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Enfm l'heure de la délivrance sonna pour lui. Félix l'accompagna jusqu'à Berlin, où il demeura quelques jours, avant d*aller prendre possession de son emploi à Dûsseldorf.
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D'importants changements étaient survenus à cette époque dans la famille Hendelssohn-Barlholdy. Paul avait quitté la maison paternelle en mai 1831, pour se rendre à Londres, où il fut reçu à bras ouverts par l'ami Klingemann. Il allait tenter en Angleterre la carrière commerciale. Un an plus tard, Rébecca épousait le professeur de mathématiques Dirichlet. Bonne musicienne, mais moins bien douée pour cet art que Félix et Fanny, Rébecca s'était adonnée à l'étude des lettres. S^ forte intelligence, son savoir étendu et son esprit pétillant, quoique sérieux, avaient fait d'elle une femme accomplie. Bien des prétendants avaient aspiré à sa main, mais elle les refusa tous pour leur préférer le professeur Dirichlet. Ce n'était ni le rang, ni la naissance, ni la fortune qui l'avaient séduite en son prétendu; elle avait reconnu en lui un
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homme de mérite, et le choix qu'elle fit prouve sa haute raison ; car, si Dirichlet n'était pas riche, elle savait qu'en tout temps elle pourrait s'appuyer sur lui avec confiance, et que c'était un savant des plus distingués. Assurément, il n'aurait tenu qu'à elle de faire un parti beaucoup plus brillant; elle préféra les vertus solides et un nom honorable à l'éclat et à la grandeur.
Gustave- Pierre Lejeune-Dirichlet, comme Wilhelm Hensel, descendait d'une humble famille. Fils d'un receveur des postes à Dûren, petite ville située entre Cologne et Aix-la-Chapelle, il naquit le 3 février 1805, le dernier de onze enfants. De bonne heure, îl montra un goût décidé pour les mathématiques et se rendit en France afin de se perfectionner dans cette branche du savoir. Il entra comme précepteur chez le général Foy, qui le chargea de l'éducation de ses enfants, et qui faisait très grand cas de ses talents. Protégé par Alexandre de Humboldt, il obtint la place de professeur de mathématiques au collège de Breslau. La même chaire étant devenue vacante à l'École militaire de Berlin, en 1825, on le chargea de l'intérim de ce cours dont il ne tarda pas à devenir titulaire, sur ]a recommandation de Humboldt. Il occupa ce poste jusqu'en 1855, où il alla s'établir à Gœttingue.
Ayant aperçu Rébecca, le professeur Dirichlet s'éprit d'elle, et son amour ne fit qu'augmenter à mesure qu'il put la fréquenter, après son admission dans la maison de la Leipzigerstrasse, 3. — Les époux
Mendelssohn auraient préféré pour leur fille un autre mari ; mais Rébecca avait su apprécier les mérites de son adorateur, et fit connaître son intention formelle de devenir sa femme. Leur mariage fut célébré en mai 1832, et la suite a prouvé qu'elle avait bien choisi.
Nouveau changement en 1834f, Au commencement de celte année, Paul revint d'Angleterre et entra dans la maison de banque Mendelssohn et C'% dirigée par Joseph Mendelssohn et son fils Alexandre. Plus tard, il en devint l'associé et épousa Albertine Heine, de la famille du célèbre poète de ce nom, et l'une des amies du cercle des Mendelssohn.
Le mois de septembre 1834 ramena Félix à Berlin. Son attachement pour son père était devenu de l'adoration. Abraham, du reste, en était digne. Malheureusement, avec l'âge, sa santé périclita et sa vue déclina. Déjà, lors du dernier voyage en Angleterre, il s'était aperçu d'un affaiblissement sensible de l'organe visuel; l'amaurose se développa rapidement, et bientôt il ne vit plus qu'à travers un brouillard. 11 fallut en venir à l'opération qui n'apporta point d'amélioration. Il supporta celte infirmité avec une résignation stoique, et ne cessa de témoigner sa reconnaissance à ses filles, qui, à tour de rôle, lui servaient de lectrices ou de secrétaires. Pour Félix, il fut le plus cher des amis et le conseiller le plus influent comme
le plus écouté.
Au printemps de 1835, les Hensel se rendirent à
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Paris. Dans sa lettre du 10 juillet à ses parente, Fanny fait connaître son sentiment sur les peintres français, et ce passage offre trop d'intérêt pour que j'omette de le rapporter.
