‹ Les Mendelssohn-Bartholdy, et Robert SchumannChapitre 19 sur 41 · T> FÉLIX. J · texte numérisé non relu

T> FÉLIX. J

Quoiqu'il eût eu l'intention de « faire un tour sur le Rhin j» pour chercher une épouse, c'est sur le Mein qu'il rencontra celle qui devait être le charme de sa trop courte vie.

En 1836, Félix reçut de Francfort l'invitation de venir y prendre la direction du Cœcilienverein (Société de Sainte-Cécile), parce que Schelblé, fondateur et jusque-là directeur de cette association, était malade depuis longtemps et que, faute d'un chef capable, l'institution menaçait ruine. Avec sa délicatesse habituelle, Félix répondit qu'à aucun prix il ne voulait enlever à Schelblé son emploi, d'autant mieux qu'il se plaisait à Leipzig; mais que, si l'on pensait qu'un voyage pût faire du bien à Schelblé, et le mettre à même de reprendre l'hiver suivant la direction du

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Cœcilienverein, il était tout disposé à consacrer son été à l'amélioration de l'institution. En agissant ainsi, il entendait remplir un devoir envers un ami qu'il estimait, et, quoique ayant projeté un voyage en Suisse, il y renonça pour lui rendre service.

Aussitôt après la fête de Dùsseldorf, dont il a été question plus haut, Félix partit pour Francfort et, <iès le A juin, il prit en mains les rênes du Cœci" lienverein. — Mais son cœur, qui n'avait encore battu que pour la musique, allait s'ouvrir à un autre amour. Madame Jeanrenaud, veuve d'un ministre protestant de Francfort, avait deux filles dont l'aînée était déjà mariée et l'autre, Cécile, joignait à une grande beauté une amabilité parfaite. Félix, devant rester assez longtemps à Francfort, «'était fait présenter chez madame Jeanrenaud et devint un hôte assidu de la maison. Il s'éprit de Cécile et conçut dès lors la pensée de la demander en mariage. Il eut d'abord à vaincre certains préjugés, car Cécile s'était représenté le docteur Mendelssohn comme un pédant maussade, refrogné, la tête couverte d'une calotte de velours noir et jouant des fugues plus ennuyeuses les unes que les autres. Ce préjugé s'évanouit dès qu'il se montra. Il ne tarda pas à devenir familier avec Cécile, -qui répondit à son amour. Quant aux autres personnes de la famille, auxquelles la profession d'artiste ne paraissait pas avantageuse, ce ne fut qu'un jeu pour lui de se les rendre favorables.

Toutefois, avant de se déclarer, il résolut de faire un voyage à Dûsseldorf, et d'accompagner son ami Schadow, le peintre, aux bains de mer de Scheveningen. Il se proposait, pendant cette excursion, de mettre à l'épreuve la solidité de son inclination. Le souvenir de Cécile ne le quitta pas, et il s'ennuya mortellement à Scheveningen, ainsi qu'il l'avoua à son ami Ferdinand Ailler, dans sa lettre du 7 août 1836.

Diaprés le portrait que donne de sa tante M. Sébastien Hensel, Cécile Jeanrenaud ne se faisait pas remarquer par de transcendantes qualités; c'était plutôt l'absence de ce genre de qualités qui constituait l'équilibre, l'harmonie de sa nature. Elle ne cherchait pas à éblouir par son esprit ou par ses saillies ; son instruction était ordinaire et elle ne brillait pas parle talent; mais elle était d'un commerce aussi agréable, aussi rafraîchissant que Tair pur ou l'eau de source. On pouvait presque dire qu'elle avait été créée pour Félix, dont le tempérament nerveux et excitable avait besoin d'un calmant qu'il trouvait en elle. Sa douceur et sa placidité eurent sur lui une bienfaisante influence, et, jusqu'à son dernier jour^ elle sut l'entourer d'un bonbeur parfait.

Avant son départ de Francfort, les administrateurs^ du Cœcilienverein lui offrirent, au nom de la société^ un splendide nécessaire de voyage qui, dit-il dans une lettre à sa sœur Rébecca, c conviendrait plutôt à un prince qu'à un artiste ; c'est le nec plus ultra du luxe et de l'élégance, mais je m'en servirai tout

de même. Sur le couvercle on a gravé F. M. B. et Cœciliay ce qui me plait fort ^.

