La mort de sa sœur, madame HenseL
LES MliNDELSSOHN-BARTHOLDY. 217
j'aie pu en perdre un trait ou un mot caractéristiques. La vie en offre trop peu de semblables.
Répondant aux questions que je lui posais sur l'œuvre à laquelle il se croyait engagé, il parlalonguement du théâtre, de ses plans et de ses vues à cet égard.
— Le temps est venu pour moi, disait-il, d'essayer ce que je puis faire en ce genre, et, quand j'aurai écrit quatre ou cinq opéras, je produirai, je crois, quelque chose de bon; mais il est si difficile de trouver un sujet!
Il en discuta plusieurs qu'on lui avait soumis, et se prononça très énergiquement contre l'abus que l'on avait fait de son nom à Londres, en annonçant qu'il avait commencé d'écrire le drame de la Tempête^ et qu'il irait en surveiller l'exécution.
— Le livret est trop français (?), conlinua-t-il, et le troisième acte est tout à fait manqué ! Je ne voudrais pas y toucher, à moins qu'il ne fût refondu totalement. Au surplus, je ne pourrais m'engager à travailler aussi hâtivement. Non : quand j'aurai terminé un opéra, je trouverai bien un théâtre pour le faire exécuter.
Il parla ensuite de divers sujets shakspeariens, et surtout du Conte d'hiver {Winter's Talé) dont on lui avait présenté un croquis et qui lui plaisait en plus d'un point.
— On pourrait faire quelque chose de fort gai avec
A ntolycuSy reprenait-il.
On sait aujourd'hui combien il avait de verve et de
gaieté depuis la publication de son opérette, dans laquelle Pedlar-Kany, le fripon, joue un rôle si plaisant Je ae connais rien de plus franchement comique dansla musique allemande, même dans la Révolte au sérail de Mozart, que la chanson dansée par ce personnage, ou la caricature sentimentale d'un veilleur de nuit qui ronfle pendant la sérénade villageoise ^
— - Nous n'avons personne en Allemagne qui sache écnre des livrets d'opéra, continua Mendelssohn. Ah! si Kotzebue vivait encore!... Il avait des idées, lui!
Et, s'échauffant, il rappela comment, à l'occasion d'un événement tout prosaïque, — l'ouverture du théâtre de Pesth, — Kotzebue avait été admirablement inspiré avec ses Ruines d'Athènes, si bien interprétées musicalement par Beethoven.
— Eh bien, je ferai de mon mieux pour Loreley; car Geibel s'est donné beaucoup de peine pour écrire ce poème. Nous verrons...
Puis, s'arrêtant, il porta de nouveau la main vers sa tèle en murmurant :
— Â quoi bon tirer des plans ? je ne vivrai pas ! Qui donc aurait pris au sérieux ce présage sinistre
de la part d'un homme si plein d'énergie, de projets et de prévoyance? J'attribuai cet affaissement à TimpTOâsion douloureuse, déchirante, que lui avait laissée la terrible épreuve à laquelle l'avait récemment sou-
1. Cette appréciation est toute personnelle à M. Chorley, qui fiUil'ami de Meadelssohn, et son admirateur enthousiaste.
mis la perte d'une sœur tendrement aîmée. — D'aulres idées pénibles s'offrirent encore à lui.
Je l'entendis insister, avec plus de crainte que d'espérance, sur la fermentation des esprits en Allemagne, sa désastreus3 influence sur les mœurs, l'éducation, l'amour de la patrie, sur tout ce qui fait la société honnête et la rend heureuse *. Il appuya fortement sur l'impatience avec laquelle on supportait le devoir, — sur les sympathies témoignées à l'erreur et à la licence, — sur le dédain des obligations, sur les difficultés que préparait à l'Allemagne une aberration si perverse chez les classes moyennes. Les larmes lui venaient aux yeux; car jamais homme n*aima davantage ni plus sincèrement son pays. Il ne dissimula pas l'amertume qu'il ressentait, en voyant la folie et la fausseté des grands, de ceux qui dirigeaient les affaires de l'État, qui s'étaient aliéné des cœurs si faciles à s'attacher, et qui avaient démoralisé un grand peuple, sous prétexte de faire son éducation : parsemant son discours d'explications, d'exemples, d'anecdotes, avec une gravité nerveuse, indice certain de la sérieuse attention avec laquelle son grand et vif esprit avait étudié ces sujets. Puis il revint à ses plans d'avenir.
Précédemment déjà, je l'avais entendu disserter sur
i. Ne perdons pas de vue que cette conversation avait lieu en septembre 1847, quelques mois seulement avant la révolution de 1848, qui faillit avoir de si graves conséquences pour TAllemagne. On voit que Mendelssohn n*était pas seulement un grand musicien, mais encore un philosophe très perspicace.
le moment où Tarliste doit cesser ses rapports personnels avec le public; mais jamais il n'y mit autant d'insistance que ce jour-là.
— Quand on n'est plus jeune, dit-il, on ne doit plus jouer en public, ni donner de^ concerts.
Et alors, il me faisait part de son désir, que dis-je! de son intention formelle de s'établir sur les bords du Rhin, mais pas dans une ville, pour se livrer plus que jamais à la composition.
— Je ne serai pas trop loin de l'Angleterre, reprenait-il, et je pourrai m*y rendre aussi souvent que vous le désirerez ; et puis, tous les nouveaux chemins de fer me rapprocheront de nos villes; mais il faut d'abord que je vive tranquille, et que je me débarrasse de tout ennui, de tout bruit si je dois vivre.
Alors revenait le lugubre présage ; l'animation de son visage s'éteignait, et son regard morne devenait d'une tristesse navrante, d'une désolation à fendre le cœur.
Dans la journée, il me montra avec un plaisir naïf les aquarelles qu*il avait faites à Interlaken. Il peignait fidèlement, sinon gracieusement, le paysage, quoi qu'il avouât que la couleur verte était pour lui une pierre d'achoppement. Il me fit aussi voir son piano, qu'il nommait un affreux chaudron.
— Si vous saviez, me disait-il, combien je suis heureux qu'il n'y ait pas de piano présentable ici! Celuici me suffit pour essayer un accord lorsque j'en ai besoin; car je ne désire nullement exercer mes doigts.
Puis il l'essaya (dernière fois, hélas! que je l'entendis jouer du piano) pour me prouver que c'était un vrai sabot.
Mes compagnons de voyage et moi avions projeté de visiter Fribourg; je demandai à Mendelssohn quelques renseignements sur le fameux orgue de Mooser. II. avait entendu raconter des choses étonnantes sur son jeu de voix humaine {vox humana).
— Quelle bizarrerie, s'écria-t-il, qu'une chose aussi expressive, pouvant en quelque sorte parler, consiste tout bonnement en deux morceaux de bois!
Je le pressai de se joindre à nous, et d'essayer luimême cette merveille.
— Non, reprit-il en riant, les organistes n'aiment pas que des mains étrangères touchent à leurs instruments. Il s'élève toujours une difficulté quelconque; et puis, cela fait du bruit! Il faut que je renonce à jouer de l'orgue. Puis, l'hiver approche, et nous ferons mieux de retourner tranquillement chez nous.
Il m'entretint encore de l'obligation où il était de se rendre à Vienne pour affaires ; ce qui limitait encore davantage le temps dont il pouvait disposer. Jamais je ne l'entendis faire autant de projets et, certainement, dans les annales de l'art, aucun artiste n'acquit plus honorablement que lui une juste renommée. Vanité des vanités!
