‹ Les Mendelssohn-Bartholdy, et Robert SchumannChapitre 21 sur 41 · AUTRE EXTRAIT · texte numérisé non relu

AUTRE EXTRAIT

€ Le Miserere d'Âllegri est un simple verset à quatre voix, en sol mineur^ qui, avec très peu de variété.

se répète dix. fois et ne sert aux chantres que de canevas qu'ils brodent, selon la tradition, en style rococo. Autrefois, le chœur comprenait quatre-vingt voix; aujourd'hui, je n'en ai compté que dix-neuf, lorsque les chantres passèrent devant notre banc pour monter à leur tribune, Tétroitesse du passage les obligeant de défiler un par un. Ils commencèrent en sol mineur; mais, comme cette tonalité les obligeait à se maintenir daiis les cordes aiguës, à chaque verset ils baissèrent d'un demi-ton; de telle sorte qu'ils terminèrent en voix de basse, et, ma foi, l'effet produit ne fut pas mauvais.

» Ce soir, nous sommes allés chez la comtesse Kaisarof. Après toute la musique d'église que nous avions avalée dans la journée, cette brave dame ne s'est-elle pas avisée de faire chanter le Stabat de Pergolèse? Landsberg, Bousquet et l'excellent M. Ledreux, avec son doux sourire, se mirent de la partie, et on me colla au piano. J'éprouvai un tel ennui et tant de lassitude, que je faillis m'endormir sur le clavier. Mais, Kreuz donnerwetter! nous avions lapé assez de musique pour être plus que rassasiés ! »

Madame Hensel était parvenue à se former à Rome un cercle intime d'amis et de connaissances, consistant surtout en artistes de talent. Elle les désigne ainsi dans son journal :

«D'abord trois jeunes Français: Bousquet et Gounod *

1. Bousquet (Georges), compositeur et critique, naquit à Perpignan, le 12 mars 1818. Son père, qui adorait la musique, 1^

élèves musiciens de rÂcadémie, et Dugasseau^ peintre plus distingué par son amabililé que par son talent. Puis Charlotte Tliygeron, jeune Danoise, parente de Thorwaldsen et bonne pianiste, et les Allemands Magnus, Elsasser et Kaselowky. Presque tous les soirs, on se réunit chez moi pour faire de la musique. :d

Le 23 avnl 1840, elle écrivait :

<c Ce soir, ils m'ont fait rester au piano jusqu'à minuit. Bousquet etDugasseau me demandèrent des morceaux que je n'avais pas joués de plusieurs mois. Gounod est possédé pour la musique d'une passion comme j'en ai rarement vu. Mon petit morceau vénitien lui plaît énormément, ainsi que celui en si mineur, que j'ai composé ici. II aime aussi beaucoup le duelto de Félix, son capriccio en /a Win(?wr, et surtout le concerto de Bach, que j'ai déjà dû lui jouer au moins dix fois. »

Du 2 mai. — « Il m'a fallu rejouer ce soir le concerto de Bach, et, quoique l'ayant souvent entendu,

destina à la carrière artistique, et, comme il montra d'heureusesdispositions, il renvoya au Conservatoire de Paris, où il fut admis en 1833. Il obtint le prix de Rome en 1838, et passa deux années dans la ville éternelle. 11 a composé de la musique d*église et de chambre qui se distingue par de réelles qualités. Il écrivit aussi quelques petits opéras et entre autres Tabaririy qui eut beaucoup de succès en 1852. Chef d*orchestre du Théâtre- Italien de 1849 à 1851, il fit aussi de la critique musicale dans le journal V Illustration et dans la Revue et Gawtte musicale. Malheureusement, il était atteint d'ur.e maladie de poitrine qui Venleva, à peine âgé de trente-six ans, le 15 juin 185i. Quant à Gounod (Charles], il est trop connu pour que j'aie besoin de le présenter au lecteur. Gounod est né à Paris, le 17 juin 1818.

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nos gens étaient dans un véritable délire ; ils me serraient et me baisaient les mains, particulièrement Gounod, qui est d'une incroyable vivacité; il dit quii ne trouve pas de mots convenables pour exprimer rinfluence que j'exerce sur lui et combien il est heureux d'être avec nous. Mes deux musiciens français diffèrent beaucoup l'un de l'autre. Bousquet, plus calme, penche vers le classicisme, et Gounod est un hyperromantique passionné. La connaissance qu'il a prise chez nous de la musique allemande, est tombée sur lui comme une bombe et pourrait bien lui faire du tort... »

Vendredi^ 8 mai. — « Nous avons eu ce soir Magnus et nos Français, ou, comme nous les appelons, les trois Caprices. Bousquet est le Caprice en la^ Gounod le Caprice en mi, et Dugasseau le Caprice en si bémol. Gomme d'habitude, nous avons beaucoup musique, bavardé et ri. — Il est toujours fort tard quand on se sépare. Bousquet m'a montré une cantate qu'il a commencée et qui contient de belles choses. Pour lui, à ce qu'il me semble, la musique allemande ne peut être que favorable, au lieu qu'elle égare Gounod et le rend à moitié fou. Je le crois encore bien peu mûr. Je ne connais rien de sa musique, car je ne compte pas un scherzo qu'il m'a joué dernièrement et qu'il veut me dédier; il est trop mauvais, et je suppose que déjà il a voulu y expec^ torer de la musique allemande. »