Son amour pour Cécile Jeanrenaiid grandit encore pendant ce voyage, et c'est parce qu'il s'ennuyait loin d'elle, que le séjour de Scheveningen lui parut si fastidieux. Sa décision fut bientôt prise. La lettre suivante qu'il écrivit de La Haye à madame Mendelssohn, le 9 août 1836, le démontre, en même temps qu'elle prouve le respect et l'affection qu'il portait à sa mère. On éprouve un sentiment de satisfaction à se dire que, chez cet homme éminent, les qualités du cœur l'emportaient encore sur celles de l'esprit.

« Tu as vu dans ma dernière, chère mère, plus de choses que je n'ai voulu y mettre; car, bien que tu me reparles de mes fiançailles, de mon bonheur, de mon changement d'existence, tout cela est encore indécis. Je ne te remercie pas moins des bonnes, des chères paroles que tu m'écris sur cette possibilité, et, bien que je puisse les considérer comme une autorisation d'agir comme je l'entends pour mon bonheur, je tiens à ce que tu me donnes ton consentement, afin de faire disparaître tous mes doutes. Ces lignes n'ont donc qu'un but : celui de te prier de me l'envoyer. Dis-moi qu'aujourd'hui encore tu m'accordes la liberté dont tu m'as laissé jouir pendant mes jeunes années, et tu me rendras heureux. Je suis et serai toujours digne de ta confiance et tu sais que je n'en abuserai jamais.

> Que ferai-je à mon retour à Francfort? C'est en-

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core une énigme. Tout dépendra de la manière dont je serai reçu. Quand j'aurai revu cette aimable jeune fille, je crois que tout sera lestement décidé. Jusqu'à présent, je ne la connais pas plus qu'elle ne me connaît; je ne puis donc t'envoyer tous les détails que tu me demandes. Ce que je sais, c'est qu'auprès d'elle j'ai passé d e doux moments,alors que j'en avais grand besoin et que je m'y attendais le moins ; ce que je sais encore, c'est qu'elle est la GUe de feu le pasteur Jeanrenaud; que sa mère (née Souchay) l'a élevée en bonne ménagère; qu'elle s'appelle Cécile et me plaît infiniment. >

Comme il l'avait dit, aussitôt son retour à Francfort, il fit sa demande, obtint la main de Cécile et Ton célébra leurs fiançailles; mais il ne put demeurer longtemps auprès de sa bien-aimée, car les devoirs de sa charge le rappelaient à Leipzig. En mars 1837, le mariage eut lieu, et le jeune couple alla passer les premiers jours de la lune de miel en Souabe et sur le Rhin. Félix écrivait le 10 avril 1837, de Fribourg en Brisgau, à sa sœurFanny :

<c Je ne puis te dire combien la vue de cette belle nature me ravit; et, quand je me promène avec ma Cécile sous les rayons du soleil, m'arrêtantoù je veux, allant où je le désire ; quand nous causons de l'avenir ou que je lui parle du passé, je me dis avec une profonde gratitude que je suis un homme heureux 1 »

Néanmoins, son bonheur ne le rendait pas oisif^ car il ajoute dans la même lettre :

<r J'ai fait à Spire trois préludes pour orgue qui te

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plairont, je Tespère; de plus, un cahier de romîinces sans paroles qui sera prêt à être gravé sous peu, mais que je ne publierai pas tout de suite; je préfère écrire des choses plus importantes. J'aurai bientôt terminé un quartette pour cordes et j'en commencerai un second; le travail est maintenant pour moi un plaisir et une joie. »

Cependant, il fut obligé de quitter momentanément cette félicité domestique pour aller en Angleterre diriger le festival de Birmingham. « Hélas, écrivait-il à Fanny, cela va durer jusqu'au 22 septembre, et le 30, il faut que je sois à Leipzig pour la répétition du premier concert d'abonnement qui aura lieu le 10 octobre. N'est-ce pas terrible? »