€ Après tout ce que nous voyons et entendons des artistes eux-mêmes, dit-elle, je n'éprouve pas grand désir de vivre ici; car, si les commandes y sont parfois colossales, les intrigues, les obstacles et les méchancetés qu'il faut supporter ne le sont pas moins. En outre, la facilité avec laquelle le public foule aux pieds les plus belles renommées qu'il a d'abord consacrées, fait mal à voir. Depuis quinze jours à peine que nous sommes ici, nous en avons eu deux exemples frappants. Il n'y a qu'une voix pour affirmer que c'est un traitement de ce genre qui a poussé Gros à se jeter dans la Seine, et Delaroche est dans un si grand désespoir, à cause de l'ignoble perfidie dont il vient d'être victime (le retrait de la décoration à fresques d'une église), que je ne m'étonnerais pas s'il prenait le même chemin que Gros. Cependant, Hensel voudrait bien passer une année à Paris, y peindre un tableau et étudier les musées. Les artistes qui ont vu quelque chose de lui, l'engagent à faire un grand tableau pour l'Exposition ; mais tous sont unanimes pour déclarer qu'il faut être sur les lieux; car, sans cela, il se pourrait que l'on maltraitât son œuvre. On lui cite l'exemple de Delaroche, auquel on a retiré la commande de son église pendant qu'il était en Italie^ où il faisait des études pour ce travail, et cependant
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Horace Vernet, son beau-père, était à Paris, et, malgré son crédit, il n'a rien pu empêcher. Les amis ne servent à rien, il faut être là soi-même. Or ceci aggrave tellement la situation, qu'elle devient impossible. »
H. et madame Hensel firent beaucoup de connaissances intéressantes dans le monde artistique parisien, entre autres celles de Delàroche et d'Horace Vernet. Fanny a décrit le costume de ce dernier dans son atelier. € Il ressemble, dit-elle, à un maître de danse; il porte des escarpins, un pantalon blanc, une jaquette de même couleur, avec une écharpe rouge enroulée autour de sa taille.
c Cinq ans plus tard, dit à son tour M. Sébastien Hensel, nous revîmes à Rome cet homme de génie excentrique. Il parcourait les rues en costume oriental, ayant poignards et pistolets dans la ceinture, ressemblant tout à fait à un Turc, et tel que mon père l'a dessiné en une séance d'une demi-heure, i
Le peintre Gérard intéressa beaucoup madame Hensel. Il avait assisté à toute la Révolution et à l'époque impériale; il possédait, peint de sa main, les portraits des personnages les plus marquants de son temps : Talma, mademoiselle Mars, Napoléon dans sa jeunesse, Humboldt, Canova, etc.
Ce séjour à Paris fut marqué par un horrible évément, qui leur laissa un triste souvenir de la France : l'attentat de Fieschi. Ils allèrent s'installer à Boulogne-sur-Mer, où Fanny devait prendre des bains; mais, au bout de quelques jours, ils furent obligés de
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repartir pour rAllemagne, où les appelait une lettre annonçant à Hensel qu'il devait se hâter de revenir s'il voulait encore voir sa mère en vie. Il eut la consolation d'arriver à temps pour lui fermer les yeux. Elle expira dans ses bras le 4 octobre 1835.
Nous avons quitté Félix au moment où, dans l'automne de 1833, il partait pour Dûsseldorf occuper remploi qu'il avait définitivement accepté, et qu'il ne quitta qu'en 1835, pour aller se fixera Leipzig. Si ces deux années furent activement employées, elles furent aussi fécondes en résultats, ainsi que l'avait prévu son père. Le succès dépassa même ses espérances.
Ayant la direction des festivals de l'église catholique de Dûsseldorf, il se mit d'abord à < parcourir ses domaines -», selon son expression, c'est-à-dire qu'il alla visiter Elberfeld, Bonn et Cologne, où il fouilla les bibliothèques, et d'où il* rapporta des trésors de vieille musique italienne, tant profane qu'ecclésiastique; toutefois, il ne pensa pas une minute à écrire une messe qui aurait été, comme il le dit, « la seule composée sans préoccupation cléricale ».