Du 13 mai. — c Encore nos Français, dont Wilhelm

a commencé les portraits, ce qui donne lieu à bien des plaisanteries. Celui qui pose a le droit de me faire jouer ce qu'il lui plaît. J'ai exécute ainsi tout Fidêlîo et j'ai terminé par la sonate de Beethoven en ut majeur. Gounod en était comme ivre et parlait tout haut. Enfin n'y tenant plus, il s'écria : Beethoven est un polisson! (sic). Les autres pensèrent qu'il était temps pour lui de gagner son lit et l'emmenèrent. Il était plus de minuit. »

r Du il mai. — « Notre partie a été tout autre que nous ne nous y attendions, mais très géniale. Le coucher du soleil et le lever de la lune ayant été fort beaux, personne ne doutait que la nuit né fût splendide. Magnus et Landsberg vinrent à la tombée diï soir. A neuf heures, arrivèrent nos Français, et Bousquet m'en présenta un quatrième, M. Terry, violoniste à rOpéra-Comique. Tout à coup, la lune se voila, et le temps devint si menaçant, que nous perdîmes l'espoir d'exécuter notre partie projetée, et qu'après force gémissements et lamentations, nous dûmes renvoyer la voiture. Quel ennui! Il fallut me mettre au piano, et jamais je n'ai si mal joué les AdieucOy V Absence et le Retour. Pourtant, déjà, pendant la sonate, le ciel s'était quelque peu éclairci; vers onze heures et demie, il était si pur, que nous résolûmes d'aller au Colisée. Vivat! nous prîmes notre direction par la Fontana Treviy admirable au clair de lune, et par le Monte Cavallo jioni paraissait merveilleux. La lune^ se couvrant et se dégageant tour à tour, nous offrai t

un spectacle adorablement beau. Après être demeurés quelques temps au Colisée, nous rentrâmes par le Forum. Gounod grimpa sur un acacia et nous jeta des branches chargées de fleurs. L'un de nous alors se mit à chanter le concerto de Bach, et nous Tachevâmes en chœur et en marchant en mesure. Nous traversâmes Rome à la façon d'étudiants en goguette, ayant un peu trop bu, et, aujourd'hui encore, je rougis en pensant à l'étranger qui m'avait vue ce jour-là pour la première fois, et qui n'était à Rome que de la veille. A une heure et demie, nous rentrions chez nous, et nous ne dormîmes guère de la nuit. y>

Du 19. — € Ce soir, en nous promenant, nous avons rencontré Dugasseau, qui sortait de chez Ingres et qui fut surpris de nous voir. Il nous accompagna. En passant devant l'Académie, il nous proposa de faire un tour dans le jardin, qui est adorable en cette saison. Comme nous hésilions, il alla sous les fenêtres de Gounod, qui demeure à l'entresol, et lui cria de descendre, parce qu'un monsieur et une dame le demandaient. Gounod se mit à la fenêtre et dit en ricanant : — Baht elle est bonne, votre dame ; je voudrais bien la voir {sic). Il me prenait pour un pensionnaire déguisé. Pendant ce colloque, nous étions entrés dans le jardin. Dugasseau monta chez Gounod, qui s'habilla en toute hâte; Bousquet, qui dormait à poings fermés, ne voulut pas se lever, et les autres se moquèrent de lui. Après nous être promenés dans le jardin, ces messieurs voulurent nous faire voir aussi le belvédère

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et avant que nous ayons pu nous y opposer, Gounod, ne faisant qu'un bond jusqu'à sa chambre, en rapporta la clef et nous fit arriver audit belvédère en traversant un petit bois. De ma vie je n'ai rien vu de plus beau que le paysage éclairé par ce magnifique clair de lune!... La gaieté de Dugasseau empêcha Gounod de se livrera Temphase qui est le propre de sa nature, — Je n'ai jamais commis de vers, nous disait il avec un grand sérieux. Nous nous arrachâmes à regret à ce site enchanteur, et, cette fois encore, il était plus d'une heure quand nous regagnâmes notre logis. »

Mais le séjour des époux Hensel touchait à sa fin, et c'est le cœur gros qu'ils allaient partir pour Naples et quitter leurs bons amis de la ville éternelle. Avant leur départ, Ingres voulut les recevoir à l'Académie, et, le 31 mai, ils se rendirent à son invitation.

« Papa Ingres, dit Fanny, n'avait convoqué que quelques personnes. Il était au septième ciel d'entendre tant de musique et de pouvoir accompagner des sonates de Beethoven. Le déjeuner fini, il nous conduisit dans son atelier, nous montra ses toiles commencées, et la chambre turque d'Horace Vernet; puis nous montâmes sur la tour de la villa. De ce point culminant, j'aperçus Rome pour la dernière fois, par un splendide coucher de soleil ; mes yeux se mouillèrent. En descendant, nous trouvâmes le piano dans le grand salon ; le soir tombait et une sensation étrange dominait la réunion. Je préludai en sourdine;

pour rien au monde je n'aurais pu jouer fort; le calme

était si profond, que, tous, nous aurions été choqués d'entendre un son trop vibrant. Je jouai Vadagio du concerto en sol majeur y celui de la sonate en ut dièse mineur, et le commencement de celle en fa dièse mineur, Bousquet, Gounod et les autres faisaient cercle autour de moi; je n'oublierai jamais cette heure-là. A minuit, nous nous séparâmes, et ce fut notre dernière séance musicale à Rome. En prenant congé, Ingres m'embrassa cordialement; cela m'aurait fait plus de plaisir si les jeunes gens n'avaient pas été présents, car ils durent s'en faire des gorges chaudes. Je puis dire que, pour eux, cette journée a été la meilleure qu'ils passèrent sous la direction de Ingres. »

Le 2 juin, ils quittèrent Rome, non sans verser bien des larmes.

<r Nos amis, dit madame Hensel, voulurent nous mettre en voiture, et Bousquet nous accompagna jusqu'aux monts Albains. Il nous raconta des choses qui nous intéressèrent fort. Il nous apprit que Gounod s'était laissé attirer dans une confrérie religieuse, et il ajouta qu'il craignait tout de son caractère faible et impressionnable. Le père Lacordaire — dont j'avais souvent entendu parler, et qui, l'hiver précédent, avait fait son noviciat à Viterbe, où il avait été ordonné prêtre — allait demeurer un certain temps à Rome. C'était une tête chaude (sic) qui voulait fonder en France une maison de Dominicains, et qui appelait à lui les artistes pour seconder ses plans. Le père Lacordaire avait cherché à se lier avec Bousquet et Gounod,

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iBt ce dernier, très exalté, et ouvert à toutes les în-i fluences, serait entré tète baissée dans les idées du religieux, en sorte que Bousquet supposait son ami tout prêt à échanger la musique contre le froc. Luimôme avait cessé de fréqueater le père Lacordaire lorsqu'il eut deviné ses vues, ne se croyant pas assez fort pour résister à l'éloquence entraînante de cet homme. La confrérie de Saint-Jean TÉvangéliste, à Paris, se compose de jeunes artistes réunis dans le but de pratiquer ce qu'ils appellent Vart chrétien^ sans faire vœu toutefois, pour travailler à la conversion des gens mondains. A en croire Bousquet, ils auraient demandé au père Lacordaire de leur tracer une règle, et Gounod appartiendrait à cette congrégation. Tout cela est très curieux quand on pense à Taifreux matérialisme et à l'inextinguible soif d'argent qui régnent actuellement chez une grande partie des Français. Ne serait-ce pas une réaction contre ces tendances?... »

A Genzano, Bousquet se sépara de ses amis, et reprit le chemin de Rome, tandis qu'ils continuaient leur route vers Naples. En cette ville, Fanny rencontra fortuitement madame Viardot, et, dans sa lettré du 9 juin, elle en fait part à sa mère.

