‹ Les mensonges de l'histoireChapitre 2 sur 6 · LES · texte numérisé non relu

LES

Avant d'exposer dans ses causes, dans ses faits et dans ses conséquences le coup d'État de la Saint-Barthélémy, qui a servi de texte à tant de déclamations passionnées, il est utile de tracer à larges traits la physionomie des principaux acteurs de ce grand drame, et de montrer ensuite, par l'enchaînement des faits, que cet acte, répréhensible assurément si on le considère au point de vue de nos idées actuelles, fut rendu nécessaire par ceux-là mêmes qui devaient en être les victimes. Il ne s'agit pas ici de faire l'apologie de l'oeuvre sanguinaire de Catherine de Médicis : il est évident que le massacre de la Saint-Barthélémy fut un crime^ de même que ce fut une faute, et nous nous associons au blâme que les politiques modernes déversent sur cet acte d'une politique barbare.

Le seizième siècle s'était repu d'horreurs et de terreurs. Chacun de ses jours est marqué par une bataille, pour ainsi dire. C'est le siècle des grands conquérants et des combats héroïques, le siècle oii Charles-Quint joue les destinées du monde, comme si les hommes n'étaient,

pour sa souveraine puissance, que les pions d'un échiquier. En Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Suisse, en Espagne, en France, partout enfin les guerres de religion, toujours provoquées par les hérétiques novateurs, avaient fait couler des torrents de sang. Les royaumes, les provinces, les villes, les villages, les familles étaient divisés, armés les uns contre les autres, et ces lamentables et sanglantes commotions menaçaient de n'avoir pas de fin.

Toutes les nations de l'Europe étaient lasses des révolutions perpétuelles qui transformaient la France en un champ de carnage, et qui, si elles eussent triomphé, auraient porté le fer et le feu en Espagne, en Italie, dans les États du Nord, en proie, celles-ci comme ceux-là, aux agitations religieuses. Le protestantisme en France devenait l'ennemi public. La France, en Europe, devenait l'ennemie de toutes les monarchies. Pour changer cet ordre de choses, il fallait un cataclysme. Catherine n'eut point l'audace et le courage de le préparer : elle eut seulement la hardiesse d'obéir aux circonstances et de profiter des chances ouvertes par le hasard.

Ce qu'il y a de remarquable dans le seizième siècle, c'est la quantité prodigieuse de chroniqueurs et de mémorialistes, qui ont laissé, dans un langage familier, net, précis, le récit de tous les événements de l'époque. Prêtres, soldats, hommes de cour, simples bourgeois tiennent le diaire des faits dont ils sont les témoins. Aussi n'est-il aucun temps si fertile en renseignements et en matériaux historiques de toutes sortes. On peut consulter Tavannes, Gondé, Guise, Castelnau, Mergy, Claude Haton, Brantôme, Coligny, La Noue, Fénelon, La Ghastre, Rochechouart, Gamon, de Thou, Choisnier, Merle, la reine de Navarre, cent autres encore dont les Mémoires, les Lettres, les Journaux sont arrivés jusqu'à nous et forment toute une bibliothèque.

Mais si les mémoires abondent, les archives regorgent, et le curieux peut étudier à loisir les souverains, les politiques, les grands capitaines, les gens d'église dans les amas de manuscrits, les cartons de correspondances.

entassés un peu partout, et que l'on s'occupe de mettre en ordre et de publier. Les ambassadeurs accrédités à la cour des Valois, les Ghantonnay, les Smith, les Middlemore, les Walsingham, les Correr, Michieli, Cavriana, tous ces diplomates d'Espagne, d'Angleterre, de Venise et de Savoie, révèlent jour par jour, dans leurs relations, non seulement le fait, le détail, le simple mot, l'anecdote de la journée, mais encore l'esprit général, les tendances, les opinions variant de la veille au lendemain. Et c'est de cet inépuisable trésor qu'on peut extraire les documents authentiques; c'est là qu'il faut chercher les éléments de la vérité. Et lorsqu'on songe que, dans son énorme volume de la Diplomatie Vénitienne, M. Armand Baschet n'a pu aborder qu'un seul côté des questions complexes du seizième siècle, on voit ce qui reste à faire. Celui des seigneurs catholiques de la cour de France qui attirait le plus l'attention et semblait destiné à jouer le rôle le plus important, était le duc Henri de Guise, dit le Balafré. Sans réunir au même degré toutes les vertus de son père, il s'était montré digne de recueillir un si noble héritage; les circonstances même n'avaient pas tardé à lui faire jouer un rôle politique plus important encore. « Dès que l'âge le lui avait permis, il avait mis sa vie et son épée au service de la cause catholique; à dix-neuf ans, il s'était couvert de gloire en défendant Poitiers contre l'armée de Coligny ; à vingt-cinq, il avait battu les huguenots à Fismes, au prix d'une blessure reçue au visage, ce qui lui avait valu le surnom de Balafré. Son brillant courage, sa bonne mine, son caractère chevaleresque lui avaient, dès l'abord, concilié tous les cœurs. Idole du peuple et des soldats, il eût pu tout entreprendre si le sentiment du devoir et une certaine prudence naturelle ne l'eussent retenu dans les bornes. Ses ennemis, toutefois, l'accusaient de prétendre au trône, et peut-être en effet que, par moments, lorsque la foule applaudissait à ses triomphes et l'enivrait de ses acclamations, il avait peine à se défendre de ces rêves de Pambition, mais ce n'était là que de vagues et passagères impressions ; au fond, un mobile plus noble inspirait sa

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conduite. Voué par ses traditions de famille à la défense de la religion catholique, Henri de Guise avait mis la gloire de sa vie à en assurer le triomphe, et il subordonnait tout le reste à un si grand résultat. D^ailleurs, il brillait plus sur le champ de bataille que dans le conseil : bien qu'il ne manquât pas d'habileté politique, son influence sur les affaires était moins considérable qu'il ne semblait au premier abord; il subissait l'entraînement de son propre parti plus qu'il ne lui imprimait la direction, et dans la réalité il en était le représentant plus encore que le chef (1). >

M. de Bouille (2) trace un éloquent portrait de ce jeune prince : « Séduisant par les belles proportions de sa taille, par la majesté de son visage qu'encadrait une barbe blonde et peu épaisse, par l'aisance et l'agrément de son maintien, par la sérénité constante de son large front surmonté de cheveux blonds et bouclés, par la vivacité et l'attrait de son oeil perçant, par une merveilleuse douceur, par une libéralité toujours poussée jusqu'à la profusion, par une affabilité irrésistible, par une éloquence facile, puissante, persuasive, par une adresse incomparable dans tous les exercices du corps, lutte, paume, escrime, natation, ce troisième duc de Guise possédait une âme élevée, inaccessible à la crainte du danger, supérieure au besoin du repos, une constitution propre à supporter les fatigues, à dédaigner le sommeil, une inteUigence vive, ardente, généreuse, déjà mûre, nourrie par l'étude particulière de Tacite, un jugement fin, pénétrant, une grande portée de vues, une fécondité prodigieuse de ressources, une rare sagacité dans l'appréciation des caractères, des volontés de chacun, dans l'observation des moments favorables pour agir, une étonnante rapidité de décision, une extrême aptitude au maniement des affaires. Mais ces magnifiques qualités, relevées peutêtre en apparence, étaient plutôt altérées au fond par une insatiable avidité de gloire, d'autorité, par des pensées trop vastes, plus susceptibles de s'exalter dans le présent

(1) De Chalembert : Histoire de la Ligue, t. !«'■.

(2) René de Bouille : Histoire des ducs de Guise, t. II, p. 302.

que capables de prévoir judicieusement l'avenir. Enfin l'ambition dominait trop aveuglément Henri de Lorraine, dont les richesses allaient être employées, comme instruments ser viles, aux desseins qu'elle lui inspirerait. L'opinion générale le réputa même « le plus grand usurier du > royaume, parce qu'il n'y avait personne qui ne lui » dût, et que son argent lui acquérait tous les cœurs. >

Aussi, lorsqu'un jour le roi demanda :

« Mais que fait donc le duc de Guise pour enchanter tout le monde?

> — Sire, répondit un courtisan éclairé et franc dans son langage, il fait du bien à un chacun; oîi ses bienfaits ne vont pas directement;, ils y arrivent par réflexion ; quand il n'a pas d'occasion d'obliger par des effets, il oblige par des paroles ; il n'est point de feste qu'il ne célèbre, point de baptême oii il ne soit parrain, point d'enterrement où il n'aille; il est civil, humain, libéral; il caresse tout le monde, ne parle mal de personne; en un mot, il a Téclat et l'autorité de roy. >

L'adversaire acharné du jeune duc de Guise sur lequel il reportait toute sa haine, haine farouche et inextinguible qu'il avait vouée au père, était Coligny. Nous savons ce qu'était l'amiral ; disons seulement comment le jugeait l'ambassadeur de Venise peu de mois avant sa mort :

« Dans ces guerres, nul ne s'est fait remarquer et nommer autant que Tamiral. N'est-il pas étonnant que, dans ses destins, il n'ait accompli aucune action de grand mérite pendant qu'il était au service du roi, tandis que, dans les guerres menées contre le roi, il s'est acquis l'estime et la crainte à un degré tel, qu'un simple gentilhomme comme il est, avec peu de ressources, ait soutenu une guerre de cette durée et de cette importance, non seulement contre son puissant souverain, mais encore malgré les secours que Sa Majesté recevait du roi d'Espagne et de tant de souverains d'Italie et de quelques princes d'Allemagne. Je m'étonne d'autant plus qu'ayant perdu tant de batailles, il ait conservé cette réputation auprès de tous et qu'il inspire ce respect même chez les reîtres et les lansquenets, qui, bien que créditeurs de

nombreuses soldes et après la perte de nombreux combats où ils avaient perdu leur butin, jamais ne se sont révoltés. C'est au point qu'on peut dire que si, par la manière dont il tint en respect les nations étrangères, Annibal a mérité une aussi grande gloire auprès des anciens, l'amiral en mérite une d'autant plus grande qu' Annibal y eut moins de peine, parce que partout il était victorieux, au contraire de l'amiral dont la cause était toujours vaincue (1). >

Ses ennemis le tenaient pour très grand homme. Si le parti protestant fut fort et considéré, assurément il le devait beaucoup à ce chef. L'historien Ranke, si ferme dans ses jugements, a fait de Coligny l'éloge que peut envier un homme de valeur : « La considération dont il jouissait ne reposait pas sur l'enthousiasme des triomphes, mais sur le besoin qu'on avait de lui. Un jour, il tomba malade, et les fautes qui furent commises firent sentir tout ce qu'il valait. »

Mais la plus haute et la plus belle figure de cette cour des derniers Valois est celle de Catherine de Médicis. Des éloges de courtisan ou des condamnations fanatiques, les pages de Brantôme, l'homme de cour achevé^ ou les pages de Henri Estienne, le huguenot immodéré, « des flatteries impudentes ou des médisances afîectées », voilà c^ que nous ont laissé sur Catherine de Médicis les livres écrits par ses contemporains, dit M. Armand Baschet. Il faut aller à d'autres sources, contemporaines aussi, pour découvrir la vraie Catherine, la vraie i^eine mère, qui a tenu pendant tant d'années dars ses mains le jeu de la politique de la France, en un temps oii les passions ennemies, sous couvert et manteau de religion, ont abreuvé d'amertume et rempli de sinistres le plus beau des royaumes. Vous voulez connaître la reine mère, la voir et l'entendre? Interrogez les diplomates qui l'ont connue, qui l'ont vue et qui Font entendue presque chaque jour; ils étaient aux abords de son trône, ils avaient accès à son cabinet ; leur devoir était d'être aux

(1) Alvise Contarini : Relazione délia Corte di Francia, lue en février 1572. Raccolta Alberi, t. XI de la collection, IV de la l'e série, p; 239.

écoutes de son conseil, de surprendre le secret de ses luttes, d'en définir les moyens. Interrogez ceux qui, avec autant de sang- froid que d'impartialité, ces conditions d'un jugement sain et droit, ont attaché des regards aussi attentifs que pénétrants sur le flux et le reflux des vicissitudes du royaume sous un tel règne. Les Vénitiens ont excellé à peindre Catherine et à soulever le voile de ses intentions et de ses procédés ; ils ont connu son âme et son esprit.