* Notre seconde journée à Interlaken fut nuageuse et
entrecoupée d'ondées intermittentes. Toutes les montagnes s'estompaient dans la brume. Mendeissohn passa presque tout son temps avec nous; lorsque j'étais près de lui, je ne pouvais m'empécher de me rappeler que sir Walter Scott était, comme lui, aussi prodigue de complaisance pour ses amis que s'il n'avait pas eu autre chose à faire. Quand donc et com- .ment pouvait-il écrire? Il reparla du voyage de Fribourg, et, pendant une demi-heure, il parut décidé à partir avec nous ; mais bientôt, retombé dnns son indécision, il cessa de s'en occuper, et offrit de nous jouer quelque chose sur un pauvre petit orgue qu'il avait découvert non loin d'Interlaken. Un jour, après avoir suivi un sentier presque impraticable, ses pas l'avaient porté jusqu'à un village solitaire, sur les bords du lac de Brienz. Il avait trouvé ouverte la porte de l'église, celle de l'orgue aussi, et, comme personne ne se trouvait là pour l'en empêcher, il y était monté pour l'essayer. La solitude et la beauté de l'endroit avaient produit une vive impression sur son esprit. Il voulut nous y conduire, et nous faire un peu de musique.
Le temps gris et froid, les bourrasques et la pluie, nous obligèrent de faire mettre une tente sur le bateau, car on ne pouvait arriver à Ringgemberg que par eau. Il y a quelque chose de curieux dans l'aspect isolé et calme de cette petite église bâtie sur un monticule dominant le lac, et à laquelle on arrive par de grossières marches d'escalier tapissées de vigne vierge, de mousse et de lierre terrestre. Cette fois encore, la
porte était ouverte et Forgue accessible. Cet orgue est l'œuvre d'un ouvrier valaisan ; sa qualité de son n'est pas excellente, comme on peut le supposer ; mais le buffet, d'une coupe agréable et gaie, donne un reflet âe splendeur à cette place retirée où les paysans viennent prier Dieu. Nous mîmes la main sur un jeune gars qui, moyennant quelques batzen, consentit à fake niarcher la soufflerie. Le maître s'assit au clavier, et nous étions loin de nous douter qu'il mettait pour la dernière fois ses doigts sur les touches d'un orgue. Jamais il ne joua mieux. Après deux ou trois pièces de J.-S. Bach, il commença une improvisation en ut mineury qui devint un prélude en canon et enfin une fugue. Il s'animait progressivement ; sa belle physionomie s'éclairait de ce sourire noble et doux, dont se souviennent bien ceux qui l'ont connu, pendant qu'il déroulait la riche et longue chaîne des sons « qui mettent le ciel devant les yeux », selon le vieux chant de Milton.
En entendant ce jeu grandiose et magnifique, je sentais instinctivement que je prenais pour jamais congé du plus grand musicien moderne; car, dans l'exercice de son art, la masse de science dont il faisait preuve, était animée par une inspiration radieuse qui fait souvent défaut aux organistes, et que ceux-ci déguisent sous l'ampleur des sons et l'habile agencement des parties. Il me paraissait plus remarquable que jamais, cet homme sage, aimable, bien doue, vieux par l'expérience, mais jeune par la vivacité de
son imagination et de sa sensibilité. Il donnait et recevait un plaisir qu'il tirait d'un fonds qui ne fut jamais plus riche en belles pensées et en sublimes modulations. On voit la fin de telles choses : on ne les oublie pas.
Dans la soirée, Tentrelien roula par hasard sur la musique italienne. Il reparla avec admiration du Guillaume Tell de Rossini, et, à ma grande surprise, de la Fille du Régiment de Donizetti.
— Il y a, dit-il, beaucoup de gaieté dans cet opéra et une grande réalité de la vie du soldat, et pourtant on le dit mauvais ! Certainement, ajouta-t-il, d'un air humoristique, et comme pour pallier ce qu'il venait d'avancer, certainement, s'il est une chose qui étonne, c'est de voir combien facilement on s'habitue à la mauvaise musique !
Puis il s'informa de Verdi, qui, lui avait-on dit, venait de créer des effets nouveaux dans quelques-uns de ses finales ; il aurait voulu que nous pussions les lui décrire en détail. — Il désirait entendre jouer correctement les concertos de Hândel pour orgue ; il hésitait à formuler une opinion catégorique sur ces productions, à cause des passages vieillis et frivoles pour jeux solos dont elles sont remplies. Il s'étendit aussi longuement sur le Grand-Opéra de Paris, et en parla comme d'un théâtre pour lequel il serait appelé un jour à travailler ; je crois même qu'il y eut des pourparlers à ce sujet.
Il causa ensuite avec entrain de son séjour à Rome
qui, disait-il, avait eu sur sa carrière une influence majeure. — À propos de Rome, l'un de nous faisant allusion à la Cenci de Shelley, que lui avait envoyée un de ses amis, d'Angleterre, il s'exprima sur cette œuvre avec dégoût, et presque avec colère.
— Non, s'écria-l-il, non, c'est trop horrible ! c'est abominable! je ne puis admirer ce poème!
Le lendemain matin, Mendelssohn voulut nous accompagner jusqu'à Lauterbrunnen. La vue de la Jung fr au et du Silberhorn était superbe au moment où nous gravissions la montée. Jamais la chute du Staubach ne nous avait paru aussi magique, éclairée par cette chaude et large lumière des derniers beaux jours de l'été, avec ses eaux scintillantes, pareilles à des gerbes de feu, à des fusées lancées par-dessus les rochers, et dont les étincelles se confondaient en tombant, au moment de disparaître.
Un des derniers souvenirs qui me restent de Mendellsohn, me le représentent debout dans la courbe de l'arc-en-ciel jeté au-dessus de la cascade par la Sorcière des Alpes, — comme le savent les lecteurs de Manfred, — regardant le ciel, ravi, sérieux, et jouissant avec délices de la scène qu'il contemplait. Le dernier de ces souvenirs me le montre redescendant seul la route qui mène à Interlaken, pendant que nous montions la Wengern-Alpy pour atteindre
Grindelwald. Le suivant du regard, je me disais qu'il paraissait très vieillli dans son ample redingote noire et sous son large chapeau de paille couvert d'un crêpe; je pensais qu'il était bien fatigué, bien abattu, et que sa démarche était pesante.
Mais qui se serait douté alors que les jours qu'il avait à passer encore sur cette terre, allaient être sitôt tranchés !
ROBERT SCHIJMANN
La carrière de l'artiste dont les pages suivantes retracent la biographie, a été une des plus accidentées, des plus bizarres, et en même temps une des pins pénibles que Ton connaisse. Tour à tour polémiste et compositeur, il a passionnément lutté contre les inepties musicales qui avaient cours de son temps; il a vaillamment combattu pour faire triompher la bonne cause — autrement dit, la bonne musique — et rejeter les flonflons par trop goûtés du public ; et si enfin le bon goût a vaincu, avec les œuvres de Beethoven, Schubert, Chopin et autres grands artistes, c'est principalement à lui qu'on le doit ; car il a consacré à cette tâche ardue tous les efl*orts de sa plume incisive et intrépide de critique inébranlable dans ses convictions. — Comme compositeur, Schumann occupe une place des plus importantes dans la pha-
lange des grands esprits. Admirateur et ami de Félix Mendelssohn-Bartlîbldy, il a continué l'œuvre de celui-ci, mais ne tarda pas à dépasser ce but; et, si l'on peut dire qu'il a ouvert la voie à la tendance funeste dans laquelle, à la suite de Richard Wagner, se jette aujourd'hui notre jeune génération musicale, il faut ajouter aussi qu'il ne déserta pas les bons principes, et ne franchit pas trop ouvertement les limites imposées par les maîtres. C'est parce qu'il fut l'ami et, en quelque sorte, le successeur de Mendelssohn, que nous avons cru bon de faire suivre le précédent travail d'une étude biographique sur Robert Schumann, une des plus intéressantes et des plus grandes figures musicales du xix*^ siècle.
ScHUMANN (Robert-Alexandre) y né à Zwickau (Saxe), le 8 juin 1810, était le plus jeune fils des cinq enfants deGottlieb Schumann, libraire à Zwickau. Ce ne sont pas ses parents qui lui inspirèrent le goût de la musique, pour laquelle il semble que sa mère éprouvait une antipathie marquée et son père de l'indifférence. Cependant, le père Schumann s'intéressait aux belles-lettres, et se fit connaître comme auteur de plusieurs ouvrages littéraires. Rien, du reste, dans les premières années, n'indique chez Robert qu'il ait été doué d'un certain instinct pour l'art qu'il devait illustrer un jour. Dans son enfance, son intelh'gence ne s'élevait pas au-dessus de la moyenne, et, dans ses premières études à l'école, il ne se distingua pas de ses condisciples les plus ordinaires. Jouer au soldat
232 ROBERT SGHUMAli^N.
était sa seule passion. Les choses restèrent en cet état jusqu'à ce qu'il eût atteint sa dixième année.