<s: Ce matin, dit-elle, en montant le grand escalier du Musée, je rencontrai... devine qui, chère mère? Ton amie, Pauline Garcia, maintenant madame Viardot. Je la reconnus sur-le-champ et nous nous pro* mimes de nous revoir. Malheureusement, elle n'est plus à Naples que pour peu de jours, et — plus mal-

heureusement encore — elle se trouvait à Rome pendant les dernières semaines que nous y avons passées et nous n'en avons rien su ! »

Le séjour à Naples dura jusqu'au 10 août, mais madame Hensel n'eut point d'occasion d'y faire de la musique. Sa correspondance et son journal contiennent assurément des détails curieux sur le pays et sur les habitants; mais, malgré l'intérêt qu'ils offrent, je m'abstiens de les relater comme n'étant point à leur place ici. A leur retour chez eux, les époux Hensel s'arrêtèrent une semaine à Leipzig, chez Félix, et, le 11 septembre, ils arrivaient à Berlin, après être demeurés absents une année.

Sur ces entrefaites, un changement considérable se produisit en Prusse. Au roi Frédéric-Guillaume IIT avait succédé Frédéric-Guillaume IV, qui voulut appeler auprès de lui les hommes marquants de son royaume. Son choix s'était arrêté sur Mendelssohn, pour faire de lui le directeur de sa musique. Déjà, en novembre 1840, on s'était adressé à son frère Paul pour qu'il voulût bien sonder les intentions de Félix. Paul était parti pour Leipzig, porteur de propositions qui lui avaient paru belles et acceptables. — Le roi voulait fractionner l'Académie des beaux-arts en quatre classes : peinture, sculpture, architecture et musique. Chaque classe aurait un directeur, et ces quatre directeurs exerceraient à tour de rôle la présidence de l'Académie. La classe de musique, pour laquelle on avait pensé à Félix, aurait pour objet essen-

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liel la création et l'organisation d'un conservatoire qui fournirait des sujets au théâtre royal et aux concerts publics.

La perspective était séduisante, et la pensée d'avoir enfin une occasion de ramener Félix à Berlin et de le réunir au reste de la famille, pesait d'un grand poids dans la balance pour les uns comme pour les autres. Des doutes, que le passé justifiait suffisamment, régnaient cependant dans l'esprit du maestro ; car il connaissait l'indécision et Tirrésolution du roi. Les étrangers, qu'il avait attirés à Berlin, passaient leur temps à se promener et à dépenser beaucoup d'argent sans rien faire. On n'avait point de place à leur donner; on trouvait les hommes, mais on cherchait en vain des situations pour eux. Félix voulut savoir d'abord ce que l'on attendait de lui. L'expérience lui avait appris à se défier et à ne pas se livrer trop facilement. A Diisseldorf, il avait souffert de sa position subordonnée ; à Leipzig, au contraire, cette position était aussi agréable que lucrative, et presque .indépendante. Il était rare qu'il n'oblînt pas ce qu'il demandait.

On savait que Mendelssohn aimait beaucoup Leipzig et qu'il était assez mal disposé pour Berlin ; non que la résidence en cette ville lui déplût puisque sa famille y demeurait, mais il considérait la capitale de la Prusse comme un champ stérile pour l'art. Tout i*ecommandait donc au ministre, chargé de l'affaire, M. de Massow, de s'assurer de la coopération de la

famille du compositeur pour le décider à déserter Leipzig en faveur de Berlin. Il s'y prit de façon que Paul Mendelssohn ouvrit les négociations de vive voix avec son frère et les continua ensuite par correspondance. Avec sa finesse de perception, le maître vit tout de suite combien le désir de Tavoir près d'eux influençait ses parents de Berlin, (l J'allais justement l'écrire hier, dit-il dans une de ses lettres à Paul, pour te remercier du fond du cœur de la nouvelle preuve d'amour fraternel que tu viens de me donner, quand ta lettre m'est arrivée. Que Taiïaire réussisse ou non, je te prie de croire que mon désir le plus vif est de passer notre existence ensemble, et tu sens aussi qu'il nous manque quelque chose quand nous ne sommes pas tous réunis en un même lieu ».

Il posa donc ses conditions. Il voulait, en rendant les choses aussi claires que possible, annuler d'avance les difficultés qui pourraient s'élever plus tard. Il demanda que les époques des concerts fussent déterminées; que les musiciens des diverses chapelles, instrumentistes et chanteurs, fussent tenus de lui obéir sans réserve ; car il les mènerait despotiquement, selon son expression. Il voulut être indépendant et agir de sa propre impulsion, sans être obligé de recourir au bon vouloir de celui-ci ou de celui-là. Il était trop au fait des habitudes de la société berlinoise pour ne pas savoir que, sans une autorité incontestée, il n'arriverait à rien, et qu'il aurait à lutter sans cesse contre les petites intrigues des courtisans et les vexations que

lui prodiguerait la jalousie de ses collègues de Tinstitut. Il fit valoir ces raisons et conclut en disant qu'il n'accepterait la place qu'on lui offrait, que si on accédait à ses demandes. Certes, les appointements et le titre n'étaient pas à dédaigner; mais, avant tout, il tenait à assurer la tranquillité et la sécurité de son avenir, avant de renoncer à son avantageuse position à Leipzig, devenueextrèmeraent agréable; car il était parvenu à réaliser de véritables progrès musicaux en celte ville, où il jouissait d'une popularité extraordinaire.

