‹ Les Mendelssohn-Bartholdy, et Robert SchumannChapitre 10 sur 41 · I. Beethoven et ses troif styles. Saint- Pélersbourg, 18âS · texte numérisé non relu

I. Beethoven et ses troif styles. Saint- Pélersbourg, 18âS

gagné. Comment a-t-il fait pour découvrir un tour hébraïque dans ce morceau ? Je n'en vois pas trace, et il faut réellement plus que de la bonne volonté pour en trouver. Il est vrai que, du moment où il s'agissait de Mendelssohn, il fallait bien admettre dans sa musique un reflet de judaïsme. M. de Lenz, à ce que je vois, ne connaît pas la musique juive, et je le mets au défi de dire en quoi elle diffère de l'autre. Et, d'ailleurs, y a-t-il une musique juive? en quoi consisle-t-elle ? où la trouve-t-on?Mais passons, il y aurait trop à dire là-dessus.

Ce Scherzo a été le prélude d'une création de même nature, quoique d'une importance bien autrement considérable : je veux parler de l'admirable ouverture du Songe d'une nuit d'été {M. de Lenz la trouverait-il aussi hébraïque par hasard?), qui doit le jour autant aux événements arrivés dans Tété de 1826 chez les Mendelssohn-Bartholdy qu'à la surexcitation provoquée par la lecture du chef-d'œuvre de Shakspeare. C'est à cette sorte de naissance qu'il faut attribuer le charme pénétrantde cette production; c'est précisément parce qu'elle fut le résultat de la nature la plus intime du compositeur, que se produit ce fait, peut-être unique dans les annales de l'art, que, vingt ans plus tard, Félix, rattachant à cette œuvre de sa jeunesse la musique scénique du Songe d'une nuit d'été, n'eut à changer à son ouverture ni une phrase, ni même une note. En y regardant d'uu peu près, cela n'a rien qui doive surprendre; car tout le poème shakspearien, toute la

rêverie poétique d*une nuit de la Saint-Jean d'été, est résumée dans ces quelques pages de musique. On y reconnaît, sans le moindre efTort d'imagination, les allées et venues des Elfes, le colloque d'Qberon et de Puck, la folie amoureuse de Titania et de ses sylphes, le mariage de Thésée, les plaintes et les querelles des amants, Boltom, le cordonnier athénien, avec sa têle d'âne, et jusqu'au drame burlesque de Pyrame et Thisbé ; et, pour que l'auditeur soit bien convaincu que tout cela n'est qu'un jeu, qu'un rêve, le compositeur termine son ouverture par quelques accords vagues, vaporeux, mourants, presque imperceptibles, représentant jusqu'à l'évidence l'évanouissement progressif du songe à l'approche des premières lueurs de l'aube.

Mais une idée fixe obsédait Félix : celle de composer pour le théâtre. Pour la satisfaire, il écrivit la musique des Noces de Gamache, opéra-comique en deux actes, dont j'ai déjà dit un mot. C'est alors qu'il apprit à connaître les déboires et les tribulations qui assiègent l'auteur dramatique. Au commencement, les petitesses de l'administration, la basse jalousie de Spontiniy directeur général de la musique du roi de Prusse, sentiment indigne d'un homme de génie, surtout vis-à-vis d'un débutant; les mesquines intrigues des acteurs, les mystères des coulisses, le désordre des répétitions, l'amusèrent et le firent rire; mais le dégoût ne tarda pas à venir, et avec lui le découragement.

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Dans le courant de l'année précédente, Félix avait soumis sa partition à Spontini, alors directeur général de la musique à Berlin, et qui, par une bizarrerie du sorty habitait une maison qu'avaient un moment occupée les Mendelssohn dans les premiers jours de leur résidence dans la capitale de la Prusse, c*est-àdire dans la Markgrafen Strasse n° 28, en face de Téglise catholique. Prenant le jeune compositeur par le bras, Spontini le conduisit à la fenêtre, et, désignant le dôme de l'église, lui dit :

— Mon ami, il vous faut des idées grandes comme celte coupole!

