Moschelès, Leheiiy I, 30J
ROBERT SCflUMANN. 269
Une inlîraité plus vive, du moins de la part de Schumann, ne tarda pas à s'établir entre lui et Mendelssohn. Quand celui-ci dut aller à Dûsseldorf, en mai 1836, pour y faire entendre son oratorio Paulus à la Niederrheinische Musikfest, Schuraann s'était proposé de Ty accompagner; mais, au moment de partir, il en fut empêché par un motif qui n'a pas été connu. Ils aimaient à dîner ensemble, et peu à peu se forma autour d'eux un petit cercle d'amis et d'admirateurs. Dans le courant de janvier 1837, les deux amis se rencontraient tous les jours et échangeaient leurs idées, en tant que le permettait le caractère silencieux de Schumann. Plus tard, ces rapports se raréfièrent, lorsque Mendetssohn, marié, demeura davantage chez lui.
Par nature, Schumann estait presque insociable ; Ferdinand Hiller, qui passa l'hiver de 1839-1840 à Leipzig, rapporte qu'il menait alors une existence de reclus, et que c'est à peine s'il quittait sa chambre. Mendelssohn et Schumann se sentaient attirés l'un vers l'autre par une estime mutuelle ; pourtant, les relations affectueuses n'étaient pas parfaitement réciproques. Robert admirait Mendelssohn sans réserve ; il le déclarait le plus grand des musiciens vivants; il le comparait au pic le plus élevé d'une montagne, et disait que, dans ses entretiens journaliers sur l'art, il exprimait des pensées dignes d'être gravées sur des tables d'or. Quand il le mentionne dans ses écrits, c'est sur un ton enthousiaste qui met sous un bien beau
270 ROBERT SGHUMANN.
jour le caractère idéal et exempt d'envie de Schumann. Par exemple, il sortait violemment de son mutisme et devenait loquace, dès qu'il entendait formuler une expression défavorable pour Mendelssohn. En 1842, il lui dédia ses trois quatuors pour cordes, et dans Y Album fur die Jugend (Album pour la jeunesse), il y a une petite pièce pour piano, intitulée Erinnerung (Souvenir), datée du 4 novembre 1847, qui prouve avec une simplicité aussi éloquente que touchante, combien il fut affligé de la mort prématurée de son ami.
Mendelssohn, quant à lui, ne vit d'abord en Schumann que l'homme de lettres et le critique d'art. Comme presque tous les musiciens producteurs, il ressentait de l'antipathie pour cette classe de littéra* teurs, quoiqu'il les aimât et les appréciât isolément, ce qui fut le cas avec Schumann. Tel est le point de vue auquel il convient de se placer pour sainement juger les expressions dont il s'est servi, çà et là, dans ses lettres^, quand il parle de Schumann. Si elles détonnent parfois d'une façon dénigrante, rappelonsnous que ce n'est pas le Mendelssohn personnel qui parle contre le Schumann personnel, mais l'artiste créateur contre le critique.
En effet, il est impossible de prendre ces remarques dans un sens désavantageux, puisque Schumann était d'accord avec Mendelssohn sur le compte des cri-
1. Cf. MendeUsohrCsBriefe, t. II, p. 116; ti Félix MendeU^ 8ohn Bartholdy de F. Hiller, Cologne, 1878, 64.
tiques. Un passage de ses écrits est, à ce sujet, spécialement remarquable : c'est lorsqu'il fait Florestan s'écrier à propos du concerto de Chopin pour le piano :
€ £b ! qu'est-ce que toute une année d'un journal musical comparé à un concerto de Chopin? — Qu'est-ce que la ragé d'un magister auprès de la fureur poétique? — Que sont dix adresses de compliments à l'éditeur, comparées à l'adagio du deuxième concerto? Croyezmoi, Davidites, mes amis! je ne jugerais pas qu'il soit digne de moi de vous parler ainsi, si je ne vous savais capables de composer des œuvres comme celles sur lesquelles vous écrivez; mais j'en exceple quelquesunes comme ce concerto. Au diable vos journaux musicaux ! Le plus bel effort que pourrait faire un critique équitable, serait de ne rien dire ; le meilleur discours sur la musique, c'est le silence. Pourquoi écrire sur Chopin? Pourquoi ne pas créer de première main, — jouer, écrire et composer * ? y>
Eusebius, il est vrai, vient modérer cette éjaculation passionnée ; mais ne perdons pas de vue que c'est Schumann qui a écrit ainsi sur la vocation du critique, dans son propre journal . Quant à la place qu'il occupait dans l'art, à cette époque, Mendeissohn n'en faisait pas grand cas, et son opinion était partagée par Spohr et par Hauptmann. Dans ses lettres, il ne prononce aucun verdict sur sa musique ; mais il faut reconnaître qu'il a loué chaleureusement les composi-