Cette fois, les pourparlers avec Berlin demeurèrent infructueux. Du reste, tout à Leipzig lui paraissait plus avantageux; le roi de Saxe était venu assister à un concert, et sa présence avait donné un grand essor au Gewandhaus, et facilité l'adoption de mesures auxquelles, sans cette circonstance, on n'aurait pas pensé de longtemps. Bref, à Leipzig on allait de l'avant, tandis que, à Berlin, on reculait.

« Ne permets pas, écrit-il à Paul, qu'une différence d'opinion entre de Massow et moi trouble la parfaite harmonie qui règne entre nous et me rend si heureux. Promets-le-moi! Tu sais combien j'ai à cœur de pouvoir un jour me réunira vous tous pour ne former qu'une seule famille; mais, si, après quelques années paisibles,je devais vivre dans des vexations continuelles avec le monde officiel, ce serait pire que ma situation présente et je veux l'éviter. Je te le répète, cher Paul, promets moi que, quoiqu'il arrive, tu ne m'en voudras pas. >

Quelle admirable nature et combien Félix Mendelssohn méritait d'être aimé comme il le fut!...

Il est difficile cependant de résister aux désirs et aux instances d'un roi. Frédéric-Guillaume IV revint à la charge, et, en mai 1841, Félix prit le parti de se rendre à Berlin avec sa famille; car il voyait bien que par correspondance, rien ne se terminerait. Les négociations recommencèrent mais n'avancèrent pas; on tombait de Charybde en Sylla : le roi concevait chaque jour de nouveaux projets qu'il oubliait le lendemain, et la rupture des transactions fut imminente. Pour en finir momentanément, on convint que Félix resterait pendant un an à Berlin à la disposition du roi, et qu'il étudierait à loisir la grande question de la réorganisation académique. Quelle serait l'issue de ce projet? Félix le voyait clairement, mais il se rassurait en se disant qu'au bout du compte, dans un an, le roi et lui reprendraient leur liberté d'action. Tel fut le résultat de si laborieux efforts. La montagne venait encore une fois d'accoucher d'une souris. Il est évident qu'il ne consentit à cet arrangement bâtard que par égard pour sa mère, qui aurait vu avec chagrin s'évanouir les belles espérances qu'elle avait conçues; quant à lui, il ne se fit point d'illusion sur la fragilité de ce curieux traité. Le 24 mai, il repartit pour Leipzig tout préparer pour son déplacement.

Malgré cela, tout fut remis en question. On avait décidé qu'il recevrait du roi le titre de maître de chapelle {Capellmeisler), afin de lui donner plus de

poids aux yeux des musiciens de la chapelle royale et du théâtre. Il n'ambitionnait pas ce titre, que déjà il possédait en Saxe ; mais il savait qu'avec les Berlinois^ pour faire réussir ses plans, ce titre était nécessaire, voire indispensable. C'est même le ministre, M. de Massow, qui lui avait recommandé d'insister sur cette élévation de rang. Mais, en juillet, un autre ministre, M. Ëichhorn, qui n'était pas au courant de ce qui s'était passé, lui écrivit de (elle façon, qu'il ne lui laissait d'autre alternative que de venir à Berlin sans emploi officiel ni titre de maître de chapelle, pour y dépenser un traitement de 3000 thalers (environ 11000 francs), ou de rompre toute négociation. Le voilà donc forcé de reprendre ses négociations pour remettre les choses au moins dans le statu quo de mai. Ces tergiversations, ces équivoques le fâchèrent et le mirent de mauvaise humeur.

Le 25 juillet, il écrivait à son ami Klingemann, à Londres :

« Dans quelques jours, je partirai pour Berlin. C'est une des pilules les plus amères que puisse avaler un homme, mais il faut qu'elle le soit. Je doute fort d'y passer plus d'une année; néanmoins, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que ce temps ne soit perdu pour personne ; mais je crois que Leipzig est bien mieux mon affaire. »

Au commencement d'août, il était installé à Berlin avec sa famille. Le 11 octobre, il exprimait ses doléances à un autre ami, Franz flauser, et il termi-

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nait par ces mots : c Si je savais seulement que faire pour améliorer la situation ! en attendant, j'écris des notes et je réponds quand on m'interroge. »

Ces notes, c'était VAntigone de Sophocle, dont il mettait les chœurs en musique. C^tte idée, comme mille autres, avait traversé l'esprit du roi. Félix s'en empara; il lut Antigone, qui lui plut, mais qui aurait *été oubliée comme tout le reste, s'il n'avait battu le fer pendant qu'il était chaud. Le 21 octobre, il disait à ce propos à David, son coadjuteur à Leipzig :

€ La tâche est noble par elle-même et j'y travaille avec ardeur. Je suis vraiment émerveillé de voir combien au fond l'art est immuable! Les voix de ces chœurs sont si bien scandées et disposées si musicalement, qu'on ne peut les désirer mieux. Jusqu'à présent, je n'ai eu affaire qu'à l'admiration; mais il est probable qu'après l'exécution, les savants s'évertueront à qui mieux mieux, pour me démontrer comment j'aurais dû m'y prendre... en Berlinois. »

Il n'avait pas voulu composer « d'après la manière antique ]s>, ni faire de musique comme les anciens Hellènes en auraient peut-être composé pour VAntigone. La sienne, à son avis, devait être le trait d'union entre l'antiquité et l'actualité. Dans son journal, madame Hensel dit fort sensément (c que la musique a beaucoup contribué à faire comprendre le tout, et que, si Félix avait voulu s'en tenir strictement à l'antique, la pièce et le public n'auraient pas été d'accord d.

Dans les derniers jours d'octobre, VAntigone fui représentée sur le Théâlre-Royal de Potsdam.

a L'entreprise, ajoute Fanny, fut très admirée et VAntigone parut bientôt sur toutes les grandes scènes de TAlleinagne. En même temps, s'élevèrent en foule les controverses des antiquaires qui en inondèrent les journaux, avec toute la profondeur allemande, mais aussi avec tous les développements scientifiques et... ennuyeux. »

On a pu reconnaître déjà que Mendelssohn n'estimait pas particulièrement les critiques musicaux. On le voit par ce qu'il écrivait à David le 21 octobre. Le professeur Dehn de Berlin lui ayant proposé de défendre son « Anligone » dans les journaux, reçut de lui la réponse suivante.

