Extrait de Modem German Music, de M. Chorley
4 novembre suivant, frappé par la terrible attaque qui nous Ta ravi. Il me parut triste et vieilli; je i*avais vu quelques mois plus tôt, et je le trouvai beaucoup plus affaissé qu'alors, mais son sourire n'avait jamais été meilleur, son accueil plus cordial. Ce fut aux premières heures de la matinée la plus ensoleillée, la plus enivrante peut-être qui ait brillé sur la Suisse, que nous nous revîmes à Interlaken.
— Nous pourrons mieux causer dehors, me dit-il. Et nous sortîmes arpenter Tavenue de noyers qui
fait face à la Jungfrau, jusqu'à ce que, peu à peu, les hôtels commencèrent à se garnir de leurs hôtes. Alors nous nous dirigeâmes à travers bois jusqu'à une colline que Ton nomme, je crois, le Hohenbûhl, dominant le lac de Thun, la plaine de Neuhaus et d'Unterseen, et qu'enveloppe une ceinture de glaciers. Pendant que nous gravissions ce premier contrefort de la montagne, le tintement des clochettes que font résonner les troupeaux, et qui ajoute un si grand charme à la solitude des scènes agrestes, s'éleva d'un pâturage voisin. Mon compagnon s'arrêta brusquement, écouta, sourit, et fredonna le Ranz des Vaches de l'ouverture de Guillaume Tell.
— Quelle belle inspiration a eue là Rossini ! s'écria-l-il, je voudrais bien aussi avoir occasion d'écrire de la musique suisse... Mais la tempête de son ouverture n'est pas bonne !
Alors il continua de chanter cette pastorale, et parla ensuite des paysages de l'Helvétie avec une chaleur
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affectQease allant presque jusqu'à l'enthousiasme.
— j'aime, disait-il, ces sapins et l'odeur particulière aux vieilles pierres couvertes de mousse.
Puis, avec un plaisir enfantin, il me raconta les excursions qu'il avait faites avec sa femme et ses enfants.
— Nous reviendrons ici tous les ans, c'est décidé* Quel plaisir de causer, assis sur ce banc, avec cetle splendide Jungfrau devant les yeux!
Mais, jusque dans Interlaken, les entrepreneurs de concerts venaient relancer Mendelssohn. On lui avait proposé d'écrire une œuvre pour l'inauguration de la •magnifique salle philharmonique de Liverpool; il fallut Men en causer. Il projetait de commencer une cantate pour Francfort, sur le texte de la Hemnann Schlacht de Klopstock, sujet qu'il avait choisi.
■ — Mais, me dit-il avec son bon sourire, cela ne conviendrait pas pour Liverpool; il faut trouver autre chose.
Il me cita le passage des Alpes par Napoléon Bonaparte, comme un thème qu'il désirait voir traiter de façon à ce qu'il pût le mettre en musique.
— Mais, reprit-il encore, cela non plus ne serait pas convenable pour l'Angleterre.
Je lui indiquai l'ode de Wordsworth sur le Pouvoir de la musiqm comme un poème noble, riche d'images, et dont quelques fragments pouvaient être détachés pour répondre à ses vues; mais il considérait l'idée de décrire par la «musique les divers effets de cet art
comme trop vague et rebattue, m'objectant ayec raison que la chose avait été admirablement faite par Hândel dans sa Fête d* Alexandre. De plus, il craignait de ne pouvoir être prêt pour l'époque indiquée :
— Car vous savez, ajouta-t-il, que l'on doit chanter quelque chose de moi pour la consécration de la jiouvelle nef du Dôme à Cologne; ce sera une occasion!... Mais je ne vivrai pas jusque-là!
Et il s'arrêta en portant la main vers sa tête; avec une expression soudaine de fatigue et de souffrance.
Il me dit qu'il avait composé beaucoup de musique depuis qu'il était à luterlaken ; d*abord, cet étonnant quartette en fa mineur, effusion la plus passionnément triste de la musique instrumentale, et ensuite de la musique d'église pour le service anglican.
— Le travail m'a été salutaire, reprit-il, faisant allusion pour la première fois à la catastrophe domestique qui était venue le frapper aussitôt après son retour d'Angleterre * ; j'avais besoin de faire quelque jchose de sévère, de rigide (et il se tordait les doigts en parlant d'un sujet si pénible pour lui), et la musique religieuse était ce qui me convenait le mieux. Oui, j'ai écrit beaucoup depuis que je suis ici; — mais j'ai besoin de repos, sinon je mourrai !
Je n'affirme pas que telles aient été les propres expressions de Mendelssohn; mais cette journée est trop profondément gravée dans ma mémoire pour que