Les mensonges de l'histoire
Le titre de ce livre pourra paraître singulier à quelques esprits pointilleux, qui s'inquiètent de la propriété des termes. On y trouvera résolues quelques-unes des questions sur lesquelles l'histoire « officielle » ment. C'est pourquoi l'auteur a pris ce titre : Les Mensonges de VHistoire.
Les divers chapitres du volume ne sont que le résumé clair et précis d'ouvrages plus considérables. Il a fallu faire cet abrégé pour offrir à de nombreux lecteurs qui n'ont pas le temps de tout approfondir, le moyen rapide de connaître diverses questions intéressant les polémiques à Tordre du jour.
La prétention de l'auteur ne va pas au delà, et il espère avoir atteint son but.
Ch. B.
Paris, 24 avril 1884.
LOUIS XI ET L'UNITÉ FRANÇAISE
A Monsieur A. QUINTON,
de l'Académio d.e Sainte-Croix, ancien bâtonnier des avocats d'Orléans.
LOUIS XI ET L'UNITÉ FRANÇAISE
L'honnêteté politique est une vertu des plus rares en ce monde, où l'habileté consiste trop souvent à mentir pour obtenir le succès. Beaucoup d'hommes d'État, surtout dans les temps modernes, ont confondu la finesse avec l'astuce , et n'ont pas reculé , pour atteindre leur but, devant des moyens que l'honnêteté réprouve. Gela a été reproché notamment à Louis XI : on a dit qu'il poursuivait avec acharnement, mais sans marchander sur le choix des moyens, la grande œuvre de l'unité de la monarchie française.
Un simple récit des faits montrera si ce reproche est mal fondé.
Lorsque Louis XI monta sur le trône, en 1461, il restait encore quelques puissants feudataires, avec lesquels il fallait compter. Les plus puissants étaient les ducs de Bourgogne et de Bretagne. Ce fut contre ces feudataires que dirigea tous ses efforts celui qu'on avait nommé jusqu'alors le dauphin Louis.
Lorsque le roi Charles VII mourut à Mehun-sur-Yèvre, en Berry, le dauphin son fils apprit sa mort à Genappe , oh il s'était réfugié, étant en désaccord depuis plusieurs années avec son père, qui avait à se plaindre de lui.
Louis , à la nouyelle de la mort du roi , prit le deuil ; mais il ne le porta en noir qu'un seul jour, et revêtit le lendemain des habits de couleur violette, les rois ne devant jamais abandonner la pourpre. Le nouveau roi fut sacré le 8 août, et armé chevalier par le duc^ de Bourgogne, Philippe le Bon, père de celui qui devait être Charles le Téméraire.
Son entrée à Paris fut l'occasion de fêtes splendides. Les chroniqueurs contemporains en racontent tous les détails. Ainsi, bien qu'on fut au cœur de Tété, le prévôt de Paris et les magistrats municipaux vinrent à la rencontre du roi, vêtus de robes de damas fourrées; cinq dames, en atours somptueux, et montant des chevaux enharnachés avec magnificence, représentaient le nom de Paris et portaient chacune, en guise d'emblème, une des lettres qui forment ce nom. A la porte de la ville, un grand navire d'argent , suspendu à la voûte , renfermait plusieurs personnages symbolisant les vertus des prédécesseurs du nouveau monarque. On donna, ce jour-là, la liberté à deux cents douzaines de petits oiseaux.
Lorsqu'il monta sur le trône, Louis XI avait trentehuit ans. Ses facultés avaient, à cet âge, reçu leur entier développement. C'était un esprit fin et judicieux, trop porté à se servir des petits moyens, sur le choix desquels il n'était pas délicat, non plus que sur le choix de ses agents. Il regagnait, a dit un historien, par sa dextérité, ce qu'il perdait par son caractère ; il réparait comme roi les fautes qui lui échappaient comme homme. Il possédait ce coup d'œil scrutateur, ce fla'.r qui fait deviner les plus secrètes pensées des ennemis aussi bien que des amis. En un mot, ce prince vint en son lieu et en son temps.
A son avènement au trône de France, Louis XI trouvait les deux tiers de son royaume aux mains de ses ennemis, les troupes royales désorganisées, le trésor épuisé, la justice méconnue et méprisée par les grands vassaux, les évêques en lutte avec Rome sur la question de la Pragmatique, la Bourgogne plus puissante que la
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royauté, la Bretagne alliée à l'Angleterre, l'Espagne menaçante, l'Italie insidieuse, la Suisse redoutable, et enfin la ligue du Bien public prête à éclater.
Les souvenirs de sa jeunesse lui rappelaient la royauté de Bourges, la mission, la gloire et le supplice de Jeanne d'Arc, les malheurs de la nation et les dernières péripéties de ce grand drame que l'histoire a nommé la guerre de Cent ans.
Dauphin de France, entraîné par un parti de mécontents, celui qui devait être le destructeur de la féodalité avait commencé par se déclarer pour elle. Suivant en cela la coutume des puissants seigneurs, il s'était retiré dans ses terres, il avait prétendu y régner en souverain, et négocier avec le roi son père comme avec un rival.
Supprimer ces abus qu'il connaissait par expérience, relever la puissance do la royauté contre ses ennemis du dehors et du dedans, créer l'unité nationale et les institutions capables de lui assurer l'avenir : tel fut le projet de Louis XI et le résultat principal de son règne.
Le caractère le plus remarquable de sa politique est d'avoir su attendre. Jamais il ne poursuit son but d'une manière définitive. Son activité embrasse et conduit simultanément plusieurs entreprises. Tour à tour, mises au premier rang, abandonnées, puis reprises en seconde ligne, elles n'obtiennent une conclusion qu'autant qu'une occasion favorable se présente et semble d'elle-même les mener à leur fin.
Peu d'hommes ont été servis comme Louis XI par les circonstances ; mais il faut reconnaître qu'il sut habilement les faire tourner à son profit , et ne perdit aucune de celles qui pouvaient lui être favorables.
L'Angleterre , cette ennemie séculaire de la France , allait bientôt s'engager dans la guerre des Deux-Roses , et se trouver dans l'impossibilité de lutter avantageusement contre nous. Au lieu de précipiter les événements et de chercher à écraser les bandes à la solde du roi d'Angleterre , Louis XI fit une trêve avec Edouard III , et se contenta de le mettre dans l'impossibilité de conserver ses conquêtes.
La royauté, mise en suspicion par tous les grands vassaux, ne pouvait entreprendre une lutte ouverte contre la maison de Bourgogne. Louis attendit les événements, fit en sorte de ne pas laisser impunies les tentatives de Charles le Téméraire ou de Maximilien contre la France, mais en toutes circonstances il ne cessa de négocier avec ses redoutables adversaires.
Entre Louis et Charles le Téméraire, les chances de succès n'étaient pas égales. Braves tous les deux, mais d'une manière différente, ils ne pouvaient même pas disputer longtemps la victoire sur les champs de bataille. Le duc de Bourgogne cherchait le danger et s'y précipitait tête baissée ; le roi ne s'en remettait au sort des armes qu'après avoir épuisé tous les moyens pour éviter cette extrémité. Une fois jeté dans la mêlée, Charles le Téméraire se battait avec plus de fougue et d'obstination que de prudence; Louis XI y déployait peut-être plus de valeur, parce qu'il subordonnait toujours son courage aux conseils de ses plus sages compagnons d'armes. Le duc de Bourgogne ruinait ses provinces pour lever des armées qui s'anéantissaient rapidement entre ses mains ; le roi de France s'occupait surtout d'organiser les forces que des circonstances fortuites avaient mises à sa disposition.
François II, duc de Bretagne, n'était pas un ennemi fort dangereux par lui-même ; toutefois, comme il marchait invariablement à la remorque de la maison de Bourgogne, ses prétentions à l'indépendance constituaient un véritable péril pour la royauté. Par la situation de ses vastes États, il devenait en outre l'alhé naturel de l'Angleterre, et créait de graves complications au roi de France.
Louis XI, qui connaissait à fond cet adversaire, fit avancer hardiment ses troupes vers la Bretagne, ouvrit des négociations; François II capitula, sollicita une trêve et accepta la paix avant d'avoir été vaincu.
La ligue du Bien public et le projet d'une ligue nouvelle en faveur du frère de Louis, le duc de Guienne, furent incontestablement le plus terrible écueil de la
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royauté. L'activité, l'énergie, la bravoure et Thabileté dont le roi fit preuve pour écarter cet orage, suffiraient à établir sa réputation de grand politique.
La journée de Montlhéry fut-elle une défaite pour l'armée de Louis XI ? La mort du duc de Guienne doitelle être considérée comme le résultat d'un fratricide? Telles sont les deux grandes questions que l'histoire s'est réservée dans cette guerre des seigneurs contre leur souverain.
Du côté des Pyrénées, Louis XI put se mêler avec avantage à la lutte de la Castille, de l'Aragon, de la Navarre et du Béarn. Aucune complication ultérieure n'en pouvait résulter, et la France y gagnait deux provinces, cédées d'avance comme prix de son concours en troupes et en argent. La Cerdagne et le Roussillon vinrent ainsi s'ajouter au domaine de la couronne.
En Italie comme en Angleterre, les droits et les intérêts de la maison d'Anjou pouvaient entraîner le roi de France à une intervention armée, et augmenter les difficultés du gouvernement. Louis XI eut la rare prudence de n'y intervenir que par sa diplomatie , tout en paraissant ne rien céder de ses droits. Il réservait toutes ses forces pour la défense de son royaume.
Même en Savoie, il sut exercer une action diplomatique si habile, qu'au milieu des plus nombreuses et des plus graves difficultés, il lui suffisait de faire sentir son influence pour ramener l'ordre et la légalité. Il est vrai que les ambassadeurs du roi étaient presque toujours suivis d'un corps d'armée, et que leur mission pacifique était réellement soutenue par des forces capables de commencer la guerre. Le roi de France ne se départit jamais de cette méthode, et certes il lui fut redevable de bien des succès.
Les meilleurs alliés de Louis XI furent les Suisses ; il est vrai que pas un souverain ne les payait aussi bien et aussi régulièrement que lui, que pas un ne ménageait ses troupes avec autant de parcimonie. Il tenait à ses archers comme d'autres tiennent à leurs trésors; il appréciait au plus haut point les services que pouvait lui
rendre son infanterie, et il ne l'exposait aux hasards d'une bataille qu'après avoir épuisé toutes les ressources de sa diplomatie et pris toutes les mesures de la plus savante tactique.
Sur ce point, les vues de Louis XI dépassaient les conceptions du quinzième siècle. Il s'était instruit de nos défaites pendant la guerre de Cent ans. Aussi fut-il un de ceux qui les premiers travaillèrent à transformer l'armée et l'ordre de bataille, mettant surtout leur confiance dans les progrès de l'artillerie.
Les premières années du règne de Louis XI furent consacrées à Torganisation des administrations de son royaume. Pendant ce temps éclata la ligue du Bien public. Le roi courut au plus pressé, fit la guerre, signa la paix, mais revint aussitôt à son idée première. Il formait une armée nationale capable d'entrer en ligne avec les bandes au service des autres princes ses voisins.
Par ordre du roi , tous les habitants de Paris, même les ecclésiastiques, depuis seize ans jusqu'à soixante, parurent en armes à une revue, le 4 septembre 1467, et présentèrent un effectif d'environ quatre-vingt mille hommes.
En même temps Louis XI réussissait à faire prévaloir l'influence de sa politique au dehors, divisant ses adversaires, les empêchant de faire cause commune contre lui, et les livrant l'un après l'autre aux rigueurs de sa justice.
En dehors des circonstances ou se trouvait placé Louis XI après la guerre de Cent ans et les malheurs des règnes précédents, sa conduite aurait été odieuse et inexplicable ; à la fin du quinzième siècle , au moment oîi tous les États européens se transforment, peut-être à la veille du démembrement de la monarchie française, le point de vue change, et l'horreur des faits tend à disparaître. La situation de la France à cette époque se trouve, en effet, diminuée par cette pensée : être ou ne plus être ; se sauver par tous les moyens possibles ou s'exposer à tous les malheurs.
Les ducs de Bretagne ne prêtaient plus hommage que
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pour la forme ; les ducs de Bourgogne l'avaient continué comme une cérémonie fastueuse, mais avec la conscience de leur supériorité; la maison d'Anjou avait même ajouté à tous ses titres celui de roi, et traitait royalement avec les autres souverains. Les droits de la dynastie française tombaient au rang des prétentions surannées , et les seigneurs s'alliaient, les uns à la Bourgogne, les autres à la Bretagne, ceux-ci à la maison d'Anjou, ceux-là au duc de Berry, frère du roi, tous prêts à se coaliser pour s^opposer aux justes revendications de la couronne.
Reconstituer la monarchie sur de nouvelles bases, créer l'unité française et organiseï* la nation, n'était pas moins une œuvre nécessaire qu'une entreprise de génie. Louis XI débarrassa le sol français des hommes et des traditions qui auraient compromis l'éclosion du régime nouveau ; puis il se mit hardiment à l'oeuvre.
Il augmenta le domaine de la couronne par des rachats, par des conquêtes et par des traités ; il organisa la poste dans toute l'éteodue du royaume; il eut même l'idée d'imposer à tous ses sujets l'unité des poids et des mesures. Par ce moyen, il favorisait les développements du commerce et donnait une vigoureuse impulsion à l'industrie. Il avait étudié dans les Flandres, pendant son exil , les sources de leur richesse , et il s'efforçait de réaliser en France les progrès qu'il avait su apprécier à l'étranger.
En agissant ainsi, Louis XI favorisait surtout les classes moyennes, celles qui devaient remplacer l'antique noblesse ; en retour, il leur demandait leur appui dans toutes ses guerres et dans toutes ses entreprises.
Mais, encore une fois, la lutte contre la féodalité était devenue nécessaire, parce que les grands vassaux refusaient de se soumettre au roi, parce que tous les États avaient une tendance marquée à s'agrandir, parce qu'enfin la royauté ne pouvait subsister qu'en se faisant respecter au-dedans et en se fortifiant contre les ennemis du dehors.
L'idée bien arrêtée de Louis XI en rentrant en France et en inaugurant son règne était de traiter avec douceur les cités, les communes et la bourgeoisie, de se les attacher par des faveurs, et d'en faire le plus ferme appui de sa politique. Cette intention fut hautement manifestée en plusieurs circonstances, et tout particulièrement dans la réponse du roi aux magistrats de Reims. Mais le peuple, incapable de comprendre la portée des paroles du roi, n'y vit qu'une promesse de diminution ou d'abolition des impôts. Or le nouveau roi ne pouvait qu'avec de l'argent entreprendre la tâche qu'il s'était imposée. Au lieu de diminuer les tailles, il les augmenta : de là des récriminations et des révoltes.
A Angers, le 29 août; à Reims, le 28 septembre, le peuple se souleva : il y eut des émeutes et du sang versé. Alençon et Aurillac suivirent cet exemple. Louis XI se vit donc contraint d'agir avec énergie ; mais déjà la ruse fut employée de concert avec la force. « A Reims, un nombre d'hommes d'armes, conduits par le sire de Mouy, s'introduisirent dans la ville sous divers déguisements, et ils firent à l'improviste un grand nombre de prisonniers.
» Cette surprise, appelée la miqueynaque dans les registres de la ville, est du 7 octobre, jour même de
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leur entrée. Les commissaires, dès leur arrivée, assemblèrent les bourgeois pour leur faire connaître les ordres du roi. Le chef de la révolte fut écartelé. Six des plus mutins eurent la tête tranchée. Deux hommes et une femme furent pendus, et plusieurs, exilés (1). >
Partout ailleurs, les meneurs, les chefs du mouvement et les plus coupables d'entre les rebelles furent pris, jugés et exécutés.
Ces rébellions n'étaient pas capables d'entraver la politique générale de Louis XL II continua donc à favoriser les villes, les communes et la bourgeoisie, aux dépens de la féodalité et au profit de la couronne. Les éghses eurent une largo part dans ces franchises. Le roi leur accordait des immunités et des bénéfices comme en dépôt, sûr de les retrouver et d'en tirer parti dans les circonstances critiques.
Louis XI avait dès lors pour principe de n'intervenir dans les questions de politique étrangère qu'autant qu'il y entrevoyait un agrandissement de territoire et un véritable profit pour le royaume. Les affaires intérieures lui imposaient, du reste, une extrême circonspection. Les seigneurs, les hauts barons, les princes apanagistes, et, à leur tête, les ducs de Bretagne et de Bourgogne, cernant la France au nord et à l'ouest, affectaient d'être indépendants sur leurs terres et de n'y pas obéir.
« Soumettre à une loi commune et à un niveau légal les grands seigneurs apanagistes était une œuvre d'autant plus ardue, que, sous les règnes précédents, à cause des guerres civiles et étrangères et de l'occupation de la moitié de la France par les Anglais, on avait été obligé de fermer les yeux sur les envahissements du pouvoir féodal. Ajoutons à cela que ces princes, qui, sauf le duc de Bretagne et le comte de Foix, sortaient de la tige royale, semblaient trouver dans leur origine un appui contre l'autorité du roi. Que leur importait l'unité de la France? Ce qu'ils voulaient, c'était la prépondérance de leurs droits personnels, et surtout, plus ou moins, l'indépendance absolue.
(1) Legeay, Louis XL
« Même les comtes s'étaient faits souverains dans leur arrondissement; à l'exemple des hauts fonctionnaires, ils s'étaient emparés des péages et des revenus publics, et aussi du pouvoir judiciaire. Etaient-ils ajournés au plaid royal, ils ne répondaient point à l'intimation. On ne pouvait les contraindre, puisqu'ils disposaient de la force armée , et que cette force , qui eût dû être un appui pour le souverain, ils la dirigeaient presque toujours contre lui (1). »
Dans ces circonstances, et malgré tout l'intérêt qu'il semblait porter à la maison d'Anjou, Louis XI se garda bien d'engager la France contre l'Angleterre au profit de cette malheureuse et héroïque reine Marguerite, dont la fortune fut si diverse pendant l'interminable guerre des Deux-Roses. Il se contenta de même de négocier avec le pape et le duc de Milan au sujet des afiaires d'Italie, tantôt en faveur de Jean de Galabre, tantôt en faveur de son beau-père, le duc de Savoie. Mais, dans la lutte de la Gastille contre l'Aragon, l'intervention du roi de France pouvait être payée, de la Gerdagne et du Roussillon. Tel fut le motif qui décida Louis XI à se départir de sa prudence accoutumée.
En quittant Tours pour se diriger vers la Bretagne, son but était de se rapprocher lentement des Pyrénées et de se trouver en temps opportun à portée de négocier lui-même avec Jean II, roi de Navarre et d'Aragon. Et, en efiet, après un traité préalable, signé à Olite, en Navarre, le mardi de la semaine sainte, 12 avril, les deux rois convinrent de se voir et de se concerter à Sauveterre , dans le Béarn : ils s'y rendirent le 3 mai 1462. De leur entrevue résulta le traité signé à Bayonne, par lequel le roi donnait à Jean II d'Aragon l'appui de sept cents lances garnies, pour l'aider à soumettre les Catalans, et de quatre cent de plus, s'il fallait. De son côté, Jean s'obligeait à payer trois cent mille écus d'or ; et pour ce paiement il engageait au roi les comtés de Gerdagne et de Roussillon, qui devenaient ainsi les postes avancés d'oîi le roi pouvait observer ce qui se passait en
(1) Legeay.
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Espagne, s'y créer des relations commerciales, et, dans le cas où il lui surviendrait quelques difficultés de la part des villes ou des seigneurs méridionaux, les prendre à revers et les tenir en respect.
Plus tard, quand les députés du roi d'Aragon protestèrent contre le droit souverain du roi sur ces deux provinces, Louis XI, rappelle l'historien Legeay, répondit nettement que le Roussillon et la Gerdagne lui avaient été engagés par Jean II , pour la somme de trois cent mille écus qui lui étaient dus ; qu'il avait sur tous leurs pays d'autres droits, à cause de la dot de sa grand'mère, d'environ six cent mille florins , que l'on devait encore. Avaient-ils donc déjà oublié leur soumission après le 7 janvier dernier? Ils avaient été rebelles à leur souverain : il les avait conquis. Ce titre était péremptoire, et il était résolu, sauf paiement de la somme convenue, à unir ces peuples à la couronne de France.
Ainsi fut préparée l'annexion de ces deux provinces , dont le duc de Nemours prit possession définitive au nom du roi, en 1471. La politique de Jean II fut souvent, dans toutes ces affaires, injuste, déloyale et criminelle; celle de Louis XI 0e fut dominée que par la pensée de l'intérêt et de la' grandeur de la France.
Mais l'attention et l'activité du roi de France furent bientôt attirées d'un autre côté. Le duc de Bretagne dissimulait à peine ses prétentions à l'indépendance. D'autre part, le comte de Gharolais, le futur Charles le Téméraire, se déclarait ouvertement contre Louis XI. De l'ambition de ces deux hommes groupant habilement autour d'eux leurs amis et les mécontents, allait bientôt sortir la redoutable coalition qui s'intitulait Ligne du Bien public.
Entre le roi et le duc de Bretagne, une question plutôt fiscale que religieuse fut le commencement d'une rupture, d'abord adroitement dissimulée, puis, dans la suite, publiée avec affectation.
D'un commun accord, il fut décidé que le comte du Maine serait pris pour arbitre, et que des deux côtés on enverrait des délégués à Tours, le 25 septembre 1464.
Les envoyés du roi s'y trouvèrent; ceux de Bretagne firent demander remise au 22 novembre, mais cette fois encore ils ne parurent pas. Le duc avait imaginé de porter sa cause devant la cour de Rome, et le cardinal nonce Gesarini fut envoyé à Paris pour informer cette affaire. Louis XI, après avoir rendu les honneurs convenables à cet ambassadeur, lui témoigna son étonnement d'une mission qu'il n'avait point demandée, et l'envoya à Paris s'expliquer devant le Parlement.
Les négociations continuèrent avec le duc de Bretagne sans plus de succès qu'auparavant. Louis XI semblait particulièrement occupé de mettre toutes les apparences du droit de son côté, et le duc de Bretagne n'avait d'autre but que de se ménager du temps pour organiser la révolte et rassembler ses troupes.
Du côté de la Bourgogne, le rachat des villes de la Somme, engagées pour quatre cent mille écus au duc Philippe, afin de lui venir en aide dans sa guerre contre les Anglais, devenait la source de graves compUcations. Le duc, reconnaissant qu'il ne pouvait se soustraire à ses engagements, accueillit comme il le devait les propositions de Louis XI, et dissimula son mécontentement. Mais le comte de Gharolais, peu habitué aux ménagements, s'opposa de toutes ses forces à la restitution des villes, se montra fort irrité de la politique suivie par son père, et chargea deux ambassadeurs de traverser, autant que possible, les négociations entamées entre le roi et le duc.
Le roi s'était muni des subsides nécessaires ; le duc avait aussi fait un pas en avant, en remettant ces villes de Picardie, réellement françaises, à la garde du comte d'Étampes. Le roi tenait et devait tenir extrêmement au rapatriement de ces pays, qui assuraient notre frontière du Nord, et il ne pouvait mieux inaugurer les premières années de son règne.
Etienne Chevalier fut chargé de porter immédiatement au comte d'Eu , dans la ville de ce nom , les deux cent mille écus qui devaient former le premier versement; puis il se rendit auprès du duc Philippe , avec mission
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de lui faire, de la part de Louis XI, les déclarations suivantes : « Que le roi a su les entreprises que M. de Gharolois, son fils, fait à rencontre de lui, dont il a été et est fort centriste, et qu'il est bien décidé à aider, secourir et favoriser mondit sieur de Bourgogne à rencontre de M. de Gharolois, de tout son pouvoir, sans épargner corps ni biens ; et que , pour voir le duc de Bourgogne, il ira avec plaisir jusqu'à Hesdin, si le duc veut bien s'y rendre. »
Le duc accueillit gracieusement Tambassade et les propositions de Louis; Tentrevue de Hesdin eut lieu dans le courant du mois de juillet 1464, et la meilleure intelligence régnait en apparence entre le roi de France et son puissant vassal.
« Tout semblait donc paisible de ce côté : soudain circula une sourde rumeur qui jeta le trouble dans tous les esprits. Quelque sinistre projet, disait-on, aurait été tenté, par ordre du roi, contre M. de Gharolais et le duc lui-même. Voici la cause de cet émoi. Louis XI , qui se défiait avec raison des démarches du duc de Bretagne, savait que le vice-chancelier de Romillé, en habit de religieux , était allé en Angleterre , oîi il avait répandu une foule de mauvais propos, et que de là il devait passer en Hollande pour s'entendre à Gorcum avec le comte de Gharolais. Le bâtard ayant offert au roi d'y aller avec quelques hommes et d'épier les démarches du voyageur breton , il en avait reçu la permission. Cette secrète mission exigeait de la ruse; il fut assez maladroit pour se laisser prendre avec deux de ses compagnons, ce qui devint la cause d'un revirement politique et de nouvelles complications.