Jean Correr écrivait en 1569 :

<( Cette reine tient du caractère de ses ancêtres; elle désire en conséquence laisser mémoire d'elle après sa mort par des édifices, des bibliothèques et des collections d'antiquités. Elle a commencé de tout cela et a dû laisser tout de côté pour s'occuper d'autre chose ; elle se montre princesse affable, courtoise, aimable avec chacun, et fait profession de ne laisser personne la quitter sans être satisfait, ce qu'elle fait au moins avec des paroles, dont elle est très libérale. Elle est assidue aux affaires, au grand étonnement de chacun ; car il ne se fait ni ne se traite' rien, si peu important que ce soit, sans son intervention. Elle ne mange ni ne boit, ou dort à peine, sans avoir quelqu'un qui lui bourdonne aux oreilles; elle court ça et là dans les armées, faisant ce que devraient faire les hommes, sans aucun ménagement de sa vie. Avec tout cela, elle n'est aimée de personne dans ce royaume, ou, si elle l'est, c'est de peu. Les huguenots disent qu'elle les amusait par de belles paroles et de feintes caresses, puis s'entendait de l'autre côté avec le roi catholique et machinait leur destruction ; les catholiques, au contraire, disent que si elle n'avait pas favorisé les réformés, ils n'auraient pu faire ce qu'ils ont fait. De plus, au temps actuel en France, chacun est plein de présomption et demande hardiment tout ce qu'il s'imagine. Si l'on est refusé on s'en prend à la reine ; car, étant étrangère, il leur semble que, donnât-elle tout, elle ne donnerait rien du sien. On lui a toujours attribué aussi les résolutions prises pour la paix ou la guerre, dont on a été mécontent, comme si elle gouvernait par

elle-même absolument, sans prendre l'avis et le conseil d'autres personnes. Je ne dirai pas que la reine soit une sibylle, qu'elle ne puisse se tromper, et que Sa Majesté ne se confie trop quelquefois à elle-même; mais je dirai que je ne sais quel prince, le plus sage même et le plus expérimenté, n'eût été fort empêché en se voyant sur le dos une guerre au milieu de laquelle il lui eût été difficile de distinguer ses amis de ses ennemis; en outre, qu'aurait-il fait si, voulant prendre des mesures, il eût été contraint d'employer pour l'action et le conseil ceux qui l'entouraient, avec la connaissance que tous étaient intéressés et partie d'entre eux peu fidèles. Je répète que j'ignore quel prince, malgré la plus grande prudence, ne se serait fourvoyé au milieu de tant d'obstacles, à plus forte raison une femme étrangère, sans personne à qui se fier, assaillie de craintes et n'entendant jamais un mot de vérité. Quant à moi, j'ai été étonné qu'elle ne se soit pas perdue et ne se trouve pas livrée entièrement à l'un des deux partis, ce qui aurait été la ruine totale de ce royaume. Or elle a conservé néanmoins ce peu de majesté royale qu'on aperçoit encore dans cette cour; aussi je me suis plutôt apitoyé sur elle que je ne l'ai accusée. Je lui ai déclaré à elle-même dans l'occasion, et Sa Majesté, en pesant avec moi les difficultés dans lesquelles elle se trouvait, m'a confirmé dans cette manière de voir, et elle m'en a fait souvenir plus d'une fois depuis. Je sais qu'on Ta vue pleurer plus d'une fois dans son cabinet; puis, faisant effort sur elle-même et s'essuyant les yeux, elle se montrait le visage riant dans les lieux publics, afin de ne point alarmer ceux qui jugeaient de l'état des choses d'après l'expression de sa figure. Elle se remettait ensuite aux affaires, et, ne pouvant agir à sa guise, elle s'accommodait partie à la volonté de celui-ci, partie à celle de celui-là ; elle faisait ainsi de ces emplâtres qui ont fait parler d'elle dans le monde entier peu favorablement en son honneur (l). >

C'est dans les petits détails noyés dans la masse des dépêches qu'il faut chercher les traces de Catherine.

(1) Relations, etc., II, 154.

M. Armand Baschet la juge avec l'enthousiasme d'un vrai politique :

« Lisez ses dépêches, vous reconnaîtrez comme étaient bien proches de leur entier développement les défauts et les qualités des procédés politiques de cette femme d'État. Elle a presque toujours voulu recourir dans une mesure égale à la fermeté et à la dextérité, croyant aussi toujours pouvoir adoucir la rigueur des moyens de l'un par la finesse des moyens de l'autre. Elle s'est toujours trompée. Sa conduite à l'égard des partis repose sur deux mobiles : châtier, puis négocier, dissimuler ou temporiser. Un Vénitien a dit qu'en elle le fameux temporîseur Fabius, ce grand Romain, eût bien reconnu sa fille dans cette femme d'Étrurie. Ses coups sont médités : elle prévoit, avant de les porter, le mode par lequel elle devra les atténuer. Nul être au monde ne portait plus loin la qualité diplomatique : elle est le plus remarquable négociateur politique dont l'histoire puisse parler. Il faut regretter qu'elle ait été le moteur du pouvoir au lieu de n'en être que l'instrument. Gouvernement, elle se trompe; agent de gouvernement, elle est supérieure.

» Dans les actes d'audace qu'elle dicte et inspire, elle feint de n'être que témoin. Combien est-elle plus hardie, plus entreprenante, plus actrice, plus personnelle, combien laisse-t-elle voir toute la force du moi dans les négociations! Alors elle ne veutpersonne, aucun ministre; elle sait ce qu'elle peut. Faut-il écrire, marcher, courir par tous les chemins, choisir, loin des grands centres qui pourraient inquiéter l'homme de parti, un lieu quelconque, dans une province lointaine : elle y va, elle y paraît, elle entreprend, et souvent elle réussit. Elle n'a jamais désespéré d'elle-même. »

L'ordonnance de Moulins, rendue en janvier 1566, et qui réconciliait les Guise et les Ghâtillon, avait été publiée malgré une violente altercation entre le cardinal de Lorraine et le chancelier de l'Hôpital ; elle résumait en un corps de quatre-vingt-six articles les réformes que le chancelier apportait aux lois, et elle est demeurée la base de la législation française jusqu'à la Révolution.

Après la double réconciliation de Moulins, la cour rentra à Paris , mais on s'aperçut bien vite que la paix intérieure n'existait pas ; c'étaient chaque jour de nouvelles collisions.

Goligny et les autres chefs des réformés de France, mécontents des modifications apportées à l'édit d'Amboise et de l'attitude que semblait prendre Gatherine de Médicis, inquiets du sort réservé à leurs coreligionnaires des Pays-Bas^ voulurent à tout prix les soutenir, et proposèrent au roi d'aider les Pays-Bas à se séparer de la monarchie espagnole. La proposition, insidieuse à quelques égards, flattait les sentiments et les souvenirs populaires, les passions des hommes de guerre, et pouvait séduire les politiques qui pensaient que la France ne devait pas demeurer spectatrice indifférente d'événements aussi rapprochés. Gharles IX leva les gens de pied fran-

çais, des lansquenets et six mille Suisses pour se fortifier et se tenir prêt à tout hasard, roais il resta fidèle à l'alliance espagnole, et refusa nettement l'offre que faisaient Gondé et Goligny de convoquer les gentilshommes de la religion.

L'amiral fit, à cette même époque, demander par les princes allemands, au roi de France, la liberté absolue de culte et de conscience : le roi se borna à répondre que les princes allemands n'avaient pas plus à se mêler des affaires de son royaume qu'il ne se mêlait lui-même des affaires de leurs États. Coligny n'en fatiguait pas moins la cour de ses remontrances et de ses prétentions. Il parlait sans cesse d'armer la noblesse calviniste et de marcher contre le duc d'Albe. Charles IX finit par lui dire qu'après avoir été soufferts par les catholiques, les calvinistes demandaient maintenant à être leurs égaux, en attendant qu'ils fussent en force pour chasser les catholiques du royaume.

En effet, les principaux seigneurs de la religion tenaient des concihabules à Valéry-en~Gaux, chez le prince de Condé, et à Châtillon, chez Goligny. Ils se décidèrent à une agression et préparèrent une prise d'armes dans le plus grand secret. Les protestants résolurent d'enlever le roi qui se trouvait à Monceaux, de s'emparer du cardinal de Lorraine et de lever une armée.

On devait se saisir du roi, le déclarer déchu du trône et mettre à sa place le prince de Condé, dit M. Louis Audiat dans son remarquable livre sur Bernard Palissy. La duchesse de Ferrare, Renée de France, écrivait, en mars 1564, à Calvin, une lettre confidentiehe qui prouve les projets de révolution dynastique dont Biaise do Montlac accusait les réformés gascons avant 1562; elle y parle de ces prédicants sanguinaires qui criaient qu'il fallait « exterminer un pupille... jusqu'à exhorter les simples femmelettes à dire qu'elles voudraient, de leurs mains, tuer ou étrangler » ces ennemis de l'Évangile. Il y aurait même eu un monument de ces desseins révolutionnaires : c'est un écu d'or à l'écusson de France, à l'effigie du prince de Condé, avec cette légende : Ltido-

vicus XIII, Dei gratia Francorum rex primus christianus.

Avertie de ce projet au moment où les conspirateurs arrivaient déjà, par toutes les routes, à Ghâtillon, chez Goligny, Catherine de Médicis emmena le roi à Meaux, et forma une armée de quelques régiments, des Suisses et des gentilshommes de la maison du roi. Puis les princes lorrains firent brusquement décider la retraite sur Paris ; le roi rentra dans sa capitale, et la reine offrit une amnistie si les armes étaient déposées dans les vingtquatre heures; mais tout effort de conciliation fat inutile, et le 10 novembre avait lieu la bataille de Saint-Denys, que Mgr le duc d'Aumale raconte avec éloquence dans son Histoire des princes de Condé. Cette bataille fut suivie, quelques mois après, du traité de Longjumeau, qui remit en vigueur l'édit d'Amboise, sans aucune restriction. Les huguenots levèrent le siège de Chartres, livrèrent au roi Soissons, Auxerre, Orléans, Blois et la Charité; la reine acquitta leurs dettes. Les Châtillon, qui se méfiaient de la cour, ne déposèrent les armes qu'avec répugnance, et les jeunes gens qui entouraient Condé appelèrent en riant cette paix : boiteuse et malassise, par illusion au boiteux Gontaut de Biron et au maître des requêtes Malassise, qui l'avaient négociée. Ce jeu de mot ne tarda pas à devenir une triste réalité.

Catherine n'avait signé la paix de Longjumeau que pour désarmer et désunir les protestants. Les deux partis n'avaient posé les armes, avec une égale défiance l'un de l'autre, qu'en songeant déjà au moyen de les reprendre avec avantage. Une tentative de la cour pour arrêter Goligny et Condé ralluma pour la troisième fois la guerre civile. Les calvinistes , qui avaient conservé la Rochelle, en firent le chef-lieu du protestantisme. Ils y furent rejoints par Jeanne d'Albret, veuve du roi de Navarre, et par son fils, le prince de Béarn. Le duc de Deux-Ponts et le prince d'Orange leur avaient amené de nombreux secours de l'Allemagne. Éhsabeth leur fit à son tour parvenir de l'or, des canons et des munitions de guerre. Ainsi soutenus par l'Allemagne, l'Angleterre

et la Navarre, les huguenots envahirent l'Aunis, la Saintonge, l'Angoumois et le Poitou (1).

Dans les premiers jours de janvier, les chefs protestants envoyèrent M. de Vezins en Allemagne, et, comme il devait passer par Londres, le prince de Gondé écrivit à Elisabeth pour lui rendre compte des progrès de leurs armes. Goligny remettait aussi à Vezins une lettre pour Elisabeth (2), dans laquelle il s'exprimait en ces termes :

« Je n'ay voulu faillir avecques ceste bonne occasion à faire ce mot de lettres à Vostre Majesté your la supplier ty^ès humblement do vouloir avecques sa puissance considérer Testât calamiteux de ce temps et y apporter les remèdes tels qu'il a pieu à Dieu luy donner, et, pour ce qu'elle pourra estre informée de ce qui se présente par le sieur de Vezins, je ne l'ennuieray point d'une plus longue lettre, etc. »

Le même jour, Goligny, Condé et Henri de Navarre pressaient le duc de Deux-Ponts de hâter sa marche et de venir droit à la Loire. C'est le prince de Gondé qui signait la lettre; mais l'intrigant Goligny, qui ne voulait se compromettre qu'à demi, signait aussi, sur l'exprès commandement, disait-il, de Messeigneurs les princes.