« Quoique je sois d'accord avec vous que mes chœurs d'Antigone fourniront matière à de nombreuses attaques injustes et méchantes, je ne puis répondre à ces fâcheuses probabilités par le moyen que vous voulez bien me proposer. Je me suis imposé pour règle inviolable de ne jamais écrire dans les journaux sur un sujet se rattachant à ma musique, ni suggérer directement ou indirectement, aucun article sur mes compositions; et, quoique je sache combien une telle manière de voir peut m'être préjudiciable, il m'est cependant impossible de dévier d'une résolution que j'ai strictement observée en toute circonstance. ]S)

Il refusa de même d'obéir à la mode, prévalant alors

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en France, de se concilier par des cadeaux les principaux artistes et les critiques. Son Antigone fut donnée en 1844, à TOdéon de Paris, par Julius Stem, cpxi lui conseilla d'envoyer des présents aux acteurs influents.

Mendelssohn répondit :

« Ce serait contraire aux principes que j'ai adoptés dès mes débuta dans la carrière musicale, qui sont de ne jamais mêler ma position personnelle avec ma position musicale; de ne jamais avantager la dernière par Tinfluence de la première, ni de séduire l'opinion publique ou privée par des moyens quelconques. Eu égard précisément à la cordiale gratitude que je professe pour ceux qui s'intéressent à ma musique, je ne saurais suivre la mode de donner des présents, sans empoisonner pour l'avenir la reconnaissance et la joie qui en émanent pour moi. Et, quoique cette mode ait été introduite par les plus grandes autorités, je demeurerai néanmoins toujours fidèle à moi-même et à ce que je crois juste; vous m'excuserez donc de ne pas me soumettre à cette pratique. Je me flatte que vous ne m'en voudrez pas et que vous me défendrez contre ceux qui m'attaqueraient pour ce motif. Vous reconnajtrez qu'il est permis à chacun de se fixer des règles d'après lesquelles il dirigera sa vie et ses actes, et vous trouverez bon que je persiste dans les miennes. i>

Il est à remarquer que presque tous les grands com-» positeurs ont agi, à l'égard de leurs œuvres, dans le

même esprit que Mendelssohn. Richard Wagner est à peu près le seul qui ait dirigé une croisade littéraire pour défendre les siennes.

Le 9 août, alors qu'il était seulement depuis quelques semaines à Berlin, il écrivit à Klingemann pour lui dépeindre le chaos dans lequel il était plongé. Rien n'était commencé encore pour la nouvelle Académie»

« L'affaire, dit-il, est conçue sur une vaste échelle, mais est-elle réellement sur une échelle ou simplement en l'air?... Tu me demanderas peut-être en quoi ils ont besoin de moi à Berlin? Je te répondrai d'abord que je n'eu sais rien, et, ensuite, que je les crois dans l'intention de donner en hiver de grands concerts à l'église ou au théâtre et que je dois les diriger; mais auront-ils jamais lieu? Cela me paraît douteux. »

Malgré les doutes qu'il exprimait ici, sa présence à Berlin pendant Tété de 1841, et l'hiver suivant, donna occasion à plusieurs grands concerts qu'il dirigea. Les dimanches de madame Hensel furent plus que jamais à la mode et fréquentés par l'élite de la société. On y vit, entre autres, le peintre Cornélius, le savant Bunsen et l'illustre sculpteur Thorwaldsen; la grande cantatrice Pasta, le violoniste Ernst, hôte assidu de la maison, la Unger- Sabatier, et Liszt, qui provoqua un enthousiasme indescriptible à Berlin; puis Lepsius, Téminent égyptologue; Bœckh, le philologue; madame Âustin, la célèbre romancière anglaise; le prince Radziwill, et une foule de notabilités européennes.

Au printemps de 1842, Félix se rendit en Angleterre, où il fut encore mieux accueilli et plus fêté que jamais- Revenu à Francfort, il écrivait à sa mère, le 9 juillet :

« Laisse-moi te raconter ma dernière visite àBuckingham-Palace; cela l'amusera et moi aussi. Comme Fa dit Grahl : c'est la seule maison anglaise où l'on soit à son aise (sic). Le prince Albert m'avait invité à venir le samedi à deux heures et demie, essayer son orgue. Je le trouvai seul. Pendant notre entretien, entra la rcin« en robe de chambre. Elle devait partir pour Claremont. « Bon Dieu ! s'écria-l-elle, comme » tout est en désordre ici ! d II faut te dire que le vent avait dispersé dans tous les coins, les feuillets d'un gros cahier de musique. La voilà qui s'accroupit pour les ramasser, le prince Albert fait de même et moi

aussi, comme bien tu penses. Le mal réparé, le prince m'expliqua le mécanisme des registres de son instrument. Je le priai de me faire entendre quelque chose, et aussitôt il me joua par cœur et fort bien, ma foi, un choral avec pédales ; un organiste de profession n'aurait pas fait mieux. La reine assise écoutait et ses traits rayonnaient de plaisir. Quand le prince eût fini, je jouai mon choral du Paulus : Wie lieblich sind die Boten, et, avant que j'eusse terminé le premier verset, tous deux chantèrent le chœur avec moi. Le duc de Gotha entra en ce moment, et l'on se mit à causer. Sa Majesté me demanda si j'avais composé de nouveaux Lieder, en ajoutant qu'elle connaissait tous les miens qui ont été gravés. « Tu devrais bien lui en » chanter un, » dit le prince Albert. Après s'être fait un peu prier, elle voulut bien essayer le Frûhlings^ lied (Chanson du printemps) en si bémol majeur. « Mais ce Lied n'est pas ici, » s'écria-t-elle ; « toute ma » musique est déjà empaquetée pour Claremont. i^ Le prince Albert sortit pour la chercher, et rentra au bout de quelques instants en disant qu'elle était emballée. « On pourrait peut-être la déballer, » me permis-je de faire observer. « Envoyez chez lady N***, » reprit Sa Majesté. On sonna. Les domestiques accoururent, se donnèrent beaucoup de mouvement sans arriver à rien. La reine, impatientée, sortit pour la chercher. Alors le prince Albert me dit : « Elle vous prie d'ac- » cepter cette bagatelle en souvenir d'elle. » Et il me donna un écrin contenant une très jolie bague, sur le