» Le comte de Gharolais, qui, peu de jours avant (20 septembre), venait d'essuyer une rude tempête dans les eaux de Dordrecht, fit grand bruit de cette capture, et, à l'entendre, il venait d'échapper à un vrai danger. En toute hâte, Olivier do la Marche fut dépêché à Hesdin, auprès du duc Phihppe, pour l'instruire de cet événement et des conjectures effroyables qu'on en formait sans aucune preuve. « Il se pouvait bien que la
chose fût comme le roi disait, car le comte de Charolais était fort emporté et fort léger dans ses soupçons (1). »
Ce bâtard, longtemps serviteur du duc, venait de passer depuis quelque temps au service du roi ; et son frère, le sire de Rubempré, était capitaine du Crotoy.
Olivier de la Marche fut des premiers à supposer au roi les plus horribles desseins, et, à son passage à Bruges, il répandit toutes sortes de sinistres nouvelles. Louis XI ne songeait-il pas à disposer de la liberté et peut-être de la vie du comte de Charolais ; à marier sa fille Marie au comte de Nevers , et à donner à celui-ci le duché de Brabant ? Le duc Philippe n'avait donc rien de mieux à faire que de s'éloigner de Hesdin sans retard.
La chronique scandaleuse dit : « On prit en mer, es marches de Hollande , ung baleinier dans lequel estoit avec aultres , un nommé bâtard de Rubempré. Après ladite prise faicte, aucuns Picards et Flamands disoient et publioient que dedans icelui le roi les avoit envoyés pour prendre prisonnier Monseigneur de Charolois, dont il n^ estoit riens. »
Louis XI prit tous les moyens possibles pour montrer l'absurdité de cette accusation : ambassades, assemblées, discussions publiques, lettres aux princes, aux seigneurs et aux bonnes villeS;, tout fut employé. A Tours, oîi avait été convoquée une assemblée générale des seigneurs du royaume, le roi prit la parole tant pour expUquer sa conduite à l'égard du duc de Bretagne que pour réfuter les accusations du comte de Charolais. Il traita, dit-on, avec une incontestable supériorité les points qui touchaient à sa politique générale.
« Sans flatter, le commun bruit est que oncques on ne vit homme en françois mieux et plus honnestement parler. » On applaudit; on eut, dit-on, les larmes aux yeux; « mais on a observé que tous ces pleureurs avoient en poche leur traité contre lui (2). »
René d'Anjou répondit au roi, au nom de tous les seigneurs, et fit acte de soumission complète; puis il se
(1) Barante, t. VIII, Histoire des ducs de Bourgogne.
(2) Michelet, Histoire de Fra7ice, t. VI, p. 93.
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tourna vers l'assistance, et dit à l'assemblée : « Ne m'avouez- vous de toutes choses que j'ai dites? » Alors, tous d'une seule voix répondirent : «. Oui ; » et, s'ad rossant au roi, ils ajoutèrent : « Nous voies servirons; nous vivrons et mourrons avec vous, envers et contre tous, >
Le duc de Bourgogne s'était fait représenter à l'assemblée de Tours, et avait adhéré à la déclaration des seigneurs : la mauvaise volonté du comte de Charolais se trouvait donc momentanément paralysée. Louis XI, convaincu de plus en plus que la guerre était inévitable, profitait de ces délais pour rassembler toutes les troupes dont il pouvait disposer, et prendre ses dernières dispositions.
Presque aussitôt parurent les manifestes des princes : ce fut le signal de la guerre. Les coalisés, parmi lesquels se trouvaient le duc de Bourbon, le duc de Berry, frère du roi , le duc d'Alençon , s'étaient donné le mot et devaient tous tenir le même langage. L'ultimatum, publié, le 18 mars, à Bourges, par les sires de Beaujeu, de Dammartin et autres qui s'y étaient renfermés, alléguait les mêmes prétextes.
En conséquence, le 22 mars 1465, un traité définitif d'alliance offensive et défensive, rappelant les traités préUminaires des 18 juillet et 12 août 1464, fut signé entre le duc de Bretagne, le comte de Charolais et leurs amis.
Le lendemain, 23 mars, le duc de Berry, frère du roi, quittait Poitiers et se jetait parmi les rebelles. Louis XI n'en continua pas moins à négocier avec ceux-ci ; mais, d'un autre côté, il négociait aussi avec Rome, afin d'obtenir une bulle d'excommunication contre tous ceux qui prendraient les armes contre lui.
Toutes ces tentatives furent stériles, et l'on en vint bientôt aux hostilités.
Elles commencèrent dès le mois de mai sur les frontières du Nord et dans le Bourbonnais. La promptitude et l'énergie dont Louis XI fit preuve dès les débuts, amenèrent à composition les ducs de Bourbon et de
Nemours, d'Armagnac et d'Albret; un traité préliminaire fut signé entre les belligérants, et les provinces du Centre parurent être pacifiées.
Il n'entre pas dans le cadre de cette étude rapide de faire le récit de cette guerre, que tous les historiens ont tait avant nous. On sait qu'elle se termina, le 16 juillet, par la bataille de Montlhéry ; que Charles de Bourgogne — qui faillit y être fait prisonnier — crut avoir gagnée, et qui subit une nouvelle phase par le fameux siège de Paris.
Ce siège, qui dura onze semaines, dit Mézeray, fut plutôt un théâtre de négociations que de guerre. Les seigneurs , simples gentilshommes , capitaines et autres , qui avaient servi sous les mêmes drapeaux, ne pouvaient se voir de si près sans désirer s'entretenir. Les chefs leur en accordaient volontiers la permission, dans le dessein chacun d'enlever des partisans à son adversaire. Ainsi chaque jour voyait éclore de petits traités qui suspendaient les opérations militaires.
Dès les premiers jours d'octobre, les conditions de la paix générale furent arrêtées. Les traités furent signés à Conflans, le 5 du même mois, et à Saint-Maur, quelques jours plus tard. Le tien public, « que les ligués avaient inscrit avec faste sur leurs étendards, > parut encore être ici leur premier souci.
En effet , on stipula d'abord que , « pour aviser aux réformes et améliorations qui pourraient être utiles, le roi nommerait trente-six notables, pris parmi les prélats, les chevaliers et dans le conseil. Assemblés le 15 décembre, leur mission pouvait durer trois mois dix jours au plus et deux mois au moins. Louis XI assurait, foi et parole de roi, qu'il aurait pour agréable, ferme et stable, tout ce qui serait décidé par cette assemblée. »
Ce premier article était une sorte de prélude insignifiant, destiné à voiler, autant que possible, les plus importantes revendications. Les princes stipulaient, en effet, que le roi leur laisserait une indépendance presque absolue, et accorderait : à l'un, la Normandie ; à l'autre, les villes de la Somme ; à celui-ci, la vicomte d'Étampes
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et la régale ; à celui-là , des villes , des seigneuries et des châtellenies ; à tous , des commandements , des pensions, des terres, des titres et des revenus.
Le peuple, qui n'avait pas bien su ce que les princes voulaient dire avec leur hien public, ne le comprit que trop quand il fallut payer les dons, pensions, indemnités et gratifications qu^ils avaient extorqués.
Les traités de paix sont faits pour être violés, a dit un plaisant philosophe, comme les forts de guerre pour être pris. Ce fut surtout le cas des arrangements de Saint- Maur et de Conflans. A peine le comte de Gharolais avait-il quitté Vincennnes, qu'au mépris de la foi jurée, il dirigeait toutes ses forces contre les Liégeois, aUiés du roi de France; d'un autre côté, Louis XI, à la tête de son armée, se rapprochait des frontières de la Normandie, attendant le moment oii il serait obligé de porter secours à son frère, et peut-être aussi, disait-il, de reprendre cette importante province.
Et, en effet, outre le mécontentement général d'être séparés de la France, les Bretons et les Normands y étaient fort peu d'accord. L'ambition avait gagné tout le monde. Le sire d'Harcourt voulait être maréchal ; le sire de Beuil, capitaine de Rouen : cette lutte de compétitions fut si grande, que « le duc de Bretagne, pour sûreté de sa personne, dut se retirer au mont Sainte-Catherine, près Rouen , et que là Normands et Bretons des divers partis faillirent en venir aux mains sous les yeux du duc (1). »
Ces mécomptes, ces intrigues et ces désordres parurent à Louis XI une occasion favorable pour rentrer en possession d'une province qu'il regrettait. Il partit donc, au mois de décembre, de Chartres, passa par Séez, Argentan, Falaise et Caen, où il séjourna quelques jours. Là il acheva son traité particulier avec le duc de Bretagne, dans lequel le duc promet que jamais il ne recevra en son duché ni aidera de son appui quiconque sera malcontent du roi et du royaume ; de plus, moyennant cent cinquante mille écus, il consentait à ne plus se liguer contre son suzerain.
(1) Commines.
« Tout ce que le roi aimera , dit le duc , nous l'aimerons ; tout ce qu'il aura en déplaisir, nous l'y aurons ; si aucuns de ses serviteurs étoient malcontents de lui, qu'il les eût en indignation et qu'ils voulussent venir s'abriter auprès de nous, nous ne les recevrions point. »
Momentanément rassuré du côté de François II par la signature du traité de Caen, tranquille du côté de Charles le Téméraire par suite des troubles survenus dans le pays de Liège et dans les Flandres, Louis XI entra hardiment en Normandie, occupa toutes les villes et tous les châteaux, sans y rencontrer de résistance sérieuse, et obligea le duc à se réfugier en Bretagne. L'entreprise avait été hardie et habilement conduite : du même coup, Louis XI se trouvait débarrassé des prétentions de son frère, et en mesure d'attaquer le duc de Bretagne pour violation du traité de Caen.
Mais auparavant, le roi de France voulut mettre de son côté toutes les apparences du droit , et faire croire qu'en toute cette affaire il n'avait eu à obéir qu'au vœu des populations. Les États de Normandie furent donc convoqués pour le 6 février, à Rouen , où le roi fit son entrée le lendemain, au milieu de l'allégresse générale.
Louis XI se justifia de cette invasion sans déclaration préalable, en s'appuyant sur le droit incontestable de la couronne , sur la nécessité de mettre fin à la mauvaise administration de la Normandie et à l'anarchie dont elle était le théâtre. Il proposait, en outre, de reconstituer pour son frère un nouvel apanage, tel qu'aucune réclamation sur ce sujet n'aurait plus de raison d'être.
Sur ces entrefaites, mourut à l'âge de vingt ans, le 24 ou 28 mai 1472, Monsieur, Charles de France, frère de Louis XI, successivement duc de Berry, de Normandie, de Champagne et de Guienne, l'âme et le drapeau de la coalition.
Cet événement porta un coup si funeste aux projets de Charles le Téméraire, et favorisa si visiblement la politique de Louis XI, que les ducs de Bourgogne et de Bretagne osèrent accuser le roi de France de s'être défait de son frère par poisons, maléfices, sortilèges et invocations diaboliques. Ces accusations se trouvent répétées dans toutes les histoires de Louis XI, et méritent d'être discutées sérieusement.
« La cour du jeune duc de Guienne donnait alors l'exemple de la licence et de la plus scandaleuse division. L'influence du sire de Lescun n'était pas sans rivale : là régnait aussi une favorite, comme autrefois Agnès Sorel à la cour de Charles VII. Colette de Chambes, fille du seigneur de Montsoreau, ancien diplomate du règne précédent, et veuve de Louis d'Amboise, vicomte de Thouars, s'était retirée en Gascogne, ou elle gouvernait ostensiblement Charles de France. Le parti du courtisan devait donc compter avec celui de cette femme ; ils se faisaient
une guerre ouverte, et ne s'accordaient que pour dire du mal du roi, ou en inventer au besoin (1). »
La dame de Thouars, malade depuis le mois d'octobre, mourut le 14 décembre, jour où elle fit son testament. Le bruit courut bientôt qu'elle avait été empoisonnée (2).
Charles de Guienne lui-même était gravement malade, et Louis XI suivait attentivement les progrès du mal. En etïet, le 22 novembre, il écrivait au comte de Dammartin « que M. de Maillé a laissé M. de Guienne à Saint-Sever, malade de la fièvre quarte ; que Lescun et le gouverneur (le la Rochelle se sont réconciliés et réunis contre M'""^ de Thouars et le seigneur de Grammont; que le moine est du parti du sire de Lescun, et que celui-ci veut emmener le duc à Saintes.... » Le 29 décembre encore, le roi mandait au grand maître qu'on avait transporté le duc de Guienne de Saint-Sever à Saint-Jean-d'Angély, le prince ayant toujours la fièvre quarte; qu'un certain nombre de ses officiers mêmes l'abandonnaient. Le fait est que le mal augmentait sans cesse; si bien que, le 10 janvier, le sire de Grussol, alors à la Rochefoucauld, écrit que le prince est très mal et s'est fait porter à Bordeaux.
Tandis qu'on désespérait de sa vie autour de lui, Charles de France semblait poursuivre avec plus d'ardeur ses projets de mariage avec l'héritière de Bourgogne. Disons plutôt que les ambitieux qui l'entouraient, et dont il était, à son insu, le jouet, s'efîorçaient de saisir leur dernière chance de succès. Comment autrement concilier ses hostilités constantes à la politique du roi et ses dispositions dernières, si favorables à son frère? Charles, il est vrai, était plein de faiblesse et de légèreté : toujours d'accord avec Louis XI, lorsqu'il est en sa présence, il le sacrifie auprès des ducs de Bretagne et de Bourgogne, sitôt qu'il croit ainsi leur complaire.
Les négociations continuaient donc entre le duc de Guienne et le duc de Bourgogne. Louis XI, prévoyant que toutes ces intrigues finiraient par devenir belliqueuses , avait dirigé cinq cents lances vers la frontière
(1) Legeay.
(2) Biographie Didot.
LOUIS XI ET l'unité FRANÇAISE 29
de Guienne, avec une bonne artillerie et un certain nombre de francs archers. Dans le Qaercy commandait Dammartin ; dans la Saintonge , Grussol ; et dans le Poitou, Tanneguy-Duchâtel. Puis il propose au duc de Bourgogne, par ses chargés d'affaires, le sire de Graon, maître Dariole et Olivier le Roux, de s'en remettre à des arbitres nommés par égale portion de part et d'autre, et, s'il y avait de trop grandes difficultés, de prolonger du moins la trêve jusqu'au mois de mai 1473.
Le but constant de la politique de Louis XI semble avoir toujours été de maintenir la paix. Ses ennemis étaient trop nombreux et trop puissants. Il tenta donc l'impossible pour s'attacher son frère, tout en prenant ses précautions contre lui.
Les princes ligués ne cessaient de grossir leurs armées et d'entasser des munitions. Le duc de Guienne venait de demander à ses officiers un nouveau serment, que plusieurs avaient refusé. On sentait, en effet, qu'en l'état 011 était le prince, on avait à se pourvoir, et l'on hésitait à se compromettre auprès du roi. La maladie empirait de jour en jour, le roi était régulièrement informé de tout ce qui se passait à cette cour. Ainsi le témoigne sa lettre du 18 mars, au comte de Dammartin, où il lui mande qu'il vient d'apprendre que son frère, ayant toujours la fièvre quarte, ne vivrait guère au-delà de quinze jours ; « et afin que vous soyez sûr de celui qui m'a fait savoir ces nouvelles, dit-il, c'est le moine qui dit ses heures avec lui ; ce dont je me suis fort ébahi, et m'en suis signé depuis la tête jusqu'aux pieds. »
Depuis huit mois, en effet, ce jeune homme déhcat et maladif était dévoré d'une fièvre lente, et il avait aussi fort souffert des divisions de sa petite cour. Elles étaient au comble, paraît-il, selon la lettre d'Yvon de Fou informant le roi que le sire d'Archiac avait, de bonne grâce, rendu sa place, qu'il était résolu de le bien servir, et que, s'il n'était prisonnier pour dix mille livres, il irait lui prêter serment. Il ajoute qu'il a pris le panetier, frère de l'abbé de Saint-Jean-d'Angély, et qu'il est prêt à le lui envoyer. Enfin , disait-il , le bruit courait que
l'abbé en question devait être brûlé cette semaine à Bordeaux, ce dont il n'était rien. Le roi fut mécontent de cette lettre : car le sire d'Archiac avait fait preuve d'ingratitude en passant ainsi au service de Monsieur, et Louis pensait qu'il devait être puni. Il s'en explique à Tanneguy-Duchâtel dans une missive, oîi il lui recommande de ne rien entreprendre jusqu'à ce qu'on ait des nouvelles de Bourgogne. « Si M. de Bourgogne me déclare la guerre, j'irai de ce côté.... Cependant, au cas où quelque place se voudroit rendre, ne la refusez pas.... » Et, dans une autre lettre, il ajoute do ne point attaquer de lieu de nulle importance ; que la Rochelle , Saintes, Pons pourraient être surprises; mais il lui défend de rien entreprendre : il le prie de calmer son zèle et de rester à Niort (1).
Un autre objet de négociations et d'intrigues était la ratification du traité du Crotoy entre Louis XI et Charles le Téméraire. Le duc de Bourgogne brûlait du désir de recouvrer les villes sur la Somme que le connétable et Dammartin lui avaient enlevées par surprise. Louis consentait à les lui abandonner, ainsi que le connétable lui-même, objet de leur haine commune, pourvu que le Bourguignon promît, de son côté, de laisser à la discrétion du roi les ducs de Guienne et de Bretagne, si la guerre annoncée par la ligue avait lieu. « Mais ne vous inquiétez pas, faisait dire Charles au duc de Bretagne : mon intention n'est que de me remettre en possession des villes que le roi m'a enlevées par trahison. Quand il me les aura rendues, je lui écrirai que je pardonne au connétable, qu'il faut bien qu'il se réconcilie avec vous et le duc de Guienne, sinon que je volerai à votre secours. » Si Louis avait eu aussi son intention à expliquer à quelqu'un, il aurait pu lui dire : < Que ma générosité à l'égard du duc de Bourgogne ne vous étonne pas : je tirerai en longueur, et la mort de mon frère me dégagera de ma promesse. » Du moins c'est ce qui arriva (2).
(1) Legeay, pages 72 et 73.
(2) Anqueiil, Histoire de France.
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Cette mort, facile à prévoir, désappointait bien des ambitieux. De ce nombre était le sire de Lescun. Ne pouvoir demeurer en repos et vouloir être le maître partout, tel était le caractère de ce courtisan plein d'artifice et d'ambition. 11 s'était d'abord fait connaître en Bretagne, puis avait réussi à s'insinuer dans les bonnes grâces de Monsieur, et le gouvernait entièrement.
En février 1469, le roi, pour le mettre dans ses intérêts, lui donna le gouvernement de Blaye, qu'il accepta, promettant de garder la ville envers et contre tous. Toujours est-il qu'il fut mêlé à tous les bruits que la malignité inventa sur la mort du duc de Guienne.
Pour écarter les soupçons dirigés contre lui, Lescun, homme de grand bruit, toujours plus occupé de sa personne que de toute chose, arrêta l'abbé de Saint-Jeand'Angély, le fit mettre dans les prisons de Bordeaux, d'oîi il le tira pour le conduire en Bretagne, avec Henri de la Roche, écuyer de cuisine et son complice. 11 ne parlait que de les faire brûler vifs.
« Je remets entre vos mains, disait Lescun au duc de Bretagne, ces traîtres, qui ont lâchement ravi le jour à leur légitime seigneur. Songez à ce que vous devez à la mémoire d'un prince si digne de votre amitié. Son âme demande à Dieu une vengeance éclatante de ses assassins. Puisse-t-il voir du séjour des morts de quelle manière je remplis mes engagements ! » Mais, soit indifférence de la part du duc, soit multiphcité d'occupations ou crainte d'offenser le roi, qui paraissait impliqué dans l'affaire, ce ne fut qu'un an et demi après que le procès fut continué par des commissaires que le roi nomma et envoya en Bretagne, où étaient les prévenus du crime. Jusque-là ils avaient été tranquilles dans leur prison ; mais à peine les procédures sont-elles commencées, que d'horribles spectres apparaissent dans la tour oîi ils étaient enfermés; des cris, des hurlements affreux se font entendre. Le geôlier, seul témoin de ces diaboliques merveilles, va conjurer les juges de hâter le procès, ne pouvant plus endurer ce fracas et tremblant pour luimême. Enfin, après une nuit d'orage accompagné de
vent et de tonnerre, le geôlier accourt au tribunal, pâle de frayeur ; il atteste que le diable est venu tordre le cou au scélérat abbé, et qu'il a réduit son corps en cendre. On ne sait ce que devint Henri de la Roche. Ce procès se poursuivait dans un temps oîi le roi était en paix avec le duc de Bretagne.
Les commissaires , pour le peu qu'ils avaient fait , furent bien récompensés. Lescun lui-même, jugeant que le refus qu'il ferait des largesses du monarque serait une faible consolation de la perte d'un prince son ami, reçut les présents de Louis, et s'attacha à son service (1).
Tout reste obscur dans cette affaire. Des luttes d'influence et de basses intrigues, dont le secret ne nous est pas parvenu, permettent toutes sortes de suppositions malveillantes ; nulle part nous ne rencontrons les bases sérieuses d'une accusation.
L'abbé de Saint-Jean-d'Angély, dit-on, fut l'auteur de la mort du duc de Guienne et de la dame de Montsoreau : il leur aurait offert à chacun la moitié d'une pêche empoisonnée ; mais on peut douter qu'il y ait eu des pêches en France à cette époque. Lescun accusa le roi d'avoir payé le coupable ; et cependant cet abbé était dévoué au sire de Lescun, et il aurait, au contraire, empoisonné la favorite du duc de Guienne, parce qu'elle voulait gouverner seule.
Une seule preuve paraît avoir quelque portée contre Louis XI : c'est celle que l'on tire des avantages que le roi de France allait recueillir de la mort de son frère. Mais, d'autre part, on n'est pas admis à traiter de fratricide tous ceux qui pourraient y être intéressés.
D'autre part , l'immoralité de la cour de Guienne et les intrigues qui s'y tramaient, suffiraient pour expliquer la mort prématurée de Charles de France, sans y faire intervenir la politique et l'argent de Louis XL
Dans Taffaire du procès que le duc de Bretagne instruisait contre les prétendus assassins de Charles de Guienne , le roi de France avait pris les précautions les plus minutieuses pour faire éclater la vérité et convaincre
(1) Auquetil, Histoire de France.
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ses ennemis de calomnie. Les instructions qu'il donna à ses représentants tendraient à prouver que le drame de la prison de Nantes fut résolu et exécuté pour empêcher Louis XI de se justifier.
Un chroniqueur dit cependant qu' « il a appris d'un vieux chanoine que, bien que personne ne se fût aperçu que Louis XI eût fait mourir le duc de Guienne, cependant un jour, faisant ses prières à Gléry, son fou l'entendit demander pardon à Dieu de la mort de son frère, qu'il avait fait empoisonner par ce méchant abbé d'Angély (1). »
Oh donc a-t-on vu que Louis XI eût un fou? Gomment croire un récit sur l'autorité d'un vieux chanoine inconnu? D'ailleurs, l'idée n'était pas nouvelle, puisque le duc de Bourgogne l'avait ouvertement produite dans son manifeste. Il en est de même de l'insinuation d'un contemporain, qui mit un scandaleux empressement à noircir la mémoire de Louis XI, pour plaire à Louis XII, son patron. « Plusieurs disent, ce que toutefois je n'affirme pas, que Louis XI fut cause de faire mourir son frère par le poison ; mais bien est chose certaine qu'il n'eut jamais confiance en lui tant qu'il véquit, et ne fut pas déplaisant (affligé) de sa mort. »
Il était difficile, en effet, de se fier à un prince aussi léger que fut Charles de France.
« D'ailleurs, en Bourgogne et en Bretagne, on avait déjà imputé au roi, sans nulle apparence, la mort du duc Jean de Calabre.... Quand un prince mourait, rarement on croyait que ce fût de mort naturelle. »
(1) De Barante.
La bataille de Nancy et la mort de Charles le Téméraire, qui, on le sait, y périt misérablement;, donnèrent un nouvel aliment à l'activité dévorante du roi de France.