< Monsieur mon cousin, nous vous avons prié par plusieurs lettres et despesches , écrivait Gondé , vous en venir droict à la rivière de Loire pour favoriser nostre passage, et parce que nous sommes advertis que nos ennemis, sous prétexte de quelque propos de paix, taschent d'empescher ou retarder le secours qu'il vous plaist nous donner, nous avons bien voulu vous faire ceste recharge pour vous prier croire qu'il n'y a moyen d'acquérir seureté et repos que par une bonne , advantageuse victoire; laquelle nos ennemis congnoissent bien ne pouvoir empescher, si Dieu nous fait la grâce d^estre unis et joints ensemble; à ceste cause, nous vous prions encore un coup vous approcher de la rivière de Loire, en tant de diligence, où ne fauldrons vous aller trouver. »

(1) L'abbé Mury : Histoire de France.

(2) Record office , State papers, France.

De concert avec Gondé et le roi de Navarre , Goligny écrivait encore au prince d'Orange :

< Nous avons entendu que on a commencé vous tenir propos de paix et d'aultant que nous sçavons au vray que c'est un moyen par lequel nos ennemis veulent empescher ou retarder le secours qu'il vous plaist nous donner, nous vous prions ne vous arrester à ces beaux langages que le cardinal de Lorraine et ses adhérons font mettre en avant pour vous tromper et circumvenir, et vous acheminer le plus diligemment qu'il vous sera possible au passaige de la rivière de Loire, ou estant nous aurons moyen de nous joindre avec vous pour nous rendre maistre de nos ennemis, et nous leur baillerons telle loy que nous vouldrons et que nous congnoissons estre nécessaire pour vivre cy-après en seureté et repos de conscience, vous priant croire qu'il n'y a aucun moyen d'y pourvoir que par une bonne et advantageuse victoire^ et après ce que nous aurons réduit nos ennemis à tel point et extrémité qu'ils puissent toucher au doigt qu'il n'y a moyen de nous pouvoir résister, ce qu'ils sentiront et recognoistront tous en brief et aussitost que nous nous serons joints tous ensemble. »

La bataille que les princes protestants désiraient si ardemment eut lieu, en efifet, à Jarnac ; mais le résultat n'en fut point aussi « advantageux » qu'ils s'en étaient flattés, et le prince de Condé, ce Bourbon qui continuait les trahisons du fameux connétable son aïeul, y trouva une fin digne d'un prince rebelle.

Coligny rallia les restes de l'armée calviniste, dont le Béarnais fut proclamé généralissime. Les affaires des huguenots se rétablirent en peu de temps. Le vainqueur de Jarnac échoua dans les trois sièges de Cognac, d'Angoulême et de Saint-Jean-d'Angély ; treize mille Allemands parcoururent et pillèrent la France de l'est à l'ouest, sans rencontrer d'obstacles. Ils avaient à leur tête le célèbre Guillaume de Nassau , dont les descendants devaient un jour occuper le trône d'Angleterre. A l'arrivée de ces troupes, Goligny reprit l'offensive, et il alla investir Poitiers , défendu par le comte de Lude

et Henri de Guise, dont la résistance força l'amiral à la retraite. En même temps les catholiques reprirent la Charité.

Dans le Béarn et partout où passaient les protestants, ce n'étaient que pillages , incendies , massacres abominables, tellement que la cour s'épouvanta de ces horreurs et que le Parlement condamna à mort l'amiral de Cohgny, comme félon, rebelle et criminel de lèsemajesté ; sa tête fut mise au prix de 50,000 écus d'or. Montgomméry et le vidame de Chartres furent frappés d'un arrêt semblable, l'un pour ses cruautés dans le Béarn, l'autre pour les intrigues auxquelles il s'était livré en Angleterre , à l'efîet d'obtenir des secours. L'effigie des trois condamnés fut exposée en place de Grève ; l'arrêt fut publié en France et répandu ensuite dans toute l'Europe. La charge d'amiral fut donnée au marquis de Villars. Affaibli par des pertes récentes, Coligny cherchait à éviter un engagement général. Mais les reîtres qui, depuis quelques mois, ne touchaient plus de solde, entraînèrent l'armée au combat, et l'amiral perdit encore la bataille de Montcontour, où il reçut une blessure assez grave ; néanmoins, il rassembla les restes de son armée et gagna la Gascogne. Les hostilités continuèrent quelque temps. Les protestants, malgré les défaites, n'étaient point abattus, et la cour se lassait d'une guerre interminable. A force de prudence et d'activité, l'amiral eut bientôt réparé ses pertes. Toutefois, il était las de la guerre civile. Charles IX désirait aussi la paix, et Catherine de Médicis désespérait de triompher par la force d'un général trop habile et d'un parti trop fécond en ressources.

De nouvelles négociations amenèrent la paix de Saint- Germain ; les huguenots obtinrent quatre places de sûreté pendant deux ans : la Rochelle , Montauban , Cognac et Chartres. Le traité de Saint-Germain était donc grandement favorable aux protestants, qui acquéraient à chaque nouveau traité plus de force et plus de consistance. Il leur assurait, en effet, toutes les garanties et toutes les sûretés qu'on leur avait refusées à Long-

jumeau. Aussi Montluc peut-il dire en son langage familier : « Nous avions battu et rebattu nos ennemis ; mais nonobstant cela, ils avaient si bon crédit au Conseil du roi, que les êdits étaient toujours à leur avantage. Nous gagnions par les armes, mais ils gagnaient par ces diables d'écritures! >

Aussitôt l'acte de pacification revêtu des formes régulières, Goligny et les princes se rendirent à Langres, où ils se séparèrent de leurs auxiliaires allemands ; puis à la Rochelle, où ils désarmèrent leurs partisans. Mais Coligny y demeurait en observation, surveillait de cette place l'exécution du traité, se plaignant sans vergogne des édits interprétatifs, exprimant ses défiances au sujet des personnages employés par Charles IX et particulièrement du chancelier René de Birague, qui venait de prendre les sceaux. Le roi fit inviter Coligny et la reine de Navarre à venir à sa cour, et lui envoya un ambassadeur de qui les intentions ne pouvaient être suspectes aux réformés : ce fut le maréchal de Cessé, vieil et fidèle ami de Coligny. Il était porteur d'une ordonnance par laquelle le roi autorisait l'amiral à conserver avec lui, à la cour même, cinquante gentilshommes armés (1).

Flatté dans ses désirs de voir un terme mis enfin à la guerre civile et dans son ambition de commander une armée contre des ennemis qui ne devaient plus être des Français , déterminé par l'espoir de profiter de la faveur du roi dans l'intérêt de son parti, l'amiral se décida à quitter la Rochelle. Poussé peut-être, suivant l'expression du brave Pasquier, par ce merveilleux et épouvantable jugement de Dieu qui court contre nous, il arriva à Blois (.2). En abordant le roi, Coligny mit un genou en terre ; mais Charles IX le releva, et, l'embrassant avec les plus vives démonstrations de bienveillance et d'amitié, il protesta qu'il regardait comme le jour le plus beau de sa vie celui où l'arrivée de l'amiral assurait la paix et la tranquillité du royaume (3).

(1) De Thou : Histoire universelle, t. VI, p. 278 et 327.

(2) Pasquier : Lettre à l'avocat Loysel, t. Il, p. 134.

(3) De Thou, t. VI. — La Popelinière ; t. II, f» 21.

Peu de temps après son arrivée, Goligny reçut du trésor royal 100,000 livres, en dédommagement des pertes qu'il avait faites dans les dernières guerres. Téligny, son gendre, partageait avec lui les faveurs du roi, et tout ce qui s'accordait de grâces à la cour, était pour les gentilshommes de la suite de l'amiral. Charles IX répétait souvent qu'il « l'estimoit un des grands hommes de guerre et d'Estat de son temps, et qu^il avoit regret de ne l'avoir pas bien connu (1). >

Coligny allait et venait de la cour à Ghâtillon ; il vint à Paris au moir de novembre 1571, avec le roi de Navarre : « Le roy de Navarre, Tadmiral arrivent à Paris; le Roy feint de chasser, va au-devant; mais le dict admirai venant au lever de Monsieur, frère du Rov, le sieur de Tavannes lui conseille de le faire attendre une heure à sa porte, ce qu'il fit^, monstrant la diâérence des grades et des victorieux ou vaincus (2). »

L'amiral était à Paris au mois d'août ;, peu de temps après la mort de Jeanne d'Albret, et au moment du mariage de Marguerite de Valois avec le roi de Navarre. Le duc de Guise et Coligny se trouvaient chaque jour en présence, durant les fêtes de ce mariage; ils ne se parlaient pas (3), bien que Coligny se fût prononcé formellement contre le crime de Poltrot de Méré, et eût déclaré « qu'il tenoit pour calomniateur et scélérat quiconque diroit qu'il l'avoit fait faire (4). » Catherine, qui croyait utile d'associer les Guises à ses projets contre Coligny, les animait à la vengeance.

L'ambassadeur de Savoie écrivait à ce propos :

< On sait comment son père (du duc de Guise) a été occis ; il demande que l'amiral et luy soient mis en chemise, l'épée au poing; ils s'appointeront sans travailler Sa Majesté ; les huguenots en sont émus et dit-on que

(1) Sully : Économies royales^ t. I , p. 8.

(2) Tavannes.

(3) Ce fait a frappé tous les ambassadeurs étrangers: ils écrivirent à leurs cours que le duc de Guise et l'amiral ne s'adressaient pas la parole. (Voir Ms., Brilish Muséum in coït, vespas. VI, publié par H. de la Ferrière; Arch. des miss, scient., 1876, p. 658, et Archives de Turin, publié par H. de la Perrière, p. 660.)

(4) Ms., A)xh. nat* Simancas, B. 32, publié par Bouille, t. H, p. 494.

l'amiral assemble des forces; et de fait il ne vint icy que M. de Téligny. Les choses sont embrouillées qu'il est difficile de les démesler ; les huguenots ont mis discussion entre le Roy et Monsieur son frère, disant que Monsieur son frère a intelligence avec le duc de Guise et qu'ils veulent troubler le monde, voire passer plus avant. Il ne se parle en ceste cour que d'assassinats ; la grâce du meurtre de Lignerolles, demandée par le maréchal de Tavannes, a été accordée sur l'heure (1). » Le 21 juin 1572, le même ambassadeur écrit : « L'amiral et le duc de Guise se voient, mais ne se parlent pas ; l'amiral se trouble de ce qu'il lui semble que Monsieur, frère du Roy, porte le duc de Guise ; tout n'est pas encore bien rapaisé et se plaignent les huguenots qu'on leur manque de promesse , les ayant fait aller en Flandre , sous promesse d'estre appuyés , et ils sont délaissés aujourd'hui : ils espèrent encore dans l'amiral d'Angleterre; l'amiral, Téligny, Briquemault sollicitent fort ceux qu'ils espèrent y pouvoir servir, ayant perdu ce bon appui de la royne de Navarre qui leur a augmenté le soupçon, et que l'on tient le prince de Béarn pour bien malade, et qu'il se dit hautement que s'il venoit à mourir. Monsieur, frère du Roy, épouseroit Catherine (2). >

De tous les acteurs du mémorable drame qui se préparait, Marguerite de Valois n'était pas le moins à plaindre. « Singulière et triste destinée de cette princesse, victime des intrigues de cour ! Elle aimait le duc de Guise, et une telle alliance eût encore augmenté la fortune de la maison de Lorraine. Le duc d'Anjou, tout en feignant de dire au duc de Guise : < Que j'ai d'impa- » tience de te voir mon beau-frère ! » agissait vivement pour lui faire épouser Catherine de Clèves, veuve du prince de Porcien. Le Pape et l'Espagne demandaient Marguerite pour le roi de Portugal, don Sébastien. Le roi, ayant su que le cardinal de Lorraine se flattait de faire échouer cette négociation, songea à se débarrasser du duc de Guise par un coup d'épée. Marguerite , pour

(1) Archives de Turin.