Dans la petite ville où s'écoula l'enfance et la jeunesse de Schumann, il n'y avait pas de musicien capable de rien lui enseigner au delà des principes de l'art. On y trouvait, il est vrai, un musicien de ville possédant quelque talent sur la trompette, mais qui faisait un commerce de sa profession. Suivant l'usage des écoles de l'Allemagne du Nord, Robert avait appris les éléments de la musique dans celle qu'il fréquentait. Son père lui avait donné pour maître de piano, l'organiste de l'église Notre-Dame {Marienkirche) de Zwickau, nommé J.-G. Kuntsch; mais les leçons de cet homme n'étaient pas propres à donner à son élève le goût de l'instrument: en les recevant, Schumann se soumettait à la volonté de son père, sans y prendre d'intérêt lui-même. Une circonstance fortuite fut pour lui comme son chemin de Damas.
Dans l'été de 1819, un dérangement de sa santé obligea ses parents de le conduire aux eaux de Carlsbad, où Moschelès donnait alors des concerts ; l'impression produite sur lui par le célèbre pianiste fut si profonde, que, dès ce moment, il se livra aveC ardeur à l'étude du piano. Toute sa vie, il conserva une prédilection marquée pour certaines œuvres de Moschelès et professa un respect profond pour sa personne. On voitclairement l'influence produite sur lui par la technique de Moschelès, dans les variations qu'il a publiées comme son opus iy sous le pseudonyme de Abegg.
Ses progrès furent tellement rapides^ qu'au bout de peu de lempSy Kuntsch déclara que son élève n'avait plus rien à apprendre de lui, et qu'il pouvait avancer seul dans la voie artistique; et^ quand plus tard, Schumann résolut de se eoasacrereQtièrementàla musique, Kuntsch lui prédit qu'il atteindrait les sommets de l'art, et qu'en lui le monde posséderait un de ses plus grands artistes. Scbumann n'oublia jamais celui qui avait été son premier maître de piano, et, en 4845, il . lui dédia ses études pour le piano à pédales.
Bientôt après, Robert organisa chez son père des séances musicales où, secondé par ses jeunes amis, il faisait exécuter des chœurs accompagnés par un petit orchestre. Il ignorait alors les éléments de l'harmonie, ce qui ne l'empêcha pas de s'essayer dans de petites compositions. C'est ainsi qu'à l'âge de treize ans, il arrangea pour chœur et orchestre, le choral du 150* psaume, et vers la même époque, il se fit entendre en public à Zwickau, et accompagna une exécution du Weltgericht (Jugement dernier) de Fr. Schneider, dirigée par Kuntsch.
Les remarquables dispositions de Robert pour la musique, déterminèrent son père à lui faire suivre la carrière artistique; il écrivit à Ch.-M. de Weber qui, peu de temps auparavant (1817), avait été nommé maître de chapelle à Dresde, pour lui demander s'il voudrait bien recevoir son fils chez lui et le dirijjer dans ses études. Weber se déclara disposé à entreprendre l'éducation du jeune musicien; mais, pour des
raisons qui sont demeurées inconnues, le projet avorta.
Robert demeura donc à Zwickau. A dix ans, il entra dans la quatrième classe du Gymnasium (collège), où il étudia jusqu'en 1828. Il était alors arrivé à la première classe, qu'il quitta après avoir reçu son certificat d'aptitude pour entrer dans une université. Durant cette période, son ardeur pour la musique paraît avoir été moins vive que précédemment, en raison du travail auquel l'obligèrent ses humanités, et à cause d'un immense intérêt qu'il prit à la poésie. Sans cesse il furetait dans la librairie de son père, lequel favorisait son penchant pour la recherche d'ouvrages sur l'art poétique et la composition de poèmes. À quatorze ans, Robert collabora avec son père à un ouvrage publié par celui-ci sous le titre de : Galerie de portraits des hommes les plus célèbres de toutes les nations et de tous les temps {Bilderg aller ie der berûhmtesten Menschen aller Vôlker und Zeiten). Chose étrange ! Ce ne sont pas les œuvres classiques de Gœthe et de Schiller qui l'attirèrent, mais celles de Schulze, l'auteur de la Rose enchantée {Die bezauberte Rosé), celles de l'infortuné Franz de Sonnenberg, celles de lord Byron, et surtout celles de Jean-Paul (Richter). Ce dernier auteur exerça, sur son esprit et son caractère, une influence qui ne peut être méconnue. Le cœur et l'imagination du jeune homme furent vivement impressionnés par la lecture d'Hesperus et de Tilan. Ce fut aussi Jean-Paul qui contribua le plus à
le jeter dans cet excès de sentimentalité maladive à laquelle il fut toujours en proie, et qui lui inspira un certain mépris de la forme, dont il ne put triompher plus tard, malgré tous ses efforts et tous ses combats. Chez aucun musicien, Tinfluence des goûts poétiques sur sa musique n*a été plus profonde que chez Schumann.
Le 29 mars 1828, Scliumann se fit immatriculer comme Studiosus Juris à Tuniversilé de Leipzig. Son inclination naturelle l'aurait assurément porté à se donner enlièrement à l'art, ce à quoi son père aurait sans doute consenti ; mais il avait eu le malheur de le perdre en 1826, et sa mère ne voulut pas entendre parler de carrière artistique. D'accord avec le tuteur de son fils, Herr Rùdel, marchand à Zwickau, elle exigea qu'il abandonnât l'étude de la musique pour se consacrer à celle du droit, et, par respect filial, bien qu'à contre cœur, Robert y consentit, et, comme nous venons de le voir, se fil inscrire au nombre des étudiants de l'université de Leipzig. En y arrivant, il se lia avec un étudiant nommé Gisbert Rosen, et leur enthousiasme commun pour Jean-Paul, les conduisit promptement à une amitié solide et durable. Rosen
devait aller étudier à Heidelberg; — Schumann se décida à quitter Leipzig pour accompagner son ami à Heildeiberg, en 1829. A Munich, il alla voir Henri Heine, avec lequel il passa plusieurs heures, et, à Bayreuth, il alla saluer la veuve de Jean-Paul, qui lui donna un portrait de son mari.
Pendant les premiers mois de sa vie universitaire à Leipzig, Schumann fut dans un état moral très sombre ; il s'y occupa peu des Pandectes et du Digeste, préférant les cours de philosophie, qui répondaient mieux à sa nature rêveuse. Six mois se passèrent dans un décousu d'études qui ne pouvait mener à rien de bon; il avait — comme il récrivait à son ami — travaillé exclusivement en particulier, c'est-à-dire écrit quel* ques lettres, commencé un poème sur Jean-Paul, et surtout joué du piano, sous la direction de Wieck, un des bons pianistes allemands de l'époque.
Pendant celte période d'inactivité volontaire et presque de solitude, il est indubitable que la lecture des œuvres de Jean-Paul dut avoir un attrait particulier pour lui. Cet écrivain, que nul n'a surpassé dans la description des émotions tendres ; avec son imagination éblouissante et presque extravagante ; sa prédilection excessive pour la puissance dramatique ; ses alternatives incessantes du rire aux larmes ; Jean-Paul, enfin, a toujours été Tidole des femmes nerveuses et sentimentales, et des jeunes gens imbus d'idées extatiques.
« Si chacun lisait Jean-Paul, écrivait Schumann à
238 ROBERT SGHUMlNiN.
son ami Rosen, on serait meilleur, mais aussi plus malheureux. Il m*a souvent conduit jusqu'au désespoir, et cependant, Tarc-en-ciel de la paix se courbe avec sérénité au-dessus des larmes qui allègent et glorifient rame. »
Il lui raconte aussi que, dans son enfance, alors que toute la maison était endormie, il eut un rêve et courut à minuit, les yeux fermés, à son piano, sur lequel il plaqua des accords en pleurant à chaudes larmes. Ce fut ainsi que se révéla chez lui cette tendance vers les émotions extrêmes, qui trouva un aliment puissant dans les écrits de Jean-Paul.