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C'est à cette époque qu'il mit au jour le Rondo pour piano, en mi bémol majeur, et le Capriccio en lot mineur (1834); le Capriccio en mi majeur, et une fugue en la bémol majeur (1835), aussi pour piano; beaucoup de romances avec et sans paroles, et enfin, pour orchestre, l'ouverture de la Belle Mélusine. Ces différents travaux, en partie très développés, ne furenf, en quelque sorte, que des études préparatoires à une œuvre d'une bien autre envergure, qu'il termina pendant son établissement à Dûsseldorf : l'oratorio de Pauliis (la conversion de saint Paul). Il y mit tous ses soins et toute son application ; car il y était vivement poussé par son père, qui pressentait la haute position que cet oratorio donnerait à son fils parmi les compositeurs contemporains, et qui, de plus, craignait de quitter ce monde sans l'avoir entendu. Cette composition devint pour Félix l'affaire principale à laquelle les autres devaient céder le pas. Dans sa correspondance, publiée par son fils aîné, Cari, et par son frère Paul à Leipzig, en 1863, on voit avec quelle conscience il s'occupa de tout ce qui s'y rapportait; avec quelle profondeur il commenta le texte, aidé par ses ainis, les prédicateurs Bauer et Schubring. On y remarque les sages conseils que lui donna son père, dans sa belle lettre du 10 mars 1835, au moment ou le Paulus allait être terminé; on y voit encore avec quelle anxiété il attend le jugement de sa sœur Fanny; car il veut des remarques critiques et raisonnées de la part du € Cantor aux yeux bruns »,
comme il l'appelle, parce qae, pour lui, c l'opinion enlhousiaste de ses amis de Diisseldorf ne prouve rien ». — Lors de la visite de tous les membres de la famille au festival de Cologne, il firent connaissance avec les parties terminées, et en ressentirent autant de joie que les amis de Diisseldorf. Son père en fut très satisfait, et la critique paternelle lui parut plus sûre que l'épreuve du feu; elle lui donna confiance dans le succès final. C'aurait été une bien grande joie pour Abraham Hendelssohn, si le Paulus avait pu être exécuté au festival de 1835, et s'il avait assisté au triomphe de son fils; mais cela ne fut pas possible.
« Tu sais, lui écrivit Félix (lettre du 3 avril 1835), que votre présence à tous, non seulement me calme, mais encore me cause du plaisir et de la joie. J'ajoute que le bon accueil et l'approbation du public, dont je suis certes très ambitieux, ne me réjouissent véritablement que quand je puis vous en parler; car je sais que vous vous en réjouissez comme moi, et je fais plus de cas d'un mot élogieux de vous que de ceux de tous les publics du monde. C'est pour moi la louange la plus chère, et, lorsque je vous vois parmi mes auditeurs, c'est la plus douce récompense de mes travaux. Mon Oratorio^ selon ce que m'écrit Schelblé, sera exécuté en novembre à Francfort, et, malgré le bonheur que j'aurais à te le faire entendre plus tôt, cher père, je préfère que tu Tentendes au festival de l'année prochaine. Pour décider cette
question, j'ai résolu d'atlendre l'exéculion de Francfort, afin qu'après l'audition, je sache si Tœuvre convient pour le festival. Si elle réussit, comme je l'espère et le désire, la chose n'en vaudm que mieux; je saurai alors si cela peut te plaire ou non, ce dont je ne suis nullement sûr quant à présent, i
A cette fôte musicale, où fut exécuté le Paulus,Fé\i\ ne vit pas son père au nombre de ses auditeurs, et il en ressentit la première grande douleur de sa vie.
Le séjour de Dûsseldorf commençait à lui peser. L'accord qui avait régné d'abord entre lui et Immermann, chargé de la gestion du théâtre, n'existait plus; déjà se faisaient jour des dissentiments qui menaçaient de s'accroître. C'est alors que lui arrivèrent de Leipzig des propositions qui le firent sérieusement réfléchir. On lui offrait un emploi qui ne pouvait que flatter ses vues : celui de directeur des concerts du Gewandhaus. Le traitement était le même qu'à Dûsseldorf; mais la situation avait cela d'agréable, qu'elle ne dépendait ni de la municipalité, ni des magistrats, et seulement d'une société libre de ses actions, n'ayant qu'un but : celui de faire de bonne musique et d'avoir un chef capable de la diriger. Leipzig était, en outre, une des villes d'Allemagne, de grandeur moyenne, où la vie devait plaire à un homme de son caractère. Indépendamment de son importance commerciale comme point central de la librairie, et de sa remarquable université, Leipzig avait encore Tavantage de posséder une institution musicale de premier
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ordre, celle des concerts du Gewandhaus, fondée depuis déjà cinquante-six ans. Par cela seul, la position d'un maestro à Leipzig devenait plus favorable qu'à Dûsseldorf, qui commençait seulement son existence musicale; de plus, le souvenir de Jean-Sébastien Bach, autrefois Cantorei chef de la fameuse Thomasschule de Leipzig, était attrayant pour Félix, qui professait pour Bach une admiration sans bornes. Ajoutons qu'il se rapprochait sensiblement de Berlin, et cette considération avait du poids à une époque où les chemins de fer n'existaient pas encore ; on comprendra donc sans peine que le jeune maître ait accepté avec empressement les ofiTres qu'on lui faisait. Dans l'automne de 1835, il signait son engagement comme chef des concerts du Gewandhaus.