(2) Catherine de Bourbon.

sauver le duc, se sacrifia et hâta son mariage avec la princesse de Porcien. Catherine voulut alors lui donner Henry de Béarn pour époux : elle était catholique fervente , malgré sa légèreté , et elle refusa un an durant (1). >

Charles IX s'était promis de passer outre; il exécuta sa menace. Les fiançailles eurent lieu au Louvre le 17 août.

Le 18, le cardinal de Bourbon, sacrifiant ses scrupules aux instances du maître, célébra le mariage à la métropole Notre-Dame.

Coligny y assista ; mais les drapeaux qu'on lui avait enlevés à Jarnac et à Montcontour vinrent attrister ses regards. < Comme j'avais les yeux attachés sur lui, rapporte de Thou, et que je le regardais avec beaucoup de curiosité et d'attention, je vis qu'il montrait à Danville les drapeaux des batailles de Jarnac et de Montcontour, suspendus aux murs de l'église, triste monument de la défaite de leur parti , et je lui entendis dire ces mots : Dcms peu on les arrachera de là et on en verra d'autres à leur place qui seront plus agréables à voir. Il voulait parler sans doute de ceux que l'on gagnerait dans la guerre contre Phihppe, qu'il croyait résolue. > — « Les huguenots dans la nef de Notre-Dame, l'admirai dit qu'il falloit ester les enseignes conquises sur les hérétiques, marque de troubles ; demande gaussant les 50,000 escus promis pendant iceux à celuy qui apporteroit sa teste (2). »

Une lettre de l'amiral, datée du soir même du mariage du roi de Navarre, montre combien ces cérémonies contrariaient les plans de la guerre de Flandre et l'expédition des affaires des huguenots ; elle est adressée à l'amirale :

« Quant aux nouvelles que je vous puis mander, elles sont telles. Aujourd'hui, quatre heures après midy estoient sonnées quand la messe de l'espouso a esté chantée. Cependant le roi de Navarre s'y pourmenoit en une place

(1) H. de Riancey : Histoire du Monde.

(2) Tavannes.

près du temple, avec quelques seigneurs de nostre religion qui l'avoient accompagné. Il y a d'autres menues particularités que je laisse pour vous les dire en présence. Sur ce, je prie Dieu, ma très chère et bien aimée femme, qu'il vous tienne en sa sainte garde.

» Ghastillon.

» De Paris, ce dix-huitième jour d'août 1572. »

Jamais les haines , remarque Dareste , n'avaient été si excitées ni si vives. On ne s'observait que pour se défier. Les huguenots , pleins d'orgueil et d'insolence , se croyaient déjà les maîtres de l'État. Ils s'exprimaient tout haut contre le roi et la reine; ils bravaient les dispositions hostiles des catholiques.

Catherine était assailhe de lettres menaçantes. On lui annonçait le sort du duc François de Guise et du président Minard. Si la reine mère dissimulait, le jeune roi laissait clairement voir son indignation.

Dans une lettre aux églises de Lyon, Coligny se louait grandement de la réception qui lui était faite par Charles IX et par Catherine de Médicis (1).

Son influence croissante peu à peu se fait jour, et il faut lui attribuer le désir réciproque d'arriver à une alliance intime entre la France et l'Angleterre , dont le but réel était de délivrer les Flandres de la tyrannie de Philippe II. Dans un rapport secret daté du mois de novembre 1571, nous voyons que les huguenots faisaient de grandes offres à Charles IX pour obtenir de lai de porter la guerre dans les Flandres, et dans une lettre écrite vers la même époque par Lisle, agent anglais, à Marquisat, gentilhomme périgourdiU;, nous lisons encore :

« Quant au mariage de notre Royne avec Monsieur, il se déduit bien secrètement; car on n'en oyt point parler; il y a grande apparence que le roy aura bientost la guerre contre l'Espagnol en Espagne et en Flandres. »

Charles IX poursuivait avec ardeur des desseins dont

(1) Record office, State papers, France, vol. L,

la portée ne lui était pas sans doute entièrement apparue. Les circonstances elles-mêmes se pressaient de seconder ses désirs. Dans les Pays-Bas, la lévolte, qui se préparait depuis longtemps, venait soudain d'éclater. L'Angleterre se montrait disposée à soutenir les rebelles ; si bien que la situation des Espagnols put sembler un moment gravement compromise. En France, les gentilshommes huguenots levaient ouvertement des troupes et se préparaient à marcher au secours de leurs coreligionnaires. Louis de Nassau, sur le point de passer la frontière avec ses amis, se montrait plein de confiance, et il ne semblait pas douter de l'entier assentiment du roi. Toute la politique de Charles IX était en efTet favorable à la révolution qui s'accomplissait aux Pays-Bas. Un traité de défense mutuelle avait été signé avec l'Angleterre, le 29 avril 1572, grâce à l'habileté active du maréchal de Montmorency. Le roi en avait ressenti un vif plaisir. Il écrivait à l'évêque de Dax, son ambassadeur à Constantinople, le 11 mai suivant :

< Toutes mes fantaisies sont bandées pour m'opposer à la grandeur des Espagnols, et délibèrent m'y conduire le plus dextrement qu'il me sera possible. Regardez aussi de vostre côté de bien jouer votre personnage, étant chose certaine que des résolutions que vous prendrez par delà dépend le bien ou le mal des affaires des dits Espagnols.... Vous sçaurez aussi, pour le dire au dict Grand-Seigneur et vous en servir par delà en toutes occasions, que j'ay faict équiper es portz et havres de mon royaulme ung bon nombre de vaisseaulx de façon que j'ay dressé une armée de mer de douze ou quinze mil hommes qui sera preste à faire voile oh on voudra dedans la fin de ce mois, soûlez prétexte de garder mes havres et costes des déprédations, mais en effect en intention de tenir le roy catholique en cervelle et donner hardiesse à ces gueulx des Païs-Bas de se remuer en entreprendre ainsi qu'ils ont faite, aient jà prins toute la Zélande et bien embraie la Hollande.... J'ay conclu la ligue avec la reyne d'Angleterre et envoie mon cousin le duc de Montmorency audict pais pour cet

effet, ce qui met les Espagnols en une merveilleuse jalousie, et pareillement rintelligence que j'ay avec les princes de la Germanie (1). »

Ces menées, trop nombreuses pour être tenues secrètes, n'échappaient pas aux agents que Philippe II entretenait près les cours étrangères. Aussi le roi d'Espagne faisait-il des préparatifs, s'attendant à voir prochainement éclater ouvertement la guerre. Tout semblait prêt pour l'exécution de ce grand dessein. Parmi l'entourage de Charles IX, nul ne le soutenait plus énergiquement que Coligny. C'était en quelque sorte son œuvre. Il avait quitté dans ce seul but sa retraite de Ghâtillon-sur-Loing, sans écouter l'avis des nombreux amis qui lui conseillaient la défiance et la crainte. Admis dans les bonnes grâces du roi, fêté et choyé comme l'étaient alors tous les princes protestants, il s'était efforcé d'employer ce crédit nouveau à défendre la politique extérieure dont il était le promoteur. Un jour, on avait appris que le duc d'Albe assiégeait Mons ; Coligny, en plein conseil, avait dit au roi qu'il disposait de trois mille gentilshommes, et qu'il fallait les faire marcher au secours de la ville.

L'amiral ne cessait d'intriguer dans le but d'assurer le succès de ses rêves les plus ciiers. Il s'était lié avec les agents de l'Angleterre et s'efforçait de les railler à sa politique. Il ne projetait rien moins que le partage des Pays-Bas entre Charles IX et Elisabeth; c'était dans la pensée d'une conquête si facile et si avantageuse qu'il aurait voulu voir les deux nations intimement unies. Mais ce projet même, trop ouvertement divulgué, ne souriait guère aux ministres anglais, et ils se montraient singulièrement refroidis dans la prévision d'une guerre qui pourrait valoir à la France un accroissement notable de territoire vers le Nord.

Middlemore, le 17 juin 1572, dans une longue lettre (2), fait part à Burghley d'une conversation qu'il venait

(1) Extrait des dépêches reçues ou envoyées par Mgr François de Noailles, évêque de Dax, publiées par M. le marquis de Noailles, d'après les archives du château de Maintenon. (Henri de Valois, etc., t. I, p. 9.)

(2) Record office, State papers , France. Cette lettre a été imprimée dans les bulletins de Vllistoire du protestantisme français, t. IV, p. 199.

d'avoir avec ramiral au sujet de cette expédition. En voici l'analyse. Il a été invité à souper chez l'amiral avec sir Arthur Ghampernon, le 10 juin; à la fin du repas, l'amiral l'a pris à part et l'entretien s'est engagé. Après les habituelles protestations de reconnaissance et de dévouement envers la reine Elisabeth, Tamiral a abordé la question du moment, la guerre des Flandres; il a insisté sur la puissance, sur la richesse du roi d'Espagne, sur l'inimitié qu'il n'avait cessé de porter à l'Angleterre ; il a représenté le danger qu'il y aurait et pour la France et pour l'Angleterre s'il venait à l'emporter dans les Flandres, son dessein n'étant rien moins que de devenir le monarque suprême de la chrétienté. De toute nécessité il faut brider cette ambition et profiter des troubles des Flandres ; il n'y aura jamais meilleure occasion ; il a tout préparé pour une action commune, et le succès est certain; sans cette mutuelle union, si l'un attaquait sans l'autre, aucune chance de réussir. Après cet exposé, l'amiral l'ayant prié de lui faire connaître son opinion, il lui a fait observer qu'il n'avait pas qualité pour traiter de pareilles matières ; qu'il ignorait d'ailleurs les intentions de la reine sa maîtresse. L'amiral lui ayant demandé de s'expliquer du moins confidentiellement, car c'était un entretien tout intime, il ne lui a pas caché qu'en Angleterre, et c'était l'opinion dominante, on désirait que la France et l'Espagne gardassent ce qui leur appartenait; que leur situation restât ce qu'elle était avant la guerre, car l'agrandissement de l'un ou de l'autre État pouvait devenir un réel danger pour l'Angleterre ; ce que l'on craignait surtout, c'est que la France ne s'emparât des Flandres, ce qu'à aucun prix ne pouvait souffrir l'Angleterre. L'amiral, tout en approuvant ce langage, fit observer que la reine, s'unissant au roi, aurait sa part des avantages à recueillir; que, du reste, il n'avait en vue que son contentement, son honneur, mais que le véritable danger c'était de laisser passer l'heure et de perdre une si belle occasion (i).

Cependant l'entourage de Charles IX se montrait abso-

(l) M. de la Perrière : les Projets de mariage de la reine Elisabeth, p. 313.

lument hostile à une entreprise dont les conséquences pouvaient être terribles. Venise, émue à la pensée de voir la paix de l'Europe pour longtemps sans doute compromise, envoya en France Giovanni Michieli comme ambassadeur extraordinaire; Goligny n* en pressait pas moins le roi d'entrer en armes dans les Pays-Bas. La reine mère s'aperçut avec terreur de l'ascendant toujours plus marqué que prenait Coligny sur le roi son fils; elle comprit le crédit que donnerait à l'amiral une guerre décidée d'après ses conseils, conduite et commandée par lui et par ses amis.

Un tel résultat eût été la chute irréparable de son pouvoir; elle chercha, dès cette heure, à mettre en œuvre tous les moyens pour l'empêcher, et fit cause commune avec les partisans de la paix. Charles IX, de son côté, malgré la confiance qu'il témoignait à Goligny, malgré son énergie apparente, flottait incertain entre des influences si diverses, et cherchait à gagner du temps. Son esprit troublé aurait voulu faire peser sur tous la responsabilité de cette grave détermination, et, désirant donner à l'afîaire la solennité et la mûre réflexion qu'elle méritait, il demanda à l'amiral de rédiger un mémoire, dans lequel il exposerait les avantages de son plan, les moyens de Texécuter, les chances de succès qu'il présentait. Ce serait la base d'une nouvelle délibération du conseil.