Toutefois, malgré sa prédilection momentanée pour la solitude, sa jeunesse, et surtout la musique, ne tardèrent pas à le ramener à la vie sociale. Chez le professeur Carus *, il fit plusieurs connaissances intéressantes, entre autres celle de Marschner, qui habitait alors Leipzig, où il avait donné son opéra le Vampire, au printemps de 1828. Chez Wieck aussi, il put se livrer à son goût pour la musique; là, des étudiants amis de Tart, se réunissaient plusieurs fois par semaine et exécutaient tous les genres de musique de chambre ; ils apportaient une ardeur sans égale à l'étude des œuvres de Franz Schubert, dont la mort prématurée, arrivée le 19 novembre 1828, fut profondément et douloureusement ressentie par Schumann. Inspiré par Texemple de Schubert, il écrivit à cette
1. Patientibus Carus, sed clarus inter Doctos (Berlioa, Voyage miisical, lettre IV).
ROBERT SGHUMANN. 239
époque huit polonaises à quatre mains, un quatuor pour piano et cordes, et des mélodies sur les vers de Byron ; mais tout cela est demeuré inédit.
C'est alors aussi qu'il se donna plus complètement à l'étude des œuvres pour clavier de Jean-Sébastien Bach, et ce qui le fascina dans les compositions de l'illustre cantor de la Thomasschule, ce fut la mystérieuse profondeur de sentiment qui s'y révèle. Cela paraîtra étrange chez une nature aussi délicate, aussi impressionnable que celle de Schumann ; mais, s'il n'en avait pas été ainsi, on ne concevrait pas Bach mis en connexion avec Jean-Paul. Quand on considère l'abandon dans lequel avait été laissée la première éducation musicale de Schumann, la correcte appréciation qu'il fit de la richesse et de la plénitude vitale dont regorgent les œuvres de Jean-Sébastien, à une époque où on ne le connaissait encore que comme un grand contrapuntiste, on ne peut qu'être frappé de la puissance de son génie, qui eut, en réalité, quelque affinité avec celui de Bach. Pour lui, l'ingéniosité de la forme dans les productions du célèbre maître thuringien ne fut jamais ni étrange, ni inintelligible. De prime abord, il en comprît toute la sublimité, et, quoiqu'il n'eût eu jusque-là aucun maître en composition, il s'était depuis longtemps familiarisé avec les parties les plus essentielles de l'art du compositeur, et cette pratique incessante dut lui donner d'assez bonne heure de l'habileté dans cette branche artistique.
Au printemps de 1829, Schumann alla rejoindre son
ami Rosen à Heidelberg. Ce qui attirait en cette ville les jeunes juristes, c'étaient les conférences du fameux professeur Thibaut, duquel nous avons dit un mot dans le précédent travail sur les Mendelssohn-Bartholdv; mais d'autres considérations contribuèrent sans doute à décider Schumann à préférer l'université d'Heidelberg à celle de Leipzig : la situation charmante de la ville, qu'il appelle « un vrai Paradis )), la gaieté native des habitants, et sa proximité de la Suisse, de l'Italie et de la France. Une perspective délicieuse semblait devoir s'ouvrir devant lui : « Ce sera la vie, écrit-il à un ami ; à la Saint-Michel, nous irons en Suisse, et, delà, Dieu sait où! ^ Mais, quoi qu'il en soit. Tannée qu'il passa à Heidelberg fut entièrement perdue pour ses études légales, bien que Thibaut ait été une preuve vivante que cette branche de savoir pouvait coexister avec un véritable amour pour la musique. Quelques années plus tôt (1825), Thibaut avait publié son « opuscule » Ueber Reinheit der Tonkunst (sur la'pureté de la Musique), qui contribua à changer la direction du goût musical en Allemagne. De même, précisément, que, dans son opuscule, Thibaut attaquait la dégénérescence de la musique religieuse, de même Schumann était destiné à rompre plus tard des lances contre la platitude et l'insipidité de la musique de concert et de chambre. Malgré cela, ces deux hommes ne se lièrent jamais intimement; dans l'un, sansdoule, le docteur était trop prépondérant, et dans l'autre V artiste, Thibaut, qui avait parfai-
tement discerné la penle naturelle de l'esprit de Schumann, lui conseilla de laisser là le droite et de se vouer exclusivement à la musique.
Quoi qu'il en soit, entraîné par l'exemple de quelques étudiants musards et fainéants, comme on en rencontre trop dans les universités allemandes, il fit des infidélités à l'étude et mena joyeuse vie. Toutefois, s'il se montra assidu à quelque chose à Heidelberg, ce fut à son piano. Après une pratique de sept heures quelquefois, il invitait un ami à venir, le soir, faire de la musique avec lui, et, ces jours-là, il disait € qu'il se sentait dans une heureuse veine ^. Souvent, dans des excursions avec ses amis, il emportait un clavier muet sur lequel il exerçait ses doigts dans la voiture. Mettant ainsi à profit les leçons prises avec Wieck à Leipzig, il arriva de lui-même à un véritable talent d'exécutant, et aussi d'improvisateur. Rosen disait qu'aucun artiste, quelque grand qu'il fût, ne lui avait jamais fait éprouver d'émotions aussi ineffaçables que Schumann. Les idées lui arrivaient en masses inépuisables, et leur profonde originalité, leur charme poétique, représentaient déjà d'avance, les traits principaux de son individualité musicale. Schumann ne parut qu'une seule fois en public, dans un concert donné par la Société philarmonique de Heidelberg; il y joua, avec beaucoup de succès, les variations de Moschelès sur la Marche d'Alexandre. On lui demanda de se faire encore entendre ; on insista même ; ce fut en vain : il refusa toujours, ne trouvant
pas que, pour un étudiant, cela fût convenable.
Nous avons dit que Schumann mena « joyeuse vie » à Heidelberg ; nous nous serions exprimés avec plus de justesse, si nous avions dit « une vie de far niente^j car il ne ressentait que du dégoût pour les penchants grossiers et souvent crapuleux de beaucoup de ses confrères; mais sa conduite s'explique par les conditions générales de la vie de l'étudiant allemand. Une fois sorti de la sévère discipline du Gymnasiuniy rétudiant entre à plein collier, et inopinément, dans la liberté sans frein de l'université. La violence et la soudaineté du contraste, terrassent aisément lesnatures les mieux douées, et les poussent à la jouissance exclusive de la nouvelle existence qui s'offre à eux. Ceux qui ont de l'empire sur eux-mêmes, s'efforcent, au bout de quelque temps, de sortir du tourbillon qui les a entraînés ; ils luttent et usent de tous leurs moyens pour
mettre à profil les années d'étude qui leur restent à parcourir, et conservent de ce temps de jeunesse un fond précieux de souvenirs poétiques, qui suffit à dorer le cours prosaïque de la vie postérieure et à l'éclairer d'une lumière idéale. Ce fut à cette coupe enivrante et poétique de la vie universitaire que Schumann but à longs traits. Sa nature raffinée repoussait la vulgarité de cetle existence toute matérielle, et sa pureté native, jointe à la noblesse de son caractère, le préserva de toute dégradation morale. En attendant, ses jours se passaient dans une oisiveté relative et dans la rêverie ; il se réjouissait de voir le vaste monde ouvert devant lui; il travaillait peu, dépensait sans compter, faisait fJes dettes, et se sentait heureux comme le poisson dans l'eau. Outre son côté tendre et enthousiaste, sa nature avait une veine d'humeur native aiguë et tranchante. Les lettres dans lesquelles il discute avec son tuteur les affaires d'argent, prouvent comme il s'abandonnait à sa disposition humoristique, même en cette matière.