Le soir même de cette mémorable journée, le sire de Craon, comte de Ligny, en écrivait le résultat à Louis XI, sans toutefois lui annoncer la mort, encore ignorée, de Charles le Téméraire. Les courriers, en faisant toute diligence, arrivèrent au Plessis le 9 janvier au matin. Le jour même, le roi de France répond à ce message, et envoie au sire de Çraon la lettre dont nous donnons le passage suivant : « Il est temps , dit-il , de déployer vos cinq sens de nature pour mettre les duché et comté de Bourgogne en mes mains. Pour cela, s'il arrive que le duc soit mort, avec votre bande et le gouverneur de Champagne (M. de Chaumont d'Amboise), mettez-vous dans lesdits pays et gardez-les. Prouvez-moi votre dévouement en y faisant tenir aux gens de guerre meilleur ordre que si vous étiez dans Paris. Faites bien comprendre à ceux du pays que je les veux mieux traiter que nuls de mon royaume, et que fai bien l'intention de marier ma filleule avec le Dauphin, comme il en a déjà été question. Monsieur le comte , ajoute-t-il , j'entends que vous n'entrerez audit pays et ne ferez mention de ceci, sinon que le duc soit mort. »
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Le jour même et dans le même sens, le roi écrivait aussi aux bonnes villes de Bourgogne des lettres courtoises, leur exprimant sa volonté de garder le droit de sa parente et filleule comme le sien propre; mais les sujets du duché doivent savoir, ajoute-t-il, que, dans le cas d'extinction de la postérité masculine, leur pays est de la couronne et du royaume. Du reste, il s'en remet aux délibérations et à la sagesse des bonnes villes. En attendant de connaître leur sentiment, il leur promet de pourvoir à leur demande, de façon à les satisfaire. Ses bonnes dispositions sont mêmes précisées en la forme d'un engagement : 1° ses délégués feront sortir les gens de guerre de la province ; 2° le roi, par lettres patentes, maintiendra chacun dans ses charges et offices, et ne poursuivra point ceux qui auraient tenu contre lui le parti du duc ; 3° les aides imposées depuis la mort du duc Philippe sont annulées ; 4° ses délégués s'emploieront auprès du roi pour lui faire approuver toutes choses raisonnables ; 5° le roi conserve les gages et pensions à vie accordées par les derniers ducs.
En même temps Louis dépêchait vers la Picardie et l'Artois l'amiral de Bourbon et le sire de Commines, avec plein pouvoir de faire rentrer sous le sceptre de France les pays qui s'y voudraient rallier, et de hâter leur soumission , afin de prévenir les désordres que l'esprit de parti y ferait naître ; si les hommes qui durent pourvoir aux intérêts français dans les Flandres et ailleurs avaient un caractère moins autorisé, le roi y veillait et était de tout point bien informé des détails .
Charles le Téméraire ne laissait qu'une héritière, Marie de Bourgogne, née d'Isabelle de Bourgogne, le 12 février 1456, et alors presque âgée de vingt ans.
Or le roi de France prétendait que les deux Bourgognes, duché et comté, étant des fiefs masculins, devaient^ faute d'hoirs mâles, être réunis à la couronne. La jeune duchesse, au contraire, cédant aux instances de la duchesse douairière, Yolande d'York, aux représentations des États de Bourgogne et au conseil que le feu duc avait fait établir en prévision de sa mort, cher-
chait à se maintenir en possession de tout son héritage.
Il y eut sur ce sujet plusieurs ambassades et de nombreuses discussions, pendant lesquelles Louis XI faisait avancer ses troupes et enlevait peu à peu, sans résistance, aux garnisons bourguignonnes, les places les plus importantes occupées par elles. « Au fond, dit Michelet, le droit de réunir à la France ce que le défunt avait eu de provinces françaises, et de détruire l'ingrate maison de Bourgogne, il n'était besoin de l'aller chercher loin : c'était pour la France le droit d'exister. »
Les négociations, dominées par cette pensée, qui est véritablement celle de Louis XI, ne pouvaient donc aboutir à aucun résultat. A toutes les tentatives du roi de France pour arriver à son but par des moyens pacifiques, Marguerite de Bourgogne répondit par un message qu'elle adressa de Gand, le 23 janvier, aux États et aux villes de ses duché et comté de Bourgogne.
La guerre semblait donc inévitable. Louis XI, toujours préparé pour cette éventualité, s'avançait vers le Nord, où les motifs de réversion étaient plus compliqués, moins positifs, et oîi la maison de Bourgogne semblait, par sa présence et l'influence de la noblesse, obtenir des sympathies plus difficiles à maîtriser. Guillaume de Bitche, gouverneur de Péronne, fut un des premiers à venir au devant du roi et à lui ouvrir les portes de sa ville, Louis y entra le 2 février, avec le sire de Lude.
Ce fut à Péronne que Louis XI reçut les ambassadeurs de Marie de Bourgogne. < Ils informent le roi, dit la chronique, que la duchesse prend possession de son héritage ; que Marguerite d'York, le sire de Ravestein et les deux chefs de la présente ambassade composent un conseil pour la direction des affaires de Bourgogne. De la part de Marie, ils offrent de restituer à la France toutes les terres et seigneuries cédées par les traités d'Arras, de Conflans et de Péronne; de se réduire à ce que possédait Philippe le Hardi; de rétablir partout l'appel au parlement de Paris ; enfin, de rendre hommage pour les trois pays d'Artois, de Flandre et de Bourgogne.
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Ils demandent en échange le maintien de la trêve de Soleure. »
De telles conditions parurent inacceptables : Louis XI voulait la Bourgogne ; on ne lui offrait que la suzeraineté, et encore avec de grandes restrictions. Il répondit sans hésiter qu' « il avait deux devoirs à remplir : celui de réunir à la couronne les principautés et terres réversibles ; et celui de garder, selon le droit féodal, les États de sa vassale mineure, pour les lui conserver jusqu'à ce qu'elle lui eût rendu l'hommage qu'elle lui devait. Il aime sa filleule, dit-il, il saura la défendre envers et contre tous; mais, avant tout, il prétend soutenir les droits de la couronne, comme il l'a juré à son sacre. >
La situation était difficile. La duchesse, sans armée, ne pouvait résister : les ambassadeurs essayèrent d'atermoyer, et se crurent autorisés à accorder que le sire de Querdes pût, tous droits réservés, garder Arras pour le roi. Louis XI entra donc, le 4 mars, dans l'ancienne ville, dite la Cité.
Déjà, par lettres du 3 février 1477, le sire de Craon, comte de Ligny, avait été nommé gouverneur des deux Bourgognes, avec les pouvoirs les plus étendus. Sitôt après l'occupation d' Arras, il y eut donc prise de possession solennelle de toutes les terres ayant appartenu à Charles le Téméraire, et Louis XI s'occupa de leur organisation.
A sa mort, Louis XI laissait dix-sept provinces réorganisées par la royauté ; il en avait réuni six au royaume : l'Artois, la Picardie, la Bourgogne, la Provence, la Maine, l'Anjou ; il en avait acheté deux, la Gerdagne et le Roussillon; il avait enfin préparé le retour de la Bretagne; substitué une maison française, celle de Foix, à la maison étrangère qui régnait sur la Navarre.
Mais nous avons résumé à grands traits la politique de son règne, et il nous reste à dire tout ce qu'il opéra de réformes intérieures dans ses États et quelles améliorations la France lui doit.
Il transforma le conseil delphinal de Grenoble en parlement ; il confirma les anciennes immunités des villes et des communes, et leur en accorda de nouvelles; il régla, avec don de privilèges nouveaux, l'administration civile et maritime du port de la Rochelle; il conféra l'anoblissement à plusieurs corps municipaux ; il s'occupa beaucoup des corporations ouvrières, accorda des droits considérables aux corps de métiers de Paris; et puis, d'ailleurs, de proche en proche, il réglementa et assit le droit d'association. Il inaugura la liberté des communes, établit partout des foires, autorisa l'entrée en France des marchands étrangers, qui n'avaient à craindre « ni
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saisie, ni confiscation, ni représailles, pourvu qu'ils ne se mêlassent que de leurs marchandises. >
Long serait l'examen de toutes ses ordonnances.
A cette époque, le roi avait à s'occuper de tout, même des statuts de la moindre corporation d'ouvriers. Les lettres patentes sont presque toujours la confirmation ou la concession d'immunités pour des villes, des associations ou des personnes qu'il doit rémunérer.
Souvent aussi elles avaient en vue de réformer des abus, comme on le voit lorsqu'il restreint les privilèges des monnayeurs, diminue autant que possible les frais de perception, et poursuit impitoyablement les exacteurs. Il dota Bourges d'une université semblable à celle d'Orléans, malgré toutes les réclamations rivales.
Ainsi, préciser les droits au trésor et la composition des cours de justice, constituer l'autorité municipale, confirmer et étendre les droits, la juridiction et les privilèges ou franchises des villes; établir des foires et des marchés dans les plus grands centres, comme dans les plus petits ; appuyer toutes les concessions faites par ses prédécesseurs aux villes et aux corporations ecclésiastiques ou laïques ; faciliter l'industrie, la libre circulation et le commerce entre les villes et les provinces, par la suppression des entraves, par la puissance de la loi sur chacun, enfin par tous les moyens à sa disposition : telle est la constante préoccupation de Louis XI.
Il porta son attention aussi sur les élus, magistrats qui formaient dans chaque localité un tribunal chargé de régler, en matière d'impôts, les répartitions et les difîërends. Ces charges étaient devenues, pour ainsi dire, héréditaires dans les mêmes familles, et, par l'avidité des fermiers, des aides et gabelles, elles avaient singulièrement dégénéré.
Le roi destitua donc tous les élus, et ordonna qu'ils seraient désormais nommés d'année en année, se réservant de disposer de l'office de ceux qui donneraient lieu à des plaintes; il décida, en outre que les élus de Paris devraient concourir, comme les autres tribunaux, à l'armement pour le service du roi. Il éleva la chambre des
comptes au rang de cour souveraine, compléta l'organisation des cours de justice, créa des parlements à Bordeaux et à Dijon.
En Dauphiné, en Languedoc, en Normandie, les États continuent leurs réunions périodiques, et y décident des plus grands intérêts de chaque contrée. On compte sous son règne, assure-t-on, quarante-sept de ces réunions politiques.
Un des bienfaits de Louis XI fut sa curieuse ordonnance (1471) sur l'exploitation des mines : on y voit qu'il y pressentait les idées économiques de notre temps, à tel point que beaucoup de dispositions de nos lois sur cette matière ont été empruntées à cette ordonnance, qui s'occupe aussi de faciliter les moyens de communication, en prohibant l'établissement de nouveaux droits de péage.
Prévoyant quel serait un jour l'avenir de la marine française, il rassembla jusqu'à soixante navires, flotte énorme pour ce temps, dont il donna le commandement à son gendre, le sire de Beaujeu.
Il protégea rétablissement de l'imprimerie en France, oîi Gering, Krantz et Friburger vinrent, à la requête du savoyard Guillaume Fichet, recteur de l'université de Paris ; ils fondèrent, à la Sorbonne, la première imprimerie française. Sous son règne, douze cents étudiants de toutes nations fréquentaient l'université de Paris.
C'est à Louis que Ton doit l'institution de Tamirauté, tribunal de guerre et surtout de paix, juridiction spéciale devenue nécessaire à cause du développement de la marine. N'oublions pas la création des postes, au moyen de relais, de sept lieues en sept lieuej, sur toutes les routes principales du Midi, de Bourgogne et de Flandre.
Louis XI, dit le baron Trouvé, faisait lui-même ses instructions pour ses ambassadeurs; il minutait ses dépêches ; il dressait ses édits ; il donnait de fréquentes audiences; et, pour tout ce qui concernait les finances, les troupes et la marine, il entrait dans les plus grands détails. On sait combien le commerce attirait son attention : il y encourageait les roturiers par des privilèges ;
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il le permettait aux gentilshommes et aux ecclésiastiques, pourvu que les marchandises ne vinssent que sur des vaisseaux français; il devançait ainsi de deux siècles l'acte de navigation de l'Angleterre.
Protecteur éclairé de l'industrie nationale, il établit des manufactures d'étoffes et de soie, d'or et d'argent, et fit venir d'habiles ouvriers de Grèce et d'Italie.
Il ne faut pas passer sous silence un des principaux mérites de Louis XI. Il ajouta de l'indépendance à la loi et lui communiqua une force immense, en déclarant qu'il ne serait donné aucun office de magistrature, qu'il ne fût vacant par mort, résignation ou forfaiture. Il concevait donc la grande idée de l'inamovibilité des ofî&ces royaux, surtout de ceux de judicature.
Et maintenant que nous avons résumé impartialement ces faits, à nos lecteurs le soin de conclure.
Le règne de Louis XI a été une période importante du passé de la France; l'œuvre commencée par Charles V, reprise par Charles VII, a été continuée, on peut dire achevée, par Louis XI, et a donné la France moderne.
Les jugements les plus divers ont été portés sur ce prince, traité par les uns de tyran sanguinaire, présenté par les autres comme un roi grand et magnanime, et même comme le plus grand roi que la France ait eu. La vérité est entre ces exagérations ; mais ce qui est incontestable, c'est que, quels qu'aient été les défauts de Louis XI, quelque sévère jugement que l'on porte sur les moyens auxquels il ne craignait pas d'avoir recours, la France a progressé sous son règne ; et, sans les guerres de rehgion, elle aurait eu en Europe, dès le seizième siècle, rinfluence prépondérante qu'elle posséda au dix-septième.
C'est là un grand fait, tout à l'honneur de cette monarchie française qui s'identifiait à la France, qu'elle a su relever des situations les plus désespérées, et dont elle a fait la grandeur.
La mémoire de Louis XI ne fut pas, comme on le croirait de nos jours, un objet de haine et d'exécration. La nation française, représentée alors par les bonnes villes, les communes et les corporations, déplora la mort de celui qui avait été son premier organisateur. La fin du règne de ce grand roi causa une vive inquiétude. Le régime des lois s'établissait de plus en plus ; on n'entendait plus parler de ces hardies entreprises des grands, dont les populations finissaient toujours par être victimes, ni de bandes armées parcourant et dévastant les campagnes.
L'impôt avait été augmenté, mais on vivait tranquille ; si beaucoup d'argent avait été dépensé, l'État n'avait point de dettes. Quelquefois des critiques s'étaient élevées contre certaines innovations : le signal en fut donné presque toujours par les classes privilégiées, qui sentaient ce qu'elles perdaient d'influence tous les jours ; mais, en définitive, on commençait à s'apercevoir des bons effets de ce gouvernement, protecteur éclairé du commerce et de toutes les industries. Voilà ce que les sages entrevoyaient. Maintenant qu'est-ce que tout cela allait devenir?
Peu à peu cependant la réaction féodale, les historiens bourguignons et les chroniqueurs de Bretagne rempla-
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cêrent cette opinion juste et fondée par les préjugés les plus odieux.
Claude de Seyssel, un des plus emportés contre Louis XI, admet cependant qu'il <( étoit moult sage et clairvoyant en ses affaires, et soudain à exécuter ses entreprises. Difficilement il se laissoit tomber, car il avait un entendement aigu et cauteleux. >
Il avoue encore que <c si le roi empêchoit l'argent de sortir de France, il n'usoit guère d'habillements riches ni de fourrures précieuses ; que jamais il n'envoya d'armée hors de son royaume, bien qu'il y fût excité par les Italiens ; qu'enfin, par soù sens et par sa puissance, il tint son royaume en grande sécurité et réputation, et ses voisins en grande crainte. >
« La perfection n'est pas de ce nfcde, dit-il; mais quand en ung prince la vertu et bonnes conditions précèdent les vices, il est digne de grant mémoire et louange... J'ose bien dire de luy à son loy qu'il ne me semble pas que jamais ay cognu nul prince où il y eust moins de vices que en luy, à regarder le tout. »
Il est aussi affirmatif quand il ajoute : « La plupart de ses œuvres, Mahomet II les conduisoit de luy et de son sens ; ainsi faisoit notre roy, et aussi le roy de Hongrie, Mathias Gorvin, et ils ont été les trois plus grands hommes qui ont régné depuis cent ans. >
Les savants bénédictins ont écrit dans VArt de vérifier les dates : « Nous pensons qu'il s'en faut de beaucoup que nos rois aient porté atteinte aux droits de la nation par la réunion des grands fiefs à la couronne, et à des portions de la puissance publique qui en avaient été détachées, ni par le droit de ressort, attribut essentiel de la souveraineté, dont ils ont confié l'exercice à leurs parlements. Enfin nous pensons que l'on ne doit pas regretter la destruction de la polyarchie féodale, sous l'empire de laquelle la puissance publique était partagée et déplacée, la nation séparée de son roi, la noblesse asservie au joug des grands vassaux, et les peuples opprimés par la tyrannie des seigneurs; anarchie destructive de toute espèce d'émulation, et qui a retardé de plusieurs siècles
le rétablissement et le progrès delà civilisation, des arts, des sciences, du commerce, de tout ce qui contribue au bonheur et à la civilisation des empires. >
M. de Barante, l'historien des ducs de Bourgogne, constate que le plus atroce grief contre la mémoire de Louis XI, celui d'avoir fait placer les enfants du duc de Nemours sous l'échafaud de leur père, est un conte inventé par les ennemis du roi plusieurs années après sa mort; que ceux qui avaient vécu dans sa confidence € ne pouvaient se défendre d'un fonds d'attachement et d'admiration pour lui. > En effet, ce sentiment existait même quand ils pensaient avoi]\ej>«® se plaindre. Tel était le respect qu'ils avaient pour ce prince, qu'il leur paraissait, pour ainsi dire, au-dessus de leur « jugement >. L'événement leur semblaiAsavoir si bien réparé ce qu'ils avaient considéré comme des fautes, qu' «. ils n'osaient jamais prononcer que le roi eût tort. » Là oh d'autres croyaient voir de la cruauté, ils hésitaient à porter un pareil jugement. Eux qui connaissaient tous les faux bruits qu'on avait fait courir, tous les pièges qu'on lui avait tendus, l'insigne mauvaise foi des ennemis dont il était entouré, « ils se demandaient si ces sévérités n'avaient pas été nécessaires, si l'on n'avait pas ourdi contre lui des trames criminelles dont il aurait eu à se défendre. >
« Sous ce règne, dit M. Michelet, le royaume, jusque-là tout ouvert, acquit ses indispensables barrières, sa ceinture de Picardie, de Bourgogne, de Provence, de Roussillon, de Maine et d'Anjou ; il se ferma pour la première fois, et la paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du Centre. »
A ces appréciations nous joindrons enfin celle du consciencieux Anquetil, qui les résume toutes avec sa bonne foi habituelle :
< Louis XI, dit-il, réunit à la couronne la Provence, la Guienne, l'Anjou, le Perche, l'Artois, le duché d'Alençon, le duché de Bourgogne, les villes aliénées de la Normandie, de la Picardie et de la Champagne ; il acquit le Roussillon et le Barrois, étendit et assura ses droits de suzeraineté sur la Gascogne, dont il soumit les seigneurs,
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et contint par des alliances forcées la Bretagne et la Flandre. Il fut craint de l'Empereur, redouté par les rois de Castille et d'Aragon, et recherché par les souverains d'Italie. Il se fit enfin des Suisses un rempart contre l'Allemagne, cultiva avec utilité l'amitié des rois d'Ecosse, et abolit pour toujours les prétentions de l'Angleterre sur la France.
< Louis XI a forcé les grands vassaux à reconnaître la supériorité du monarque, non par de simples déférences et des hommages de cérémonie, comme ils faisaient auparavant, mais par une véritable subordination et une obéissance ponctuelle aux ordres du souverain ; dans les mêmes vues, il favorisa les communes, et leur donna un pouvoir sufiisant pour réprimer les vexations des seigneurs. Ces changements, qui ont efficacement contribué à établir la puissance absolue des rois, lui ont fait donner le surnom de Restaurateur de la monarchie. »
Au Comte Hector DE LA PERRIÈRE PERCY
De toutes les victimes de la Saint-Barthélémy, aucune n'a été plus glorifiée que Coligny, en prose et en vers. On ne compterait pas les couronnes que la passion, la prévention, le mensonge, ont déposées sur ce front de rebelle. Son orgueil le perdit. Est-ce une raison pour en faire un martyr? Etrange martyr, en vérité ! S'il eut des qualités domestiques, des mœurs réglées comme homme public, il fut le plus coupable des huguenots. Traître à son pays qu'il ravagea par les guerres civiles et désola par des hordes d'étrangers, payées ou enrichies avec les biens des églises, avec les objets sacrés du culte catholique; traître au roi, contre lequel il conspira sous le couvert de ses promesses fallacieuses de fidélité ; l'ambition et le fanatisme oblitéraient en lui la conscience.
Diplomate habile autant qu'homme de guerre, il prétendait sanctifier tous les moyens par la grandeur du succès. C'est lui, qui, sous François II, au moment de la réunion des princes, avait remis une supplique factieuse qui consacrait un parti dans l'État ; c'est lui qui avait soulevé, en 1569, les premiers troubles, lui encore qui avait conçu le projet de Meaux. Coligny, dit un historien
protestant, Mackintosh, fut «un fanatique vraiment barbare (1). »
Sujet rebelle, il avait mis en danger le pouvoir du roi, et il osa s'agenouiller à Blois devant le souverain contre qui il s'était trois fois révolté (2).
Mais le plus grand crime de cet homme qui eut une si fatale influence sur son époque, ne fut pas d'avoir mis en péril la monarchie française à laquelle il devait l'élévation de sa famille et la sienne propre, non plus que d'avoir trahi les rois auxquels il prêtait serment de fidélité. Son crime, qui serait irrémissible, si ce n'était pas blasphémer que de préjuger de la justice et de la miséricorde de Dieu, fut de lutter contre Dieu sa vie entière, et de cacher ses desseins politiques, ses ambitions personnelles, sous une vaine ferveur de rénovation religieuse. Il renia la foi de ses pères, les enseignements de sa mère. Il fut à la fois impie, apostat et parjure. Il déclara la guerre à l'Église catholique au sein de laquelle il était né.
Tel fut donc le crime de Gaspard de Coligny, qui transforma, en effet, par haine de l'ÉgUse, le beau royaume de France, jadis sauvé par Jeanne d'Arc, l'envoyée providentielle, en un champ de carnage oîi coula un océan de sang.
Il se fit le champion de l'hérésie dont Calvin s'était fait le chef, de par son génie; il fut en quelque sorte l'exécuteur des hautes œuvres de cet hérésiarque, d'un si étonnant caractère, et qui demeure, — à côté de Luther, si ce n'est au-dessus même du moine saxon, — la plus éclatante personnification de l'orgueil et de l'ambition, sacrilège servi par une vaste intelligence.
Les circonstances oïl se produisit en France l'action terriblement dissolvante de Calvin, rendaient plus facile et plus perfide le rôle que Coligny s'était réservé dans la tragédie.
Vœ tibi, terra ciijiis est rex j)uer! «Malheur à toi, royaume, dont le roi est un enfant! » est une sentence
(1) Histoire d'Angleterre, t. IV, p. 380.
(2) Georges Gandy : la Sain,t-Barthélemy , Revue des Questions historiques.
infaillible. Et c'est l'amère parole que prononça le Vénitien Michel Suriano dans les considérations qu'il a écrites sur l'État de France pendant la minorité de Charles IX, et dont Une vit, toutefois, que le commencement; si, comme ses successeurs, Marc-Antoine Barbaro et Giovanni Gorrer, il avait vu, dans les villes, les désordres et les séditions; chez les hommes, les passions soulevées, et les tumultes des ambitions, à quels autres termes de détresse eût-il eu recours? Il a, du reste, résumé avec assez d'éloquence la tristesse des temps, lorsqu'il dit :
« Tel est donc l'état actuel de la France : un roi très jeune, sans expérience, sans autorité ; un conseil plein de discordes, le pouvoir aux mains de la reine, femme sage, mais timide, irrésolue et toujours femme; le roi de Navarre, prince très noble et très courtois, mais inconstant et peu exercé aux affaires ; le peuple divisé par des factions... »
Il n'est donc pas étonnant que, dans ces conjonctures, les huguenots, dont le nom signifie « fédérés » eussent pensé à substituer violemment à la monarchie de l'antique dynastie des Gapet la forme républicaine. Qu'on ne se récrie pas à ce mot. Montaigne, Charron et la Boétie, parmi les philosophes et les écrivains, ne celaient nullement leurs aspirations. Ce dernier, ami de cœur de Montaigne, qui disait de lui « qu'il eût mieux aimé naître à Venise qu'à Sarlat, » proclamait hautement ses opinions, toutes contraires aux institutions de la France. Mais à côté des écrivains adonnés aux spéculations philosophiques, il y avait des politiciens et des hommes d'action, prêts à transformer ces rêves en réalités. La preuve en est dans un fait assez curieux et qui mérite d'être rapporté.
Le 9 thermidor an IV (2 août 1796), à la séance des Cinq-Cents, il fut lu une pétition de Benjamin Constant de Rebecque, qui, réclamant le bénéfice des lois précédemment rendues relativement aux religionnaires français, demandait à jouir des droits de citoyen. Le Moniteu?' a reproduit la pétition tout entière.