Coligny chargea Duplessis-Mornay de la rédaction de ce mémoire (1), auquel Jean de Morvillier dut à son tour répondre, dit M. G. Baguenault de Puchesse — auquel nous avons emprunté les éléments de cette page sur les projets de Goligny; — mais il ne se contenta point d'opposer protocole à protocole, et il avertit l'amiral que certaines choses d'importance, qu'on avait d'abord négligé de prendre en considération, l'obligeaient à vouloir que la question fût traitée en leur présence dans le conseil. Le conseil réuni, le roi, la reine mère et d'Anjou présents, et l'amiral ayant exposé ses desseins avec autant d'habileté que d'éloquence, chacun des conseillers appelé à donner son avis fit une vive opposition et répondit

(1) Mémoires et correspondance de Diiplessy-3Iornaij , 1824, in-S», t. I. — Mémoires de M""" de Mornaij sur la vie de son mari, p. 36 et 37.

avec une singulière fermeté. Le vote étant donc unanime à réprouver ses projets, il se tourna vers le roi et lui dit :

« Sire, puisque Votre Majesté, de l'avis de ceux qui sont ici, est entraînée à ne pas saisir une occasion aussi fortuite pour son honneur et son service, je ne puis m'opposer à ce qu'elle a fait, 7nais fai Vassurance qiCelle aura lieu de s'en repentir. » Et il ajouta : « Mais Votre Majesté ne trouvera pas mauvais si, ayant promis au prince d'Orange tous secours et toutes faveurs, je m'efforce de sauver mon honneur avec l'aide de mes amis, des parents, des serviteurs que j'ai, et à faire service de ma propre personne s'il en est besoin. >Puis, se tournant vers la reine mère : « Madame, dit-il, le roi renonce à entrer dans une guerre; Dieu veuille qu'il ne lui en survienne une autre, à laquelle, sans doute, il ne lui sera pas aussi facile de renoncer (i). >

Ces derniers mots, si follement présomptueux et tout au moins imprudents, blessèrent et effrayèrent à la fois Catherine de Médicis. Dès ce jour, la perte de Coligny fut décidée dans son esprit; et de conséquences en conséquences, elle fut amenée à méditer et à accomplir, avec son fils, le duc d'Anjou, la terrible catastrophe dont ils sont les deux premiers et plus grands coupables.

Quoi qu'il en soit, Gohgny avait gâté sa cause en ne la soutenant que comme une affaire de parti, à laquelle tout patriotisme était étranger. Il s'était attiré en plein conseil cette verte réponse de Ta vannes :

< Laissons donc l'entreprise si injuste, mal fondée et qui nous est si dangereuse; maintenons notre réputation envers Dieu et les hommes et la paix avec un chacun, surtout avec notre peuple, leur tenant la parole pour la religion, et reprenons haleine, en nous laissant décharger par nos ennemis, car c'est toute la nécessité de cette couronne et de l'État (2). >

{\) Eelaxione di Francîa di Giovanni Michicl , amhasùiatore slraordinario , 11 novembre 1572. — Le Belazione degli ambasciatori Veneti al senato durante il secolo decimoseslo, raccolte et illustrate da Eugenio Albéri , série I, vol. IV. Firenze, 18CÛ, p. 284.

(2) G. Baguenault de Puchesse : Jean de Morvillier, étude sur la politique française.

Telle était donc la situation au lendemain du mariage d'Henri de Béarn avec Marguerite de Valois. Goligny persécutait Charles IX pour lui arracher une déclaration de guerre à TEspagne ; Catherine de Médicis était excédée de la faveur dont l'amiral jouissait auprès de son fils ; les seigneurs protestants, en grand nombre, se pavanaient dans Paris et prétendaient y tenir le haut du pavé. Enfin, à la cour même, les deux partis se reformaient et se surveillaient, plus adversaires que jamais, et prêts aux événements les plus inattendus.

C'est dans ces circonstances que se produisit le coup d'État du 24 août 1572.

II est maintenant avéré que les huguenots avaient formé un immense complot qui mettait en péril la sécurité, peut-être la vie du roi, et qui devait livrer le royaume à de nouvelles guerres civiles plus meurtrières encore que les précédentes. Les documents extraits des archives de Florence et de Venise donnent les renseignements les plus précis sur cette conspiration.

« Ils (les réformés) firent dire à leurs corehgionnaires de se tenir prêts, et, à un jour fixé, qui serait le premier mardi d'après, c'est-à-dire le 26 (août), un certain nombre de cavaliers devaient arriver à Paris, et, joints à ceux qui s'y trouvaient déjà, devaient compléter le nombre de quatre mille. Leur intention était de s'emparer du Louvre et de se laver les mains dans le sang des auteurs du crime, conseillers, complices et meurtriers : c'était pour eux comme un devoir. Piles, le spadassin, devait s'emparer de la porte ; Monino assassinait Guise ; Briquemault égorgeait Ne vers, sa femme et ses fils. Après s'être ainsi partagé la tache, ils faisaient de nouvelles Vêpres siciliennes; il y a lieu de croire qu'ils n'auraient pas même respecté le sang royal, puisque c'était Monseigneur (d'Anjou) et la reine qu'ils redoutaient le plus. »

« Cette entreprise leur était facile, parce que quatrevingts vaillants gentilshommes avaient leurs chambres à

coucher en différentes parties du château, sous prétexte qu'ils étaient nécessaires au service du roi de Navarre, du prince de Gondé et des autres seigneurs calvinistes. Ces gens-là auraient surpris les gardes, et tué, à l'improviste, la meilleure et la plus grande partie des victimes désignées (i). »

Tel est le récit transmis à Florence à la date du 27 août, le lendemain du jour où Charles IX porta devant le parlement des accusations analogues à celles que contient cette lettre.

Selon Michieli, le complot aurait été dénoncé, dans la journée du 23, par un gentilhomme de Picardie, nommé Bouchavannes. Ce traître serait venu secrètement révéler au roi et à la reine < Tordre donné aux huguenots d'avoir à rassembler à Meaux, pour le 3 septembre, toutes leurs forces, tant d'infanterie que de cavalerie, pour se faire rendre raison par les armes, pendant que le roy se trouvait désarmé, de l'outrage fait à l'amiral.... Ceci, ajoute l'ambassadeur vénitien, est la conspiration dont le roy a ensuite, au parlement, affirmé la découverte, conspiration ourdie contre lui, sa mère et ses frères; et pour rendre la chose encore plus odieuse, il y a ajouté son beau-frère^ le roi de Navarre (2). » Ce Bouchavannes avait, en effet, assisté aux tumultueuses délibérations des amis de l'amiral dans la soirée qui suivit l'attentat de Maurevel, et lui seul était demeuré silencieux (3).

« Ce qui est sûr, dit M. Baschet, c'est que Coligny avait un État dans VÉtat, et que son but était d'éloigner à jamais de l'esprit de la France les croyances religieuses. » Il paraît même qu'une lettre de l'amiral, tombée entre les mains de Catherine de Médicis, avertissait le prince d'Orange, le 15 juin 1572, de se tenir prêt pour une grande exécution des catholiques, qui devait avoir lieu en septembre. N'était-ce pas à cette

(1) Négoc. dipl. de la France avec la Toscane, t. III, p. 814.

(2) Relation de MicJueli, trad. W. Martin, p. 40. — On voit que Michieli ne s'accorde pas avec le récit transmis à Florence sur la date où le complot devait éclater. D'après Claude Haton, cette date était le 31 août. Mémoires publiés par Bourquelot, t. II, p. 670.

(3) Mém. d? l'État de France, ap. archives sur t. VII, p. 112.

lettre que Catherine de Médicis faisait allusion après la blessure de l'amiral, ou à quelque autre semblable, quand elle parlait au roi des projets de révolte des huguenots, dont elle avait, disait-elle, de Ijons et certains advis?

Les papiers de Gohgny, saisis et visités après sa mort, en contenaient assez pour établir juridiquement sa culpabihté et justifier son arrestation et sa mise en jugement. Ces pièces, il est vrai, ne furent pas publiées par le gouvernement de Charles IX, dans le but, sans doute, de ne pas éterniser les haines, ou peut-être aussi pour ne pas révéler aux sectaires toutes les forces dont ils pouvaient disposer ; mais nous savons par le témoignage des contemporains les plus dignes de foi une partie de ce qu'elles contenaient. Voici, entre autres, ce que disait, en parlant de ces papiers, Bellièvre, ambassadeur de Charles IX en Suisse :

< Je sais oîi ils sont, le roi les a vus, tout son conseil semblablement, ainsi que sa cour de parlement. Que peut-on dire d'un ordre politique qui a été trouvé parmi ces papiers, par lequel il a apparu au roy que le dict amiral avoit établi es seize provinces de son royaume, des gouverneurs, des chefs de guerre, avec certain nombre de conseillers, qui avoient charge de tenir le peuple armé, le mettre ensemble et en armes, aux premiers mandements de sa part, auxquels étoit donné le pouvoir de lever annuellement sur les sujets de Sa Majesté notable somme de deniers. » Tout cela est confirmé par l'auteur des Mémoires de Tavannes, qui affirme avoir vu, chez son père, partie des papiers de V amiral, avec le roole de leurs hommes et leurs levées de deniers.

Il est certain que Coligny exerçait une influence absolue sur l'esprit du jeune et faible Charles IX, et qu'il fut un moment le chef véritable du gouvernement. Il portait mal cette faveur dont il jouissait, et mettait dans ses rapports avec la cour toute la rudesse orgueilleuse et brutale d'un vieux soldat qui se croit nécessaire. « L'amiral, dit le président Bellièvre, menaçoit à tous propos le roy et la royne d'une nouvelle guerre civile, pour peu que Sa Majesté se rendît difficile à lui accorder

ses demandes, tout injustes et déraisonnables qu'elles fussent. Lorsque le roy ne voulut point, selon son avis, rompre la paix avec le roy d'Espagne pour lui faire la guerre en Flandre, il n'eut point honte de lui dire en plein conseil et avec une incroyable arrogance, que si Sa Majesté ne vouloit pas consentir à faire la guerre en Flandre, elle se pouvoit assurer de Vavoir bientôt en France entre ses 'propres sujets. Il n'y a pas deux mois que Sa Majesté, se ressouvenant d'aune telle arrogance, disoit à aucuns siens serviteurs entre lesquels j'étois, que, quand il se voyoit ainsi menacé, les cheveux lui dressoient sur la tête (1). »

C'étaient bien là les façons d'agir d'un homme qui avait offert au roi de lever dix mille hommes en son nom pour faire la guerre en Flandre, proposition séditieuse à laquelle Tavannes avait répondu en adressant au roi ces mots énergiques : « Sire, celui de vos sujets qui vous porte de telles paroles, vous lui devez faire trancher la tête. Gomment vous offre-t-il ce qui est à vous? C'est signe qu'il les a gagnés et corrompus , et qu'il est chef de parti à votre préjudice. Il a rendu ces dix mille vos sujets à lui pour s'en aider à un besoin contre vous. »

Il est certain qu'alors, pour un instant, l'amiral éclipsa la reine mère. Le roi était si bien capté qu'il lui consacrait des journées entières ; le soir, dans son cabinet au Louvre, l'amiral demeurait avec lui jusqu^à une heure fort avancée de la nuit. '

Catherine se sentait blessée dans sa passion la plus vive, passion caractérisée par cette belle expression du Vénitien , dite à son propos : Yaffetto di signoreggiare. L'amiral lui enlevait son fils, qu'elle avait si bien dressé à lui obéir et à ne rien vouloir en dehors de sa volonté. La déclaration d'une guerre — cet acte le plus grave, ce fait de la responsabilité la plus haute — aurait été osée sans qu'elle la voulût et qu'elle la décidât ! Elle qui, par tant de sacrifices, tant de fatigues, tant de dissimulations, tant de sagacité et de pénétration, avait tenu le pouvoir et conduit le royaume depuis treize

(1) Harangue de BelUèvre.

années ! Une guerre de par Coligny, une guerre à l'Espagne, le roi à la tête des troupes avec la fleur de la France autour de lui , et l'amiral moteur de tout , agissant et voulant ! Que serait-elle alors ? Une femme dans l'État, mais non plus la régente, non plus cette grande reine mère tant crainte, tant obéie! Elle vit le danger.