Malgré son emphase et sa pompe, cette remarque d'un homme de cinquante ans, occupant une haute position, à un jeune homme de dix-sept, aurait dû être prise en bonne part; il n'en fut pas ainsi et on lui en garda rancune. Les Mendelssohn et Spontini n'étaient pas seulement de natures radicalement différentes, mais appartenaient encore à des partis absolument opposés en musique, et il y eut des froissements de part et d'autre dans leurs rapports. Il se peut que le directeur général n'ait pas rendu justice à l'œuvre de son jeune rival, et qu'il ait cherché à l'entraver ; mais il n'en est pas moins regrettable qu'un noble esprit comme Félix Mendelssohn, se soit servi envers Spontini de termes de colère et de mépris comme ceux que Ton trouve dans quelques-unes de ses lettres.

L'opéra fut donné le 29 avril 1827, et n'oblinl qu'un « succès d'eslime ». Félix, il est vrai, fut rappelé après

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la chute du rideau^ et ses parents comme ses aiûis crureat à une réussite; mais il avait le jugement trop sain et trop droit pour se laisser abuser par les apparences. Abattu et chagrin de cet insuccès, il retira sa pièce^ qui n'eut pas de seconde représentation.

Son découragement en cette circonstance a cependant lieu d'étonner; car, un an plus tôt, lors de l'anniversaire de la naissance de sa mère (15 mars 1826), il avait écrit les vers suivants, comme manifestation de ses sentiments :

Schreibt der Komponist erost,

Schlâfert er uns ein; Schreibt der Komponist froh,

Ist er zu geme.n.

Schreibt der Komponist lang,

Ist er zum erbarmen ; Schreibt ein Komponist kurz

Kann man nicht erwarmen.

Schreibt ein Komponist klar,

lst*s ein armer Tropf ; Schreibt ein Komponist tief

Rappelt*s ihm am Kopf.

Schreib*er also wie er wiU,

Keinem steht es an; Darum schreibt ein Komponist

Wie er will und kann.

Si le compositeur écrit sérieusement,

Il nous endort; S*il écrit gaiement,

11 est trop vulgaire.

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Si le compositeur écrit longuement.

Plaignons ses auditeurs ; Écrit-il brièvement,

Personne ne s'en, soucie.

Si un compositeur écrit simplement, On dira que c'est un niais;

Vient-il à écrire avec profondeur, On le prend pour un fou.

De quelque manière qu*il écrive, Il ne peut plaire à chacun ;

C'est pourquoi le compositeur Doit écrire comme il veut et peut.

Ne passons pas sous silence que, dans le rôle de don Quichotte, on voit un exemple de l'emploi d'un Leit-motif (motif typique), dont certains wagnerolâlres ont voulu attribuer la découverte et la première application à Richard Wagner, mais qui est ici de la propre invention de Mendelssohn.

Avec un génie musical incontestable, Mendelssohn n'avait rien de ce qu'il faut pour constituer l'auteur dramatique. Il en était si bien convaincu, que, depuis les Noces de Gamache, il n'écrivit plus d'opéra, et ses objections aux poèmes qu'on lui offrait et qui, tous, lui parurent inacceptables, ne provenaient que de sa défiance envers lui-même. Le sens dramatique manquait à cet esprit pourtant si bien équilibré, et, pour peu que l'on y réfléchisse, on n'en sera pas surpris.

En général, on n'est pas supérieur dans tous les genres, pas plus en musique qu'en quoi que ce soit; or, s'il est un fait patent, c'est que les grands sym-

phonistes n'ont presque jamais réussi quand ils ont voulu aborder le théâtre, et les grands compositeurs dramatiques ne se sont pas distingués dans la symphonie. Cette bizarrerie provient, à mon avis du moins, de ce que le symphoniste, s'attachant principalement au développement de Tidée sous toutes ses faces, et par tous les moyens — diversité des timbres dans l'orchestre, artifices de contrepoint, etc., — procède de même pour la composition d'un opéra. Il donne une ampleur disproportionnée à son orchestre et à ses combinaisons harmoniques, ce qui est incompatible avec le drame, qui veut s'avancep d'un pas rapide vers la conclusion et ne supporte pas que le développement d'une idée musicale entrave la marche de l'action. Le dramatiste, au contraire, préoccupé du besoin de donner de la vie à sa musique, ne développe son idée qu'autant que le permet le sujet, et s'efforce de rester dans les justes limites imposées pai* la scène à traiter. Voyez Beethoven, Haydn, Mendelssohn, Onslow, Schumann, Berlioz, etc.; aucun d'eux n'a écrit un bon opéra, et je n'excepte même pas Fidelio, qui est pourtant un chef-d'œuvre. D'un autre côté voyez Gluck, Hândel, Rossini, Spontini, Meyerber, Halévy, Weber, Auber, Verdi, Richard Wagner, Gounod, Ambroise Thomas, etc.; pas un n'a brillé dans la symphonie, genre de composition contraire à la nature de leur génie, let il y a mille à parier contre un, qu'ils font bon marché de ces œuvres, qui n'ajoutent rien à leur bagage musical. Je sais bien que Ton