Dans une de ses lettres à Fanny, qui datent de son arrivée à Leipzig, il lui dit (13 novembre 1835) :
« Tu sauras, chère Fanny, que l'autre jour au concert de Wiecke, j'ai entendu pour la première fois mon Capriccio en si mineur par Clara *, qui l'a joué comme un petit démon. Il m*a beaucoup plu, et j'en suis ravi, sur ma parole ; car je le considérais comme une sotte production, après l'avoir entendu tant maltraiter par Marx et toi. Avec l'orchestre, il est vraiment charmant et très bon pour les concerts. Je le trouve même plus réussi que celui en mi mineur y bien que je sache que tu penses différemment. »
f 1. Clara Wiecke, depuis madame Schumann.
» Le docteur Reiter est revenu ici enchanté de voire réception. Il est enthousiaste de papa, et ne parle qu'avec admiration de ton talent de pianiste. Il dit que si tu voulais voyager et donner des concerts, tu enfoncerais les autres ! »
Au commencement de novembre, Félix avait accompagné Moschelès à Berlin, où il ne resta que trois ou quatre jours. C'était la dernière fois, hélas! qu'il embrassait son père devenu complètement aveugle, et dont la santé déclinait de plus en plus. Félix promit de revenir pour Noël; mais le vieillard, comme s'il pressentait sa fin prochaine, lui dit :
— Espérons que nous vivrons encore jusque-là.
Le 18 novembre, il fut pris d'un fort accès de toux. Le lendemain matin, on prévint madame Hensel qu'il avait passé une mauvaise nuit. Elle courut à son chevet, craignant une apoplexie, mais il avait toute sa connaissance et l'entière liberté de ses mouvements. Les médecins, appelés en consultation, le jugèrent si peu en danger, qu'ils déclarèrent inutile de donner à Félix avis de la maladie de son père, afin de ne point l'effrayer inutilement. A dix heures du matin, Abraham Mendelssohn se tourna du côté du mur en disant qu'il voulait un peu dormir. Il ne se réveilla pas : une demi-heure après, il n'était plus. Sa fin avait été si douce, si calme et si prompte, que ses enfants, réunis autour de son lit, ne purent préciser l'instant de son trépas. Son' vœu avait toujours été de mourir sans souffrance; ce vœu venait d'être exaucé.
Dans son journal, Fanny termine ainsi le récit de ce décès :
€ Son visage était si calme, si beau, si peu changé, que nous contemplions cette chère dépouille non seulement sans appréhension, mais encore avec admiralion. L'expression de ses traits était sereine; il avait le front pur et les mains douces. Véritable fin du juste, fin digne d'envie. Pour moi, je prie Dieu de m'en accorder une semblable; je veux m'efforcer de la mériter comme il la mérita. Cette image était assez belle pour réconcilier avec la mort. >
Il fallait prévenir Félix; mais comment lui porter ce coup affreux? qui se chargerait de celte pénible mission? Hensel consentit à partir pour Leipzig. Le samedi, il ramenait à Berlin Félix brisé, anéanti et paraissant avoir perdu toute espérance en Tavenir. C'est qu'en réalité, c'était lui qui perdait le plus. Ses sœurs étaient mariées et trouvaient des consolations auprès de leurs maris et de leurs enfants; Paul était à Berlin et pouvait pleurer avec elles. Lui, au contraire, n'avait personne pour partager son affliction et l'adoueir. Son père avait été l'objet particulier de sa tendresse et le stimulant le plus efficace de son activité intellectuelle et artistique; et maintenant, tout était fini, il ne le verrait plus !
« Je ne sais, dit-il dans sa lettre au pasteur Bauer, son ami jl'enfance, je ne sais ce que sera ma vie désormais, car ce n'est pas seulement un père qui me
manquera, mais encore le plus parfait ami de mes
années de maturité et mon maître dans l'art comme dans la vie. Il faut maintenant que je termine mon Paulus avec un surcroît de zèle ; car la dernière lettre de mon père m'y engage, et il attendait impatiemment la fin de ce travail. Il me semble que je ne dois plus penser qu'à cela : le terminer aussi bien que possible, et m'imaginer qu'il y prendra part. Ce que je ferai ensuite, Dieu le sait ! >
Après être demeuré quelques semaines à Berlin^ Félix reprit tristement le chemin de Leipzig.