chaton de laquelle était gravé: 7. R. 1842. — La reine rentra et reprit : « Lady N*** est partie en empor- 1^ tant mes affaires; c'est bien maladroit! i» Tu ne te figures pas combien tout cela m*amusait. Je la priai de chanter autre chose; elle consulta son mari, et me dit qu'elle chanterait du Gluck. Au même instant, arriva la duchesse de Gotha, et nous passâmes tous les cinq dans le boudoir de Sa Majesté, où j'aperçus à côté du piano, un grand cheval à bascule, deux énormes cages, des portraits accrochés au mur, sur les tables des livres magnifiquement reliés et de la musique sur le pupitre. Pendant que l'on causait, la duchesse de Kent entra. Moi, j'avais feuilleté la musique et trouvé mon premier cahier de Lieder. Je demandai à la reine de vouloir bien en choisir un au lieu de l'air de Gluck, ce qu'elle fit de la meilleure grâce; et sais-tu sur lequel tomba son choix? Devine! — snrSchœner und schœner *, qu'elle dit très purement et avec goût. Il nie fallut (bien malgré moi, je le reconnais) avouer que ce Lied est de Fanny, et je la suppliai d'en dire un autre de moi. « Volontiers, ^ ditelle; « mais vous m'aiderez. » Et elle chanta : Lass dich nur nichts nicht dauern, vraiment fort bien et avec grande expression. Je ne voulus pas faire le complimenteur ni le courtisan, et je la remerciai tout simplement. « Oh ! ftt-elle, j'aurais mieux chanté si

1. Un des Lieder composé par madame Hensel, et que Félix il fait graver dans un de ses recueils.

» j'avais eu moins peur. Habituellement j'ai la respi- > ration longue. ^ Et, comme je la louai cette fois en toute conscience, elle reprit d'elle-même le dernier passage, qu'elle dit tout d'une haleine et comme je l'ai rarement entendu. Le prince à son tour chanta :£$ ist ein Schnitter, derheisst Tod, puis me dit qu'avant de partir, je devais lui jouer encore quelque chose. Il me donna pour thème le choral qu'il avait d'abord exécuté sur l'orgue et le Faucheur (Schnitter), qu'il venait de chanter. Par bonheur, j'étais bien disposé; à ces deux thèmes j'ajoutai les deux Lieder chantés par la reine. Tout alla comme sur des roulettes et ils me suivirent avec tant d'intelligence et d'attention, que j'improvisai mieux que jamais. Quand j'eus fini, la reine me dit : € J'espère que nous vous reverrons bientôt en » Angleterre. » Je pris congé et, arrivé en bas, je vis deux belles chaises de poste attelées qui attendaient les voyageurs royaux. Un quart d'heure après, on abaissa le drapeau du palais, et les journaux purent dire : Sa Majesté a quitté Londres à trois heures trente minutes. Je dois ajouter que je demandai à Sa Majesté la permission de lui dédier ma symphonie en la mineur; elle avait été l'occasion de mon voyage à Londres, et le nom de la reine sur ce morceau écossais en double la valeur. Autre chose encore que j'oubliais. Au moment où elle allait chanter, elle se retourna et dit: « Il faut d'abord sortir le perroquet; sans cela, il » criera plus fort que moi. » Le prince Albert sonna, mais le duc de Gotha voulut emporter l'oiseau; j[e

m'avançai alors en disant : « Permettez que je m'en » charge, > el je m'emparai de la cage, que je portai dehors à Tébaliissement des domestiques, qui n'y comprenaient rien, etc. 9

En septembre, toute la famille Mendelssohn se trouva de nouveau réunie à Berlin, et pour Félix recommencèrent les éternelles négociations dont il ne pouvait sortir. Il était excédé de ces tergiversations continuelles et fermement résolu à terminer l'affaire dans un sens ou dans l'autre. Il y tenait d'autant plus, qu'il projetait de grands travaux de composition, entre autres l'oratorio d'Élie (Elias), dont le sujet le préoccupait. Comme toujours, la réponse du roi fut évasive; il ne disait ni oui ni non. On conseillait à Félix de dépenser sans scrupule ses trois mille thalers, mais c'était là précisément ce qui lui pesait le plus; il lui répugnait de toucher à de l'argent qu'il croyait n'avoir pas gagné. Il sollicita une audience de congé; on comprit alors quil voulait faire un pas décisif.

« Mon désir, dit-il dans sa lettre à M. de Massow,

est que Sa Majesté veuille bien me permettre de rési*

der, travailler et attendre ses ordres dans une autre

ville ou, pour le moment, je pourrais me rendre

. utile et m'occuper efficacement. Aussitôt le bâtiment

construit, ou dès que le roi requérera mes services,

Je m'empresserai de revenir, et je considérerai comme

. un bonheur de consacrer mes efforts et mon énergie

à un souverain dont les ordres sont les plus liautjçs

172 lES MËNDELSSOHN-BÂRTHOLBT.

récompenses que puisse ambitionner un artiste. > M. de Massow vint en personne lui communiquer le jour fixé parle roi pour son audience, et lui dit qu'il craignait que l'affaire ne se terminât mal,; car le roi paraissait mécontent, et lui donnerait probablement congé en peu de mots. Félix pensait donc qu'il quitterait Berlin en assez mauvais termes avec le roi.

Il ne lui restait plus que le désagréable devoir d'apprendre à sa mère la non-réussite de ses espérances. Il différa jusqu'au dernier moment, et, la veille de l'audience seulement, il lui communiqua la fâcheuse issue de ses plans. Madame Mendelssohn en fut très chagrinée ; car elle s'était déjà habituée à l'idée qu'elle ne serait plus séparée de Félix, son fils bien-aimé, sa joie et son orgueil.