peut m'opposer Mozart, également grand dans tous les genres : musique d'opéra, de chambre, d'église, de symphonie, etc. ; mais c'est précisément Mozart qui vient étayer mon opinion; car il est le seul à citer^ et son pareil n'a jamais existé. Mozart, c'était la musique faite homme ; il fut une exception et l'exception confirme la règle. Voilà pourquoi je suis persuadé que, malgré son génie, Mendelssohn n'aurait jamais écrit un bon opéra. Si la nature n'a pas mis au cœur de l'artiste le sens dramatique, c'est en vain qu'il voudra l'acquérir. Le Créateur, qui avait si richement doué Fé!ix, lui avait refusé ce don-là.

Un tempérament de sensitive comme celui de Félix Mendelssohn, devait se ressentir plus que tout autre des ennuis du théâtre et du demi-succès de son opéra. Ce fut pour lui une désillusion cruelle et sa santé en souffrit. Son abattement s'accrut par la mort d'un ancien ami, nommé Hanstein, qui fut enlevé au printemps, et à côté du lit de mort duquel Félix composa sa fugue bien connue en mi mineur (op, 35, n" 1). Le choral du majeur qui forme le pinacle de la fugue devait exprimer la délivrance de son ami.

Pour faire diversion à ses idées chagrines, ses parents lui conseillèrent une excursion, un petit voyage d'agrément. Cette idée lui sourit, et, dans l'automne de 1827, accompagné de deux ou trois amis, il partit pour les montagnes du Harz, la Franconie, la Bavière et poussa jusqu'au Rhin. De là, il se rendit à Heidel-

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berg, où il fit la connaissance de Thibaut^ et de sa magnifique collection de musique des vieux maîtres italiens. Yoici une charmante lettre qu'il écrivit sur ce sujet à sa mère, le 20 septembre. On s'aperçoit que sa bonne humeur était revenue avec la santé et que les désagréments des Noces de Gamache étaient totalement oubliés.

c Heidelberg, s'écrie-t-il ! ô ville adorable où il pleut toute la journée, si Ton en croit le commun des martyrs ; mais moi, qui suis un gaillard et un pilier d'estaminet, que me fait la pluie? N'y a-t-il pas des raisins, des facteurs d'instruments, des journaux, des Thibaut! Non, halte là! il n'y a qu'un Thibaut, mais il en vaut cent. Quel homme !

» J'éprouve une joie féroce, chère mère, de n'avoir pas fait sa connaissance uniquement pour obéir à ta lettre reçue aujourd'hui. Hier déjà, — donc vingtquatre heures avant la réception de ta lettre — j'ai bavardé pendant plusieurs heures avec lui. Cet homme est étonnant! il ne sait que peu de chose en

1. Thibaut (Antoine-CharleS'Justjy né à Uameln, le 4 janvier 1772, et mort à HeidelbQjrg, le 28 mars 1840; célèbre jurisconsulte, fut professeur à TUniversité de Heidelberg. Il avait réuni une précieuse collection de musique ancienne qui a été achetée par le roi de Bavière, et qui se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque royale de Munich. Son livre, dont parle Mendelssohn, est intitulé : Veber Reinheit der Tonkumt (sur la pureté de la musique) et a paru à Heidelberg, en 1825, in-S**. On y trouve, dit Fétis, les aperçus les plus fins et les plus justes.

musique ; ses connaissances historiques en cet art sont bornées; j'en sais là- dessus bien plus que lui^ et cependant, j'ai beaucoup appris dans sa conversation, car il m'a fait voir sous un jour tout nouveau l'ancienne musique italienne, et je me suis réchauffé au feu de son enthousiasme. Il parle avec une exaltation, une ardeur telles, que son langage paraît fleuri. Je viens de prendre congé de lui, et, comme je lui avais raconté beaucoup de choses sur Bach, en ajoutant que le plus important de son œuvre lui était inconnu, car tout se trouve réuni chez le vieux maître, il me dit en me serrant la main : a Adieu, portez-vous bien, et » scellons notre amitié par Luis de Yittoria et Sébas- » tien Bach, absolument comme deux amoureux se pro- » mettent de se revoir à la pleine lune, et ne se croient » plus séparés l'un de l'autre. ^