« Je viens, disait le pétitionnaire, réclamer le bénéfice
d'une loi si juste, qu'elle a traversé les révolutions de six années, sans qu'aucun parti l'attaquât. Mon père en a déjà profité. Le 9 novembre 1791, il s'est présenté à la municipalité de Dole, département du Jura; il a justifié de son origine comme descendant de cet Augustin Constant Rebecque qui, ayant servi le parti protestant et formée avec les chefs du 'protestantisme, le projet hardi de fonder une République en France, fut obligé de quitter sa patrie pour les persécutions de religion. Sur ce fait prouvé par mon père, il a été admis à prêter le serment civique et reconnu Franqais. »
Benjamin Constant renvoyait, à titre de preuve de ce qu'il affirmait, aux Mémoires de Sully (1). En efîet, Sully rapporte que, dans une conférence tenue par les chefs calvinistes à Montauban, en 1595^ et ensuite dans une autre conférence qui suivit celle-là de très près, à Saint-Paul de La Miatte, diocèse de Castres, on accorda audience à un ministre-docteur, envoyé par l'électeur palatin et nommé Butrick. Le vicomte de Turenney donna les premières marques de cet esprit doublé, inquiet et ambitieux qui formait son caractère. Il avait proposé, de concert avec Butrick, un nouveau système de gouvernement, dans lequel il avait entraîné d'Aubigné, Saint- Germain, Beaupré, Brezolles, Clam, et bien d'autres encore. Ils voulaient faire de la France calviniste une espèce d'État républicain, sous la protection de l'électeur palatin, qui tiendrait en son nom cinq ou six lieutenants dans les différentes provinces. Ce fut le duc de Montmorency qui déjoua les menées des principaux chefs du parti réformé français.
Au tome II des Mémoires de Sully, il est de nouveau question de l'idée de république qui avait germé dans les cerveaux calvinistes.
« A mesure que je vis mon parti se former, dit Sully, j'élevai la voix, et je coupai court à toutes les questions captieuses; je voulus que l'on avançât chemin, et, pardessus toutes choses, que l'on regardât comme sacré tout
(l) Mémoires de Maximilien de Béthune, duc de Sully, recueillis et mis en ordre par M. D. L. (M. de TEcluse. Londres, 1745, 3 vol. in-4<>).
ce qui touchait à l'autorité royale. C'est ce qu'Henry avait toujours le plus appréhendé, et la vérité m'oblige à dire que ses craintes n'étaient point mal fondées. Ce sera une honte éternelle pour le duc de Bouillon, d'Aubigné, Constant, Saint-Germain et quelques autres, d'avoir souscrit à un mémoire dont l'existence n'a été que trop bien prouvée, dans lequel on jetait les fondements d'une république calviniste au milieu de la France libre, absolument indépendante du souverain, etc. »
Enfin, au tome III de ces mêmes Mémoires de Sully , il est rapporté que le duc de Bouillon avait fait solliciter le roi Jacques d'Angleterre, dès qu'il fut monté sur le trône, par les envoyés de l'électeur palatin, afin qu'il consentît à agréer des propositions que ce duc lui adressait au nom des calvinistes de France. Jacques avait répondu à ces ouvertures par un refus très net de s'entremettre en faveur de sujets rebelles. « Je ne sais, continue l'auteur des Mémoires, ce que pensa après cela Bouillon d'une idée que lui, la Trémoille et d'Entragues avaient trouvée heureuse : c'était de faire le roi d'Angleterre protecteur du parti calviniste en France, et l'électeur palatin son lieutenant. »
Nous verrons plus tard que l'amiral de Coligny avait prévu et préparé la tentative de 1595, et que, dès la première guerre civile, il songeait^ en haine des Valois et de la maison de Guise, à établir en France un gouvernement analogue à celui des Pays-Bas. Ce n'était point encore la démocratie, mais plutôt une oligarchie dirigée par un protecteur à la Cromwell.
Son antagoniste le plus énergique, celui dont l'influence, continuée après sa mort par le souvenir de ses vertus, contrecarra sans cesse les projets de l'amiral, était précisément ce duc de Guise^ qui avait été son ami et qu'il s'était pris à haïr par jalousie d'homme de guerre et d'homme de cour.
François de Lorraine, « fut, de l'aveu même de ses ennemis, le plus grand homme de son siècle, digne de toutes sortes de louanges, de quelque côté qu'on l'envisage.
Son habileté consommée dans la guerre, jointe à un extrême bonheur, et sa rare prudence dans le maniement des affaires, l'auraient fait regarder comme né pour le bonheur et l'ornement de la France, s'il eût vécu dans des temps m^oins orageux et dans des conjonctures où l'État aurait été mieux gouverné (1). >
Ce prince fut le premier ami de Coligny, et nous empruntons à VHistoîre de la liberté religieuse, de M. Dargaud, le récit de cette amitié éphémère, qui fait néanmoins penser aux plus beaux temps de la chevalerie.
« Dans les ombres que projetaient sur la cour les ennuis du roi vieillissant, Coligny ne distingua parmi la troupe dorée de la noblesse et des seigneurs les plus aimables de cette fin de règne, que le fils aine de Claude, duc de Guise. On l'appelait alors le prince de Joinville. Il était beau, d'une taille souple, d'une grâce mâle et d'un si grand air, que partout où il se trouvait, il était le premier.
« Gaspard de Coligny, si discret dans ses liaisons, fut entraîné vers lui par ce feu du cœur qui éclate si soudainement et si délicieusement dans la jeunesse. Entre do tels caractères, l'amitié est prompte. Ces deux brillants seigneurs s'unirent intimement. La légère différence du rang du prince de Joinville ne déplut point à Cohgny. A l'exemple de son oncle et de ses cousins de Montmorency, il s'était accoutumé à primer un peu même la plus illustre noblesse, et à ne voir, pour ainsi dire, des égaux que dans ses supérieurs. Dès l'adolescence, il allait presque de pair avec les Guise et avec les princes du sang. Quoi qu'il en soit, Coligny et le prince de Joinville se convinrent et s'aimèrent. Le goût de l'un pour . l'autre était si vif, qu'ils ne se quittaient plus. Ils étudiaient ensemble la guerre en pleine paix. Ils approfondissaient la tactique et la stratégie d'alors, l'attaque et la défense des places ; ils cherchaient à s'expliquer mutuellement les difficultés, les combinaisons, les ressources de cet art des combats dans lequel ils devaient être tous deux des maîtres. Leurs plaisirs aussi étaient communs. Ils faisaient
(1) De Thou, Histoire universelle, 1. XXXIV.
des armes, ils nageaient, ils montaient à cheval, ils chassaient, ils allaient aux bals et aux fêtes de compagnie, portant les mêmes couleurs et vêtus selon les mêmes modes. »
Ils avaient parfois, néanmoins, quelques dissentiments, mais point de disputes, et, loin de les diviser, la discussion les rapprochait de plus en plus. Malgré des opinions contraires et des caractères opposés, la sympathie de leurs cœurs et leur estime réciproque ne cessaient de croître.
Ils vécurent donc dans le charme d'une amitié qui les honorait l'un et Tautre, durant des années, et lorsque la guerre eut été déclarée à l'empereur, cette amitié de Gohgny et du prince de Joinville s'éclaira d'une lueur d'héroïsme et devint une fraternité d'armes.
« Goligny, qui brûlait de se signaler sous les yeux de l'héritier du trône, fut sur le point de s'engager dans l'armée de Roussillon, commandée par le Dauphin en personne. Mais alors l'amitié était plus forte encore en lui que l'ambition. Au dernier moment, il se décida pour l'armée du Luxembourg, confiée au duc d'Orléans, sous la direction de Claude, duc de Guise, qui emmenait avec lui le prince de Joinville, son fils. Les deux amis, par ce sacrifice de Goligny, ne se quittèrent pas et se trouvèrent transportés ensemble, dans l'aventureuse vie des camps.
« Goligny et le prince de Joinville se distinguèrent dans toutes les occasions les plus périlleuses. Ils avaient une ardeur de gloire qui les emportait dans la mêlée comme des héros fabuleux, une émulation qui les exposait sans cesse et tous les jours à la mort.
« Au siège de Montmédy, Gohgny ayant poussé son cheval à quelques pas de l'ennemi, comme pour le braver, essuya une décharge. Il eut son chapeau percé en deux endroits, et la tête labourée d'une balle. On le crut perdu. Le prince de Joinville, qui était près de là, se précipita vers son ami, le fit transporter à l'écart, étancha luimême le sang qui coulait, et appliqua sur la chair vive de la charpie et des bandages qu'il assujettit avec son écharpe. Jusqu'à ce qu'il eût été assuré du peu de
gravité du mal, son anxiété fuf si véhémente qu'elle attendrit tous ces rudes soldats dont il était entouré. La blessure de Coligny n'eut pas de suite et fut cicatrisée en quelques jours. »
Cette belle amitié n'eut qu'une durée éphémère. En 1551, François d'Andelot, frère de l'amiral, ayant obtenu un commandement en Italie, fut pris par les Impériaux dans une embuscade et enfermé au château de Milan, oîi il subit une captivité de cinq ans. Ce fut là qu'il étudia les livres de l'hérésiarque Calvin, qui le précipitèrent dans Tapostasie, et ce fut par d'Andelot que Coligny, déjà séduit par les doctrines nouvelles, fut amené à renier sa foi.
Bien que secrète, l'apostasie des deux frères transpira. Le dernier câble se rompit alors entre François de Lorraine et Gaspard de Châtillon, lequel avait été pourvu de la charge d'amiral de France, après la mort du seigneur d'Annebaut, en 1552. Après s'être peu à peu détaché l'un de l'autre, un lien religieux les retenait encore. Mais quand il se brisa, leur longue amitié se changea en une haine implacable.
« Cette haine, jusque-là comprimée, dit Dargaud, éclata le soir de la bataille de Renty. On se souvient comment le duc de Guise attira ses ennemis, et comment il permit au duc de Nemours de les charger. Ce qu'il avait fait par condescendance, par politesse d'un héros à un héros, on répandit qu'il l'avait fait par calcul de prudence peivsonnelle. Le connétable déclara que la bataille était perdue sans son neveu Coligny. L'amiral, qui avait la conscience d'avoir décidé la victoire, soutint les prétentions de son oncle. Il ajouta même que le duc de Guise ne s'était pas trouvé dans le combat, là où il devait être. Ces bruits transpirèrent vite, et, le soir delà bataille, une discussion très vive s'engagea entre François de Lorraine et Cohgny, sous latente du roi. Le duc de Guise exphqua sa conduite en homme accoutumé aux hommages et aux réparations, tandis que l'amiral persista dans son blâme. »
Ils en vinrent même à porter la main sur la garde de
leurs épées et les tiraient du fourreau, lorsque les courtisans se jetèrent entre eux. Le roi, survenant, ordonna aux adversaires, qui étaient ses deux favoris, de s'embrasser et de tout oublier. Ils hésitèrent et n'obéirent qu'à demi. Ils s'embrassèrent, mais ils n'oublièrent pas.
Le prince Eugène de Caraman-Chimay , qui n'est pas sans quelque tendresse pour son héros, étudie d'assez près son caractère, au point de vue religieux et le fait de son apostasie.
« Goligny, dit-il, avait un penchant naturel pour la réforme, et si les circonstances contribuèrent à l'y jeter, il y avait chez lui une large et sérieuse part de conviction, plus encore sur le mal que prétendaient détruire les sectaires que sur l'efficacité de leurs remèdes. Maintenant il faut reconnaître que ses intérêts étaient d'accord avec ses sentiments, à la cour, chez les cathoUques, dans la vieille France ; enfin, la place que pouvait ambitionner un homme comme Coligny, avec la gloire, l'honneur, le commandement, la popularité, cette place était prise par le duc François de Guise et la maison de Lorraine ; et c'était la gloire, le commandement et la popularité que les huguenots pouvaient offrir à l'amiral, s'il consentait à se mettre à leur tête. On peut dire à ces apologistes protestants qu'il était bien ambitieux pour un apôtre et, à ses détracteurs, que c'était un ambitieux réellement convaincu.
« Coligny était moralement ennemi de la cour, du gouvernement, des mœurs et des dérèglements de tout genre de son temps ; il pouvait voir dans la religion nouvelle, avec laquelle d'ailleurs son caractère sympathisait, une tentative de réforme cruellement persécutée ; d'un autre côté, il haïssait les Guise et rêvait la puissance. N'était-il pas marqué d'avance pour servir de drapeau à la cause des huguenots ?
« Mais l'amiral avait une intelligence bien trop haute pour se compromettre seul et risquer de se perdre inutilement. Quand je dis qu'il rêvait la puissance, que pouvaitil espérer? Se substituer lui et les siens au duc de Guise
et à la maison de Lorraine ? Les partisans des Guise ont accusé Tamiral d'avoir rêvé plus haut ; les huguenots ont jeté le même reproche aux Guise. Les Guise, et encore bien moins les Ghâtillon, n'ont jamais pu avoir une idée aussi impossible à réaliser alors que celle d'une usurpation de la couronne de France. Il n'en est pas moins vrai que l'amiral et les Ghâtillon luttèrent contre la prédominance des Guise, et qu'ils espérèrent un moment les renvoyer en Lorraine à jamais déchus de leur prestige et de leur popularité. Sans doute, Coligny ne rêvait point une usurpation impossible et ne prétendait ni se couronner du diadème de saint Louis, ni ceindre l'épée de Charlemagne. Si puissant que l'eussent fait son crédit auprès des souverains prote.itants, et ses victoires trop faciles à la tête de ses huguenots rebelles, il n'eût jamais osé escalader les marches du trône dont il voulait renverser les Valois. Mais il pouvait aspirer au pouvoir suprême sans rechercher le titre de roi, fonder une répubhque, devenir en France le précurseur de Gromwell, et ce fut, en réalité, le but secret de toutes ses machinations. >
« A partir de 1559, dit M. Mahon de Monaghan, le pillage et l'incendie des églises commencent. Le massacre des prêtres et des citoyens fidèles à l'Église romaine devient l'accompagnement habituel de ces premiers désordres. La guerre civile éclate avec toutes ses horreurs. Comme autrefois la religion de Mahomet, la religion de Luther et de Calvin s'impose par la violence. Durant de longues années elle amoncelle ruines sur ruines, cadavres sur cadavres ; ce ne sont que crises lamentables et douloureuses. La Guyenne, le Languedoc, le Poitou, la Saintonge, sont les premiers éprouvés. Bientôt le mal se généralise (1) ».
Bourges, Mortagne, Meaux, Uzês, Béziers, Nîmes, Saint-Gilles , Montpellier, Orléans , Sully-sur-Loire , Pithiviers, Reims, Coutances, Caen, Montauban, Alais, Condom, Angoulême, Saintes, Périgueux, Sarlat, Mâcon, Auxerre, Saint-Pons, Aleth, Castres, Vabre, Saint-Papoul, Soissons, Beauvais, Chàlons-sur-Marne , Chartres, la Charité-sur-Loire, la Rochelle, Pau, Tarbes, Oléron, Lescar, Geaume-en-Chalosse, Orthez, Lodève et une foule d'autres villes de la France et du Béarn deviennent
(1) E. Mahon de Monaghan : l'Église, la Béforme, la Philosophie et le Socialisme au point de vue de la civilisation moderne (18G5).
tour à tour ou simultanément le théâtre des plus grandes atrocités de la part des disciples de la Réforme.
« Les cathédrales, les églises, les couvents, les chapelles, et mêmes les hôpitaux et les bibliothèques sont détruits, saccagés, pillés, souillés. Comme avaient fait les barbares, les protestants s'emparent de toutes les richesses du culte, brisent les statues, déchirent les peintures, anéantissent les sources du savoir. Par eux, les évoques, les prêtres, les religieux de tout ordre sont égorgés, insultés ou chassés. Les populations, attachées au culte de leurs pères, se voient soumises aux plus cruels traitements; ici, on les passe au fil de l'épée; là, on les précipite du haut des murailles; ailleurs, on les noie; plus loin, on les brûle; mais partout invariablement l'esprit de rapine, se mêlant à l'esprit de secte, on les dépouille de leurs biens, on les rançonne et on les soumet à d'intolérables vexations. A la requête des consistoires, il arrive souvent que les chefs militaires protestants font enlever les toitures, ordonnent la démolition des maisons ou décrètent des taxes exorbitantes en vue de contraindre les catholiques à embrasser la Réforme !
« En Beauce, seulement, les calvinistes triomphants détruisirent trois cents églises. Sur toute la surface de la France, on compte cent cinquante cathédrales et abbayes complètement ruinées. Dans les seuls diocèses de Nîmes, de Viviers, d'Uzès et de Monde, le nombre des églises démolies atteignit le chiffre énorme de cinq cent. La petite ville de Sully-sur-Loire ayant été surprise par les troupes de l'amiral Goligny, trente-six prêtres y furent froidement massacrés; et un grand nombre d'autres ecclésiastiques du pays, qui s'étaient réfugiés dans ses murs périrent dans la Loire ou on les précipita. Les protestants montrèrent partout ce même esprit d'intolérance, de destruction et de cruauté. On eût dit qu'ils avaient adopté la devise barbare des anciens Romains : Malheur aux vaincus ! (1)»
« En 1567 et 1569, dit un auteur protestant, les rues de Nîmes farent teintes du sang des catholiques. Rien de
(1) La Saussaye : Annales ecclésiastiq. Âurel 1615.
plus affreux que la Michelade, comme l'ont nommée les gens du pays, massacre exécuté par les protestants, en 1567^ avec une horrible régularité, le jour de la Saint- Michel. Les catholiques, enfermés dans l'hôtel de ville et gardés à vue, furent égorgés par leurs ennemis d'une manière qui rappelle tout à fait les massacres de Septembre pendant la révolution française. On fit descendre l'un après l'autre, dans les caveaux de l'église, les malheureux que l'on voulait exécuter, et que les religionnaires attendaient pour les tuer à coups de dague. On avait placé, sur le beffroi et sur les fenêtres du clocher, des gens armés de torches pour mieux éclairer cette boucherie qui dura deux heures. La plupart furent jetés dans un puits qui avait quarante-deux pieds de profondeur, plus de quatre pieds de diamètre, et qui fut comblé de ces victimes. L'eau mêlée de sang se répandait au dehors, et longtemps après, on entendait encore les cris étouffes et les gémissements des malheureux qui se trouvaient écrasés par les cadavres. On fit une recherche exacte dans les maisons des catholiques, et cette tuerie dura depuis onze heures du soir jusqu'à six heures du matin (1). >
Les calvinistes, s'étant réunis pendant que l'armée du roi assiégeait Saint-Jean-d'Angély, se rendirent maîtres de la ville de Nîmes, et y exercèrent des cruautés inouïes contre les catholiques, égorgèrent le grand vicaire du lieu, les prêtres et les bourgeois qui refusèrent de renoncer à la foi.
« A la Rochelle, les huguenots exercent toutes sortes de cruautés envers les catholiques. Leur rage même s'étend sur les morts ; car ayant ouvert les tombeaux, et déterré les corps saints qui y reposaient, ils foulent aux pieds les saintes reliques, et les jettent dans la mer. >
€ Les mêmes scènes de vandalisme se passèrent à Blois, à Poitiers, à Tours, à Beaugency, à la Rochelle, à Ghâlons-sur-Saône, à Mâcon, à Bourges, à Abbeville. Les protestants dépouillaient les églises de leurs ornements et de leur argenterie, brisaient les images, pillaient les
(1) Edimburgh Review : le Massacre de la Saint-Barthélémy. — (Voir Revue Britannique, février 18^6.)
Q2 LES MENSONGES DE l'hISTOIRE
tombeaux. A Orléans même, Condéne peut empêcher ces désordres. A Rouen et à Caen, on viola les sépultures des ducs de Normandie, les statues furent brisées et mutilées. A Bourges, le magnifique portail de la cathédrale fut réduit à l'état où il est encore. Des ministres réformés se vantaient d'exécuter le vœu du roi, vœu qu'on l'empêchait, disaient-ils, d'exprimer et d'exécuter luimême (1) »
Aussi n'est-il pas étonnant que l'ambassadeur de Venise, Giovanni Gorrer, à son retour de France, terminât son discours au Sénat vénitien par ces paroles, assurément bien plutôt dictées par la conscience de la vérité que par un sentiment de présomption exagérée :
« Au milieu des troubles de ce malheureux royaume, j'ai souvent entendu des Français s'écrier : « Oh? si j'avais mes biens à Venise ! » Ils venaient ou bien ils envoyaient s'informer chez moi si la République prenait de l'argent à intérêt, si la Zecca était ouverte. Ils voulaient y déposer de grosses sommes, comptant que là elles seraient au moins en sûreté. Ils ne désiraient pas d'être à Rome, à Naples, à Milan, ni en toute autre grande ville d'Italie, mais uniquement à Venise. C'était là pour eux un sort sûr, c'était le pays oii l'on ne connaissait qu'un seul Dieu, oîi Ton n'observait qu'un seul culte, où l'on n'obéissait qu'à un seul prince, à une loi commune et où tout le monde enfin pouvait vivre sans crainte et jouir paisiblement de son bien. >
Giovanni Correr avait représenté le gouvernement de Venise dans le royaume durant les plus cruelles années de nos guerres civiles; ayant suivi 1? cour pérégrinante et errante comme une troupe de bohémiens, il avait été en butte à plus d'une terreur comme à plus d'un péril. Se rappelle-t-on son énergique expression : € Les coups d'arquebuse sont les cloches des protestants? » Arrivé en 1567, il s'était trouvé à la journée de Meaux, si périlleuse pour le roi et sa mère, si hardie et si surprenante dans son exécution de la part de Gondé et de l'amiral ; à Paris, il s'était vu sur le point de combattre pour son propre
(1) Dareâte : Histoire de France, t. IV, I, xxiv, p. 183.
salut, ainsi que d'autres ambassadeurs, mêlé à des prêtres et à des moines qui défendaient la rue. Telle était alors la capitale de la France, qu'un ambassadeur en était réduit à se faire gloire de dire :
« Je m'habituai à m' éveiller à chaque signal, à chaque bruit qui frappait mes oreilles. Dans une telle agitation d'esprit et de corps, au milieu de telles dépenses, je n'éprouvais ni fatigue ni chagrin, et je trouvais honorable et beau de m' appauvrir pour le service de Votre Sérénité (1). »
Après le meurtre de Henri II, qui venait si à propos pour la Réforme arrêter les persécutions contre les réformés^ et donner la souveraine puissance à un roi mineur, la régence échut à Catherine de Médicis, alors âgée de quarante ans, et dont l'attitude froide et réservée ne fit que s'accentuer, bien qu'elle exerçât une autorité absolue sur ses enfants. Le roi François II s'entendit, avec Marie Stuart, sa jeune épouse, pour abandonner les rênes du gouvernement aux oncles de cette princesse, les princes de Lorraine, que nous allons voir jouer, dès lors, un rôle prépondérant. L'aîné de cette branche, François, duc de Guise, le sauveur de Metz et le vainqueur de Calais, fut chargé des affaires militaires. Brave, vigilant, infatigable, dit M. Dareste, il s'était trouvé à plus d'affaires et exposé à plus de périls qu'aucun des autres capitaines; il avait encore sur eux deux qualités rares en France, ajoute l'envoyé vénitien Michieli, le sang-froid et le sentiment de sa valeur, sans vanité ni orgueil. Son frère, le cardinal de Lorraine, eut l'intérieur et les finances. Il possédait déjà la réputation d'un théologien exercé et d'un habile diplomate. Depuis Saint- Quentin, il était en train d'acquérir celle d'un grand ministre. Il avait, au dire du même appréciateur, un génie admirable, le don de la parole, une mémoire surprenante, une constante application aux affaires; et quoiqu'on l'accusât d'avidité et de manque de franchise, les étrangers le regardaient comme un des plus parfaits instruments dont un gouvernement pût se servir.
(1) Armand Baschet : la Diplomatie vénitienne.
Les différents personnages que les princes lorrains appelèrent à les seconder dans les affaires de l'État furent le cardinal de Tournon, archevêque de Lyon, le chancelier Olivier, homme honnête et considéré, le maréchal de Saint-André, ambitieux et riche, et le maréchal de Brissac. Ils éloignèrent les princes du sang, le roi de Navarre et Condé, par des missions à l'étranger. Ils respectèrent les gouvernements de Goligny et de Dandelot; mais ils évitèrent de rendre au connétable le pouvoir qu'il s'était jalousement réservé, et Guise lui prit la charge de grand maître de France, en échange de laquelle il donna le bâton de maréchal à Damville, fils du connétable.
On connaît assez les événements de cette période du règne si court de François II, qui est signalée par la première guerre civile, enfin terminée par le premier édit de janvier.
Si l'on veut connaître bien la situation réelle de la France au cours de cette première guerre civile, ce n'est pas aux historiens français qu'il faut s'en rapporter, mais à des témoins plus désintéressés. Il n'est pas de tableau à la fois plus véridique et plus lamentable que celui tracé par les ambassadeurs Marc-Antoine Barbaro et Jean Correr, imprimés dans le deuxième volume des Relations adressées par les ambassadeurs vénitiens à la Seigneurie de Venise.