' Dans le courant de l'été de 1838, la joie régna dans la maison de la Leipzigerstrasse, 3. Félix et sa femme vinrent passer quelque temps à Berlin. Au printemps, Cécile était accouchée d'un fils, ce qui mit le comble au bonheur de Félix ; ce ne fut qu'après ses relevailles qu'elle put aller faire la connaissance de sa nouvelle famille. Mais tout finit ici-bas, les jours heureux comme les jours tristes ; seulement les premiers semblent s'écouler beaucoup plus vite que les derniers. En octobre, les « Féliciens » (Felicier)^ ainsi que les appelait madame Hensel, repartirent pour Leipzig. Le 29 décembre , le maître écrivait à sa sœur :

« Hier soir, Thalberg a donné un concert et m'a fait un plaisir extrême. Tâche de Tentendre souvent quand il sera à Berlin, car c'est le comble de la per-

fection. Sa fantaisie sur la Donna del Lago est une accumulation d'effets plus beaux et plus recherchés les uns que les autres, et en même temps un amas de difficultés qui étonnent. Tout est calculé et raffiné avec une sûreté et un talent du meilleur goût. Cet homme a une force de poignet incroyable et une légèreté de doigts incomparable. Que te dirai-je? Comme musique de virtuose, il n'est rien de plus exquis >.

Il lui recommande aussi Drouet, l'admirable flûtiste qui, de Leipzig, se rendait à Berlin.

<c Fais en sorte, je te prie, qu'il puisse se faire entendre au public; on en sera ravi, j'en réponds; car jouer et ravir, c'est tout un pour lui. Quand tu l'entendras, quand tu pourras juger de cette perfection étonnante, de cette virtuosité absolument admirable, dé ce son enchanteur; quand tu verras cette infaillibilité unie au calme le plus complet, je suis certain que tu l'aimeras — au figuré bien entendu, — car je vois d'ici Hensel me faire les gros yeux... >

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On n'a sans doute pas oublié que, depuis longtemps, madame Hensel nourrissait un ardent désir de connaître l'Italie, où son mari avait passé cinq années ; lui aussi n'attendait que le moment de pouvoir y retourner. Ce voyage étant devenu possible, fut enfin résolu, et les deux époux se mirent en route dans les premiers jours de septembre 1839, emmenant avec eux leur fils Sébastien, alors âgé de neuf ans. Nous les laisserons traverser la Bavière, le Tyrol et le nord de l'Italie, pour les retrouver à Rome, d'où Fanny écrivit un grand nombre de lettres dont vont suivre quelques extraits, qui contiennent d'intéressants détails sur le monde artistique d'alors. On en verra de très curieux sur certains de nos concitoyens, et particulièrement sur l'éminent compositeur auquel nous devons la musique de Faust, Roméo et Juliettey SaphOy etc.

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« Rome, 8 décembre 1839.

» Hier, pour la première fois, nous avons dîné chez Ingres, le directeur de l'Académie de France en cette \ille. Il nous a reçus très amicalement ; il se souvient avec plaisir de Paul, et pour le distinguer de Félix, il le désigne toujourspar votre frère qui joue si biende la basse. Vous savez qu'il est grand violoniste devant rÉlernel. Après le dîner, on a joué des trios, ce qui arrive tous les dimanches, jours où l'Académie se réunit chez lui ; Idi jeune France (sic), avec barbe et cheveux taillés à la Raphaël (sic). Ce sont de beaux jeunes gens que je ne puis blâmer de regretter les marmites de TÉgyple et les bals d'Horace Vernet : car on ne danse pas chez Ingres ; on n'y fait que de la musique classique. Vous pouvez vous imaginer si j'ai pensé à Félix. Quelle institution grandiose que cette Académie de France à Fiome, et que les artistes français sont heureux ! Que cette villa Médicis est belle, et combien est digne d'envie ce poste de directeur dans la ville la plus artistique du monde, avec tous les moyens possibles d'instruction pour l'élite de la jeunesse de son pays ! Rien ne doit être plus beau pour un artisle ; mais malheureusement, les Français sont blasés là-dessus; ils ne connaissent pas leur bonheur et vraiment il faudrait qu'ils fussent de nouveau

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secoués pour qu'ils se défissent de leur arrogance... >»

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