» Mais, d'abord, il faut que je te raconte comment je suis allé chez lui. Hier, le temps était affreux; il pleuvait et l'ennui régnait parmi nous, lorsqu'il me vint à l'esprit que, dans son livre, Thibaut parle d'un Tu es Petrus, et comme justement j'en veux composer un, je passai mon habit, je m'armai de courage, je me dirigeai vers la Kaltethal, et je tombai chez lui. — Il ne pouvait me donner ce morceau, mais il y en a là d'autres, ajouta-t-il, et de meilleurs ; puis il me montra sa grande bibliothèque, bondée de musique de tous les peuples et de tous les temps; il joua et chanta à la fois; il me présenta les morceaux dans leur ordre, et ainsi se passèrent plusieurs heures,

jusqu'à ce qu'une visite arrivant, me fil quitter la place, mais non sans lui promettre de revenir aujour* d'hui de bonne heure.

» Ce qui surtout m'enchanle, c'est qu'il ne m'a pas^ demandé mon nom ; ce détail l'intéresse peu ; j'aime la musique : cela suffit, qu'importe le reste ! Comme on me prenait pour un étudiant, on m'avait fait entrer dans son cabinet de travail sans m'annoncer. Ce matin, nous avons de nouveau passé deux heures ensemble^ et c'est alors seulement qu'il a désiré savoir con[>ment je me nomme. Si, d'abord, il s'était montré amical, il le devint bien davantage. Nous fîmes de la musique ; nous causâmes ; il me remit un magnifique morceau de Lotti pour en prendre copie ; je promis de le lui rapporter dans l'après-midi. Mais, après mon dîner, le temps me paraissant supportable, j'en pro-^ fitai pour aller faire un tour jusqu'aux Riesensteine, Pendant ma promenade, Thibaut vint à l'hôtel pour me rendre ma visite; je le manquai donc ; mais plus tard je retournai chez lui, et nous passâmes ensemble le reste de la journée. Malheureusement, ses affaires^ l'appellent demain à Carisruhe ! »

En octobre, Félix revint à Berlin et se remit au travail avec plus de cœur que jamais. — Il ne pensait plus à ses Noces de Gamache. Eu ce même mois d'octobre, l'ami Klingemann partit pour Londres, où il allait occuper un poste diplomatique. Dès lors s'établit entre lui et la famille Mendelsshon-Barlholdy — particulièrement avec Fanny — une correspondance

que la mort seule iuterrompit. Le 26 décembrey elle lui écrivait :

(c Les bougies de Noël sont brûlées, les cadeaux sont enlevés, et nous voici bien tranquilles chez nous. Maman dort dans un coin du sofa, Paul dans l'autre, Rébecca lit un journal de modes qui Tabsorbe, et moi je reprends ma lettre. Hier, tout était très beau et amusant, quoique vous nous ayez manqué et qu'il ait été souvent question de vous. Félix avait écrit pour Beckchen (Rébecca) une symphonie enfantine avec les mêmes instruments que Haydn dans la sienne; nous l'exécutâmes et on la trouva extrêmement comique. Il a composé pour moi un morceau tout différent; un chœur à quatre voix, avec petit orchestre, sur le choral : Chrisly agneau de Dieu. — Je Tai joué une couple de fois aujourd'hui et je le trouve fort beau. Depuis peu, il s'est adonné à la musique religieuse, et, le jour de ma fôle, il m'a fait cadeau d'un morceau à dix neuf voix pour chœur et orchestre, sur les paroles : Tu es PetruSy etc^ Je le tiens pour une œuvre 1res importante, qui ne peut être dignement appréciée qu'après une audition complète, dans une vaste église et devant un nombreux auditoire... »

» Votre représentation du Don Juan me plaît fort. Était-ce en allemand ou en italien ? Ce doit être un enivrement que d'entendre un Anglais chanter en

1. C'est sans doute le Tu es Petrus dont Félix parle dans la précédente lettre, et qu'il commença à Heidelberg.

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italien!... Vos oreilles britanniques n'ont pas encore entendu dire que Naegeli va publier la grande messe de Bach, en si mineur et à cinq \oix. Triomphe pour les Berlinois fanatiques; Marx à leur tête! Cet homme a vraiment un grand mérite, car il ne lui en reviendra rien, et il le sait. i>

Le 18 avril 1828, eut lieu, pour la première fois en Allemagne, une de ces grandes fêtes générales qui plus tard, et surtout de 1848 à 1866, prirent une extension considérable. Cette fois, il s'agissait du Jubilé d'Albert Durer, et Fanny en rend compte à Klingemann en ces termes :

« Berlin, 14 avril 1828.