€ Je trouvai ce royaume, dit Correr, dans une très grande confusion, cette différence de religion (convertie presque en deux fractions et en inimitiés particulières) étant cause que chacun, sans tenir compte de parenté ni d'amitié, se tenait l'oreille au guet et, plein de défiance, écoutait do quel côté naissait quelque rumeur. Les huguenots craignaient, les catholiques craignaient, le prince craignait, les sujets craignaient. Pour dire la vérité, le prince craignait beaucoup plus, et beaucoup plus craignaient les catholiques que les huguenots. Ces derniers, en effet, devenus hardis et même insolents, s'inquiétant peu des édits de pacification et des autres commandements royaux, cherchaient par tous les moyens
possibles à propager et à étendre leur religion, prêchant en divers lieux prohibés et jusque dans la Yille de Paris, où le peuple est si dévot (sauf un petit nombre) et tellement hostile envers eux, que je puis affirmer avec toute raison qu'il n'y a pas, dans dix des plus grandes cités d'Italie, autant de dévotion ni autant de haine contre les ennemis de notre foi. N'en tenant aucun compte néanmoins, ils se permettaient de se réunir dans des maisons particuUères, et, en place de cloches, ils s'appelaient la nuit à coups d'arquebuse. Les catholiques, au contraire, étaient tenus en respect, et la sérénissime reine n'osait faire aucune chose dont les huguenots eussent pu concevoir le moindre soupçon ; au contraire, feignant de ne pas voir ce qu'ils faisaient, elle les tolérait avec patience, leur faisait un accueil affable, leur accordait des dons, des faveurs, avec une bienveillance apparente. Sa Majesté croyait (comme elle me l'a dit maintes fois de sa propre bouche) les rendre, par ces moyens, satisfaits et tranquilles. Elle espérait, en les traitant de la sorte, de voir consumer avec le temps cette humeur, qu^elle regardait plutôt comme de l'ambition et un désir de vengeance que comme un effet de religion; elle espérait aussi que Tobéissance augmenterait chez les sujets à mesure que le roi prendrait des années et que les séditieux n'auraient plus d'occasion aussi facile à se révolter contre lui.
« Sous ce nom de huguenots sont comprises trois sortes de personnes, savoir : les grands, les gens de classe moyenne et les petites gens : les grands suivent cette secte par ambition et le désir de l'emporter sur leurs ennemis ; les gens de moyenne condition sont alléchés par la liberté dans la manière de vivre et par l'espoir de s'enrichir, surtout avec les biens de l'Église; les petites gens sont entraînés par une fausse croyance ; aussi l'on peut dire que chez les premiers, il y a Tambition; chez les seconds, le vol; chez les troisièmes, Tignorance. Les grands, se servant de la religion comme entremetteuse, pouvaient se vanter d'avoir obtenu en bonne partie ce qui était dans leur intention; car le nom du prince de Condé et celui de
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Tamiral n'étaient ni moins aimés ni moins redoutés que celui du roi et de la reine. Les moyennes gens avançaient aussi chaque jour dans leur desseins, et les derniers, c'est-à-dire le menu peuple, se figuraient qu'au moyen de cette nouvelle religion, le paradis leur était acquis. Dans chaque province de ce royaume, ils avaient un chef principal qui se trouvait opposé au gouverneur du roi, si même ils ne l'appelaient pas eux-mêmes gouverneur des leurs. Il avait sous lui plusieurs autres chefs et beaucoup d'autres subordonnés, selon leur condition et leur qualité, qui, répandus dans le pays avec l'autorité et le pouvoir (car c'étaient tous des gentilshommes honorés et de sang noble), favorisaient et employaient les petites gens. Après eux venaient les ministres, qui instruisaient les populations avec un soin exquis, les confirmaient dans leur opinion, et s'eiïorçaient par tous les moyens d'en séduire d'autres. J'ai dit avec un soin exquis; mais, pour parler plus exactement, je dois employer le superlatif, et dire très exquis, à tel point que si nos curés, en faisaient seulement la moitié, le christianisme ne se trouverait pas dans la confusion oii il est aujourd'hui. Ils faisaient souvent dans leurs églises des collectes d'argent, auxquelles contribuaient promptement et largement toutes les petites gens, et cet argent était remis par eux aux grands et aux moyennes gens. Sans ce secours, les princes n'auraient pu suffire aux dépenses qu'ils faisaient; car ces dépenses sentaient plus le roi certainement que le petit prince et le simple gentilhomme. Or, il résultait de cette organisation et de ces intentions ainsi associées une volonté concordante, une union si grande entre eux, qu'elle les rendait prêts à obéir sur-le-champ, à s'entendre l'un avec l'autre et très prompts à exécuter ce qui leur était commandé par leurs supérieurs. Ils purent ainsi, à un jour et à une heure déterminés, susciter, avec un grand secret, des troubles dans chaque partie du royaume, en se levant pour une guerre cruelle et périlleuse pour chacun. »
L'édit de janvier, rendu au commencement de 1562, concédait aux protestants le droit de tenir des prêches en
dehors des villes, dit M. de Glmlembert (1), et en même temps il leur interdisait toute propagande, ainsi que toute attaque contre la religion catholique. Cet édit n'accordait que ce qu'il n'était plus possible de refuser.
Cependant il fut très mal accueilli par les parlements, fait observer le consciencieux Dareste. Celui de Paris se fit donner des lettres de jussion et n'enregistra que le 6 mars, par ordre exprès, en déclarant que l'enregistrement n'emportait aucune approbation de la nouvelle religion. Ceux de Toulouse et de Rouen résistèrent assez longtemps. Celui de Bourgogne envoya une députation à la reine pour lui exposer les raisons qu'il avait de s'opposer à l'exécution, et ces raisons furent admises. La magistrature ne comprenait pas qu'on pût permettre l'exercice de deux religions dans une même ville. Etienne Pasquier, l'un de ses membres les plus libéraux, ne voit là qu'une déhanche , c'est-à-dire une occasion de troubles et de scandales. Tout royaume divisé périra, disait Tavannes, et il demandait comment, l'unité de l'Église sacrifiée, on maintiendrait celle du gouvernement. L'édit de janvier déroutait toutes les idées des magistrats, qui voyaient, d'ailleurs, le progrès du désordre avec une inquiétude natureUe. Ils se servaient contre lui d\in argument très fort : c'était le système établi parles calvinistes à Genève. «. Ce serait crime capital à Genève, dit Gabriel de Sacconay, auteur d'écrits contre Calvin, de faire aucun exercice de la religion catholique tant s'en faut qu'on y voulut tolérer la liberté de conscience, pour autant qu'ils estiment d'endurer deux religions contraires être clause contrevenante à l'expresse parole de Dieu qui commande que toute idolâtrie et fausse rehgion soient exterminées. »
Pour les réformés, ils se montrèrent satisfaits. Coligny n'avait pas demandé autre chose que la liberté des prêches, les ministres jugèrent devoir se contenter d'avantages présents qui leur faisaient espérer d'autres succès prochains. « Ils prêchèrent, dit Gastelnau, plus hardiment, qui çà, qui là, les uns par les champs, les autres en des jardins et à découvert partout où la passion les guidoit
(1) Histoire de la Ligue, t. i^^.
et oïl ils pouvoient trouver du couvert comme ès vieilles salles et masures et jusques aux granges, d'autant qu'il leur étoit défendu de bâtir temples et prendre aucunes choses d'église. Les peuples, curieux de voir chose nouvelle, y alloient de toutes parts et aussi bien les catholiques que les protestants, les uns seulement pour voir les façons de cette nouvelle doctrine, les autres pour l'apprendre, et quelques-autres pour connoître et remarquer ceux qui étoient protestants. »
Le chancelier de l'Hôpital, qui voulait ménager tous les partis, se flattait de mettre fin par cet édit aux troubles du royaume. Il devait pourtant savoir que, pour parvenir à leurs fins , les calvinistes n'avaient pas craint de faire appel à l'étranger, et que l'Angleterre n'attendait qu'une occasion pour reprendre Calais et Boulogne. C'était le prix qu'elle mettait aux secours qu'elle avait promis à Condé (1).
«Aussi l'édit de janvier, avoue Sismondi (2), leur fit reconnaître leur force. Dès que la nouvelle de la surprise d'Orléans leur parvint, ils prirent partout les armes tumultuairement dans les mois d'avril et de mai 1562; ils se rendirent maîtres des villes et de leurs temples, et, s'animant à détruire ce qulls nommaient les symboles de l'idolâtrie, ils profanèrent les autels et traînèrent les images et les reliques dans la boue. Ces outrages soulevèrent presque partout contre eux la populace et les paysans. »
On vit alors se renouveler des scènes comme celle que Joyeuse décrit dans ses lettres, adressées de Languedoc au duc de Guise : « Monseigneur, luimande-t-il, l'année précédente, vous avez esté adverty des malheureux désordres et grandes cruautez qui se sont commises en la ville de MontpelUer et ailleurs, à l'endroit de personnes de plusieurs bons subjets du roy, soubs prétexte de religion. Les affaires prennent tel cours et vont si en empirant, que, à ce que je voye et oye, il n'y a personne d'assuré que ceulx qui ont moyen de se retirer en quelque lieu
(1) Ch. Cauvin : Vie de François de Lorraine, duc de Guise.
(2) Sismondi : Précis de Vhistoire des Français.
fort. Je voys plusieurs gens de bien abandonner leurs propres maisons, et se retirant avec leurs familles, pour n'avoir seuretés de leurs dites propres vies qu'en en estant bien loin retirez des séditieux. »
Parmi les divers événements qui pouvaient amener une rixe, le hasard voulut que l'accident inévitable se présentât précisément sur le chemin du duc de Guise, de telle sorte qu'au moment oîi il sortait de ses pourparlers avec les luthériens, il se trouvait porté en un seul jour à la tête des catholiques. Les conférences de Saverne s'étaient terminées le 18 février. Le duc de Guise revenait à Paris, oii l'appelaient les triumvirs qu'il y avait laissés. Le P"" mars, il devait dîner vers midi à Vassy. « Les oflSciers qui alloient dcA^ant trouvèrent que les protestants y faisoient leur presche dans une grange près de l'église, et y pouvoit avoir six ou sept cents personnes de toutes sortes d'âge. Lors, comme souvent m'a dit le duc de Guise, aucun de ses officiers et aultres qui estoient allés devant, curieux de voir telle assemblée et nouvelle forme de prescher, sans aultres desseins, s^approchèrent jusqu'à la porte du lieu, ou il s'esmeut quelque noise avec parolles d'une part et d'aultre (1).» Quand le duc survint pour rétablir l'ordre, il fut atteint, en approchant de la porte, d'une pierre à la tête. Cette blessure l'irrita ; il laissa les trompettes sonner la charge, et deux compagnies d'ordonnance s'avancer avec les laquais à l'attaque de la grange (2). Les protestants furent chassés, et, en sortant, ils furent obhgés de « passer par deux rangs, tant de gens d'armes que des aultres de sa suite, et en passant, chacun d'eux frappoit à grands coups d'espée et de coutelas. Ceux qui montoient sur les toits étoient tirés à coups de harquebuses (3). » On raconte même que les moines en désignaient du doigt sur le toit aux arquebusiers. Il dut y avoir une soixantaine de tués et à peu près le double de blessés. Parmi les tués, il n'y eut guère que quatre oii cinq femmes, et encore on les mit à mort moins par zèle
(1) Castelnau, p. 452.
(2) D'Aubigné, p. 130,
(3) Guise : Mémoires- Journaux, p. 470, 473.
religieux que par désir de leur enlever leurs ornements d'argent : « luy estèrent son demi-ceing et agrappes d'argent;» c'était plutôt un sac qu'un massacre. Les morts furent surtout des marchands ou des petits bourgeois, tandis que les simples paysans s'échappèrent. Le tronc des pauvres fut forcé et l'on enleva les douze livres tournois qu'il contenait. Le duc ne vit d'abord dans cet acte de brigandage qu'une querelle entre laquais et paysans, et se contenta d'envoyer la Bible saisie sur la chaire à son frère le cardinal de Guise, qui semblait attristé et restait « appuyé sur les murailles du cymetière, regardant vers la dite grange. » Il répondit, en prenant le livre : < Il n'y a point de mal en ceci car c'est la Bible et la Sainte Ecripture. » La duchesse, qui était enceinte et ne fut prévenue qu'assez tard, envoya supplier son mari de faire retirer ses gens.
Tel est le récit de cet événement, connu dans l'histoire sous le titre vraiment exagéré de massacre de Vassy (1). Les huguenots se plaisent à prêter au duc de Guise des paroles qui contrastent avec la vie tout entière de ce prince.
« Le duc restoit luy-mesme en la grange, avecque son espée en la main, commandant à ses gens de tuer, et nommément les jeunes gens, et, sur la fin, dit qu'on laissast les femmes grosses ; criant après ceulx qui estoient sur les eschaffaux, qui efîorçoient de se sauver par le dict toist : « En bas, canailles^ en bas > et usant de grandes menaces (2). »
Le duc se défend dans ses mémoires d'avoir mis l'épée à la main, et assure, au contraire, qu'il fît tous ses efforts pour faire cesser le massacre. Les historiens les moins
(1) Voir sur cet événement : Archives curieuses de l'Histoire de France, t. IV, série l''^, p. 103 : «Description du saccageaient exercé cruellement, par le duc de Guise et sa cohorte, en la ville de Vassy, le 1er jour de mars J561, Caen, 1562. » — Mémoires de Condé, t. UI, p. lii : « Relation de l'occision du duc de Guyse, exécutée à Vassy, en Champagne, composée par un huguenot. » — Ibid., p. 115 : « Discours au vray et abrégé de ce qui est dernièrement advenu à Vassy, y passant M. le duc de Guise. » — Ibid. « Sept autres pamphlets. » — Voir aussi de Thou, t. XXIX; Castelnau, i. UI, ch. viii; Le Laboureur, t. 1er, p. 760; VariUas, t. 1er, p. 161.
(2) Discours entier sur la persécution et la cruauté exercées en la ville de Vassy, far le duc de Gxiise, le 1er mars 1562.
suspects de partialité envers le duc de Guise (1) repoussent les imputations barbares que les protestants ont fait peser sur lui en cette circonstance.
Le duc de Guise, remarque M. Forneron, semble, au premier moment, n'avoir eu aucune conscience de l'acte; il fut tout étonné de s'en voir attribuer l'honneur, d'être acclamé dans toutes les villes catholiques comme un sauveur, et salué comme le chef vigoureux qui venait de choisir le seul parti digne de l'Église, celui de la répression sans pitié. Trop humain pour oser se vanter d'une action aussi inutilement cruelle, et trop instruit de l'état des esprits pour ne pas supposer qu'elle serait le signal d'une guerre d'extermination, le duc fut un peu inquiet de l'attitude que prendraient, à cette nouvelle, Catherine, son ancienne adversaire, et le duc Christophe de Wurtemberg, son allié récent. Il écrivit à celui-ci, le 10 avril, une lettre accompagnée d'un post-scriptum autographe, conservé aux archives de Stuttgard (2) :
« Monsieur mon cousin, j'espère, avec l'aide de Dieu, justifier toutes mes actions : vous avez veupar ma première lettre ce que je vous ai mandé de ce qui est avenu à mon gran regret, en quelque fasson que l'on my est forsé (sic) mais vous jugerez, s'il vous plest, et tout prinses vertueux et bien néz, que doffendre il est blâmé et permis de se défendre mesmement uzant de toutes les passiences que l'on peut, et que je croy ce peult comporter par prinses bien néz de bonne maison, et vrais serviteurs et subjets de leur prinse. J'espère vous en faire vraie et apparente preuve bien tost, puisque il a pieu à la reine et au roi de Navarre en la présence du conseil du roi son fils, ouyr le raporte du faict, suivant les informations, ayant esté le tout renvoyé en la court de Parlement pour i ouyr toutes les parties et i faire justisse, vous suppliant pour fin tenir en amitié
€ Vostre humble et affectionné cousin,
François de Lor[raine].
(1) Anquetil, de Thou, Lacretelle.
(2) Original. — Carton 65 c, n» 53 a.
Il esti du reste, absolument démontré aujourd'hui que François de Lorraine ne partagea nullement la joie générale sur ce qu'on a nommé plus tard « le malentendu de Vassy. > Il voulut même s'en excuser juridiquement et publia un mémoire dans lequel il s'exprime en ces termes : « J'alleguerroye la modération de patience qui fut jadis en un Périclès poursuivy par un importun mesdysant; » puis il cite Miltiade, Thémistocle, injustement accusé, « aussi avons-nous en admiration un Camillus, » et poursuit sur ce ton durant plusieurs pages. Cependant lorsque le duc entra dans le Parlement pour déclarer qu'il était étranger aux meurtres de Vassy, les présidents Séguier et Harlay, s'il faut en croire M. Henri Martin, quittèrent leurs sièges et sortirent de la salle, ce qui n'empêcha nullement la grave assemblée, après quelques mots assez dédaigneux prononcés par le duc, d'ordonner des poursuites contre les paysans de Vassy, coupables d'avoir provoqué cette échauffourée en assaillant, à coups de pierre, l'escorte du premier personnage du royaume.
La guerre civile se trouvait déclarée par le fait du malheureux événement de Vassy. Catherine de Médicis alla s'enfermer au château de Melun, avec le jeune roi Charles IX.
Condé était à Paris, entouré de gentilshommes et prêt à protéger ses coreligionnaires, si on les menaçait dans l'exercice de leur culte, accordé par l'édit de janvier. Il allait au prêche, suivi de plusieurs centaines de cavaliers armés, et accompagné de Bèze qui portait lui-même une cuirasse. La moindre rixe entre catholiques et protestants paraissait devoir amener une collision entre les princes. < C'est , écrivait Pasquier, un vrai chaos et confusion ; toutes sortes de gens, tant de l'un que de l'autre parti s'assemblent dans la ville, leurs chefs et les principaux capitaines y étant ; les coups de pistolet et de canon nous servent de carillon (1). »
Condé appela près de lui ses parents , ses amis et les Chàtillon. Il écrivit à Goligny « que César n'avait pas
(1) Daicste : Histoire de France, t. IV, I, xxiv.
seulement passé le Rubicon, qu'il était déjà rentré à Rome et que ses étendards commençaient à branler par les campagnes. » Catherine emmenait le petit roi deMelun à Fontainebleau, et de là à Vincennes.
Sans respect pour les éd.ts, les protestants continuaient à renverser les croix, à profaner les autels, à dévaster les couvents et les églises, à en chasser les moines et les prêtres, s'exhortant, dans le langage de l'Écriture, à détruire l'idolâtrie. Les apostasies se multiplièrent au milieu de ces fureurs. Même l'Université de Paris eut ses renégats : Pierre de la Ramée (Ramus), principal du collège de Presle, fit abattre, dans la chapelle de cette maison, tous les symboles de la foi catholique. Ce fut un scandale horrible, et le Parlement dut intervenir par des arrêts.
Condé écrivit aux Églises réformées pour qu'elles fissent des levées d'hommes et d'argent. Ces dernières demandes furent appuyées par les ministres calvinistes. Puis il publia un manifeste, oîi il déclara qu'il ne regardait plus le roi comme libre ; qu'il était pour lui toujours prêt à obéir à son frère le roi de Navarre; que si la reine ordonnait aux Guise et à leurs alliés de poser les armes et de se retirer, il en ferait autant; que, si on le forçait à la guerre, il l'entreprendrait à ses dépens, mais qu'il n'en était pas Fauteur et qu'il en déclinait la responsabihté. Il écrivit en même temps des lettres aux princes d'Allemagne, et leur envoya des agents pour leur expliquer sa conduite ; il prenait le titre de Protecteur de la 77iaiso7i et la couronne de France. Enfin il signa avec Goligny, Dandelot et les gentilshommes qui l'avaient suivi, un traité ou pacte d'association, « pour l'honneur de Dieu, dit Gastelnau, la liberté du roi, de ses frères , de la reine sa mère , et la conservation des édits. »
Le roi et Catherine déclaraient, le même jour, 7 avril, qu'ils étaient parfaitement libres. Le 11, ils publiaieni une confirmation de l'édit de janvier, et maintenaient la liberté des prêches, excepté à Paris. Les triumvirs répondirent au manifeste de Condé par un autre manifeste. Les
Parlements de Paris et de Rouen répondirent à ses lettres qu'il eût à mettre bas les armes (1).
La guerre civile éclata simultanément dans toutes les provinces, excepté en Bretagne. L'évêque du Mans fut chassé par les calvinistes. Rouen, Dieppe, tombèrent en leur pouvoir, et ces villes furent mises à sac. Il en fut de même dans la plupart des villes de la Normandie. A Valence, à Lyon, dans tout le Dauphiné, l'émeute, le pillage, les massacres se succèdent sans relâche. Partout les réformés frappent des contributions, opèrent des emprunts, volent les biens des églises.
Pendant ce temps, les protestants commettaient le crime le plus infâme de lèse-patriotisme et de haute trahison. Ils pactisaient avec l'étranger, lui ouvraient le territoire, et achetaient l'alliance de l'Angleterre au prix de nos meilleures places de guerre sur la Manche. A son avènement au trône, Elisabeth, dit Gobbett, dans ses Lettres sur la Réforme^ avait trouvé l'État en guerre avec la France, et s'était aussitôt hâtée de signer la paix avec cette puissance, sans même en exiger la restitution préalable de Calais. Les négociations avaient été ouvertes à Cateau- Gambrésis, entre l'Angleterre et l'Espagne, d'une part, et la France, de l'autre. Philippe, fidèle à ses engagements, avait refusé d'écouter toute proposition, avant que son allié eût obtenu pleine et entière satisfaction pour Calais; il s'était même engagé à continuer les hostilités pendant six années consécutives, pourvu que, de son côté, la reine d'Angleterre s'engageât à ne point traiter sans lui avec l'ennemi. Elisabeth, qui avait besoin de la paix, parce que déjà elle commençait à vexer ses sujets pour leurs opinions religieuses, négocia secrètement avec la France, et conclut séparément un traité en vertu duquel elle consentit à l'occupation de Calais par les troupes françaises pendant huit années de plus, moyennant une indemnité de cinq cent mille couronnes (2). Par une clause spéciale les deux parties contractantes convinrent réciproquement qu'en cas de violation, le traité deviendrait nul, et que,
(1) Dareste : Histoire de France.
(2) Environ trois millions de francs.
si les torts venaient de la France, elle perdrait le droit de retenir Calais ; que si, au contraire, ils étaient du côté de l'Angleterre, celle-ci ne pourrait plus revendiquer cette place importante. Cette clause ne devait pas être inutile; à peine trois ans s'étaient écoulés depuis la conclusion de ce traité, qu'Elisabeth encourut la déchéance de ses droits sur Calais, en manquant de la manière la plus perfide à ses engagements.
Les machinations de Gondé, de Coligny et de leurs huguenots avaient réussi à allumer la guerre dans leur pays, et l'ambassadeur d'Angleterre près la cour de France assistait les rebelles de tout son pouvoir et de toute son influence. Vidame, agent de Condé et de Golignj^ se rendit même secrètement à Londres pour y demander des secours en hommes , en argent et en vaisseaux. Il réussit dans cette négociation au-delà de ses espérances; Elisabeth, oubhant le traité solennel qui l'engageait envers le roi de France, fournit des troupes, de l'argent et des vaisseaux aux révoltés; ceux-ci, de leur côté, pour reconnaître ses bons offices, s'engagèrent à lui livrer le Havre-de- Grâce en nantissement des sommes qu'elle leur avançait, et comme garantie de l'exacte reddition de Calais au terme fixé dans le traité de Cateau-Cambrésis.
L'ambassadeur français à Londres , étant parvenu à éventer ce qui se tramait entre les agents des rebelles et la reine, se rendit chez le secrétaire d'état civil, et, le traité à la main, demanda l'extradition des rebelles. Il rappela en outre au gouvernement anglais la clause qui, en cas de violation de sa part, le déclarait déchu de tout droit à réclamer Calais à l'expiration des huit années convenues. Ses représentations ne furent point accueillies : Elisabeth avait trop contribué aux troubles politiques qui désolaient la France pour ne pas en tirer parti.
Maîtres de la plus grande partie de la Normandie, les huguenots livrèrent Dieppe et le Havre-de-Grâce aux Anglais, qui inondèrent la province d'insidieuses proclamations , dans lesquelles l'hypocrite Elisabeth déclarait
que ses intentions à l'égard de son bien-aimé frère, le roi de France, n'étaient rien moins qu'hostiles; que l'entrée de ses troupes sur le sol français n'avait d'autre motif que son désir de protéger ses coreligionnaires français contre la tyrannie des Guise, et qu'elle était assurée que son bien-aimé frère ne manquerait pas de lui savoir gré des sacrifices qu'elle faisait pour le rendre lui-même à la liberté et le soustraire à la domination d'un insolent sujet. Ces calomnies produisirent peu d'effet : les Français n'avaient pas encore oublié que c'était au vaillant et patriote duc de Guise qu'ils étaient redevables d'avoir chassé l'Anglais de Calais ; leur indignation avait été sans borne en voyant les factieux appeler l'étranger sur le sol sacré de la patrie et lui vendre deux places fortes (1).