a J'ai de tristes choses à vous dire, respectable monsieur Rûdel, écrit-il le 21 juin 1830; d abord, que j'ai un Rejpetitorium qui me coûte 80 florins par semestre, et, ensuite, qu'il y a huit jours, j'ai été sous le coup d'un mandat d'arrêt (n'en soyez pas scandalisé !) pour n'avoir pas payé 30 florins, montant d'autres droits universitaires »
En une autre occasion, où l'argent qu'il avait demandé pour ses frais de voyage à Zwickau, lors des vacances, n'arrivait pas, il écrivait :
244 ROBERT SGHUMANN.
« Je suis seul d'étudiant ici, et j'erre comme une âme en peine dans les rues et dans les bois, perdu et pauvre comme un mendiant, et avec des dettes pardessus le marché ! Soyez bon, cher et respecté Herr Rûdel, et envoyez-moi de l'argent ! De l'argent ! De l'argent ! je vous en prie, et ne me forcez pas à recourir à des moyens qui pourraient ne pas vous être agréables. »
Les raisons qu'il donne à son tuteur pour lui prouver qu'il ne doit pas le priver des moyens de faire un voyage en Italie, sont amusantes :
« En tout cas, s'écrie-t'il, j'aurai fait le voyage, et, comme il faut que je le fasse un jour, c'est tout un si je me sers de l'argent maintenant ou plus lard. »
Puis, d'une façon tout aimable, il lui met le couteau sur la gorge, en ajoutant :
« Certes, si je le voulais, je pourrais emprunter ici de l'argent à dix ou douze pour cent; mais je n'adopterai cette méthode que dans les circonstances les moins naturelles, c'est-à-dire si je ne reçois point d'argent de la maison. »
Quand, à Pâques de 1830, il désire rester encore six mois à Heidelberg, il justifie cette fantaisie en disant que € la résidence ici est incommensurablement plus instructive, plus utile, et plus intéressante que dans la plate Leipzig 9.
En août 1829, ainsi qu'il en avait manifesté l'intention, il alla faire un voyage d'agrément dans la haute Italie. Il partit seul, parce que deux amis qui avaient
promis de raccompagner lui firent faux bond au dernier moment ; mais peut-être notre jeune rêveur préféra-t-il jouir isolément de la beauté du pays, et se livrer à ses propres réflexions, sans être tenu d'écouter celles des autres. Il s'arrêta surtout sur les bords des lacs Majeur et de Garde, dont il rapporta des impressions poétiques qui ne le quittèrent plus. La musique italienne, qu'il entendit en cette circonstance, ne fit certainement rien sur son perfectionnement artistique, mais il eut l'occasion d'entendre Paganini. La vive émotion que lui fit éprouver cet inimitable Tioloniste, est prouvée par son voyage à Francfort, dans le courant de 1830, pour aller l'entendre, et par son arrangement de ses Caprices pour le piano.
Lorsqu'il entra dans sa troisième année universitaire, Schumann fit un sérieux effort pour se consacrer à la jurisprudence; il prit ce que l'on appelait un Repetitorium^ c'est-à-dire que, sous la direction d'un vieil avocat, il recommença avec une difficulté considérable, le cours de droit qu'il avait négligé pendant deux ans. Il essaya aussi de se réconcilier avec l'idée d'un travail pratique dans la vie publique, ou au service du gouvernement; mais il reconnut bientôt que c'était un rêve, car il ne se débarrassa jamais dé son antipathie pour la jurisprudence. D'un autre côté, s'il devait être musicien, il était grand temps qu'il se décidât, puisqu'il venait d'atteindre sa vingtième année. Dans une lettre, datée du 30 juillet 1830, Robert s'ouvrit enfin à sa mère, toujours hostile à l'idée de
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voir son fils entreprendre la carrière artistique^ et la supplia de ne plus mettre -d'obstacle à sa vocation, et de prendre l'avis de Frédéric Wieck, dont il avait reçu des leçons. Celui-ci, consulté, ne cacha pas que Robert ne devait franchir ce pas qu'après s'être livré sur luimême au plus scrupuleux examen ; mais que, s'il l'avait déjà fait, il ne pouvait, lui Wieck, que l'engager à aller de l'avant. Madame Schumann céda enfin à la prière de son fils, qui, avec grande joie, renonça à s'enrôler parmi les jurisconsultes.
Son intention n'était, dans le principe, que d'arriver à un grand talent de pianiste, et il comptait qu'après six années d'un travail assidu, il pourrait se mesurer avec n'importe quel maître du piano. 11 se sentait encore très incertain sur ses dons comme compositeur. « De temps à autre, écrivait-il à sa mère le 30 juillet 1830, je découvre que j'ai de l'imagination, et peutêtre aurai-je la chance de créer moi-môme quelque chose. » Ces paroles sont curieuses, à cause du manque de confiance en soi qu'elles laissent percer, surtout quaod on sait que la grandeur artistique de Schumann a trouvé son expression presque exclusive dans ses compositions.
Il quitta Heidelberg vers la fm de l'été de 1830, afin de reprendre avec Wieck, à Leipzig, ses études techniques, qu'il n'avait qu'ébauchées jusque-là, et.
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pour être sans cesse sous les yeux de son maître, il entra comme pensionnaire chez lui. Son but, ainsi que nous l'avons dit, était d'acquérir une grande habileté d'exécution; pour y parvenir, il imagina un système d'exercice qu'il tint secret, même pour ses amis les plus intimes, et qui consistait à attacher le troisième doigt de la main droite par une corde solidement fixée à un point quelconque, et à exercer les quatre autres doigts ; il en résulta que ce troisième doigt, atteint de paralysie, ne rendit plus aucun service, et, pendant quelque temps, toute la main fut compromise. Bien qu'un traitement médical ait amélioré la situation, et qu'il pût, au besoin, jouer du piano, le troisième doigt ne demeura pas moins paralysé, et il dut renoncer à la carrière de virtuose qu'il s'était proposé de suivre. Cet accident le chagrina au plus haut point, et il en vint à se demander, encore une fois, s'il faisait bien de continuer la profession artistique. De ce qu'il persista dans son dessein, nous concluons qu'il avait alors confiance en son génie créateur. Dès ce moment, il se donna tout entier à la composition, mais n'en continua pas moins ses relations amicales avec Wieck; jusqu'à l'automne de 1832, il habita sa maison et fut presque de la famille. Il étudia l'harmonie et le contre-point avec Henri Dorn, chef d'orchestre du théâtre de Leipzig, plus tard maître de chapelle à Riga, Cologne et Berlin, où, en 1882, il était encore en pleine possession de sa vigueur intellectuelle. Musicien instruit et composi-
teur de bon aloî, Dorn, qui avait reconnu la valeur du génie de son élève, mit tous ses soins et toute sa conscience aie développer et aie perfectionner. Schumann lui en fut toujours reconnaissant, et dans ses écrits on peut lire ces mots :
a^ Dorn a été le premier qui m'ait tendu la main quand je gravissais le sentier escarpé de l'art, et que je commençai à douter de moi. C'est lui qui m'a hissé sur les hauteurs, afin que je visse moins le troupeau humain, et que je m'abreuvasse de l'air pur de l'art.»
Dorn ne put cependant obtenir de Schumann qu'il se confinât dans un cours régulier de composition; il travaillait très assidûment, mais sans méthode raisonnée, prenant tantôt un point, tantôt un autre de l'art d'écrire. Dans une de ses lettres (1836) à Dorn, alors à Riga, il manifeste son regret d'avoir étudié avec trop d'irrégularité, mais il ajoute que, malgré cela, il a plus appris et plus retenu de l'enseignement de son maître, que celui-ci ne voudrait le croire.