< Ces provocations , écrit M. Alfred Maury, ont certainement poussé Catherine, le duc d'Anjou et leurs familiers à frapper les chefs du parti huguenot ; ils voulurent prévenir dans Paris un mouvement des protestants qui n'aurait pu être arrêté sans mesures répressives , et du sang versé, que par la punition exemplaire de l'attentat dirigé contre Coligny, châtiment auquel la part qu'ils avaient prise dans le crime les rendait fort opposés (1). »

Nous possédons à ce sujet une scène reproduite par l'auteur des Mémoires de Gaspard de Tavannes ; résumons-en les principaux traits : « On avertit la royne mère de regagner la puissance que l'amiral lui avoit fait perdre. La jalousie du gouvernement de son fils et de l'Estat, ambition démesurée, enflamme, brusle la royne dehors et dedans, et tient conseil de se défaire de l'admirai. Le roi chasseur va à Montpipeau, la rojne y court; enfermée en un cabinet avec lui, elle fond en larmes et dit : « Je n'eusse pensé pour avoir pris tant » de peine à vous eslever, vous avoir conservé la » couronne... que m'eussiez voulu donner récompense » si misérable. Vous vous cachez de moi.... Je scay » que vous tenez des conseils secrets avec l'admirai. » La guerre d'Espagne, dont de Sauve m'a parlé, » malgré vostre défense formelle, mettra vostre royaume » en proie à ceux de la religion.... Avant que voir » cela, donnez-moi congé et esloignez de vous vostre » frère, qui se peut nommer infortuné d'avoir employé » sa vie pour conserver la vôtre. > Le roi, étonné, ému, malgré sa méfiance envers la finesse de sa mère et envers l'ambition de son frère, avoue et promet obéissance. Il court même jusqu'à Montceau, ou Catherine de Médicis s'était retirée mécontente pour passer la nuit,

(1) Journal des Savants, septembre 1871, p. 432.

et là, devant Tavannes et de Rets, se laisse à nouveau transformer en ennemi des huguenots, lui leur ami quand il parlait avec Goligny (1). >

C'est alors que Catherine de Médicis, lasse de l'arrogance de l'amiral et des provocations des huguenots, se résolut à le faire tuer, le voyant trop puissant pour le pouvoir traduire devant un tribunal régulier et requérir sa condamnation.

Les écrivains italiens, contemporains ou postérieurs, ont la plupart prétendu qu'elle avait projeté depuis longtemps de frapper Coligny ; qu'elle avait attiré , par une longue et froide dissimulation, lui et les huguenots dans un piège, et que la Saint-Barthélémy avait été pour elle le résultat de combinaisons profondes et machiavéliques. Ennemis ou maladroits amis , car plusieurs d'entre eux en ont pris sujet d'admirer son habileté ; ils lui ont attribué ainsi une certaine grandeur dans le mal qu'elle n'eut jamais.

La relation de l'ambassadeur vénitien Michieli, envoyé pour dissuader Charles IX de faire la guerre à l'Espagne, celle de son successeur Gavalli, celle du nonce, et les documents les plus dignes de foi, montrent que, loin de dominer les événements, la reine se laissa toujours entraîner par eux ; qu'elle ne forma aucun plan arrêté, et surtout aucun plan à longue échéance. Elle avait toujours cru calmer les orages, même lorsqu'elle contribuait à les soulever. S'il n'est pas douteux qu'elle eût songé à perdre son ennemi en le frappant, et qu'elle se fût réservé cette chance de salut, du moins son caractère^ ses actes, tout prouve qu'elle ne s'arrêta que très tard à cette pensée, qu'elle eut en quelque sorte peur d'ellemême, et qu'elle hésita jusqu'à la dernière heure. Enfin le moment arriva ou elle se vit forcée dans ses derniers retranchements. Elle prit alors la résolution d'ordonner la mort de l'amiral, pour se défendre et pour défendre la couronne. Fatiguée et démoralisée par treize ans d'une lutte incessante, pendant laquelle elle s'était maintenue avec de simples expédients, elle en était venue à ne plus

(l) Colonel de la Barre-Duparc : Histoire de Charles II.

juger les actions humaines que par leur utilité et leur à-propos. Elle était d'ailleurs convaincue, comme tous les souverains l'étaient alors, que les rois sont au-dessus des lois, et n'ont, dans les circonstances exceptionnelles, de comptes à rendre qu'à Dieu seul. Enfin elle avait pour les moyens secrets la prédilection ordinaire aux âmes faibles, et, comme les Italiens, elle croyait au pouvoir des conspirations, dont l'histoire de Florence, sa patrie, lui offrait plus d'un exemple heureux (i).

« Ici apparaît, dans toute sa noirceur, le génie machiavélique de Catherine. Elle sait qu'il existe une femme, une autre Italienne, qui ne désire pas moins ardemment qu'elle la mort de l'amiral. C'est la duchesse de Nemours, de la maison d'Esté, la veuve du grand Guise, assassiné par Poltrot, mais, suivant la duchesse, à l'instigation de Coligny. Catherine, pour se mettre à couvert, pour écarter de sa tête tout soupçon et pour faire croire à une vengeance privée, va trouver secrètement la duchesse et la pousse en avant (2). »

Tout d'abord, il fut, paraît-il, « délibéré que M. de Guise tuerait M. l'amiral en une course de bague que faisait le roi dans le jardin du Louvre (3). > Peut-être espérait-on par ce coup soulever un tumulte au milieu duquel Henri de Guise serait tué à son tour (4) ; mais le roi et ses frères pouvaient succomber aussi. Catherine alors essaya de confier le soin du meurtre de Coligny à un des capitaines gascons; mais elle ne put en trouver pour une telle mission. Alors le duc d'Aumale, oncle du duc de Guise, procura Louvier, seigneur de Maurevert en Brie (5).

C'était un ancien page du duc de Lorraine, qui, dans son enfance, avait assassiné le gouverneur des pages et

(1) Dareste : Histoire de France, t. IV, L xxiv, p. 280.

(2) R. Chantelauze: Catherine de Médicis et la Saint-Barthélémy,

(3) Bouillon : Mémoires^ éd. Didier, p. 9. -^ Je ne crois pas qu'il faille ajouter foi au récit recueilli par des historiens très sérieux du duc de Guise, mettant une arquebuse dans les mains de sa mère et lui conseillant de tirer, d'une fenêtre, sur Coligny, qui traversait la cour du Louvre.

(4) De Thou, I, LU.

(5) Tavannes.

s'était enfui en Espagne. En 1569, il avait obtenu des lettres d'abolition pour ce premier crime, et s'était offert pour tuer Goligny pendant la guerre. La cour avait accepté ses services et lui avait facilité les moyens de se rendre dans le camp huguenot ; là il manqua d'audace , tomba dans la misère, fut recueilli par le brave de Mouhy, un des chefs huguenots, qui lui donna un cheval, et qu'il assassina lâchement.

< Maurevert, assassinateur de Mouhy, est choisi : blasmé de ce premier coup par le sieur de Tavannes, maintenant par commandement de la royne, agréé par luy pour efFect semblable (1). > Il arrive à Paris le 18 août, pendant la messe de mariage; il se loge dans une maison du cloître Saint- Germain-l'Auxerrois, qui appartient au chanoine Pierre de Villemur, ancien précepteur du duc de Guise, et est habitée par Chally, maître d'hôtel du duc d'Aumale. Le duc de Guise lui prête un cheval pour favoriser sa fuite ; Henri de Valois lui procure une arquebuse de ses gardes-suisses ; chacun semble tenir à honneur d'avoir sa part de complicité avec cet homme. Maurevert se place à une fenêtre grillée du rez-de-chaussée; « il s'affuste, il se couvre de drapeaux aux barreaux des fenestres, dispose sa fuite par une porte de derrière (2) ; » il attend trois jours.

Pendant ces trois journées à la cour, « masques, bagues, ballets ne s'espargnent. L'amiral se fasche, croit l'esprit de la cour être ensevely dans tournois et mascarades, menace de partir. Il est pourveu , revenant du conseil , par une arquebusade dans les deux bras. > 11 demeure près du Louvre, à l'hôtel des comtes de Ponthieu, rue de l'Arbre-Sec, au coin de la rue Béthisy (3). Le 22 août, il traverse, pour rentrer chez lui, en lisant une lettre, la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois , passe devant la fenêtre au treillage de fer, reçoit une balle dans l'aisselle ; une autre balle lui casse un doigt (4).

(1) Tavannes.

(2) Ihid.

(3) Cette maison est devenue plus tard une auberge sous le nom à^hôtel Saint-Pierre. — Voir Voltaire, notes de la Henriade.

(4) H, Forneron : les Ducs de Guise et leur époque.

Le chevalier Gavriana, dans une lettre adressée au secrétaire d'État, Goncini, à Florence, donne des détails à peu près semblables.

< Le bonheur de l'amiral voulut qu'il eût aux pieds des mules qui l'empêchaient de marcher à son aise. Pendant qu'il battait la terre du pied droit pour le mieux enfoncer, et qu'il se disposait à faire de même du pied gauche , il s'en vint à reculer un peu , et comme il retira tout son corps en arrière , il arriva que les bras reçurent et relevèrent le coup qui, sans la pose nouvelle qu'il avait prise, arrivait droit au miheu du corps (1). »

Remarquons cependant que, dans cette aventure de Tarquebusade^ il y a bien des points obscurs. Ainsi tous les historiens, jusqu'ici, ont été d'accord pour affirmer que le coup fut tiré par Maurevel^ appelé aussi Maurevert ou Maurevers.

Or M. Armand Baschet, dans la Diplomatie vénitienne, aflSrme , d'après la relation de l'ambassadeur de Venise en France à cette époque, et d'après les dépêches du nonce, « que le coup fut tiré par un capitaine florentin nommé Pier-Paolo Tosinghi, favori intime du duc d'Anjou, et que Tosinghi s'en vanta lui-même à un ami. »

L'ambassadeur de Venise , dans cette même relation , assure que, pour la Saint-Barthélémy comme pour le coup d'arquebuse qui eût empêché le massacre si Goligny eut succombé, tout fut concerté par la reine, « avec la seule participation du duc d'Anjou, » et que celui-ci se servit du hravo florentin, parce qu'il ne trouva pas un seul Français à qui se fier. Le duc d'Anjou et la reine furent donc encore une fois tout ou presque tout dans le complot avec la complicité tacite des Guise, mais sans l'avis du roi, qui, jusqu'à la dernière heure, ne sut rien. Philippe II, qu'on accusa d'avoir tout dirigé de loin, était moins instruit encore. Une lettre de lui au duc d'Aumale, du 28 septembre 1572, retrouvée il y a quelques années à Simancas, par M. Gachard, témoigne

(1) Négociations 'politiques de la France avec la Toscane, publiées par M. Desjardins, t, ni, p. 812.

de sa surprise après l'événement , et aussi , il est vrai , de sa satisfaction.

A la nouvelle de l'attentat contre Coligny, Charles IX avait été saisi d'un de ses accès de fureur. Quand il fut un peu rentré dans la possession de ses facultés , le lendemain, il voulut se rendre, avec sa mère et son frère, Henri de Valois , chez l'amiral. Il croyait que le duc de Guise était seul auteur du meurtre ; il ignorait que les huguenots avaient saisi et reconnu l'arquebuse des gardes de Henri de Valois ; il était décidé à en finir par un châtiment éclatant avec la maison de Guise, et cherchait plutôt à exciter qu'à apaiser la colère des réformés. Catherine apprit, en entrant dans la chambre du blessé, qu'Ambroise Paré venait d'extraire la balle; elle eut assez de sang-froid pour dire à l'amiral ce mot cruellement spirituel : « Devant Orléans , on n'avait pas pu » arracher la balle de l'épaule de M. de Guise, » comme pour mieux le torturer en lui rappelant le meurtre dont il avait avoué s'être réjoui. Coligny demanda à parl-er en secret au roi : Charles IX s'avança près de son lit ; l'entretien se prolongea. Catherine, embarrassée et inquiète, se voyait seule avec Henri de Valois qui tremblait de peur au milieu des huguenots menaçants et armés. Elle avait lu des histoires de jeunes princes massacrés avec leur mère, pendant les querelles des petits seigneurs d'Italie, quand ils avaient eu la maladresse de s'aventurer au milieu de leurs ennemis; peut-être, en ce moment, Coligny la dénonçait au roi et racontait la saisie de l'arquebuse ; à tout prix, il fallait rompre cet entretien et sortir de cette foule malveillante ; elle s'approcha du lit, et, attirant à elle le roi : « Il n'y a point » d'apparence, lui dit-elle, de faire ainsi parler si long- » temps M. l'admirai ; je vois bien que ses médecins et » chirurgiens le trouvent mauvais (1). »

Le roi est sombre, il se tait. « Nous le traisnasmes » hors du logis , » raconte son frère. En rentrant au Louvre, Catherine lui demanda hardiment ce que disait l'amiral. Charles répond « en jurant par la mort-Dieu, »

(î) Discours du roy Henry troisième, etc.

et dit : < Il m'a fait comprendre comment toute l'autorité » s'est finement écoulée entre vos mains, que je vous » dois tenir pour suspecte, et prendre garde. Eh bien, » mort-Dieu! puisque vous l'avez voulu savoir, c'est » là ce que me disoit l'admirai (1). » Puis il s'enferma. « Nous demeurasmes , dit Henri de Valois , si dépourvus » de conseil et d'entendement, que, ne pouvant rien » résoudre à propos pour ceste heure-là, nous nous » retirasmes (2). »

Avant d'aller plus loin, n'est-il pas nécessaire de bien déterminer la responsabilité au sujet du complot contre la vie de l'amiral.