» Cet hiver, nous avons entendu chez Mœser des symphonies de Beethoven, mais très imparfaitement exécutées. N'importe! C'est un pas en avant! La Passion paraîtra dans le courant de cette année chez Schlesinger. Schelblé, à Francfort, a fait entendre une partie de la messe en si mineur qui a été bien accueillie; le vieux Pliénix attend son bûcher, qui ne lui manquera pas; caries temps sont proches et nous assisterons encore à de grandes choses. Je ne sais pourquoi je me sers de tournures historiques et veux tout mesurer par siècles et par peuples. Serait-ce parce que, le jour de pénitence, Spontini donnera la

première partie de la messe de Beethoven et, le lendemain, la messe de Bach? Serait-ce parce que je vois que les plus grands talents n'ont que de petits sentiments? Serait-ce parce que je les vois courir le monde en bottes de sept lieues, tandis que les petits n'en ont pas besoin? Non; ma consolation, c'est que Félix reste encore une année à Berlin, qu'il est à peu près libéré de son service militaire, et que le reste viendra. »

« Du 20 avril. Je n'aurais jamais cru que la fête de Diirer nous donnerait un si beau jour et nous laisserait un si agréable souvenir. En six semaines, Félix a écrit une grande cantate pour chœur et grand orchestre, avec airs, récitatifs et tout le tralaia obligé. Vous pouvez penser que pour lui ce travail superficiel n'a point de valeur; il en était si mécontent qu'il disait vouloir jeter le tout, au feu après l'exécution. Mais, lorsque les répétitions s'avancèrent, que les chœurs furent excellemment chantés par l'Académie, il retrouva sa bonne humeur, et, lorsqu'il eut vu la superbe décoration de la salle, son contentement fut complet. Jeudi soir, eut lieu la répétition générale, assez peu satisfaisante, mais Félix n'en demeura pas moins calme et assura que tout irait bien. Et tout alla fort bien! Vendredi, trois centième anniversaire de la naissance de Diirer, par une admirable journée de printemps, toute l'Académie des beaux-arls, y compris le Sénat et les onze de l'Académie d'architecture, se rendirent en corps dans la salle qui avait

été élégamment ornée pour la circonstance. L'or chestre, composé des meilleurs artistes et amateurs, était sous la direction de Félix et de Rietz; Zelter, au piano, conduisait les chœurs. Les dames, contrairement à leur habitude, étaient très élégantes et paraissaient jolies; l'orchestre offrait un coup d'œil de toute beauté. La Trompetten ouverture *^ de Félix, en ut majeur^ supérieurement exécutée, ouvrit la fête. Elle fui suivie d'un ennuyeux discours de trois grands quarts d'heure qui parurent trois siècles ; je vous laisse à penser quel murmure de satisfaction en accueillit la fm. Puis vint Texécution de la cantate, qui dura cinq quarts d'heure. La Milder, la Stûmer, Tiirrschmiedt, et Devrient chantèrent les solos et tout alla si bien, que je ne me souviens pas d'avoir passé des moments plus agréables. A trois heures, la fête était terminée et, à quatre heures, commença un dîner de deux cents couverts auquel assista Félix. Je ne puis vous dire les honneurs dont l'accablent même des gens qui lui sont inconnus. Vers la fm du repas, Zelter et Schadow le prirent chacun par une main et, après l'avoir félicita, le proclamèrent membre honoraire de la société artistique. Toute la journée d'hier s'est passée en réceptions et en visites congratulatoires. Ce qui me cause le plus de joi&, c'est de le voir si heureux de cette journée. Je vous assure qu'il de-

1. Oiiverturo pour musique d'harmonie. Abraham Mendelssohn aimait tant cette ouverture, qu'il disait qu'il voudrait l'entendre en mourant.

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vient chaque jour meilleur et plus aimable; ce n'est pas, croyez-le bien, une prévention fraternelle, mais un jugement impartial. Ne communiquez, je vous prie, cette lettre à personne ; d'abord parce que personne (pas même vous!) n'est disposé à me croire sur parole, et ensuite parce que Félix bougonnerait s'il savait que je vous en dis tant sur son compte! »

ce 15 septembre 1828.

