devine ce que pouvaient être les mœurs de cette ribaudaille, échappée au bourreau dans son pays et que la justice militaire rattrapait plus d'une fois en campagne. Mais tout changea peu à peu, et le pillage éhonté qui était de règle à cette époque fui lui-même pour quelque chose dans cette transformation. L'Italie servit aux troupes françaises de garde-manger et de magasin d'habillement. Ils y trouvèrent ce que Bonaparte promettait plus tard à ses soldats à deminus : honneur, gloire et richesse. Les Allemands et les Suisses profitèrent de leur nouvelle fortune pçur faire carroux^ comme on disait alors, c'està-dire pour se gorger jusqu'à la mort de viandes et de boissons. Les Français, Gascons et autres du même pays, tinrent surtout à honneur d'être braves, gorgias et bien attournés. On les vit porter des chausses de velours ou de satin, comme

un patricien de Venise, revêtir des corselets de Milan, dorés et gravés, et faire flotter de hautes et grandes plumes sur leurs bonnets.

Aventuriers et oulrageux soudards,

Tant là qu'ailleurs pour être brigands dignes,

Fournis d'harnois et riches brigandines,

étalaient sur eux, comme les mameluks, toutes leurs richesses. Sous Henri H, ce luxe oriental était devenu d'une extravagance puérile. L'une des compagnies qui vinrent de Piémont pour réprimer les troubles de Guienne en 1548 avait cinquante soldats coiffés de velours galonné d'or, habillés et chaussés également de velours. Chacun des 'hommes portait au cou une longue chaîne d'or à plusieurs tours. C'était encore peu de chose auprès de la fantaisie d'un caporal nommé Alebret qui parut un jour à la messe, costumé de satin vert, et ses bandes de chausses toutes rattachées de doubles ducats, d'angelots et de nobles. Il y en avait jusqu'à ses souliers, et en marchant d'un pas relevé il faisait autant de bruit que le mulet de la gabelle.

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