Le duc de Guise fut-il seul coupable , ou Catherine de Médicis imagina-t-elle cette combinaison machiavélique de perdre les deux plus terribles ennemis de sa maison l'un par l'autre, et de se débarrasser du même coup des deux partis, celui des Guise et celui des Ghâtillon ? Telle est la question qui se présente.

Selon Brantôme, la reine résolut la mort de l'amiral, avec les deux conseillers et Monsieur, duc d"* Anjou. Le nonce Salviati est plus explicite et assure que la duchesse de Nemours, Anne d'Esté, veuve de François le Balafré, consulta le duc de Guise, qui fut d'avis qu'on tirât sur Coligny au moment où il serait chez la reine mère. Marguerite de Valois, dans ses Mémoires , admet également la complicité du duc de Guise, tandis que l'ambassadeur de Venise, Michieli, la nie. D'un autre côté, le duc d'Anjou, dont le témoignage a pour le moins autant de poids que celui de Brantôme , ne cite pas son nom ; il dit seulement qu'on mit dans la confidence la duchesse de Nemours, ennemie déclarée de Coligny, qu'elle soupçonnait d'avoir trempé dans l'assassinat de son premier mari. Mais d'après cela, il est difîicile de croire que, si Henri de Guise n'eut pas de part à la résolution, il l'ait ignorée complètement et qu'il n'ait pas été instruit du projet par sa mère. On peut croire même que, si réelle-

(1) Discours du roy Henry troisième, etc.

(2) Ibid. — Voir aussi La Popelinière, Histoire, etc., et Mathieu, Histoire de France.

ment il le connut, loin de chercher à l'arrêter, il l'approuva. En eflfet, la réconciUation entre les Guise et les Châtillon, opérée à grand'peine par Charles IX, n'était absolument qu'apparente ; et dans un temps oli la passion du meurtre et de la vengeance avait pénétré si profondément dans les moeurs publiques, la mort d'un ennemi était toujours regardée comme une bonne fortune.

D'après les circonstances du fait, d'après les témoignages , d'après les inductions que suggère une bonne logique, on peut donc affirmer que le duc de Guise fut le principal instigateur de la tentative du 22 août", que Maurevert en fut probablement l'exécuteur, que le duc d'Anjou et W^ de Nemours furent compUces, que Catherine de Médicis donna son consentement à cette mauvaise action, mais que Charles IX l'ignora complètement, et qu'on le calomnia en l'accusant d'y avoir pris part.

On peut supposer aussi que Catherine, voulant perdre du même coup Coligny et les Guise, comptait bien que les protestants ne manqueraient pas d'attribuer le meurtre de l'amiral au duc Henri, qu'ils se révolteraient et forceraient le roi à sévir contre le chef reconnu du parti catholique. Ce plan ne paraît pas indigne de la prodigieuse habileté et de la dissimulation de la Florentine.

L'insuccès de la tentative dut singulièrement inquiéter les auteurs du complot; le duc d'Anjou nous apprend que ce coup manqué les fit rêver et penser à leurs affaires jusqu'à V après-dîner. En eÔet, la blessure de Coligny devait avoir des conséquences désastreuses : l'inutilité d'un premier crime allait en appeler d'autres. Sans délai, dès qu'il fut rentré au Louvre, Charles IX adressa un édit à tous les gouverneurs des provinces et des grandes villes pour leur recommander d'apaiser les huguenots. Sa volonté immuable, disait-il, était de maintenir en vigueur l'édit de pacification par lequel leur sûreté était garantie, et de sévir durement contre ceux qui oseraient l'enfreindre.

Puis il institua une commission d'enquête, dans laquelle plusieurs membres du parti protestant furent appelés. Il voulait que l'amiral fût transporté au Louvre ; il invitait

le roi de Navarre et le prince de Condé à y héberger leurs amis ; par son ordre, des quartiers furent marqués pour les huguenots dans la rue Béthisy ; d'heure en heure, il faisait prendre des nouvelles de Goligny, auquel il envoya, pour plus de sûreté, un détachement de sa propre garde, commandé par Cosseins.

Mais pour la reine mère, l'instant devenait critique. Un homme se fit voir aux environs du Louvre, qui se vantait d'avoir procuré la monture sur laquelle Maurevel s'était enfui. Le nom de Guise courut aussitôt de bouche en bouche. Alors, poussant des clameurs et des imprécations, ils se portèrent en masse devant l'hôtel de Guise, arrêtant, rudoyant, couvrant d'outrages tous les gens qu'ils rencontraient vêtus aux couleurs de la maison ou décorés de la double croix de Lorraine. L'attitude des huguenots devint si menaçante, que le duc de Guiso perdit patience et se rendit au Louvre avec le duc d'Aumale, pour faire au roi des représentations sur la sûreté de sa personne. Le roi accueillit si froidement les deux princes lorrains et leur fit si mauvais visage, qu'ils lui demandèrent leur congé, assurant qu'ils s'apercevaient bien que leurs services avaient cessé de lui plaire.

Les chefs huguenots tenaient à Theure même une assemblée oh. retentissaient des propos séditieux. « Ce bras, disait-on en parlant de la blessure de l'amiral, ce bras en va coûter quarante mille! > Jean de Ferrière, vidame de Chartres , dit alors que l'arquebusade était le premier acte d'une tragédie qui finirait par un massacre ; il répéta des rumeurs sinistres et proposa aux assistants de sortir sur le champ de la ville, motion qui fut repoussée par le jeune Téligny.

D'autres membres du parti se réunissaient chez Goligny, chez le roi de Navarre, dans le faubourg Saint- Germain. Des bandes d'hommes armés, défilant devant l'hôtel de Guise, devenaient d'heure en heure plus nombreuses, leur attitude était plus inquiétante. Ces gens, affolés d'efîroi, ivres de fureur, couraient la ville en criant : < Si justice ne nous est pas rendue, nous la ferons nous-mêmes , et si sanglante pour nos ennemis ,

qu'ils perdront pour toujours Tenvie de nous outrager. » Ces menaces retentissaient partout. L'agitation ne faisait que s'accroître, l'émeute fermentait, les imaginations émues grossissaient le danger réel. On parlait d'une conspiration tramée par les huguenots et qui allait éclater, mettre la ville à feu et à sang (1). Moments affreux d'angoisse et de terreur ! La reine mère, ayant assisté à une scène scandaleuse oli le roi fut insulté par le seigneur de Piles, vit l'heure venue de prendre une décision (2). A vouloir différer, dit Holzwarth, elle laisserait les huguenots entraîner le roi et tomberait elle-même enveloppée dans son crime. La lutte désormais est inévitable ; le lieu et l'heure ne sont plus même en question. Sans doute, maintes fois, sur les champs de bataille, la victoire s'était rangée du côté de la reine , mais souvent aussi la retraite devant les huguenots s'était imposée, et d'ailleurs le succès n'est jamais certain. Mais aujourd'hui, les chefs sont réunis dans la capitale ; qu'ils soient frappés, et la victoire est obtenue. L'utilité veut donc qu'ils le soient dans Paris sans retard. D'abord elle avait dévoué à la mort un seul homme, comptant qu'il ne faudrait pas d'autre violence pour maîtriser ses adhérents, laissés, d'une part, sans direction par la perte de l'amiral, et de l'autre, adoucis par l'union du jeune roi de Navarre avec la fille des Valois. Mais la balle a manqué le but; dès lors la logique inexorable des faits réclame un champ plus vaste pour le crime : la Saint-Barthélémy était résolue. Résolution sortie des angoisses et du désespoir de la reine, peut-être aussi du besoin qui s'imposait de défendre non seulement sa personne, mais la couronne placéo sur la tête de son fils, de prévenir un attentat contre la paix publique et les fondements de la monarchie.

(1) Ces terribles scènes sont racontées avec de très curieux détails, mais au point de vue protestant, par Dulaure, dans son Histoire de Paris, et par Dargaud , dans son Histoire de la liberté religieuse.

(2) Holzwarth : La Saint-Barthélémy.

Il est nécessaire, avant de continuer cette étude, d'aflfîrmer :

Que le meurtre tenté sur Coligny fut commandé par la maison de Guise, de l'aveu de Catherine de Médicis et du duc d'Anjou, mais à l'insu du roi, les princes lorrains ayant vainement réclamé justice de l'assassinat de François le Balafré, accompli par Tordre de Coligny, avec la complicité de Calvin et de Bèze ;

Que les protestants dirigés par Coligny étaient dans rÉtat une faction armée cherchant des alliances à l'étranger, ouvrant la France aux Allemands et aux Anglais ;

Qu'il existait un complot formé par les huguenots pour détrôner Charles IX, renverser la dynastie des Valois, lui substituer la branche de Bourbon, ou même proclamer une république avec des institutions analogues à celles des Pays-Bas ;

Que si l'attentat de Maurevers eût réussi, la mort de Coligny réduisait son parti à l'impuissance, et que la pensée de Catherine avait été d'obtenir ce résultat, par un moyen que la religion et la morale réprouvent également, mais que la raison d'État, si on se place au point de vue des idées de cette époque, admettait et excusait entièrement ;

Que le massacre de la Saint-Barthélémy fut la conséquence logiquement fatale de la tentative avortée de Maurevers et non point une oeuvre longuement préméditée et froidement délibérée ;

Que la reine mère ne prévit que le meurtre des chefs du parti protestant, et non point un massacre général, de même que le roi , en cédant aux obsessions de Catherine de Médicis, vit dans la mesure proposée Tunique moyen de sauvegarder sa couronne et de défendre son autorité;

Que le peuple obéit à une irrésistible impulsion née de la haine contre le parti protestant qui menaçait la sécurité des personnes, suscitait les guerres civiles, ruinait la fortune publique, mettait en danger, d'une façon permanente, l'ordre social ;

Que le clergé n'eut aucune part, ni directe, ni indirecte, au coup d'État du 24 août 1572, n'y participa en aucune manière, n'en retira aucun bénéfice.

Ce n'est donc pas aux catholiques qu'il faut reprocher la Saint-Barthélémy ; ce n'est pas davantage à la monarchie. Cet acte fut l'oeuvre personnelle de Catherine.

Élevée dans les idées et les errements de la politique de Machiavel, elle appliqua strictement l'axiome qui sert de base, aujourd'hui encore, à la politique de tous les gouvernements sans distinction d'origine : la fin justifie les moyens.

Il est impossible de justifier cet acte, si l'on croit à l'honnêteté politique, si l'on juge d'après les théories actuelles, d'après nos moeurs, nos usages, nos sentimentalités de convention. Rien n'est plus facile, au contraire, si l'on se reporte aux habitudes, aux moeurs, au caractère du siècle qui vit cet effroyable châtiment de la plus certaine des conspirations.

Enfin le massacre de la Saint-Barthélémy, dont les catholiques ne doivent jamais accepter la responsabilité — s'ils respectent la vérité historique, — serait en tous cas un crime plus logique, plus nécessaire, plus explicable, plus utile — on nous pardonnera la hardiesse de ces qualificatifs — que les crimes inutiles du 21 janvier

et du 16 octobre 1793, dont Napoléon!" a pu dire, avec plus de féroce sincérité que de justice, qu'étant collectifs y ils n'engagent jgersonyie !