Dans l'hiver de 1832-1833, il alla passer quelque temps à Zwickau et aussi à Schneeberg, auprès de ses frères. Outre un concerto de piano dont il existe encore un fragment, il travailla à une symphonie en sol mineur, dont le premier mouvement fut exécuté en public à Schneeberg et à Zwickau. Toute la symphonie fut ensuite jouée à Zwickau en 1835; inais elle frisa presque une chute, et le pauvre compositeur, qui avait compté sur un triomphe, fut si cruellement désappointé, qu'il ne la publia jamais. La première
exécution du premier mouvement, à Zwickau, eut lieu dans un concert donné le 18 novembre i832, par. la fille de Wieck (Clara), qui venait d'accomplir sa treizième année. Alors déjà, le talent de cette enfant, destinée à devenir la plus grande pianiste deTAllemagne, était étonnant, et, si nous en croyons Schumann, « Zwickau fut pour la première fois enflammée d'enthousiasme ». On conçoit aisément que, de son côté, Robert soit devenu fanatique de Clara, parée du double prestige de la candeur enfantine et du génie artistique. « Imaginez la perfection, écrivait-il à son sujet à l'un de ses amis, le 5 avril J833, et je serai d'accord avec vous! 3> Plusieurs expressions de cette lettre semblent laisser percer un sentiment plus profond, dont il ne s'aperçut réellement que plus tard.
Des circonstances particulières ramenèrent en 1833 Schumann à Leipzig, où il demeura un certain temps sans occupation bien définie. Dire qu'il avait de la fortune ne serait pas exact; mais il possédait une honnête aisance qui, avec ses goûts modérés, lui permît de vivre largement et sans privations; il n'eut jamais à souffrir de la pauvreté, dont tant de musiciens, et des plus grands, eurent à subir les atteintes. Il étudia de préférence le style contrapuntal, pour lequel il avait pris un goût très vif depuis qu'il avait appris à connaître les œuvres de J.-S. Bach, et son inspiration, s'affirmant de plus en plus, le poussa à créer des compositions libres. De cette année, ddiieniles impromptus pour piano, sur une romance de Clara Wieck, qu'il
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publia en 1833, avec une dédicace à Frédéric Wieck» En Juin, il écrivit le premier et le troisième mouvements de la sonate en sol mineur, et, en même temps, il commença celle en fa dièze mineury et compléta la Toccata, dont il avait tracé les premières mesures, en 1829. Il arrangea aussi pour piano, une nouvelle suite des Caprices de Paganini pour le violon dont il avait donné un. premier essai Tannée précédente.
Entre temps, il menait à Leipzig une existence tranquille et presque monotone. Il ne recherchait pas les liaisons sociales, mais il trouva une amie fidèle et selon son cœur en madame Henriette Voigt, qui, à un fort beau talent de pianiste, acquis en travaillant avec Louis Berger, à Berlin, joignait une âme noble et sympathique. Elle mourut jeune en 1839. Schumann avait pris l'habitude de passer ses soirées au milieu d'un petit cercle d'amis, dans un restaurant portant pour enseigne : Au Kaffeebaum, Il aimait à garder le silence, môme dans cette intimité ; car, s'il s'exprimait facilement avec 1& plume, il n'avait pas une grande liberté d'élocution. Même pour des affaires de peu d'importance, pour la terminaison desquelles peu de mots auraient suffi, il préférait écrire. Il ressentait comme de la béatitude à méditer dans un silence rêveur.
Madame Henriette Voigt a raconté à Taubert que, par une belle soirée d'été, après avoir fait de la musique avec Schumann, ils allèrent se promener en bateau. Assis côte à côte, ils demeurèrent plus d'une
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heure sans échanger une parole. Lorsqu'ils se séparèrent, Schumann lui dit en lui serrant la main :
— Aujourd'hui nous nous sommes parfaitement compris. »
En I83I9 Schuniann, âgé seulement de vingt et un ans, s'était essayé comme critique dans un article analysant les variations de Chopin sur le thème de Mozart, La ci darem la mano {Don Juan)y qui parut dans YAllgemeine Musikzeitung de Leipzig. Imbu des idées de Jean-Paul sur Tart, et persuadé, comme beaucoup d'autres, de la nécessité de lui ouvrir des voies nouvelles, il avait en profond mépris les traditions des vieux maîtres. Encouragé par ses amis de mettre au jour ses vagues aperçus sur le sujet, il se résolut à fonder, en opposition à YAllgemeine Musik- Zeitung, un écrit périodique dans lequel il exposerait sa doctrine réformatrice. Le plan de ce nouvel organe musical fut élaboré au restaurant, dans les réunions du soir de l'hiver de 1833-1 834. Ce devait être, et ce fut la protestation de la jeunesse, qui se sentait
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poussée à créer de nouvelles choses dans Tart^ et à s'insurger contre l'état existant de la musique. Quoique Weber^ Beethoven et Schubert ne fussent morts que depuis peu ; quoique Spohr et Marschner fussent encore dans leur printemps, et que Mendelssohn commençât à devenir célèbre, la caractéristique générale de la musique, vers 1830, était ou superficielle, ou d'une médiocrité approchaat de la vulgarité. € Sur la scène, dit Schumann, Rossini régnait encore en mattre, et sur le piano, c'est à peine si l'on entendait jouer autre chose que du Herz ou de THûnten. »
Dans de telles conditions, la lutte aurait été plus convenablement soutenue par d'importantes œuvres d'art que par un périodique sur la musique, bien que la critique musicale elle-même fût aussi à cette époque dans une voie fâcheuse. Le journal la Caecilia, que publiait la maison Scholt, depuis 1824, ne plaisait guère à la généralité des lecteurs, tant à cause de son contenu que de sa publication en livraisons. La Ber^ liner allgemeine musikalische Zeitung, dirigée par Marx, avait cessé de paraître en 1830. Le seul organe influent, en 1833, était V Allgemeine musikalische Zeitungy publiée par la maison Breitkoff et Hârtel de Leipzig, sous la direction de G.-W. Finck. Mais les vues étroites, la pâle critique de ce recueil, ses jugements douceâtres et vides de raisonnement, — Schumann l'appelait Honigpuiselei (Flagornerie mielleuse), — son indulgence pour l'insipidité et la superficialité régnantes, e^^aspéraient la jeunesse aux vues élevées.
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et provoquaient des contradictions. L'idée de se servir d'un même moyen de publicité pour soutenir la saine littérature critique, doit avoir d'autant plus souri à ces jeunes têtes, que la plupart avaient reçu une bonne éducation scolaire, et savaient se servir de la plume. En outre, ils ne se sentaient ni assez forts, ni assez influents, pour guider le goût du public dans de nouveaux sentiers par leurs productions musicales, et de tout le cercle, Schumann en était le plus convaincu. Voilà comment il advint que, le 3 avril 1834, le premier numéro de la Neue Zeitschrift fur Musik — que Schumann appelait Torgane de la jeunesse et du mou« vement — vit le jour. Il lui donna pour épigraphe ce passage du prologue de Henry YIII de Shakspeare :
« ... Ceux qui viendront
Pour entendre une pièce joyeuse,
Un bruit de targes, ou voir un acteur,
En longue robe bariolée et bordée de jaune,
Seront déçus... »
expression suffisante pour démontrer sa résolution de lutter contre une critique vide et futile, et de relever la dignité de l'art.
« Le jour des compliments est passé, dit-il dans 4a notice préliminaire; cette période s'éteint peu à peu, et nous avouons que nous ne ferons rien pour la ranimer. Le critique qui craint d'attaquer ce qui est mauvais, est un trembleur et même un lâche... Les actes des trois archi-ennemis de l'art — ceux qui n'ont
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point de talent, ceux qui n'ont qu*un talent vulgaireet ceux qui, ayant une valeur réelle, écrivent trop, — ne seront pas laissés en paix ; les temps anciens et les œuvres qu'ils ont produites seront rappelés sans cesse, de nouvelles beautés ne pouvant être cherchées et trouvées qu'à ces sources pures. >
La rédaction de la jeune feuille fut confiée à Robert Schumann, à Frédéric Wieck, à Louis Schunke et à Julius Knorr. Hartmann, de Leipzig, fut d'abord l'éditeur et le propriétaire de la Zeitschrift; mais au commencement de 1835, elle passa dans les mains de J.-Â. Barth, de Leipzig, avec Schumann poar propriétaire et seul éditeur. Il continua l'entreprise dans ces conditions jusqu'à la fin de juin 1844, c'està-dire pendant plus de dix années. Depuis 1845, il n'y écrivit plus qu'un article sur Johannes Brahms, en 1853, et l'intitula Neue Bahnen (Nouvelles Voies).