» J'ai tout un sac de nouvelles à vider devant vous. Il vous souvient sans doute encore, qu'à l'époque antédiluvienne où vous résidiez en Allemagne, un congrès de médecins et de naturalistes se réunissait annuellement quelque part. Cette année, c'est Berlin qui a été choisi; Humboldl en est le président, Lichtenstein le secrétaire, et c'est la grande question du jour. Humboldt, le cosmopolite, le courtisan le plus sensé, le plus aimable et le plus savant de son temps, donne à ses collègues une fête comme certainement notre ville n'en a pas encore vu. Elle aura lieu dans la salle des concerts; les convives seront sept cents, parmi lesquels le roi, six étudiants, trois élèves de première classe, tous les directeurs des écoles, tous les naturalistes et le reste (sic). On a demandé à Félix d'écrire une cantate pour leur réception (vous voyez

qu'il devient à la mode) et Rellstab, qui est heureuse-

ment revenu de Potsdam au moment précis, en a fait le poème. Mais, comme le paradis naturaliste est dépourvu de femmes, le chœur ne consistera qu'en voix d'hommes, et, de plus, comme Humboldt, qui n'est pas fort en musique, n'accorde aux auteurs qu'un personnel restreint, l'orchestre a reçu une physionomie curieuse : il n'y aura que des violoncelles et contrebasses, des trompettes, des cors et des clarinettes. Hier on a fait une petite répétition et l'effet a été bon. Le pire, c'est que nous n'y serons pas. Vous ne pouvez vous imaginer de combien de cancans cette fête à été le sujet ici; on dirait d'une petite ville !...

» Félix a bien des travaux en train. Il remanie pour l'Académie Acis et Galatée, de Hândel ; en remerciement, l'Académie lui chantera, ainsi qu'à Devrient, la Passion de Bach, qui sera donnée dans le courant de cet hiver, pour un but de bienfaisance. La partition paraîtra en même temps chez Schlesinger; les planches sont déjà en partie terminées, de sorte que l'année 1829 fera époque dans l'histoire de la musique. Félix s'est préparé une longue liste de travaux jusqu'à son départ, qui s'effectuera au printemps prochain; mais, alors, il n'y aura plus rien de beau pour moil »

Cette époque, selon M. Sébastien Hensel, fut peutêtre la plus heureuse de la vie de son grand-père, Abraham Mendelssohn-Bartholdy. L'existence assurée et fixée dans une des plus belles maisons de Berlin, ayant à ses côtés une épouse aimée, prudente et spi-

rituelle, fidèlement attachée à son mari depuis de longues années d'une union bénie; tous ses enfants donnant les plus belles espérances : Félix, sorti de la période d'hésitation, suivant sa route glorieuse dans l'art; Fanny, son égale en talents et se tenant dans les limites assignées par la nature à la femme modeste ; Rébecca, devenue une belle jeune fille, sage, réfléchie et remplie d'instruction; Paul, déjà habile et assidu au travail, également bon musicien; tous les quatre bien portants, sains de corps et d'esprit et s'aimant d'une affection rare ; ajoutez à cela un cercle d'amis dévoués, fréquentant chaque jour sa maison ; estimé de tous, savants ou ignorants : telles furent les circonstances dans lesquelles vécut le père Mendelssohn, de 1826 à 1828. Un plus grand bonheur n'est pas désirable en ce monde I

Nous voici parvenus à Tépoque la plus sérieuse et la plus grave de la vie de Fanny Mendelssoha. Elle avait été promise au peintre Wilhelm Hensel, lors de son départ, en 1823, pour Tltalie, où il allait terminer ses études. Revenu en 1828, son courage et sa constance furent récompensés : Fanny l'ayait attendu. Leurs fiançailles eurent lieu le 22 janvier 1829. Mais,* d'abord, il faut faire connaître en peu de mots ce nouveau membre de la famille Mendelssohn-Bartholdy.

Wilhelm Hensel était le fils d*un pauvre pasteur j^rotestant de Trebbin, petite localité non loin de Berlin, où naquit Wilhelm, en 1799. De bonne heure, . Hensel, dont le père mourut jeune, montra un goût prononcé pour la peinture; mais la position peu aisée de ses parents Tobligea d'entrer dans les mines. Quand il avait un instant de liberté, il se livrait tout entier à

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