Le lendemain matin, Félix alla chercher M* de Massow, qui devait le présenter au roi. Le ministre, qui l'aimait, lui manifesta ses regrets de voir l'affaire tourner ainsi; mais, contre toute attente, le roi fut d'excellente humeur, et, loin de se montrer maussade, il témoigna plus d'amabilité et de confiance que jamais. Il ne pouvait pas, dit-il à Mendelssohn, le forcer de rester à Berlin, mais réellement il était peiné de le voir partir; parce que tous les plans qu'il avait échafaudés avec son concours seraient renversés, attendu que Félix, dont il faisait le plus grand cas, pouvait seul les réaliser. Il exposa ces plans qui sourirent au maestro. Le roi voulait instituer une sorte de chapelle, c'est-àdire un petit chœur de trente chanteurs choisis, avec un

erchestre formé de Télite des artistes du théâtre qui, le dimanche et les jours de fête, exécuteraient de la musique religieuse ou des oratorios composés et diri* "gés par Félix. Celui-ci, pensant au chagrin que son départ causerait à ^a mère, saisit avec empressement cet expédient, et répondit qu'en elTet la chose était possible. L'affaire prit sur-le-champ une meilleure tournure.

— Je sais bien, continua le roi, qu'il faut à un mu* sicien Tinstrument nécessaire pour faire valoir son talent ; ce sera donc à moi de vous procurer les chanteurs et les instrumentistes; seulement, j'ai besoin de savoir si vous êtes disposé à jouer de cet instrument et si je puis compter sur vous. Pour cela, il est indispensable que vous demeuriez à mon service.

Le roi n'exigea pas une acceptation immédiate; certaines difficultés restaient encore à aplanir et de Massow Jtti ferait connaître la décision de Sa Majesté. L'audience finit ainsi. M. de Massow, qui y avait assisté, était enchanté et ne cessait de répéter à Men* delssohn :

«^ Maintenant vous ne pouvez plus penser à partir.

Inutile d'ajouter que la famille,. et surtout madame Mendelssohn, furent heureuses de cette conclusion inattendue. Quant à Félix, il se sentait allégé d'un lourd fardeau : celui de se dire qu'il dépensait un argent qu'il n'avait pas gagné.

En octobre, c les Féliciens ^ quittèrent Berlin, Félix, dans la prévision de revenir, le 14, fêter Tanni-

versaire de la naissance de Fanny, ce dont il fut empêché par un voyage à Dresde, où l'appelait le roi de Saxe. Mais il était écrit qu'il ne reverrait sa famille que dans une bien triste circonstance. Lorsqu'il revint à Berlin, il n'y trouva plus sa mère.

Madame Mendelssohn, qui n'avait jamais été mieux portante, ni mieux disposée, avait reçu sa société habituelle le dimanche 11 décembre, lorsqu'elle se sentit subitement indisposée. Elle se mit au lit et s'endormit au bout de quelques minutes, paraissant très calme; ses enfants étaient loin de penser qu'ils assistaient à son agonie. Le lundi 12, à dix heures du matin, elle ouvrit les yeux, fit un léger mouvement et rendit le dernier soupir. De nouveau, une belle et noble existence venait de s'éteindre sans souffrance.

(( Vraiment, écrivait madame Hensel dans son journal, c'est une belle fin et on ne saurait en désirer une autre pour soi-même. y>

Nous n'insisterons pas sur l'affliction de Félix en apprenant cette fatale nouvelle. Le lecteur la comprend sans peine.

« J'ai dû me remettre au travail, écrivait-il à son frère Paul, le 22 décembre ; c'est la seule consolation que je puisse avoir, hélas! Le temps n'adoucit pas l'amertume du souvenir de ce que nous avons perdu. *

Madame Mendelssohn fut une de ces rares personnes dont l'influence paraît avoir été en proportion de l'absence de toute envie de l'exercer. F. Hiller, encore enfant, la vit un jour, et l'impression que pro-

duisit sur lui sa bonté calme et son amabilité, demeurait encore vivante en son esprit après plus d'un demi-siècle. L'éducation de ses enfants fut le but primordial de sa vie. Dans son salon, toujours fréquenté par les plus grands personnages et les hommes les plus remarquables de Berlin, elle formait le centre du cercle et tenait le dé de la conversation. Calme et réservée à l'égal de son mari, elle eut quelquefois néanmoins des accès de colère ; mais elle les réprimait promptement et revenait à sa placidité et à sa bienveillance habituelles.

Un ami de la famille, M. Çhorley*, Tun des critiques musicaux les plus écoutés de l'Angleterre, et longtemps rédacteur de VAthœneumy dit que peu de femmes étaient aussi distinguées que madame Léa Mendelssohn; peu de femmes possédèrent à un égal degré ce que Horace Walpole a si justement appelé € la grâce du déclin de la vie )> (the grâce of declp' ning lifé). Son hospitalité était si cordiale et si sincère, que Ton ne pouvait se méprendre sur ses sentiments. Elle avait la connaissance profonde des hommes; elle s'intéressait aux choses littéraires et artistiques; elle fut, en un mot, l'une des femmes les ' meilleures et les plus éclairées de son temps, Thonneur de son sexe, et ces qualités, elle les conserva intactes jusqu'à son dernier jour.

i. Modem German MusiCy I, 232,* Londres, 1854. M. Chorley .est mort à Londres, en 1875.

Au commencement de décembre 1842, le roi de Prusse nomma Félix directeur général dé sa musique et inspecteur de sa chapelle. De retour à Leipzig, où il se plaisait beaucoup mieux qu'à Berlin, Mendelssohn se remit au travail avec une assiduité dévorante. Il reprit d'abord la direction des concerts du Gewandhaus et l'inspection du conservatoire, à la tête duquel il avait fait placer son ami David. Il commença aussi la composition des chœurs A'Athalie de Racitfô, du Songe d'une Nuit d'été et A' Œdipe; il paracheva la Nuit de Sainte-WalpurgCy écrivit sa sonate pour violoncelle en ré majeur^ et plusieurs Lieder avec ou sans paroles, sans compter la correction des épreuves de VAntigone et de la Symphonie écossaise, qui allaient être publiées.