« On vit alors la noblesse accourir de tous les points du royaume à la défense de l'État et du trône en danger, ajoute Gobbett. La nation tout entière, blessée dans son honneur par la lâche perfidie des huguenots, ne semblait plus former qu'un seul corps animé du même esprit. Dans sa juste horreur pour une secte factieuse qui lui préparait des chaînes et espérait la soumettre au joug honteux de l'étranger, doit-on être surpris qu'elle appelât de tous ses voeux la proscription et l'anéantissement d'une race d'hommes traîtres à leur Dieu, à leur roi et à leur patrie? >
Dargaud lui-même, apologiste ^dent de Coligny, est contraint d'avouer que ce Français, investi d'une charge militaire des plus importantes, fut traître à sa patrie ; et quelque ambigus que soient les termes qu'il emploie à cet aveu, il est bon de les citer.
« Ces intérêts divins et humains effacent ses scrupules et il communique avec l'étranger. Il harcèle donc, il aiguillonne M. de Bricquemaut, qui, sous les obsessions de l'amiral, signe un traité à Londres. Par ce traité, la reine Elisabeth promet à Condé et à Coligny 140,000 écus d'or ; elle promet, en outre, six mille soldats. Trois mille doivent occuper le Havre- de-Gràce, transformé en
(1) William Gobbett : Lettres sur la Réforme, p. 218, 219, 220.
place de sûreté pour les Anglais et en place de refuge pour les proscrits calvinistes. Les trois mille autres sont destinés à Dieppe et à Rouen. Ce traité s'exécute sans retard, et le faible contingent d'Anglais préposés à la défense de Rouen pénètre dans cette ville au moment oîi Tarmée des triumvirs établit son camp autour des fortifications. »
Coligny, en quittant le champ de bataille de Dreux, avait reçu à Anet le titre de commandant général de l'armée, en l'absence de Gondé. Le 23 décembre, il était à Puisette, en Beauce; le 24, à Patay; et à la fin du mois, à Beaugency, où il établissait son quartier d'hiver et se préparait, avec le secours de Dandelot, à défendre Orléans, pensant bien que Guise ne tarderait pas à venir l'y rejoindre. Mais les reîtres, qui formaient le principal corps d'infanterie de l'armée protestante, menaçaient de se soulever si on ne payait pas leur arriéré. Coligny, aidé du maréchal de Hesse, parvint à les calmer, en leur promettant de les payer aussitôt qu'il aurait reçu Targent qu'il attendait de l'Angleterre, et résolut, en conséquence, de les emmener en Normandie, autant pour tenter une nouvelle jonction avec les troupes anglaises que pour forcer l'armée royale à faire diversion, car Guise venait d'arriver devant Orléans.
L'amiral ne cessait pas d'écrire à Elisabeth d'Angleterre pour solliciter des secours , et non seulement il écrivait lui-même, mais il obhgeait la princesse de Gondé, Eléonore de Roye , à mendier à l'étranger des hommes et de l'argent. Mais s'il rétablissait aisément les affaires de son parti à l'étranger, il n'en était pas de même en France. Il avait beau conspirer contre sa patrie, en pré-
parer l'envahissement par son ennemi séculaire, il ne se sentait point en sûreté, et voyait en François de Guise, nommé lieutenant général du royaume , le plus redoutable des adversaires.
Le duc de Guise s'était établi à Olivet , le 5 février. Dès le lendemain il commençait l'attaque des faubourgs d'Orléans, tandis que la reine mère, selon son habitude, cherchait à préparer les voies à un accommodement qui eût diminué l'influence des Guise, au préjudice des intérêts du royaume.
Guise allait donc porter le dernier coup aux rebelles, et peut-être ruiner à tout jamais l'avenir de la Réforme en France. Il était de taille à mener jusqu'au bout une semblable entreprise.
Mais une soudaine catastrophe réduisit à néant les efforts des catholiques et servit à merveille les desseins des Réformés.
Le 18 février 1563, François de Lorraine était resté au camp plus tard que de coutume. Il attendait l'évêque de Limoges et le sieur d'Oysel, qui avaient été à Orléans traiter de la paix avec d'Andelot et le connétable.
Le duc espérait les rencontrer à leur retour et s'entretenir avec eux d'une affaire d'autant plus importante pour lui, qu'il ne manquait pas de gens, à la cour et ailleurs, pour l'accuser de prolonger la guerre à plaisir et afin d'augmenter la puissance de sa maison. Le sieur de Crenay, familier du duc, voyant l'heure qui s'avançait, partit en avant pour rassurer la duchesse de Guise sur ce retard inaccoutumé. Il passa la Loire dans un petit bateau , car le pont de Saint-Mesmin avait été rompu par les huguenots, et il aborda sur l'autre rive.
La nuit tombait. Quand il fut à terre, un homme, qui depuis longtemps déjà se promenait au bord du fleuve, lui demanda si le duc n'allait pas bientôt passer. < Il vient, y> dit Crenay, et il continua sa route.
Le duc, en effet, n'attendit pas plus longtemps. Il monte en bateau , les trompettes du camp sonnent son arrivée, on débarque ; le jeune Villegomblain marche en avant; quelques pas après, suit le duc de Guise, désarmé,
et s'entretenant du siège avec le seigneur de Rostaing, monté sur un petit mulet. C'était là toute son escorte. Tout à coup, comme les trois seigneurs passent dans un carrefour où croissent deux grands noyers, un cavalier s'avance dans l'ombre ; il arrive par derrière à sept pas du duc de Guise, et tire sur lui un coup de pistolet. Trois balles de cuivre fracassent l'épaule du duc, la violence du coup le jette sur le cou de son cheval; il se redresse, veut mettre la main à l'épée ; son bras reste inanimé. Le sieur de Rostaing s'élance à la poursuite de l'assassin ; mais, avec son mulet, il ne peut atteindre celui-ci, qui est monté sur un cheval d'Espagne , et qui , tirant luimême son épée, feint de poursuivre le meurtrier et disparaît dans l'obscurité. Le duc arrive mourant entre les bras de sa femme.
Rostaing appelle au secours ; des soldats et des pages accourent. Anne d'Esté et le prince de Joinville, qui attendaient un époux et un père triomphant, n'ont que la force de se précipiter sur lui pour l'embrasser avec des larmes de douleur et de désespoir. « Ah ! mon Dieu! mon Dieu ! s'écrie la malheureuse épouse, c'est moi qui l'ai assassiné ! — Il y a longtemps, dit le duc, qu'on me gardait ce coup-là, que je mérite pour ne pas m'être précautionné; > et, se tournant vers sa femme, il ajouta, pour la consoler, qu'il lui portait une piteuse nouvelle, mais telle qu'elle était il fallait la recevoir de la main de Dieu et s'accorder à sa volonté ; qu'il n'avait nul regret de mourir, mais qu'un de sa nation eût commis un tel acte. II dit au prince de Joinville, qui pleurait : « Dieu te fasse la grâce, mon fils, d'être homme de bien. »
Un barbier, mandé en toute hâte, visita les blessures du prince. L'assassin, croyant que François de Lorraine portait encore sa cuirasse, avait visé très haut. Les balles de cuivre avaient frappé Tépaule, en la traversant de part en part. On conçut néanmoins de l'espoir.
Pendant toute la nuit, les officiers de l'armée royale, informés du crime, assiégèrent le château de Corney, pour obtenir des nouvelles. Quelques-uns furent admis auprès du duc; il leur exprima son regret qu'un tel acte eût pu
être commis par un Français, et leur recommanda de servir loyalement Dieu et le roi.
L'évêque de Limoges et M. d'Oysel, qui négociaient avec la princesse de Gondé, étant venus lui rendre compte de leur mission, il put les écouter attentivement. Dans l'entretien qu'il eut avec eux , il manifesta le désir que la paix fût promptement conclue ; mais lorsqu'il apprit que parmi les otages réclamés par les protestants devait figurer son jeune fils Henri, prince de Joinville, il exprima la plus grande répugnance, doutant que sa femme et ses amis y consentissent, à cause de sa mort prochaine. Il ajouta que si la reine l'ordonnait, il accéderait à cette pénible condition , et donnerait en otage non seulement le prince de Joinville, mais encore tous ses autres enfants.
Les médecins Gastellan et Vicence ne crurent pas, de prime abord, que la blessure fût mortelle, le coup ayant percé l'épaule, mais n'ayant point brisé les os et « n'étant point entré dedans le cofire. » Cependant la fièvre devint chaque jour plus ardente, et comme le trou lait par les balles se rétrécissait à la sortie , on craignait que l'une d'elles ne fût restée dans le corps. Les chirurgiens décidèrent donc qu'il fallait élargir la blessure, et pratiquer une incision pour la sonder. Ils fendirent la plaie en forme de croix, y cherchèrent la balle avec les doigts et ne l'y trouvèrent pas. Mais tous ces efforts étaient inutiles, et les hommes de l'art durent avouer qu'il ne restait aucun espoir de sauver l'illustre blessé.
« Un dernier trait marqua et illustra la sublime agonie de M. de Guise, dit M. Dargaud. On proposa au malade M. de Saint-Just, qui, dans la conviction des esprits les plus éclairés du temps, avait le pouvoir de guérir, en appliquant au mal certains appareils et certaines paroles cabalistiques. < Non, répondit le duc. Je ne doute pas » de sa science, mais sa science est diabolique. Plutost » que d'estre sauvé par un sortilège, je préfère mourir > droictement comme j'ai vécu. Dieu est lo maître, qu'il » soit fait selon sa volonté. »
Ce fut au cardinal de Guise qu'échut la douloureuse
mission d'apprendre à son frère que l'heure de la mort était proche et qu'il fallait s'y préparer. Le duc lui répondit en souriant : « Ah vous me faytes un vrai tour de frère, de me pousser au salut où j'aspire. Je ne vous en affectionne que plus grandement. > Le duc alors se confessa à l'évêque de Riez, le confident et le narrateur des derniers sentiments et des dernières paroles de ce héros.
La fièvre redoubla dans la nuit du 23. M. de Guise, ne conservant plus d'illusion et jugeant sa fin prochaine, appela près de son lit la duchesse et le prince de Joinville, son fils aîné, et leur adressa de touchants adieux.
« Mon fils, dit-il en regardant le prince de Joinville, aye, mon mignon, mon amy, l'amour et crainte de Dieu, principalement devant tes yeux et dedans ton cœur. Ne t'adonne aucunement aux compagnies vicieuses. Ne cherche aucun advancement par voies mauvaises, comme par une vaillantise de cour ou une faveur de femme. Attends les honneurs de la libéralité de ton prince et de tes labeurs , et ne désire les grandes charges, car elles sont trop difficiles à exercer. Toutefois, en celles où tu seras, emploie entièrement ton pouvoir et ta vie pour t'en acquitter, selon ton devoir, au contentement de ton Dieu et de ton roy. Quelque bien qu'il te puisse advenir, garde-toi d'y mettre ta confiance, car ce monde est trompeur et n'y peut estre assurance aucune, ce que tu voy clairement en moymesme. Or, mon cher filz, je te lègue ta mère ; que tu l'honores et la serves ainsy que Dieu et la nature t'y convient. Et je conjure mon Dieu qu'il te donne sa bénédiction comme je te donne la mienne. >
Le prince de Joinville, tout en larmes, s'agenouilla devant le lit du moribond, et, joignant les mains, il répondit avec un accent de fermeté qui était vraiment au-dessus de son âge : « Mon père, je vous obéirai^ je le jure. » Le duc le prit entre ses bras, le serra contre sa poitrine et l'embrassa tendrement. Puis, appuyant sa main sur l'épaule de l'enfant, il fit ses adieux à ses frères, les cardinaux de Ferrare et de Guise.
« Messieurs, poursuivit-il ensuite en s'adressant aux
assistants qui l'écoutaient avec admiration, quand Dieu m'aura appelé à l'autre vie, souvenez-vous d'avoir toute ma famille recommandée envers la reine. Quant à moi, vous voyez l'état oîi je suis réduit par la blessure d'un homme qui ne savait pas bien ce qu'il faisait. Je vous conjure d'obtenir de la reine qu'elle lui pardonne, en l'honneur de Dieu et pour Tamour de moi. Et je suis grandement obligé à ceux qui ont été la cause, en quelque manière que ce soit, de ce qui m'arrive, car je suis, par leur moyen, voisin de l'heure où j'espère m'approcher de Dieu et jouir de sa présence. C'est le temps oîi je dois penser aux offenses que j'ai faites, et recueillir les fautes de ma vie. »
Il rappela alors les grandes charges qu'il avait occupées, et protesta de sa probité dans le maniement des finances de l'État. Il s'accusa, avec regret, d'avoir été contraint d'user de sévérité en temps de guerre. Il affirma que, dans la campagne qu'il venait de soutenir si brillamment^ aucun intérêt particulier ne le guidait, aucune ambition, aucune idée de vengeance.
Parlant ensuite de la fameuse affaire de Vassy, que maintes fois on lui reprochait, il assura que le massacre des huguenots eut lieu malgré sa volonté.
« Je me suis défendu, déclara-t-il, je n'ai pas attaqué, et lorsque mes gens prirent les armes, en me voyant blessé, je fis tout ce que je pus pour contenir leur colère. Je désire la paix, et qui ne la désire pas n'est point homme de bien ni fidèle serviteur du roi. Honni soit qui ne veut la paix !... Mes amis, qui avez pris pour moi tant de peine, je n'ai pas fait beaucoup pour vous. La colère m'a quelque fois incité à vous traiter sans ménagements, pardonnez-moi. >
Ces discours excitèrent l'admiration de tous ceux qui les écoutaient, le cœur serré. Cette force d'âme, cette grandeur en un moment si terrible, ne pouvaient qu'émouvoir jusque dans les fibres les plus intimes ces hommes si dévoués à leur maître.
« M. de Guise défendit à chacun et à tous de le venger. Il cita les paroles qu'il avait adressées, pendant le siège
de Rouen (1), à un gentilhomme manceau, qui avait tenté de l'assassiner, et qu'il avait fait conduire sain et sauf hors du camp. Lui qui avait pardonné ce premier crime, voulait voir Poltrot, pour l'encourager à se repentir, à embrasser la vraie foi, et pour lui pardonner aussi. On éluda son vœu ; on promit tout et on ne tint rien. On trompa cet élan de M. de Guise, mais il fat entier dans son coeur (2). »
Ce fat après cette belle agonie que le grand duc de Guise expira.
Poltrot de Méré, après avoir accompli son abominable crime, s'était enfui. On avait perdu ses traces. « .... A l'instant qu'il l'eust frappé, il picqua son cheval d'Espagne sur lequel il estoit monté, et se saulva de vitesse, prenant plusieurs bois et taillis; durant laquelle nuy et il feit environ dix lieues, pensant toujours s'esloigner d'Orléans; mais à l'obscurité, il se destourna de son chemin, et vint jusques au village d'Olivet, et picqua jusques au lendemain huit ou neuf heures du matin, qu'il cogneust son cheval estre las ; pourquoy il se logea en une censé, où il reposa jusques au samedi xx, qu'il y lut trouvé fortuitement par aucuns soldats ne le cognoissant point, n'y sachant qu'il eust commis le dit cas; mais par subçon, le voiant seul, et de contenance aucunement effrayée, espérant si c'étoit luy, en avoir bonne récompense, parce que le roy avoit faict crier par son camp que quiconques en trouveroit l'auteur et le représenteroit, il lui donneroit mille écus ; qui fut cause de mettre plusieurs en besogne. Geulx donc qui le descouvrirent en ladite censé, se trouvant en une chambre où. il accoustroit sa pistole, et vinezchant son cheval, l'adressèrent au camp vers la
(1) A Rouen, déjà, il avait failli être victime d'un assassinat, et comme il demandait à l'assassin s'il lui avait donné personnellement occasion de se plaindre : « Non, Monsieur, répondit le coupable; c'est le seul zèle de ma religion, dont vous êtes l'ennemi mortel, qui m'a suggéré de vous faire périr.
Eh bien, reprit le duc, si votre religion vous apprend à tuer celui qui ne
vous a jamais offensé, la mienne m'ordonne de vous pardonner. Allez, je vous rends la liberté; jugez par là quelle des deux religions est la meilleure. » Parole sublime qui aurait dû désarmer les bras des huguenots et les faire tomber à genoux. (J.-A. Petit: Histoire de Marie Stuart.)
(2) Dargaud : Histoire de la Liberté religieuse, t. II, 1. xx, p. 233.
royne; auxquels par le chemin il déclara l'affaire, promettant un bon présent s'ils le vouloient sauver. > Mais ces gens ne voulurent pas devenir ses complices, et Poltrot fut mené au camp, et interrogé en présence de la reine, par maître Jean Viellart, maître des requêtes.
Le dimanche 21, dit M. de Caraman, on apprit qu'il se nommait Jean Poltrot, seigneur de Méré ou Meray, en Angoumois, relevant de la seigneurie d'Aubeterre. Il avait d'abord été page chez Bouchard, baron d'Aubeterre; puis il avait embrassé la religion réformée, et avait pris les armes sous M. de Soubise. Il avait, paraît-il, déjà manifesté le dessein de tuer le duc de Guise. Quelque temps après la bataille de Dreux, M. de Soubise, qui était à Lyon, envoya Poltrot porter un message à l'amiral, et le recommanda vivement à celui-ci. L'amiral l'accueillit fort bien, lui donna de l'argent, et, partant pour la Normandie, il le laissa à Orléans, après lui avoir donné ses instructions. Ce qui est certain, c'est qu'elles portaient au moins l'ordre d'espionner le duc de Guise : Goligny l'a avoué lui-même. Aussi Poltrot ne tarda-t-il pas à sortir d'Orléans, et il vint trouver le duc au château de Gorney. Là, il fit semblant de reconnaître ses erreurs ; il dit qu'il avait été abusé, qu'il s'était laissé entraîné vers les idées nouvelles ; mais qu'il voyait bien maintenant combien il s'était trompé, et qu'il revenait à la vraie religion et au service de son roi. Le duc de Guise, bon, affable, et naturellement gracieux, le reçut à merveille, le fit asseoir à sa table, et l'admit dans sa suite.
« Il accompagna souvent M. de Guise avec tous nous autres de son logis jusques au Portereau, où tous les jours mondict seigneur y alloit, et pour ce cherchoit tousjours l'occasion opportune, jusques à celle qu'il trouva, oii il fit le coup ; car elle étoit fort aisée, d'autant que le soir que mondict seigneur tournoit, il s'en venoit seul avec son écuyer ou un autre; et cette fois avoit avec lui M. de Rostaing, et venoit passer l'eau du pont de Sainct-Mesmin (1). »
Mais Poltrot ne dit pas qu'il avait seulement été
(1) Brantôme.
chargé d'espionner le duc : il déclara hautement que l'amiral de Gohgny lui avait, à plusieurs reprises, proposé de l'assassiner, et qu'il n'avait agi qu'à ses suggestions, ainsi qu'à celles de Théodore de Bèze. Il ne chargea ni Condé, ni d'Andelot, ni Soubise, et prétendit qu'ils étaient absolument restés en dehors du crime et en avaient ignoré Texécution ; mais ce qui regarde Coligny, il fut ferme et précis dans ses réponses. M. Gh. Cauvin, dans sa biographie si intéressante du duc de Guise, donne quelques détails plus explicites :
« Jean Poltrot, sire de Méré, dit-il, avait alors vingtsix ans. L'esprit sombre, inquiet, mais ardent et doué d'une grande intelhgence, il avait été d'abord un catholique fanatique. Sous Henri II, il avait fait un long séjour en Espagne en qualité d'espion. Il était petit, il avait le teint cuivré, et avait pris si bien les moeurs et les allures du pays où il avait séjourné, qu'on ne l'appelait plus que l'Espagnol. Il avait été, dit-on, page de la reine. A son retour en France, il embrassa le calvinisme, et son fanatisme ne fit que croître. Compromis dans la conjuration d'Amboise, ce fut à la généreuse intercession du duc de Guise qu'il dut la vie. Lorsque les guerres reUgieuses éclatèrent, il alla offrir ses services à Soubise, qui commandait les réformés de Lyon. Ce seigneur, frappé de son intelligence et de son activité, le dépêcha auprès de Coligny, après la bataille de Dreux, avec des lettres de recommandation. Ce fut en faisant le tableau de la situation des réformés dans le Dauphiné qu'il exprima, dit-on, à l'amiral le désir qu'il avait de tuer le duc de Guise, considérant que c'était le plus grand bien qui pût advenir pour les réformés. C'est pendant le siège de Celles qu'il avait été mis en rapport avec Coligny, et c'est avec l'amiral qu'il était retourné à Orléans, oîi il avait rencontré Théodore de Bèze et un autre ministre protestant. Dans les interrogatoires qu'on lui fit subir, avant même d'être soumis à la torture, il déclara que Coligny, Théodore de Bèze, un autre ministre protestant, dont il s'est refusé à dire le nom, et La Rochefoucauld, l'avaient excité à tuer le duc. C'est avec l'argent que lui
avait donné Coligny qu'il avait acheté le cheval qu'il montait. Pour l'exciter à commettre ce crime, Théodore de Bèze et l'autre ministre protestant lui avaient demandé s'il ne serait pas bien heureux de porter sa croix en ce monde, comme le Seigneur l'avait portée pour nous, et « après plusieurs aultres discours et paroles lui dirent qu'il seroit le plus heureux de ce monde s'il voulait exécuter l'entreprise dont M. l'amiral lui avoit tenu propos ; parce qu'il osteroit un tyran de ce monde, par lequel acte il gagneroit le paradis et s'en iroit avec les bienheureux, s'il mourroit pour une si juste querelle. »
M. Dargaud, dans son Histoire de Marie Stuart et dans son Histoire de la liberté religieuse, n'est pas moins explicite sur les rapports antérieurs de Poltrot avec Coligny et les chefs du protestantisme.
« Poltrot avait été présenté à M. de Soubise, gouverneur de Lyon, pour les huguenots. M. de Soubise avait dépêché ce fanatique à M. l'amiral, qui lui avait donné de l'or, des encouragements, et qui l'employait en quahté d'agent secret dans l'armée cathohque. « M. de Soubise » me mande, lui avait dit Coligny, que vous avez bonne » envie de servir la religion. Allez devant Orléans et » servez-la bien. >
Ces mots pouvaient, à tout prendre, n'être qu'une recommandation d'espionnage; mais Poltrot les interpréta sanguinairement.
Tous les témoignages confirment ceux de Dargaud, de Garaman-Ghimay, de Brantôme, de Bouille.
William Cobbett, dans ses Lettres sur la Réforme, accuse non seulement Théodore de Bèze et Coligny, mais encore Éhsabeth d'Angleterre.