L'hiver de 1835-36 se passa languissamment pour la famille Mendelssohn. Chacun cherchait à consoler l'autre et ne parvenait pas à se consoler soi-même de la perte cruelle qu'ils avaient faite. Le chagrin de Félix était si profond et si persistant, que Fanny voulut l'arracher à sa prostration et l'amener à un changement total dans son existence. Elle lui conseilla de prendre femme et, à sa grande joie, son frère lui répondit « qu'il y penserait l'été prochain en allant faire un tour sur le Rhin:».
Madame Mendelssohn et ses enfants ressentaient vivement le vide qu'avait laissé l'être chéri qui les avait quittés si brusquement. Dans une lettre du 3 février 1836, adressée à Klingemann, toujours à Londres, madame Hensel fait de son père un portrait moral qui doit avoir été ressemblant.
« Nous nous sommes remis à la musique, dit-elle, avec le Paulus^ dont Félix nous a envoyé des morceaux que nous avons chantés hier devant quelques amis. Nous en eûmes grande joie et la conviction que papa y aurait pris part. Il est réellement curieux, et souvent Félix et moi en avons fait la remarque, que, sans la connaissance technique de la chose, on puisse avoir en musique, comme Tavait notre père, un jugement aussi fin et parfois irréfutable. Il se plaignait souvent de n'avoir eu en partage aucun talent; mais ce qu'à mon avis il y avait de très caractéristique en lui, c'est que toutes ses facultés, de même que tous ses organes cérébraux, s'étaient développés dans une harmonie parfaite, d'où naquit un accord du sentiment et de la perception comme il n'est pas donné d*en rencontrer souvent. Il était notre centre commun, et nous ne sentons que trop douloureusement combien il nous manque... i>
Dans cet hiver, Félix termina son Paulus, qui fut exécuté pour la première fois à Dûsseldorf, lors de la fête musicale de la Pentecôte, en 1836. Il avait d'abord été décidé que Paul et sa femme iraient seuls, mais Fanny ne put résister au désir de les accompagner. Les instances des Woringen, qui disaient lui avoir réservé « un coin dans leur maison », la perspective de rencontrer Klingemann et d'autres amis, et surtout l'envie d'assister à l'entrée du Paulus dans le monde, finirent par triompher de ses hésitations et la déterminèrent à faire ce voyage sans son mari ni
son fils. — Aussitôt après la première répétition, elle écrivit à son mari et à sa famille pour leur faire connaître son appréciation :
« Vous pouvez penser, leur disait-elle, avec quelle émotion je me suis rendue à cette répétition. — L'ouverture est superbe, et l'idée de s'être servi du choral : « Debout, la voix nous appelle :», pour l'introduction, est noble et ingénieuse. Il a ajouté à l'orchestre une partie d'orgue, ce qui produit un effet grandiose. — Les chœurs s'acquittent très bien de leur tâche ; on n'a pas chanté les solos hier. Le passage de I^apparition résonne tout autrement que je ne me le figurais, mais je ne sache pas de musique qui soit plus entraînante ou plus satisfaisante. C'est Dieu qui apparaît sous la tempête. Jamais je n'ai éprouvé un tel sentiment de bonheur et de tristesse tout à la fois... »
Elle écrivait à Rébecca :
« Je viens d'entendre une nouvelle ouverture de Léonore\ c'est un chef-d'œuvre. Il est à croire qu'elle n'a pas encore été jouée jusqu'ici; elle ne satisfaisait pas Beethoven, qui l'a jetée de côté. Encore un peu, je dirais qu'il n'avait pas de goût. Je ne connais rien de plus beau, ni de plus intéressant. Haslinger en a fait imprimer une édition qu'il n'a pas lancée dans le commerce. Je pense qu'après ce succès, il n'hésitera pa s à la mettre en vente. ^
En septembre 1836, madame Mendelssohn recevait la lettre suivante, datée de Francfort- sur-le-Mein,
du 9 :
« Chère mère,
« Je rentre chez moi à i'instant et m'empresse de te faire part que je viens de me fiancer avec Cécile Jeanrenaud. La tête me tourne après tout ce que j'ai fait aujourd'hui. La nuit est déjà avancée; mais, quoique n'ayant rien de plus à Rapprendre, il fallait que je te disse combien je suis heureux. Demain, si c'est possible, je t'écrirai plus longuement, et peut-être ma chère fiancée ajoutera-t-elle quelques mots. Ta lettre est là devant moi. J'y ai vu que vous êtes tous en bonne santé, mais je ne l'ai pas encore lue. Portezvous toujours bien, et pensez à votre