Les écrits de Schumann sont quelquefois signés d* un chiffre, soit 2, ou une combinaison avec 2, comme 12, 22, etc. Il a caché aussi son indentité sous une variété de noms: Florestan, Eusebius, Rare, Jeanguérit» Dans ses articles, il est souvent question des DavidsbUndler (Les Confédérés de David), ligue d'artistes^ ou société d'amis de l'art, ayant des vues communes. C'était purement imaginaire. Cette fiction, semi humoristique, semi poétique, n'exista que dans le cerveau de Schumann, mais il la jugea très apte à donner du poids à l'expression de ses idées sur l'art en général. Les rôles qu'il mit le plus habituellement en scène
sont ceux de Florestan et d'Easebius, dans lesquels il a cherché à incorporer les deux côtés opposés de sa nature. L'élément violent et tempétueux est représenté par Florestan; celui plus doux et plus poétique l'est par Eusebius. Ces figures sont évidemment les calques de Vult et Walt des Flegeljahre (Années d'espiègleries) de Jean-Paul ; car l'œuvre littéraire de Schumann esf partout empreinte de la manière de Jean- Paul, auquel il se réfère souvent dans ses écrits. De temps en temps, maître Raro intervient comme modérateur entre les deux antagonistes qui, naturellement, ont en critique des manières de voir contraires.
L'explication au sujet des Davidsbûndler est donnée â^u commencement d'un discours du mardi gras de 1835, par Florestan. c Les armées de David sont composées de jeunes gens et d'hommes faits, qui ont juré d'exterminer tous les Philistins musicaux ou autres. » Dans l'argot universitaire de l'Allemagne, le «: Philistin ^ n'est pas étudiant, et se prélasse dans la routine delà vie journalière, ou ce qui revient aii même pour l'étudiant, c'est un homme aux vues étroites, prosaïques, mesquines, contrastant de tous points avec la poésie de haut vol, et avec l'enthousiasme de la vie sociale d'une université allemande. Ainsi, au nom de l'idéalisme, les Davidsbilndler combattent la médiocrité grossière, et Schumann regardait comme le premier devoir de sa feuille, d'aider à l'éclosion d'une nouvelle c phase poétique en musique ». Bien qu'il ait été le seul être réel de la Davidsbilndler-
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schafty il n*hésita pas à mêler à ses . débats des personnes étrangères qu'il savait partager ses idées. Il y comprit les principaux collaborateurs de la Zeitschrifty et même des artistes comme Berlioz, qu'il ne connaissait pas, mais pour lesquels il éprouvait de l'intérêt, et s'en justifiait en écrivant à son ami Zuccamaglio, en 1836 :
<L La Davidsbûnd figureune confrérie inteHectuelle qui se ramifie au loin et portera, je l'espère, des fruits d'or. »
De temps en temps, il entrait dans les discussions critiques des confédérés de son invention, et la manière avec laquelle il fait vivre et se mouvoir devant le lecteur cette troupe bigarée, est réellement curieuse. Il eut le droit de dire :
— Nous vivons maintenant un roman dont le pareil n'a probablement jamais été écrit .
On y rencontre un Jonathaa, qui peut passer pour Schunke; un Pritz Friedrich, qui devait être le peintre Lyser. Serpentin, c'est Cari Banck, le compositeur de Lieder, collaborateur zélé de la Zeitschriftau. début; Gottschalk Wedel, c'est Antoine de Zuccamaglio de Varsovie, auteur renommé de Volkslieder ; Clara est naturellement Clara Wieck, et Zélia est probablement la même. Mendeissohn apparaît sous le nom de Félix Meritis, et le nom de Walt se présente une fois. Affirmer qu'il ait eu en vue des personnes particulières, serait aller trop loin; mais sa référence directe aux Flegeljahre de Jean-Paul est intéres§ante.
Nous avons dit plus haut un mot de l'analyse faite par Schumann des variations de Chopin sur La ci darem la mano. Il a placé cet article en tête de la collection de ses écrits^ qu'il publia vers la fin de sa vie*. C'est un excellent type du ton qu'il adopta pour IhNeue Zeitschrift, et qu'adoptèrent aussi ses collaborateurs, non par imitation servile, maïs parce que tous étaient jeunes, et que la réaction contre le genre de critique des ^ Philistins > était dans l'air. Il est facile de comprendre que la nouveauté du style de la Zeitschrift ait appelé l'attention du public sur la musique; ce périodique ne tarda pas à largement se propager et obtint une vogue universelle; et, comme, en sus du charme du style, il offrait une immense variété
1. Gesammelte Schriften iiber Musik uni Musiker, 4 vol. Leipzig, 1854. *
â60 ROBERT SGHUMÂNN.
de matières instructives et divertissantes; qu'il discutait sérieusement et consciencieusement des sujets de haut intérêt, la faveur du public pour cette feuille se soutint, et même s'accrut d'année en année. On peut donc regarder comme très importante, l'influence exercée par Schumann, au moyen de son journal, sur l'art musical en Allemagne. ^
On a prétendu que les travaux littéraires de Schumann doivent lui avoir nui, en ce qu'ils lui prirent du temps et de l'énergie qu'il aurait mieux employés en composition. Cela n'est pas soutenable. Jusqu'au moment où nous voici parvenus, Schumann, de son propre aveu, avait rêvé de se consacrer au piano, et de devenir un grand virtuose sur cet instrument. Sa propension à la rêverie, à la concentration en soimême, sa réserve et sa nature inquiète, pouvaient l'empêcher de jamais atteindre au parfait développement de ses facultés, lequel n'est possible que par une accumulation de vigoureux efforts et d'un exercice incessant. Nul remède n'est plus efficace contre la rêverie que la rédaction d'un journal; il faut être constamment sur la brèche; ne pas manquer de satisfaire quotidiennement ou hebdomadairement ses lecteurs ; ne pas perdre un seul instant de vue son but; et lorsque, au commencement de 1835, Schumann devint le seul éditeur de sa feuille, ce fut pour lui un exercice très salutaire. Donc, la supposition que ses travaux littéraires furent dommageables pour sa cai'rière artistique est sans fondement, bien qu'il soit vrai
qu'après avoir été convaincu de la fécondité de son génie, il se soit parfois plaint que les détails d'une besogne d'éditeur fussent un fardeau. D'ailleurs, le journal a été le médium qui le mit en contact et en rapports suivis avec les premiers artistes de son temps ; et, comme il passait ses jours loin des cercles pratiquement musicaux de Leipzig, la Zeitschrift était, pour ainsi dire, le seul lien entre ses contemporains et lui.
Nous ferons remarquer aussi que certains dons particuliers trouvaient leur expression dans ses écrits, et qu'autrement ces dons n'auraient pu que difficilement se procurer l'espace nécessaire pour se déployer. Certes, son astre poétique n'était ni assez riche, ni assez puissant pour produire des poèmes de longue haleine; mais cependant il était trop réel pour être condamné à un silence perpétuel. Son don poétique trouva un débouché naturel dans ses essais de critique, qu'il faut considérer plutôt comme des élans poétiques et des interprétations sympathiques, que comme des exemples d'analyse incisive et tranchante : on a le droit d'affirmer que, si ses facultés Imaginatives n'avaient pas eu cette issue, elles auraient constitué un élément perturbateur dans ses créations musicales. Sa qualité de littérateur, et celle d'auteur de composi* tiens musicales, furent deux phases distinctes de sa nature créatrice; et, si c'est par la composition qu'il satisfit son désir purement musical, ce fut par ses écrits qu'il donna cours à ses instincts poétiques. Nous
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pouvons dire aussi que^ malgré son naturel silencieux et contenu, Schumann eut une veine d'agitateur véritable, au meilleur et au plus noble sens du terme. Il était persuadé que le développement de l'art allemand, bien qu'en progrès, n'avait pas atteint son apogée, et qu'il touchait à une nouvelle phase de son existence. Partout, dans ses écrits, on voit cette conviction poétiquement et magnifiquement exprimée.