« Un scélérat, nommé Poltrot, qui était à la solde de Coligny, feignit de déserter la cause de ce chef rebelle et vint prendre du service dans l'armée du duc de Guise. Peu de temps après, Poltrot, saisissant une occasion favorable, plongea un fer homicide dans le cœur généreux du vaillant et patriote général qui l'avait accueilli. Personne, à cette époque, ne chercha à nier que l'assassin eût été soudoyé par Coligny et excité par les prédi-
cations furibondes de Bêze, l'un des plus incendiaires prêcheurs de l'époque et l'un des plus dignes disciples de Luther. Or, remarquons en passant que ce fut l'argent d'Elisabeth qui servit à payer le service de Poltrot, de sorte qu'il faut vigoureusement en conclure qu'elle participa directement à l'assassinat du chevaleresque duc de Guise. »
Le Journal du Concile de Trente, rédigé par les ambassadeurs vénitiens, et pubUé par M. Armand Baschet, renferme cette mention brève dans la forme mais suffisamment explicite :
« Cependant tout reposait sur les épaules du duc de Guise. Il se rendit à Orléans pour en faire le siège.... Le 18 février 1563, au crépuscule, comme il revenait avec quatre des siens d'inspecter les sentinelles, il fut approché par un individu qui lui fracassa l'épaule d'un coup d'arquebuse, et il mourut des suites de sa blessure sept jours après. Le roi très chrétien déplora sa mort, et la reine mère, en donnant Veau sainte à son corps, tomba évanouie. Le scélérat, coupable de cet homicide, ne sut pas s'échapper des environs pendant toute une nuit et fut pris : il avoua n* avoir agi qu'à l'instigation des Châtillon et de M. de SouMse, que Théodore de Bèze avait persuadés, en disant que leur religion ne pourrait jamais prospérer tant qu'ils n'auraient pas mis à mort le dit duc, le Roi, la Reine et tous les chefs catholiques. »
« Jean Poltrot se croyait appelé de Dieu à faire ce qu'il fit. Dans la journée du 18 février, il se prépara par la prière à l'assassinat. Interrogé devant la reine, en présence du cardinal de Bourbon et de plusieurs autres seigneurs, il répondit que l'amiral de Goligny l'avait sollicité de tuer le duc de Guise ; que, persuadé par Théodore de Bèze, il y avait consenti, après avoir refusé d'abord; qu'ayant reçu l'argent de Goligny, il était venu vers le duc de Guise au camp, comme s'il eût abandonné le parti du prince de Condé pour servir le roi; que, touché de repentir, il était venu à Orléans trouver l'amiral, pour s'excuser de commettre le crime ;
que Bèze l'avait encore une fois persuadé, et qu'enfin il avait assassiné en la manière qu'il a été dit. Le lendemain, après avoir juré de dire la vérité, il confessa toutes les mêmes choses ; on mit ses réponses par écrit, et il les signa. Plus tard, 18 mars, jour de son supplice, ayant été mis à la question par les juges au Parlement, il varia dans ses réponses, mais chargea finalement Goligny, au moment même d'expirer, assure de Thou (1). >
Quant à la complicité de l'amiral de Coligny, le protestant Sismondi l'avoue en la manière suivante : « Les catholiques nommaient le meurtre du duc de Guise un assassinat; les huguenots, un tyrannicide; Théodore de Bèze, dans son apologie, déclarait qu'il y reconnaissait un juste jugement de Dieu, menaçant de semblable ou plus grande punition tous les ennemis jurés de son saint Évangile. Poltrot, dans sa déposition, avait formellement accusé Coligny de l'avoir sollicité de commettre ce meurtre et de lui avoir fourni de l'argent dans ce but. Dans nos idées actuelles, nous ne pouvons concevoir qu'un grand homme, un des hommes les plus vertueux et les plus religieuo) qu'ait eus la France, fût descendu à une action si base et si criminelle. Lacretelle déclare que l'histoire ne doit pas hésiter de l'en absoudre. > (Histoire des guerres de religion^ t. II, i, v.) (2).
Coligny, dans sa réponse, article par article, à la déposition de Poltrot, veut bien établir qu'il ne l'a pas séduit, qu'il ne lui a pas donné la commission de l'assassinat, qu'il ne l'a pas payé pour le commettre; mais il laisse comprendre qu'il connaissait les menaces de Poltrot, qu'il l'a mis à portée de les accomplir et qu'il ne ressentait point d'horreur (3). Voilà, suivant le protestant genevois Sismondi, quel était le plus vertueux et le plus religieux des protestants français !
Le témoignage des contemporains doit être aussi invoqué. L'ambassadeur anglais, Smith, dans une longue lettre à Elisabeth, lui fait part de tous les bruits qui
(1) Rohrbacher : Histoire universelle de l'Église, t. X, 1. lxxxvi, p. 420, 421.
(2) Sismondi. t. XVIII; Mémoires de Condé, t. IV.
(3) Le Seizième Siècle et les Valois, par le comte H. de La Perrière, p. 106.
courent (1) : « L'assassin est âgé de dix-neuf ans, natif de Saintonge ; il est venu dans le dessein de tuer le duc, à l'instigation de Soubise, actuellement à Lyon. C'est Soubise qu'il l'a adressé à Tamiral, avant qu'il passât en Normandie; l'amiral lui a remis trois cents écus. On dit encore qu'il a été confirmé dans son dessein par Théodore de Bèze. » Puis, venant à parler du duc, il y ajoute : « Il est plaint par tous ceux qui l'entourent ; on admire son courage, sa patience, son énergie à supporter une cruelle incision. »
C'est à Caen que Goligny apprend à la fois la blessure et la mort du duc de Guise. Immédiatement il en fait part à Elisabeth; sa lettre est brève et sans réflexions (2) :
« Madame,
> Le sieur de Bricquemault m'estant venu trouver en ce lieu, j'ay entendu par luy beaucoup de bons, honestes et gratieux propoz, qu'il vous a pieu luy tenir. Et semblablement le sieur de Trockmorton estant venu icy, m'a déclaré la créance de la querelle ; j'ai veu par la lettre qu'il m'a baillée de la part de Vostre Majesté, que vous l'aviez chargé enve?'s moy. Mais pour le présent je ne m'estendray à vous faire plus ample responce sur ce que l'ung et l'autre m'a faict entendre, et employeray seulement la présente pour advenir Vostre Majesté comment j'ay eu ce jourd'huy des lettres de mon frère, M. Dandelot, par les quelles il m'escrit que le XXIII de ce moys, le duc de Guyse mourut de la bles'^ure d'une pistolle qu'il avoy eue peu auparavant ; comme j'estime, Madame, que vous ayez jà entendu et m'estant venu maintenant la nouvelle de telle mort, je n'ay voulu faillir de la vous mander incontinent, comme j'ay intention de vous tenir pour advertye de toutes les aultres nouvelles d'importance que j'apprendray par cy après et à tant.
(1) Lettre écrite de Blois, le 26 février, par Smith, à la reine Elisabeth. (Record office, State Papers France, vol. xxix.)
(2) Record office, State Papers France, vol. xxx. (Autographe.)
> Madame, je supplye le Créateur qu'il donne à Vostre Majesté très longue vie en continuelle prospérité.
» De Caen, ce dernier jour de février 1562. »
La cour, qui se trouvait en ce moment au château de Blois, y reçut la nouvelle du crime de Poltrot. La reine mère écrivit tout de suite au cardinal de Lorraine pour lui apprendre « le malheureux inconvénient advenu à son frère d'un paillard qui lui a donné un coup de pistolet en passant » . Cette lettre publiée dans les Mémoires de Condé, avec l'orthographe italienne de la reine, se terminait ainsi : < Encore que l'on m'aye assuré que le coup de vostre frère n'est mortel, si est-ce que je souis siiroublée que je ne se que je souis. Mais je vous assure byen que je meteré tout set que j'é au monde et de credist et de puissance pour m'an vanger, et souis seure que Dieu me le pardonnera. »
Et elle signait :
Vostre bonne cousine, Caterine.
Elle écrivait en même temps au connétable de Montmorency, pour lui faire part du dessein du roi de donner la charge de grand maître de la maison au fils du duc de Guise, si celui-ci mourait de sa blessure. C'est, en efî'et, au château de Blois que fut signée la nomination d'Henri de Guise à la survivance de son père (1).
La mort du duc de Guise jeta la cour dans des embarras effrayants. La guerre civile désolait le royaume, et le conseil du roi ne voyait plus aucun chef capable de la conduire ou de la terminer. La haine de la reine mère pour Montmorency, la crainte de donner trop de puissance au prince de Condé, lui suggérèrent l'idée d'appeler en France un prince étranger. Elle écrivit de Blois au duc de Wurtemberg, pour l'engager à venir prendre l'administration générale du royaume avec un pouvoir
(1) Mémoires de Condé, t. IV, p. L73.
absolu (1). Cette démarche honteuse n'empêchait pas cependant les négociations pour la cessation des hostilités, et la reine chercha à se rapprocher du prince de Gondé (2).
Celui-ci, après avoir vainement pratiqué de se sauver de sa prison d'Onzain, fut remis en liberté sur parole, et de Blois, il fit de fréquents voyages auprès de Coligny, pour le déterminer à prendre part aux conférences qui avaient été ouvertes entre les principaux chefs des deux partis. L'amiral, devenu, depuis la captivité du prince, le véritable chef des protestants, s'y refusa longtemps ; il espérait profiter, dans l'intérêt de son partie, de l'extrémité ou se trouvaient les affaires des catholiques, et prétendait dicter lui-même les conditions de la paix. Ce qu'il désirait surtout, c'était l'exécution de l'édit de janvier 1562.
Mais déjà le prince de Gondé, que les espérances prodiguées à son ambition et les séductions de la cour rendaient plus facile et plus traitable, avait arrêté tous les préliminaires d'un traité. L'absence seule de Coligny pouvant en retarder la conclusion définitive, l'amiral, qui se monstra d'en eslre bien marry, consentit enfin à se rendre à Blois. C'était au mois de mars 1563, dit M. de la Saussaye; l'accueil le plus brillant l'attendait. Catherine connaissait tout le prix et toute l'influence d'une flatterie habile; elle voulut célébrer comme un bonheur public l'arrivée de l'amiral. A chaque entrevue, c'étaient grandes caresses, chères et cotitentement ; enfin la paix fut signée.
Les principaux articles du traité portaient que le roi permettait aux seigneurs, ayant haute justice et fief de haubert, l'exercice libre et public de leur religion dans toute l'étendue de leurs seigneuries ; qu'un prêche serait accordé dans chaque bailliage et sénéchaussée ; qu'en les viUes et prévôtés de Paris, il ne se ferait aucun exercice de la religion réformée.
Il y avait loin de cet édit à celui de janvier, que
(1) De Thou : Histoire universelle, liv. XXXIX, p. 529.
(2) M. de la Saussaye : Histoire du château de Blois.
Goligny voulait d'abord exiger, et, cependant, c'est en parlant des conditions de ce nouvel édit que l'ambassadeur d'Espagne, Chantonnay, écrivait de Blois : « Il y a grande murmuration de cet appoinctement entre les catholiques.... Le seigneur don Francis est parti pour s'en retourner en Espagne. La royne luy a donné grand espoir que tout cecy se rabilleroit, et qu'il falloit reculler pour mieux saulter (1). >
Après avoir indiqué sommairement les conséquences politiques du forfait qui, en coûtant la vie au duc de Guise, menaçait de décapiter le parti catholique, c'està-dire le parti de la religion et de la monarchie, formant l'immense majorité des Français, nous devons examiner d'un peu plus près l'impression produite dans toute l'Europe par ce crime inouï, dont on accusait tout haut Goligny d'avoir été le complice principal.
< L'émotion allait se propager rapidement dans la totalité du parti catholique en France et au dehors, parmi les souverains, parmi les peuples, chez « tous » ceux enfin à qui cette mort n'était point utile (2). » La reine craignit d'abord quelques désordres. Ainsi que son fils, elle écrivit au roi d'Espagne pour se « condouy> loir avec lui du triste accident survenu en la personne y> du duc de Guise..., acte si malheureux qu'en redoubloit » le desplaisir de la perte d'ung si grand et si digne y> ministre..., chause si abominable devant Dieu et devant
> les hommes. » D'un autre côté, ressentant la gravité de l'événement et le danger d'un tel exemple : « Je suis
> fasché de la blessure de monsieur de Guise, avait » mandé le maréchal de Montmorency à Gatherine de » Médicis, plus que de chose qui m'eust peu advenir pour » ce qu'elle fera dommage et retardement aux affaires » présentes du Roy et sy est de très pernicieuse consé-
> quence, car, si telles voyes ont lieu, il n'y aura seigneur
> en France qui soit asseuré (3) . >
(1) Mémoires de Condé, t. Il, p. 144. Cité par M. de la Saussaye, dans son Histoire du château de Blois.
(2) Valincourt : Vie du duc de Guise.
(3) Mss. de Brienne, v. 205, fol. 319.
« La famille de Tillustre défant reçoit de toutes parts les témoignages d'une sympathie fondée sur le malheur commun. Le pape adresse un bref à la duchesse ; l'empereur, qui disait de Guise que : « Avec un pareil » général, il auroit hardiment combattu les Turcs (1) », écrit une lettre en latin au cardinal de Lorraine, auquel le comte de Luna, le duc d'Albe, les cardinaux d'Est et de Trente expriment aussi leurs condoléances sur cette « perte si grande pour toute la chrétienté. » L'évêque de Ségovia, Martin de Ayala, envoie au même prélat une longue consolation latine sur la mort de M. de Guise, toti orbi christiano calamitosam. Philippe II témoigne également à Charles de Lorraine et à ses frères le chagrin que lui cause la fin d'une « vie de tant de valeur et •» d'importance. > Ce prince avait mandé déjà au cardinal de Ferrare « que la mort du duc de Guise lui » pesoit tellement qu'il ne sauroit exagérer là-des- > sus (2). »
En remerciant le monarque espagnol de sa « bonne volonté et affection », le duc d'Aumale l'assure « qu'en tout ce qui concernera la religion et le service du Roy qu'il n'y espargnera non seulement son bien, mais sa propre vye (3). > Au milieu de leur douleur, les princes lorrains survivants ne perdent pas de vue un instant la conservation de leur importance et le concours de leurs aUiés. Le cardinal de Guise s'adresse au maréchal de Montmorency « comme au principal amy qu'eust feu Monsieur son frère, le suppliant porter la maymme bonne volonté aux enfants comme au père, et, pour ce que la Reyne ayant esgart aux services que celui-ci avoir faict tant au Roy qu'en son royaume, à accorder ses Estats pour ces enfants, il le supplie en cela de leur estre favorable (4). >
Charles de Lorraine écrit à sa mère, Antoinette de Bourbon, dans une lettre empreinte de fermeté résignée,
(1) Vila Francisa Guisii, Papyrîo Massone audore.
(2) Papiers de Simnncas, B. 16.
(3) Ibid, B. 17, pièce 21.
(4) Mss. Béthune, v. 9124, fol. 37.
exaltant Thonneur du martyre de son frère : < Je dy que jamais Dieu n'honora tant mère, ne fit plus pour autre sienne créature, j'excepte toujours sa glorieuse mère, qu'il a faict pour vous. >
A Trente, où le même cardinal disait : « Bien que entre nous deux il y eust une parfaicte amitié fraternelle, si est ce que cela ne me l'a poinct tant faict regretter pour quelque affection particulière que je luy eusse que pour le bien public et le service de Dieu et du Roy ausquels il estoit en ce temps si grandement nécessaire, » à Trente le concile dédie à la mémoire du duc de Guise un service solennel et vraiment royal. A Rome, Pie IV fait faire son éloge public par Jules Poggiano ; et chaque fois qu'il le mentionne dans ses entretiens familiers, ce Souverain Pontife l'appelle le < bienheureux martyr, le sauveur de la France , » et le compare aux Machabées.
< Les Allemands, les Italiens, les Espagnols rivalisent d'admiration et de regrets, le désignant toujours sous le nom de Grand duc de Guise, consacré depuis par l'histoire.
« Ses louanges, son épitaphe en latin, en français, deviennent un sujet d'activé émulation pour les poètes contemporains, pour Dorât, pour Ronsard entre autres, et inspirent la muse du chancelier de l'Hôpital (1). »
« François de Guise, dit Chateaubriand, fut supérieur à son fils Henri, quoique non appelé à jouer un aussi grand rôle. Il faut remonter jusqu'aux Romains pour retrouver cette hérédité de gloire et de génie dans une même famille. C'est ici le point le plus élevé de la seconde aristocratie; elle jeta en expirant autant d'éclat que la première ; elle était moins morale, mais plus civilisée et plus intelligente (2). »
Et rappelant le pardon généreux de la victime, le grand lyrique du xix^ siècle, voulant, d'un trait, peindre le caractère du héros, ajoute : « Les dernières paroles de Guise à Poltrot, bien que connues de tous, ne doivent
(1) René de Bouille : Histoire des ducs de Guise, t. II, p. 2S6, 287, 288.
(2) Chateaubriand : Histoire de France.
jamais être omises; il les faut redire en vers, pour rappeler à la fois la mémoire de deux grands hommes :
Des Dieux que nous servons connais la différence; Le tien t'a commandé le meurtre et la vengeance : Le mien, lorsque ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner. »
Goligny, qui savait ce qui allait arriver, et que si Poltrot de Méré lui demandait un cheval et de l'argent, c'était pour assurer le succès de ses desseins criminels, Goligny ne voulut point rester devant Orléans, oîi sa présence avait peut-être excité des soupçons. L'austère intrigant, comme il faut l'appeler, se déroba, laissa Dandelot, son frère, à Orléans, et courut se mettre à l'abri en Normandie. Sa fuite n'est qu'un excès d'habileté.
« Dans l'hypothèse de sa complicité, fait remarquer avec raison M. de Caraman-Ghimay (1), il est permis de croire qu'il ait préféré ne pas être sur les lieux mêmes où. le crime devait s'accomplir, car sa présence aurait naturellement augmenté les soupçons de tous; il allait donc attendre la nouvelle de la mort du duc, en touchant l'argent de l'Angleterre. D'un autre côté, si, par impossible. Guise le suivait, Orléans était délivré, Dandelot pouvait sortir et surprendre la cour, qui se trouvait à Blois ; et quant au duc, suivi par Poltrot, sa campagne n'eût pas été longue. Le départ de Goligny était donc habile à tous les points de vue. »
Personne n'ignorait que Poltrot, un des familiers de M. l'amiral, avait vécu sous sa tente, et que, calviniste exalté, il n'avait pas fallu des instances bien prolon-
(1) Gaspard de Coligny, par le prince Eugène de Caraman-Chimay.
gées pour tirer un coup d'arquebuse sur le < tyran papistique. >
€ Il vous faut donc entendre, écrivait Tambassadeur Çhantonnay, qu'il y avait plusieurs jours que ce malheureux suivoit M. de Guise pour venir à bout de la dicte entreprise, de laquelle il se repentit ; et fut devers l'amiral de Chastillon et de Bèze, et leur dit qu'il ne pourvoit faire ce qu'il leur avoit promis. Bèze se mit à le prêcher de telle sorte, en lui disant que s'il tuoit le dict sieur, il gagneroit le paradis, car il tireroit de ce monde le persécuteur des réformés. »
Rappelons ici sommairement, afin de ne laisser aucune lacune dans la chronologie des faits, que l'assassinat du duc de Guise fit abandonner le siège d'Orléans. Catherine de Médicis restait donc de nouveau maîtresse du champ de bataille et du gouvernement. Gomme elle redoutait par-dessus tout de tomber sous la dépendance de Philippe II, elle ofîrit la paix à Condé. Celui-ci l'accepta, moyennant la concession d'un nouvel édit en faveur des réformés, l'édit d'Amboise (mars 1563).
Catherine, il faut le dire hautement, avait rendu un immense service à la France en publiant cet édit, eUe l'avait sauvée du démembrement. Les mercenaires étrangers, qui la ravageaient et la couvraient de ruines. Anglais et Allemands, furent obligés d'évacuer son territoire. En quelques lignes pleines d'éloquence, Catherine traçait un sombre tableau des malheurs qui accablaient sa patrie d'adoption : « Nous avons vu, écrivait-elle au cardinal de Lorraine, tant de mal se préparer à l'entière ruine de ce royaume par les levées qui se faisaient pour les autres en Allemagne; les menaces de ceux de l'Empire sur la restitution de Metz, dont nous ne savons encore ce qui sortira ; les Anglais étendre si avant leurs desseins, que déjà la basse Normandie était quasi à leur dévotion; le château de Caen perdu; notre royaume plus épuisé, comme vous pouvez savoir; nos amis si froids et dont les desseins sont aussi à craindre : tout cela, amassé ensemble et mis en bonne considération, a été cause qu'il valait mieux conserver le roi et le royaume,
que de l'exposer à un apparent et véritable danger par l'introduction de tant d'étrangers. > Et à ce propos, M. de la Perrière (1) cite le témoignage du plus illustre historien protestant de notre siècle : « Si, au point de vue moral, on ne saurait juger Catherine de Médicis trop sévèrement, a écrit M. Guizot, à travers tant de vices, elle eut des mérites ; elle prit à cœur la royauté et la France ; elle défendit de son mieux, contre les Guises et l'Espagne, l'indépendance de l'une et de l'autre, ne voulant les livrer ni aux partis extrêmes ni à Tétranger. >
L'essentiel pour Catherine, c'était d'avoir délivré, par l'édit d'Amboise, le sol de la France. Quant aux dispositions de cet édit et à la sagesse des partis à les observer et maintenir scrupuleusement, elle croyait peu à leur durée. Elle-même était secrètement résolue à les battre en brèche. Elle ne se dissimulait pas, d'ailleurs, que cette paix n'était qu'une trêve, et disait même que € c'était reculer pour mieux sauter. > Toutefois, elle sut profiter fort habilement de cette trêve pour faire reprendre, par un corps d'armée mi-parti catholique miparti protestant, la ville du Havre, que le prince de Condé, pour gage d'une somme importante, avait eu la faiblesse de livrer à la reine d'Angleterre (2).
Coligny, dont l'influence occulte se fait sentir dans tous ces événements, reprocha amèrement au prince de Condé d'avoir, d'un trait de plume, par l'édit d'Amboise, ruiné plus d'églises protestantes « que toutes les forces ennemies n'en eussent pu abattre en dix ans. »
Les haines étaient bien loin de s'apaiser. L'édit d'Amboise mécontentait les deux partis; chacun se plaignit des concessions faites à l'autre. Bien plus, les huguenots, au lieu de dissimuler leurs sentiments, se réjouissaient de l'assassinat de M. de Guise, qui les délivrait de la peur que ce chef toujours invincible leur inspirait, et ce fut par tout le royaume une explosion de joie infâme à la nouvelle du crime de Poltrot.
« J'ai connu en ma jeunesse, raconte Louis Aubery du
(1) Le Seizième Siècle et les Valois.
(2) Chantelauze, Catherine de Médicis et la Saint-Barthélémy.
Maurier, la femme du sieur Alard, capitaine dans les troupes françoises de Hollande, tellement aveuglée du faux zèle de la religion de Calvin, qu'elle montroit à tout le monde le portrait de Poltrot, peint comme une Judith ayant tué Holopherne, qu'elle avoit dans la ruelle de son lit, comme un grand martyr, et qu'elle regardoit comme libérateur du petit troupeau (1). »
Les calvinistes exaltent donc Texéorable meurtrier jusqu'aux nues. Ils l'appellent le libérateur, le dixième preux. Ils composent des chansons en l'honneur de l'assassin :
Cet unique Poltrot Sur qui tomba le lot De retirer de presse Le parti huguenot Dans sa grande détresse.
Ils menacent tous les princes lorrains :
Autant que soient de Guisards demeurés, Autant est-il en France de Mérés.
« Leur haine poursuit le duc de Guise dans son linceul. Ils l'accusent, ils le maudissent, ils le vouent à Tenfer éternel. Sa belle-mère. Renée de France, duchesse de Ferrare, s'émeut dans son château de Montargis. Elle écrit à Calvin, et réclame avec un ferme bon sens contre les injustices des protestants. « Sans excuser les défauts » de son gendre, en ce qu'il n'avait pas la connaissance » de la vérité, » elle affirme qu'il a souvent protégé des villes entières de calvinistes, et qu'il a sauvé de la confiscation, du pillage, de l'incendie, le manoir de Ghàtillon, résidence de Tamiral. Elle défend son gendre et le revendique, au milieu des fureurs de son parti. Elle ajoute ces dernières paroles : « Je scay qu'il a persécuté, mais je » ne scay pas, ni ne crois, qu'il soit réprouvé du Sei- » gneur! » C'est ainsi que cette courageuse princesse, tout en gardant sa foi, triomphait, par une explosion
(1) Mémoires pour servir à l'histoire de la Hollande et des Provinces-Unies , p. 160. Paris, 1680.
de la nature, des calomnies et des fanatismes déchaînés (1). >
Coligny fut-il réellement le complice de Poltrot de Méré ? Nous n'hésitons pas à répondre affirmativement, et les différents témoignages que nous avons cités, sont corroborés par tant d'autres, par l'aveu même du coupable, aveu de complicité morale, que les plus énergiques défenseurs de l'amiral ne sauraient les révoquer en doute. Aucun de ses contemporains ne s'y méprit. Dès le jour du crime, un ouragan furieux s'était formé contre Coligny. On répétait partout les dépositions de Poltrot. Et si quelques-uns les répandirent par fanatisme, comme le suppose Dargaud, la plupart les admirent par conviction.
Ces dépositions étaient terribles. Elles transformaient Coligny en corrupteur, en complice du meurtrier de M. de Guise.
Poltrot avait d'abord inculpé MM. de Soubise, d'Aubeterre, de Feuquières, de BrioU;, de Coligny, de Bèze et de La Rochefoucauld. Il chercha ensuite à les disculper, puis il inculpa de nouveau Coligny. Au milieu des tortures de son supplice, il varia encore. Il déclara l'amiral, dans ces moments suprêmes, tantôt innocent, tantôt coupable^ et il finit, en lui adjoignant Dandelot, par lui imputer l'ordre do l'assassinat; ce fut sa dernière, sa suprême déclaration, à l'heure même où il gravissait les degrés de Téchafaud.
Ces accusations avaient pénétré jusque dans l'armée de Coligny, avoue Dargaud. Elles avaient été distribuées et commentées aux soldats huguenots. L''amiral s'était offensé de ces rumeurs, et il avait essayé de réfuter les charges de Poltrot dans un mémoire daté de Caen le 12 mars. Ce mémoire était signé de lui, de Bèze et de La Rochefoucauld.