En février 1843, la famille Hensel alla passer queW

ques jours à Leipzig, chez Félix. Le 21, Fanny écrivait dans son journal :

« On a fait beaucoup de musique ici ; nous avons entendu la symphonie en ut mineur de Niels Gade, sa première œuvre, qui fait concevoir de grandes espérances. — Félix a été enchanté et Ta étudiée avec amour. En même temps que nous, se trouvait à LeipzigBerlioz, qui, avec ses excentricités, a mis en émoi el scandalisé les Leipzigern. Félix a eu fort à faire pour les ramener à une meilleure opinion sur son compte. Avant son départ, Berlioz lui a offert d'échanger leurs bâtons de mesure, « comme les anciens guerriers échangeaient leur épée ». Sur son bâton, Berlioz fît graver cette inscription : Le mien est grossier, le tien est simple. Un ami qu'il chargea de soumettre la devise à Félix et de la traduire en allemand, fit la boulette de l'interpréter ainsi : e: Je suis grossier et tu es simple > {Ich bin grob und du bisl simpeV). 11 fut très embarrassé, car il se demandait comment Félix,

1. Simpely en allemand, signifie pauvre d'esprit, niais, imbécile. Voici la lettre que Berlioz écrivit à Mendeisshon dans le style de Fenimore Cooper, dont les ouvrages étaient alors très recherchés :

« Au chef Mendelssohn. Grand chef! Nous nous sommes promis d'échanger nos tomahawcks ; voici le mien ! il est grossier, le tien est simple; les squaws seules et les visages pâles aiment les armes ornées. Sois mon frère ! et, quand le Grand Esprit nous aura envoyés chasser dans les pays des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomahawcks à la porte du Conseil » La réponse de Mendelssohn n'est pas longue, mais il la fit à propos.

prendrait ce qu'il croyait être une offense. Nous entendîmes ensuite madame Schumann qui joue merveilleusement. ^

Dans les derniers jours d'avril, Gounod arrivait à Berlin, où il resta jusqu'au 15 mai. Voici ce que madame Hensel écrivait à son sujet :

« Il a été fort bien accueilli par toute ma famille ; mais, à vrai dire, il n'a vu à Berlin que notre maison, notre jardin et notre famille; il n'a entendu que ce que je lui ai joué, bien que nous l'ayions fortement engagé à voir ce qu'il y a de curieux ici. En vérité, le^ journées se sont passées avec lui de la façon la plus charmante ; nous l'avons trouvé fort développé depuis Rome. Il est extrêmement bien doué ; il possède une intelligence musicale, une force et une rectitude de jugement bien remarquables, unies au sentiment le plus fin et le plus tendre. Mais il exerce aussi son intelligence sur autre chose que la musique, et c'est avec grand plaisir que je l'ai entendu lire en allemand; je ne puis assez admirer le talent avec lequel il a su s'approprier l'essence même de notre langue. Ainsi, il a lu quelques scènes de VAntigoney et, à ma vive surprise, il les a comprises. Ce qui me prévient surtout en sa faveur, c'est la véritable affection et le respect qu'il nous témoigne; il l'a prouvé en faisant le voyage de Berlin, où il n'est venu, dit-il que pour nous. Sa présence a stimulé mon zèle artistique : car je lui ai fait beaucoup de musique, et nous avons longuement causé sur toutes les- branches de

L£S MENDËLSSOUN-BâRTHOLDY. 179

Tart, pendant les après-midi qae nous passions ensemble. Nous nous sommes aussi entretenus de son avenir, et je ne crois pas m'ôtre trompée en lui représentant V oratorio comme Tayenir musical de la France. lion est lui-même tellement convaincu, qu'il s'est déjà occupé de trouver un texte; il a choisi Judith. — Bref, il nous a montré une confiance entière à lous égards, qui nous a énormément plu. »

Je ne crois pas qu'il soit besoin de faire ressortir l'intérêt de cette lettre, qui retrace un des moments de la jeunesse de l'auteur de Faust. Si je ne m'abuse, ce souvenir doit être encore présent à sa mémoire, malgré un laps de quarante ans. S'il lit ces lignes, je ne doute pas- un instant qu'elles ne lui causent une douce émotion et un sentiment de regret pour la charmante et noble femme qui les a écrites. Mais il conviendra avec moi que, malgré la solidité de son jugement, madame Hensel s'est absolument trompée sur l'avenir musical de la France, en particulier sur celui de M. Gounod. Voratorio n'a pas pris racine chez nous ; car notre génie, qui n'est pas porté vers ce genre de production, se laisse surtout attirer vers la musique théâtrale; c'est en ce genre qu'il s'est le plus distingué et son dernier mot n'est pas dit. M. Gounod en est persuadé et doit l'avoir toujours été, puisque, heureusement pour lui et pour nous, c'est vers le théâtre que s*est porté presque toute son activité. Ni lui ni les autres jeunes compositeurs français ne se sont particulièrement signalés dans Voratorio, et je ne

180 LES M£ND£LSSOHN-BÂRTHOLDY.

sache pas qu'il ait jamais, sinon écrit,au moins publié ni fait exécuter une Judith quelconque. w

Nous avons vu que le roi de Prusse avait nommé Félix, directeur général de sa musique et de sa chapelle; il lui conféra aussi, en 1842, en même temps qu'à Liszt, Meyerbeer et Rossini, la décoration de l'ordre du Hérite. Une anecdote rapportée par H. Grove*, démontre combien il tenait peu à ce genre de distinction. Quelque temps après avoir reçu cette marque d'honneur, il se promenait avec quelques amis sur la route de Francfort à Offenbach. Il fallait traverser un pont soumis au droit de péage. Une des personnes de la compagnie, M. Speyer, demeura en arrière afin de payer pour tous.

— N'est-ce pas là, lui demanda le péager, M. Mendelssohn, dont nous chantons la musique dans notre société?

— C'est lui, en effet.

— Eh bien, s'il vous plaît, laissez-moi payer son passage; cela me fera plaisir.

En rejoignant son monde, M. Speyer raconta ce petit épisode à Félix, qui en fut enchanté et s'écria :

— Voyez-vous! je préfère cela à mes décorations. En juillet 1843, la famille Dirichlet fit à son tour le

voyage d'Italie, ce qui donna lieu à une correspondance active et suivie entre les frères et sœurs. Les lettres de Rébecca sont remarquables par l'esprit,

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