« Consciemment ou inconsciemment, dit-il, une nouvelle école, non encore développée jusqu'ici, est fondée sur la base du romantisme Beethoven-Schubert, et nous pouvons nous promettre qu'elle fera époque dans l'histoire de l'art. Elle semble avoir pour destinée, d'annoncer une période qui, par de nombreuses attaches, la renouera au passé. >
Et encore :
( Une lueur rosée commence à embraser le ciel. D'où vient-elle? Je l'ignore; mais, en tout cas, ô jeunesse! il faut tendre vers la lumière. »
Sa plume nous a livré des articles sur les plus illustres compositeurs de sa génération — Mendelssohn, Taubert, Chopin, Hiller, Henselt, Stephen Heller, Sterndale-Bennett, Gade, Kirchner, Fraaz et Brahms. Il est le premier qui ait jeté sur les uns un jour de sympathie littéraire intelligente et enthousiaste; quant aux autres, il les a introduits dans le monde musical, et il eut le courage de faire l'éloge de Berlioz, quoique Français, parce qu'il avait reconnu en lui un champion de l'idée nouvelle. Il se seotit en
affinité élective avec ces artistes, et acquit de plus en plus la conviction, que lui aussi avait à dire au monde quelque chose qu'il n'avait pas encore entendu.
€ Si seulement, écrivait-il en 1836, à Moschelès à Londres, vous saviez ce que je sens, quoique je n'aie encore atteint que les branches les plus basses de l'arbre du Ciel ; si vous pouviez entendre, aux heures de solitude sacrée, les chants que je suis à même de révéler maintenant à ceux que j'aime, vous ne me refuseriez pas, j'en suis sûr, une parole d'encouragement ! )>
Il savait parfaitement que, par son journal, il exerçait un pouvoir qui aiderait à ouvrir une voie plus courte à ses productions musicales.
€ Si l'éditeur n'avait pas peur du rédacteur, le monde n'entendrait rien de moi, peut-être à son avantage. Pourtant les têtes noires des notes imprimées sont très agréables à regarder. >
Et ailleurs :
^ Renoncer au journal serait contribuer à la perte de toute force de réserve que chaque artiste doit avoir, s'il veut produire aisément et librement. :»
Il écrivait ceci en 1836-1837, avec la plus entière bonne foi; aussi contredisons-nous expressément la suggestion que Ton n'a pas craint de lancer, qu'il se servît de son journal dans des buts égoïstes. Il avait l'âme trop noble, et son idéal tendait trop haut pour qu'il ail eu en vue autre chose que l'avancement de son art. Il traita toujours avec infiniment de tact la question de savoir si, et comment, ses œuvres devaient être
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discutées dans la Neue Zeitschrift. Une de ses lettres dévoile clairement ses principes à ce sujet.
« A franchement parler, dit- il, je suis trop fier pour chercher à influencer Hârtel, par l'entremise de Finck, et je hais, comme j'ai toujours haï, toute manœuvre propre à exciter l'opinion publique, par l'artiste lui-même. — Ce qui est réellement fort se crée sa propre voie. »
Ses efforts pour la bonne cause ne se bornèrent pas à écrire des Essais et à composer. Des extraits d'un livre de notes, rapportés par Wasielev^ski S prouvent qu'il avait conçu plusieurs plans pour des entreprises musicales d'une utilité universelle. Ainsi, il songeait à compiler la vie de Beethoven, et celle de J.-S. Bach, avec une critique raisonnée de toutes leurs œuvres, et un dictionnaire biographique des artistes vivants. Il désirait que les rapports des compositeurs d'opéras avec les directeurs de théâtre fussent réglés par une loi. Il voulait établir une agence pour la publication des œuvres musicales, de façon que les auteurs pussent tirer le meilleur parti possible de leurs publications, et fonder aussi une maison musicale en Saxe, avec Leipzig pour quarlier général, afin d'être la contrepartie de rUnion nationale allemande de Schilling.
1. Robert Schumann. Eine Biographie von Josef W* von WasieUwski, Dresde 1858, 3* édit. Bonn, 1880.
Dans les premiers temps de sa rédaction, avant qu'il fût parvenu à se rendre aisément maître de son labeur quotidien, et alors que le travail régulier avait encore Tattrait de la nouveauté, ce ne fut que de temps à autre que Schumann eut le loisir, ou se sentit en disposition, de composer. Deux grandes œuvres pour le piano : le Carnaval et les Études symphoniques, datent de 1834; mais, en 1835, rien n'était encore «corn piété. Toutefois, son génie ne commença à «'affirmer que plus tard, et dans les années qui s'écoulèrent de 1836 à 1839, il composa cette splendide série d'œuvres pour le piano, qui constitue la base la plus solide et la plus considérable de sa renommée, savoir : la grande fantaisie, la sonate en fa mineur^ les Fantasiestuckey les Davidsbilndlertânzey Novelleten, KinderscenentKreisleriana,HumoreslceyFaschings'
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schwanky romances et autres. La source de son génie coule toujours plus claire et plus abondante.
€ J'eus longtemps l'habitude de me torturer le cerveau, écrivait'il le 15 mars 1839; mais maintenant j'ai à peine besoin de me gratter le front. Tout vient de l'intérieur, et souvent il me semble que je pourrais jouer instantanément sans jamais arriver à la fin. >
L'influence exercée par Schumann le littérateur sur Scbumann le compositeur, sest fait sentir. Ainsi les Davidsbundler revivent dans sa musique, et la composition qui porte ce nom fut originairement intitulée : Davidsbundlery danses pour le piano, dédiées à Walther von Gœthe, par Florestan et Eusebius. Le titre de la sonate en fa dièze mineur, qui fut complétée en 1835, porte : Piano-forte Sonata, dédiée à Clara, par Florestan et Eusebius. > Dans le Carnaval, suite de pièces séparées et plus courtes, avec un titre pour chacune, nous revoyons les noms de Florestan et Eusebius, de même que ceux de Chiarina (diminutif de Clara) et de Chopin. Le tout se termine par une marche des Davidsbundler contre les Philistins.
Les critiques éclairés et les bons musiciens accueiU tirent avec faveur et empressement les œuvres de Schumann; mais le gros du public les repoussa à cause de leur originalité et de leur excentricité ; cela devait être, car tel est le sort réservé à tout ce qui sort des sentiers battus, à tout ce qui combat la routine. Ce ne fut qu'après la publication des Kinders^
cenen (Scènes d'enfants), en 1839, que Ton commença à les apprécier. Les œuvres portant les numéros 1 et 2, eurent Thonneur d'aune notice par le poète Grillparzer dans la Musikalische Zeitung de Vienne, en 1832 ; quant à Finck, c'est à peine s'il a parlé de Schumann dans VAllgemeine musikalische Zeitung] mais Liszt écrivit un long article favorable dans la Gazette musicale de 1837, sur les impromptus et les sonates en fa mineur et en fa dièze mineur. Moschelès s'est exprimé sur ces deux sonates en termes pleins de sympathie dans la Neue Zeitschrift elle-même; et dans ses mémoires S il a consacré quelques bonnes paroles au génie de Schumann. D'autres musiciens furent d'un avis contraire, entre autres Hauptmann, qui qualifia ses compositions pour piano de «jolies et curieuses bagatelles, manquant de solidité, mais intéressantes i>. En octobre 1835, Mendelssohn arriva à Leipzig pour y prendre la direction des concerts du Gewandhaus, qui étaient déjà dans un état florissant et soutenus par le public. Mais, quoique le sol eût été bien préparé avant la venue de Mendelssohn, c'est lui qui fit de Leipzig la ville la plus musicale de l'Allemagne. La vie artistique, extraordinairement intense qui y surgit presque tout à coup, sous l'influence de son génie, attirant à elle les talents les plus distingués du sol germanique, y prit un caractère si durable, qu'aujourd'hui encore, on y ressent son influence. Schumann,