L'amiral, au nom de Dieu et de sa conscience, réfute le « soi-disant seigneur de Méré. > Sans doute il Va connu, il l'a employé à savoir des secrets; il lui a même donné une fois vingt écus, une autre fois cent
(1) Dargaud : Histoire de la Liberté religieuse, t. H, 1. xxi.
écus, comme à son espion. Et c'est tout. « Sans cesse, affirme Coligny, fay réprimandé les violences jusqu'au temps oie je fus averty que le duc de Guy se et le maréchal de Saint-André avaient aposté certains adventuriers pour arquehuser M. le prince de Condéy moy et M. Dandelot, mon frère. Je confesse que depuys ce
TEMPS- LA, QUAND j'AY OUI DIRE A QUELQU'UN QU'iL TUERAIT,
s'il pouvait, m. de Guyse jusque dans son camp, je ne l'en ay pas détourné; m.ais sur ma vie et sur mon honneur, je n'ay ny sollicité, ny approuvé un attentat comme celui du sieur de Méré. » C'est du cynisme !
Théodore de Bèze déclare < en toute vérité de ce qui s'ensuit, pour se décharger devant toute la chrestienté, c'est à savoir que voyant plusieurs animez contre le dict sieur de Guyse, pour le crime perpétré à Vassy, il n'a toutefois jamais esté d'avis, pour lors, de procéder contre le dict sieur de Guyse que par voie de justice ordinaire. » Cependant il confesse < avoir infinies fois désiré et prié Dieu ou qu'il changeast le cœur dudict seigneur de Guyse, ou qu'il en délivrast ce royaume. > Théodore de Bèze dit € n'avoir jamais parlé audict Poltrot en personne, ni par autruy ; qu'il n'a jamais eu affaire à luy pour une chose quelconque, et que, par conséquent, tant s'en faut qu'il l'ait induit à faire ce qu'il a fait. > Mais quant au crime par lui-même, ne l'absout-il pas et ne le préconise-t-il pas en reconnaissant que « c'est un juste jugement de Dieu, menaçant de semblables et de plus grandes punitions tous les ennemis jurés de son saint Évangile? »
La Rochefoucauld rejette également les accusations, ainsi que Châtillon. L'amiral reconnaît seulement qu'il avait cru pouvoir se servir de Poltrot de Méré, « pour entendre certaines nouvelles dudict camp ; et pour c'est effect, luy délivra les cent escus dont est question tant pour se mieux moiiter que pour faire les diligences requises en tels advertissements, et luy commanda de s'adresser, en son absence, audict seigneur Dandelot, sori frère. Davantage ledict seigneur admirai est bien recors maintenant que ledict Poltrot s'advança, luy faisant son rapport, jusques à lui dire qu'il seroit aisé de
tuer ledict seigneur de Guyse; mais ledict seigneur admirai nlnsista jamais sur ce propos, d'autant qu'il l'estimoit pour chose du tout frivole; et sur sa vie et son honneur n'ouvrit jamais la bouche pour l'exciter à l'entreprendre. > Le mémoire, d'individuel qu'il était, devenu ainsi collectif, Cohgny l'expédia par un trompette à la reine mère, avec une lettre dont voici la teneur :
< Madame,
> Depuis quelques jours, j'ai vu un interrogatoire qui a été fait à un nommé Jean de Poltrot , soi-disant seigneur de Mérey, au 21° du mois passé, lequel confesse avoir blessé M. de Guise, par lequel aussi il me charge de l'avoir sollicité, ou plutôt pressé, de faire ce qu'il a fait ; et pour ce que la chose du monde que je craindrois autant, ce seroit que ledit Poltrot fût exécuté, que premièrement la vérité de ce fait fût bien connue, je supplie très humblement Votre Majesté commander qu'il soit bien gardé ; et cependant j'ai dressé quelques articles sur chacun des siens, qui me semblent mériter réponse, que j 'envoyé à Votre Majesté par ce trompette, par lesquels toutes personnes de bon jugement pouvant à peu près être éclairées de ce qui en est. En outre cela, je dis qu'il ne se trouvera point que j'aye jamais recherché cettuy-là, ni d'autre, pour faire un tel acte ; au contraire, j'ai toujours empêché de tout mon pouvoir que telles entreprises ne se missent à exécution. Et cela en ay-je plusieurs fois tenu propos à M. le cardinal de Lorraine et à madame de Guise, et à Votre Majesté, laquelle se peut souvenir combien j'ai été contrariant à cela, réservé depuis cinq ou six mois en ça, que je n'ai fort contesté contre ceux qui montroient avoir telle volonté. Et ce a été depuis qu'il est venu des personnes que je nommerai quand il sera temps, que disoient avoir été pratiquées pour me venir tuer, comme il plaira à Votre dite Majesté se souvenir que je lui dis à Paris, en sortant du Moulin
OÙ se faisait le parlement, ce que j'ai aussi dit à M. le connétable. Et néanmoins puis-je dire avec vérité que de moi-même, je n'ai jamais recherché, sollicité, ni pratiqué personne pour tel eâet, et m'en rapporterois bien à tous ceux qui ont vu mettre telles entreprises en avant devant moi, combien je m'en suis moqué. Et pour n'ennuyer Votre Majesté de plus longue lettre, je la suppUeraî encore un coup très humblement, commander que ledit Poltrot soit bien et soigneusement gardé pour vérifier de ce fait ce qui en est. Aussi, qu'étant mené à Paris, comme l'on m'a dit, je craindrois que de ceux de la cour de parlement le voulussent faire exécuter, pour me laisser cette calomnie et imposture, ou bien qulls voulussent procéder à rencontre de moi pour ce fait ; ce qu'ils ne peuvent faire, estant mes parties et récusés comme ils sont. Et cependant ne jpensez 'pas que ce que j'en dis soit par regret que fay à la mort de M. de Guise, car y estime que ce soit le plus grand bien qui pouvoit advenir à ce royaume, et à VÉglise de Dieu, et particulièrement à moi et à toute ma maison ; et aussi que, s'il plaît à Votre Majesté, ce sera le moyen pour mettre ce royaume en repos : ce que tous ceux de cette armée désirons bien de vous faire entendre, s'il vous plaît nous donner seureté de ce faire, suivant ce que nous avons fait requérir aussitôt que nous avons été avertis de la mort du dit sieur de Guise. Madame, je prie Dieu vous donner, en très parfaite santé, très heureuse et très longue vie.
» De Caen, ce 12 de mars 1562 (1563). »
Cette lettre porte un certain air de franchise, on pourrait même dire de cynisme, en ce qui touche la mort du duc ; mais l'argumentation en est pitoyable. En définitif, tout ce que l'amiral peut chercher à établir, c'est qu'il n'aurait pas donné un ordre positif de tuer le duc de Guise à ceux qui le lui proposaient. Chose remarquable ! lorsqu''il aurait été naturel de déférer à la demande de confrontation que faisait Goligny, on se hâta de faire exécuter Poltrot; et comme la suite a montré que la
reine mère n'était rien moins que mal disposée pour l'amiral, on est étonné qu'elle lui ait enlevé ce moyen de justification, si réellement il le voulait. Toute la défense contenue dans le mémoire que cette lettre accompagnait est des plus faibles.
L'amiral dit que la preuve que l'on ne pensait nullement à employer Poltrot, c'est que lorsque celui-ci fut envoyé par Soubise, Soubise recommandait de le lui renvoyer; mais il n'explique pas pourquoi, au lieu de le renvoyer, il le garda auprès de lui. On lui reproche d'avoir donné de l'argent à l'assassin, dit-il : « Sur sa vie et son honneur, il ne se trouvera qu'il ait approuvé qu'on attentât en cette façon sur la personne d'icelui , jusqu'à ce qu'on lui ait dénoncé un complot imaginaire contre les chefs protestants; quoi voyant, il confesse que, quand il a ouï dire à quelqu'un que s'il pouvait il tueroit ledit duc de Guise jusques dans son camp, il ne l'en a détourné. > Et quant aux vingt écus, « il reconnoit être vrai qu'à son dernier retour à Orléans, environ la fin de janvier dernier, après que le seigneur de Feuquières lui eut dire qu'il avoit connu le dit Poltrot pour homme de service, il délibéra l'employer à sçavoir nouvelles du camp des susdits ennemis, et par cet efïet lui fit délivrer vingt écus, sans lui tenir autre langage ni propos et sans jamais lui faire mention de tuer ou de ne pas tuer ledit seigneur de Guise. •»
11 était, en effet, assez inutile de tenir < d'autres propos > à un homme qui se vantait de tuer le duc de Guise dans son camp, lorsqu'il l'envoyait dans ce camp même en qualité d'espion. Il reconnut de même lui avoir encore donné de l'argent à d'autres reprises. 11 avoua se souvenir que Poltrot s'avança un jour jusqu'à dire qu'il serait aisé de tuer le duc de Guise; mais il soutint que lui, Coligny, n'insista pas sur cet article. Enfin, il se borna à nier purement et simplement toutes les autres dépositions de Poltrot (1).
L'opinion de Dargaud est assez curieuse à mentionner; elle constitue un quasi-aveu.
(1) Gaspard de Coligny, par le prince Eugène de Caraman-Chimay.
< Sa part, la voici, dit-il :
» Il ne doutait pas que le duc de Guise n'eût ourdi un complot contre sa vie, et, dans cette persuasion, il ne se croyait plus obligé de sauver celui qui voulait le perdre. Sous Tobsession de ses ressentiments, il entendit, sans le réprimander, Poltrot déclarer qu'il immolerait le duc de Guise dès que l'occasion serait favorable. Peut-être Coligny pensa-t-il que c'étaient paroles en l'air et forfanterie de soldat. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est qu'il demeura muet. Voilà sa faute. Cette faute, c'est son silence. Il n'encouragea pas le crime , mais il ne le découragea pas non plus. Cest une tache dans la renommée de Coligny. »
La reine et le Parlement esquivèrent la confrontation exigée par Coligny. Poltrot était écartelé depuis le 18 mars, lorsqu'après l'édit de paix, l'amiral rentra, comme dans une haute retraite, sous les arceaux de son manoir de Châtillon. Il apprit bientôt que les partisans des Guises et les catholiques ne le tenaient point pour justifié. Loin de là, ils l'accusaient plus que jamais, l'appelant assassin et banquier d'assassin. Coligny reprit la plume et écrivit un second mémoire, dans lequel il avouait que le duc de Guise « était l'homme de toute l'armée qu'il avait cherché le plus le jour de la bataille dernière... que s'il eût pu braquer un canon contre lui, il l'eût fait ; qu'il eût semblablement commandé à dix mille arquebusiers , s'il les eût à son commandement, de lui tirer entre tous les autres, fût-ce en campagne, au-dessus d'une muraille ou derrière une haie. Bref, qu'il n'eût épargné aucun moyen de ceux que le droit des armes permet en temps d'hostilité pour se défaire d'un si grand ennemi que celui-là lui était, et à tant d'autres bons sujets du roi.... »
Les Guises voulurent dès l'abord intenter une action judiciaire contre l'amiral. Il y avait un arrêt du Conseil interdisant aux deux maisons de Guise et de Châtillon de rien entreprendre l'une contre l'autre, et même de faire aucune démarche en justice jusqu'à de nouveaux ordres du roi; mais ces retards, prolongés par la politique de
Catherine, qui aimait à user par le temps les situations difficiles, devaient avoir une fin.
Tous les membres, tous les amis de la maison de Guise s'étaient assemblés dans le dessein de donner plus de poids à une démarche par laquelle ils se promettaient de confondre ou du moins d'embarrasser gravement leurs ennemis. Ils se rendirent, en grands habits de deuil , le 26 septembre , et se présentant en cortège au roi Charles IX, ils lui soumirent une requête signée de tous les princes et princesses présents. 11 y est demandé au monarque « d'administrer justice et de permettre aux suppliants de faire poursuytte dès maintenant aux lieux et juges qu'il appartiendra du meurtre proditoire et inhumain de François de Lorraine.... » Le roi, les larmes aux yeux , et , faisant relever les suppliants : « 11 me semble avoir ouy dire, leur répond-il aussitôt, que Dieu faisoit régner les roys par la justice : c'est pour quoy je vous ai ci-devant dict, ma cousine, que je vous la ferois faire quand vous m'en requériez. Le cas me semble si malheureux faict à ung prince tant recommandé de ses services et qui tenoit le lieu en l'armée que j'avois lorsqu'il fut ainsi malheureusement tué que moi-même le poursuiverois : pour ce veulx-je qu'elle soit ouverte et faicte si bonne que Dieu et le monde en demeurent satisfaicts et que ma conscience en soit deschargée (1). »
Les suppliants se rendent alors chez la reine « pour lui faire une simple visite, sans lui parler d'autre chose ; > et le même jour, par ordre de Ciiarles IX, on appose au bas de la requête le décret suivant, rendu en conseil privé : « Le Roy a permis et permet poursuyvre justice pour le faict mentionné en la présente requeste pardevant les juges des pairs de France, lieutenans généraulx de Sa Majesté, ou la cognoissance de lacdite cause en appartient. » D'après cette réponse, « contenant l'ouverture de justice et renvoy de la cause au Parlement de Paris ainsi qu'il estoit acquis, et qu'il sembloit raisonnable, vu l'importance du faict et la qualité de la
(l) Mémoires de Condé, édit. in-4°, t. IV, p. 668.
personne de feu monseigneur le duc de Guyse, » l'avocat Versoris, auteur d'un assez long plaidoyer (1) pour les deux duchesses douairières , présenta , le 30 du même mois, en plein Parlement, au nom de toute la famille, une demande tendant à ce qu'il fût informé contre les complices de la mort de François de Lorraine ; et cette cour, « ouvrant justice, » députa deux conseillers pour instruire le procès. Mais, quoique les termes des premières requêtes fussent purement généraux, sans désignation de personnes sur qui portassent les soupçons, l'amiral ne voulut pas paraître s'y méprendre. Les divers parlements lui semblaient contraires à sa cause, suspects d'association et de ligue avec le duc de Guise : il lui importait d'empêcher, en particulier, tout commencement d'action devant celui de Paris, naguère assez récalcitrant au sujet de l'édit de pacification et même de celui de majorité du roi. Coligny s'empressa donc efficacement de lui faire signifier, ainsi qu'aux commissaires, à ce qu'ils n'en « prétendissent ignorance , » l'évocation de toutes les causes concernant ses frères et lui, à la propre personne et au grand conseil du roi. D'une autre part, il suppliait instamment Charles IX de maintenir cette évocation, précédemment accordée pendant le voyage du roi en Normandie, et il persuadait, avec peu d'efîorts, à Catherine qu'agir autrement ce serait donner le signal « d'esclandres qu'on ne sauroit aisément réparer... de plaintes et quérimonies » qui ne tarderaient pas à se traduire de nouveau en guerre civile.
Jouissant à peine encore des premiers fruits d'une pacification laborieuse, la reine mère appréhendait de se plonger dans des embarras plus terribles que les précédents, et elle ne prêtait qu'à regret une oreille artificieuse aux réclamations multipliées de la duchesse de Guise. A Chantilly, le 27 octobre, cette dernière princesse demandait, sans toutefois se départir de la juridiction du Parlement de Paris, que la connaissance de sa cause fût du moins attribuée à l'un de ceux de Toulouse, Bordeaux, Rouen ou Dijon. Elle déclarait aussi ne prendre à partie
(1) Mss. Dupuy, V. 500.
ni l'amiral, ni personne jusqu'à ce que le roi eût donné des juges et qu'elle sût qu'il se trouvait coupable.
Ces termes posés, l'amiral (24 novembre) cesse de faire des objections; et le lendemain, le roi ordonne de passer outre au jugement. Le Parlement de Paris, toutefois, lorsqull voit la duchesse solliciter justice, non seulement contre tous en général , mais spécialement contre Goligny, réveille, le 3 décembre, la difficulté produite par la précédente évocation. Anne d'Esté s'adresse itérativement, le 8, au roi et à la reine, pour leur demander cette fois d'enjoindre qu'il soit passé outre aux poursuites, même envers Goligny, qui, à son tour, le 18, réclame de nouveau, quant à ce qui lui est personnel dans la cause, le bénéfice de l'évocation au roi. La duchesse insiste encore, mais vainement; Catherine de Médicis s'applaudit, comme d'un chef-d'œuvre, de l'inextricable complication par Teffet de laquelle, en dépit des persévérantes démarches des princes de la maison de Guise, se montrant même au Louvre avec un cortège menaçant, l'afîaire ne peut être entamée faute de juges non suspects aux yeux des deux partis également. La reine mère en est si bien venue à ses fins que, sur une nouvelle supplique présentée, le 4 janvier 1564, par la duchesse de Guise, persistant d'ailleurs en toutes ses requêtes précédentes, Gharles IX, le lendemain, déclare se réserver personnellement la connaissance du procès, en fixant cependant, vu son jeune âge, un délai de trois ans pour y donner suite.
'; Afin d'appuyer ses propres objections, Goligny, contrevenant à la défense royale qui le concernait aussi bien que les Guises , et qui fixait à leurs cortèges respectifs un maximum de quarante personnes, était arrivé, le 20 novembre, à Paris, avec une escorte de cinq ou six cents gentilshommes, dans une attitude capable d'intimider la cour. Les Guises , jugeant opportun d'éviter en ce moment une collision, se sont d'abord retirés et, pour ainsi dire, retranchés dans leur hôtel. Le duc d'Aumale, le marquis d'Elbœuf et leurs neveux persistent à n'en point sortir ; la duchesse et le cardinal de Guise
seuls se rendent quelquefois au Louvre pour ne pas paraître prendre la fuite devant leurs adversaires, mais « ils n*y font jamais un long séjour. » Anne d'Esté subit même , de la part de sa mère , la duchesse de Ferrare , confidente et protectrice des réformés, l'instante recommandation de « perdre la mauvaise opinion qu'elle a d'un chevalier si important et de bien comme l'amiral. »
M. de Garaman résume très clairement le récit un peu long de M. de Bouille, et prend parti contre Goligny, dont il ne met pas en doute la culpabilité, bien qu'il lui cherche des circonstances atténuantes.
« Les Guises^ dit-il, voulaient que les coupables fussent traduits devant le Parlement. G'était là justement ce que l'amiral redoutait davantage, et il demandait que la cause fût évoquée au conseil du roi : « Rien, disait Anne d'Esté, ne serait plus inique que de bailler, à un accusé d'un tel crime, juges par lui demandés et poursuivis. »
L'amiral répondit à la demande des Guises par sa troisième « apologie. » Ge qui est fort curieux dans ce document, c'est que l'amiral, si grand défenseur du droit de la nation, toujours si prêt à en appeler aux assemblées, aux États Généraux contre les abus du pouvoir, soutient ici^ dans l'intérêt de sa cause, une thèse singulièrement différente. « Quoi que Madame de Guise puisse supposer par ses requestes, dit-il au roi, la justice, administration et distribution d'icelle , est en vostre main — non liée, ni obligée à Gour de Parlement ou autre — pour, soit de volonté, soit par justice, la raison et nécessité le requérant, le commettre à qui bon semblera; comme vous et vos prédécesseurs avez fait en plusieurs cas et exemples. > 11 terminait son apologie par les accusations les plus violentes contre le feu duc de Guise, auquel il reprochait, entre autres choses, d'avoir pris les armes sans l'aveu du roi.
« M. l'amiral de Chastillon ne se fust sauvé du meurtre de M. de Guise, s'il eus! été subjet des Suisses. » Voilà ce que pense M. Gaspard de Tavannes de la demande d'évocation au Gonseil. La cour, fort embarrassée, ne répondait rien aux requêtes, et se bornait à s'eflorcer
d'empêcher des collisions sanglantes, en réglant le nombre des gentilshommes que les chefs des deux partis pouvaient avoir avec eux. On ne tenait guère compte de ces ordonnances , et la haine et la rivalité augmentaient toujours. < La haine de ceux de Guise contre l'Admirai demeuroit tousjours en leurs cœurs, et ne se pouvoit trouver aucun moyen de les contenter. > C'est alors que Catherine de Médicis écrivait à la duchesse de Savoie , sa belle-soeur : «c Madame de Guise a demandé que le roy, mon fils et moy jugions seuls, comme verrez par ce que je vous envoyé, et le roy mon fils, de son propre mouvement^ sans que personne luy en dist ryen, a donné l'arrest tel que verrez , si bien que tout son Conseil a dist que Dieu le faisoit parler et se sont arrêtés à ce qu'il en a ordonné, comme au jugement de Salomon. Dieu le fist parler aussi en celui-ci, car, sans cet arrest, je pense que vous nous eussiez veu encore aux armes et par ceci tout est suspendu, au contentement des deux partis, et nous n'avons plus rien qui nous arreste que les Anglois (1). »
Le 4 janvier 1564, les ducs de Guise et d'Aumale partirent pour le château de Joinville, où venait de se rendre le cardinal de Lorraine, de retour du concile de Trente, après avoir signé, sur l'ordre du roi, conjointement avec Coligny et ses deux frères, une promesse de ne rien faire, entreprendre ni dire les uns contre les autres. De son côté, Coligny se retira à Châtillon-sur-Loing.
« Il y eut cependant une reprise d'hostilité , dit M. de La Perrière. Au mois de février, la querelle entre les maisons de Guise et de Châtillon se reprit ; le roi fit venir à Meaux M""^ de Guise, le cardinal de Lorraine et l'amiral , leur témoignant le singulier désir qu'il avait, pour plusieurs grandes raisons , d'y mettre une bonne fin. Le cardinal et la veuve du duc demandèrent délai pour production de pièces qui ne devaient être vues que de Sa Majesté; depuis, la duchesse demanda à poursuivre devant le Parlement et à y présenter les pièces soumises au roi, à quoi il se refusa, et fit assembler les
(1) Archives de Turin. (Autographe.)
princes de son sang, les chevaliers de l'ordre, les conseillers de son Conseil pour juger l'affaire avec l'assistance de la reine, sa mère. De part et d^autre, on s'en remit à son jugement ; et Tamiral ayant affirmé de nouveau , comme devant Dieu , qu'il n'avait fait , ni fait faire ^ ni approuvé ledit homicide, le roi le déclara innocent (i). »
Au retour de Bayonne , une assemblée fut réunie à Moulins, poar trancher tous ces différends. Un arrêt royal déclarait, le 29 janvier 1566, « le dit sieur de Ghâtillon, amiral de France, purgé, déchargé et innocent du fait du dit homicide et des charges que l'on lui a voulu ou pourrait ci-après pour ce regard imputer :
« En a imposé et impose silence perpétuel à son Procureur général et à tous autres. Fait prohibition et défense, tant aux dites parties qu'à tous autres, d'en faire ci-après aucune recherche et poursuites, ores ne pour l'avenir, soit par voie de justice ou autrement; et à tous juges d'en prendre aucun'e cour ou connaissance. »
Alors eut lieu la réconciliation, ou plutôt le semblant de réconciliation, entre les maisons de Guise et de Ghâtillon.
Quoi qu'il en soit des apologies diverses de Coligny et de ses complices, et malgré l'arrêt de Moulins, rendu sous l'influence de graves perturbations politiques et dictées par la raison d'État, nous n'en persistons pas moins à affirmer que l'amiral de Coligny est coupable du meurtre de François de Guise.
Tout l'accuse, même sa triple et maladroite plaidoirie, même la sentence arrachée à la faiblesse du roi et de la reine mère. Sans doute, il n'a pas ordonné à Poltrot de Méré d'assassiner son ennemi, mais il lui a fourni les moyens d'accomphr son crime, il lui a donné de l'argent, des armes, un cheval. Il a dit, devant lui et devant d'autres, qu'il ne désirait rien au monde que de voir disparaître le chef des armées catholiques, et que celui qui le tuerait rendrait à la cause de la Réforme le plus
(1) Record office : Siate Papers France, vol. xliii.
important service. Il a recueilli les fruits de cette lâche embuscade, comme il a lâchement abandonné le traître fanatique auquel il désignait une proie, sans lui inspirer en même temps la salutaire terreur de l'échafaud.
Goligny, fauteur de rébellion, pactisant avec l'étranger, vendant aux Anglais des villes françaises, allié aux ennemis séculaires de sa patrie, rebelle à son roi et â la loi, Goligny est de plus un ami faux et ingrat, un gentilhomme parjure, un chevalier félon envers les règles de la chevalerie, un conspirateur hypocrite, et nous venons de démontrer, une fois de plus, qu'il est coupable d'homicide prémédité, atrocement préparé dans l'ombre, puis nié avec une audace sans pareille, un courage misérable, parce que la justice, un moment soumise à la raison d'État, supérieure, s'est contentée d'une seule tête pour payer le forfait!
Au Marquis DE QUEUX DE SAINT - HILAIRE