Le peuple de Paris avait les huguenots en horreur, affirme Cobett dans ses Lettres sur la Réforme; il se souvenait encore que Dieppe et le Havre avaient été livrés aux Anglais par l'infâme trahison de Coligny et de ses adhérents, qui, en même temps qu'ils introduisaient les anciens ennemis de la France sur le sol sacré de la patrie, faisaient assassiner le vaillant duc de Guise, le vainqueur de Calais, au moment même oli il allait les en chasser. D'ailleurs, on eût eu de la peine à trouver dans cette grande ville un seul habitant qui n'eût été plus ou moins victime des violences et des déprédations de toute espèce commises par des bandes protestantes.

La Saint-Barthélémy a été si souvent racontée , qu'il n'est point nécessaire d'en donner ici un nouveau récit. M. l'abbé Lefortier, dans son très savant ouvrage; M. Georges Gandy, dans la Revue des questions historiques; M. Henri Forneron, dans son Histoire des ducs de Guise, ont parfaitement élucidé la question des faits et des responsabilités.

Il nous suffira de rapporter les témoignages de quelques historiens.

Au sujet du conseil qui décida le massacre, M. Jules Loiseleur expose quelques-unes des contradictions du Discours d'Henri III, et détermine la part de responsabilité qu'il faut attribuer à Charles IX et à ses conseillers. Dans le récit de Gracovie, le maréchal de Retz, ce malfaisant précepteur qui avait perverti la jeunesse du roi, trompe l'attente générale. Il montre, en nobles paroles, tous les dangers du plan projeté, « la confiance qu'on doit avoir en la foi pubUque et à celle de son roy à jamais perdue, la guerre civile imminente, l'intervention étrangère à la suite, et des calamités, dit-il, dont nos enfants ne verront jamais la fin (1). » Chez Tavannes, au contraire, c'est Retz qui ouvre l'avis le plus violent. Brantôme, qui trace de cet Italien un assez vilain por-

(1) Discours du roi Henri 111, p. 507.

trait, affirme, en effet, que ce fut lui qui fit décider l'œuvre de sang. C'est Tavannes qui range le conseil à des vues plus modérées, et qui obtient la vie du roi de Navarre et du prince de Gondé (1). Dans la relation du duc d'Anjou, le roi se décide brusquement; il s'opère en lui « une soudaine mutation, une merveilleuse et étrange métamorphose. > Il est pris d'une sorte de vertige furieux. « Par la mort-Dieu! s'écrie-t-il , puisque vous trouvez bon qu'on tue l'amiral , je le veux , mais aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en demeure pas un seul pour me le reprocher après. Donnez-y ordre promptement ! > Là-dessus, il sort de son cabinet, « où, dit le narrateur, nous avisâmes le reste du jour, le soir et une bonne partie de la nuit, ce qui sembla à propos pour l'exécution d'une telle expérience. >

Comment tant d'historiens qui s'attachent obstinément à cette version ne voient-ils pas qu'elle est combinée de façon à décharger le plus possible le narrateur et à faire retomber sur le roi seul, qu'il détestait, tout le poids de la terrible détermination?

Sans croire avec M. Ranke que le Discours du roi Henri III, publié pour la première fois sous Louis XIII, soit une pièce apocryphe et dérivée d'une autre source, il faut admettre au moins qu'elle est controuvée dans plusieurs de ses parties. De ce subit accès de fureur dont Charles IX aurait été saisi , on ne trouve trace ni dans le récit de Tavannes , ni dans celui de Marguerite , ni dans la relation récemment publiée de l'ambassadeur Cavalli. Ce dernier, qui place lui aussi la conférence dans la soirée, nous apprend que « le roi résista pendant une heure et demie. Il fallut, pour emporter son assentiment, que sa mère lui déclarât que, s'il ne l'accordait, elle allait sortir de France (2). » C'était la menace qui avait déjà si bien réussi à Montpipeau. Elle partie, les catholiques éliraient un capitaine général. Le nommer était inutile : Charles comprit bien que ce serait son frère.

(1) Mémoires de Tavannes, p. 296.

(2) Relation de Cavalli, p. 85.

Terrible alternative que Mathieu résume en un mot énergique : « Soyez du jeu, où il se fera sans vous! » Le duc de Guise, dit Gantîi, prépara le mouvement populaire, tandis que Catherine faisait servira ses projets les troupes du roi. La cloche de l'Hôtel de -ville, sur la place de Grève, donna le signal, auquel répondit celle de Saint- Germain-l'Auxerrois, et les bourgeois prirent l'initiative. La conduite de Charles IX fut horrihlement passive ^ et le peuple accomplit sa part de la tâche avec cette fureur implacable que les masses déploient toutes les fois qu'elles sont enflammées par le spectacle du carnage.

M. Gachard a communiqué à l'Académie des sciences de Bruxelles un bulletin du massacre de la Saint-Barthélémy, rédigé par le duc d'Albe, et trouvé à Mons, dans les archives d'État. Ce bulletin est assez curieux pour être ici reproduit :

« Le 22 août 1572, sortant l'admirai du Louvre, à Paris, vers la maison, pour disner, lisoit une lettre ; et^ en passant par-devant la maison d'un chanoine qui autrefois avait esté receveur du seigneur de Guise, fust tiré d'une arquebousade chargée de quatre balles , avec laquelle on lui emporta le doigt près du poulx de la main droicte, et la main gauche à la palme de la main passant par le bras, luy rompant tous les os, vint sortir deux doigts plus hault par le coulde. De cette maison la porte de devant estoit serrée, et celle de derrière ouverte, oii il y avoit un cheval d'Espagne, sur lequel se sauva celui qui l'avoit blessé. Quand l'admirai se sentit blessé, avec ses huguenots délibéra de tuer le roy et messieurs ses frères et la royne, disant que le mal venoit par eux, détermina incontinent joindre iiij™ hommes aux faulbourgs Saint-Germain, laquelle chose estoit facile de faire toutes les fois qu'il eust voulu ; mais il ne le peult s'y secrètement exécuter que le roy et la royne le sceurent ; car ayant l'admirai mandé le roi de Navarre à son logis, luy tint tels ou pareils propos : Monseigneur^ je croij que vous sçavez coinhien fay esté serviteur à monseigneur votre père et à feu monseigneur votre oncle le prince de Condé; et comme je désire persévérer

en la mesme bonne volonté en votre endroict, comme estant maintenant blessé à la mort (car les balles estoient empoisonnées) f je suis délibéré faire mon testament avant mourir, et vous laisser le royauyne de France pour héritage; et lui descouvra les moyens par lui apprestés.

> Aiant le roy de Navarre entendu le tout, retourna à son logis, où estant fort triste et mélancolique, prevoiant le grand désastre de son frère le roy et aultres, fut tellement sollicité de par sa femme, qu'il luy déclara incontinent ce qu'avoit délibéré le dit admirai ; ce que par elle entendu, après plusieurs remontrances de s'abstenir de souiller ses mains du sang du roi son beau-frère, elle en feist incontinent le rapport au roy et à la royne sa mère.

> Ainsy, lejour Saint-Bartholomy, xxiiij' du dit mois, à une heure de nuict, entrèrent en la maison au dit admirai les ducs de Guise, d'Aumale, le chevalier d'Angoulesme, et aulcuns de leur suite entrèrent en la chambre du dit admirai, oîi ceulx de l'admirai avec leurs espées s'y mirent en défense , mais furent incontinents d'efîaicts. Volant cecy, l'admirai se revint à son lit, faindant estre mort ; mais il fust tiré hors par le bras blessé. Comme M. Cousin le pensait jecter de haut de la fenestre en bas, il mist son pied contre la muraille, qui fust cause que le dist Cousin luy dist : Eh quoy, fin renard, faindrez-vous ainsi le mort? Ce disant, le précipita en la court de la maison, oh estoit attendant le duc de Guise, auquel il dist : Tenès, Monseigneur, voilà le traistre qui a faict mourir vostre père. Ce qu'entendu par le dit de Guise , il approcha l'admirai et luy tint telles paroles : Vous voilà doncq, méchant? Jà à Bien ne plaise que je souille mes 7nains en ton sang ; et luy donnant un coup de pied, se retira de luy. Incontinent survint quelcun qui lui donna un coup de pistollet à la teste. Ce faict, commençoit à le traisner sur une claie par la ville. Un gentilhomme lui coupa la teste d'un couteau, et la mettant au bout de son épée, la portait par la ville, criant : Voilà la teste dhm méchant qui a

fait tant de maiilx au royaume de France! Et comme ceux du parlement taschoient de ravoir le corps du dit admirai pour exécuter la première sentence donnée contre luy durant les troubles, il fut tellement desmembré que jamais on ne sceut recouvrer pièces. S'ilz eussent attendu nij heures à exécuter, l'admirai eust faict d'eulx ce que les dits princes feirent de luy, et eust tué le roy et messieurs ses frères. En ceste instance furent en la maison de la Rochefoucault, oîi ils feirent le mesme, et de tous les autres qui vinrent en leurs mains, et tuèrent Bricquemault, marquis de Retz, Lespondillans, Telligny, et jusques au nombre de lxi gentilhommes, tous principaulx desquelz ont estes tirés aux rues. »

Le 23 août, dans la matinée, Catherine et le- duc d'Anjou, s'il faut s'en rapporter à celui-ci, n'avaient qu'une seule pensée, se défaire de l'amiral à tout prix et arracher au roi son consentement. Mais comment s'y prendre? Catherine essaya de justifier devant lui la tentative d'assassinat par le duc de Guise, en taisant valoir que c'était en justes représailles de la mort de son père. Mais Charles IX, loin d'être satisfait de cette explication, jura, s'emporta, envoya de nouveau des gentilshommes au blessé pour prendre de ses nouvelles et lui promettre justice exemplaire.

L'amiral et son gendre Téligny étaient si confiants dans cette promesse qu'ils écrivent sur le champ à leurs amis des provinces, pour les engager à rester calmes. Les protestants se conformèrent-ils à ces pacifiques conseils ? Catherine, qui avait tout à craindre des révélations du duc de Guise s'il était arrêté, avait un immense intérêt à étoufier l'afi'aire sans perdre une minute. A tort ou à raison, elle accusa les huguenots de préparer un vaste soulèvement pour venger la tentative d'assassinat sur leur chef; et dans une conférence tenue l'après-midi du 23, en présence de Charles IX, du duc d'Anjou, du maréchal de Tavannes et de trois Italiens, le garde des sceaux Birague, Ludovic de Gonzague, duc de Nevers, et Albert de Gondi, maréchal de Retz, elle exposa le plan de cette conjuration, afin d'où-

vrir un prétexte sensible au massacre des protestants. Elle prétendit que les chefs huguenots levaient dix mille reîtres et dix mille Suisses, qu'ils étaient sur le point de prendre les armes, et que, de leur côté, les catholiques, ne pouvant compter sur le roi, étaient résolus à faire entre eux une ligue offensive et défensive (1). Enfin le roi, excédé, consentit.

C'est maintenant, d'après M. Dargaud, que nous ferons l'émouvant récit du meurtre de Goligny : on ne nous reprochera donc pas de chercher des apologies parmi les historiens catholiques.

« Lorsque M. de Guise et son escadron arrivèrent à la demeure de l'amiral, le capitaine Gosseins s'approcha des arçons du duc^ qui lui parla à l'oreille. Gosseins alors frappa rudement à la porte avec la poignée de sa dague. L'amiral était avec Ambroise Paré, son chirurgien; Merlin, son ministre, et Muss, son interprète. Un gentilhomme nommé Labonne, qui avait les clefs de l'hôtel sous son traversin, était assoupi. Aux secousses du capitaine Gosseins, Yolet, l'écuyer de l'amiral, réveilla Labonne, qui se leva précipitamment, se munit de ses clefs et demanda du dedans ce que c'était. Gosseins répondit : < G'est de la part du roi. > A la voix de Gosseins, Labonne ouvrit.

> Gosseins se précipite sur lui et le poignarde. Les arquebusiers de la garde et les Suisses du duc d'Anjou se pressent confusément. Les Suisses du roi de Navarre reculent; l'un d'eux est tué. Ils tirent sur eux une seconde porte, la porte de l'escalier. Gornaton, dont la chambre était au rez-de-chaussée, les encourage et les aide à barricader la porte, puis il monte chez l'amiral. Gelui-ci était hors de son lit. 11 avait distingué une sorte de tumulte; il avait cru d'abord que c'était une émeute populaire. Il se revêtit d'une robe de chambre et dit gravement : « M. Merlin, faites-moi la prière. »

> A l'apparition de Gornaton, indigné et désespéré , Ambroise Paré s'écria : « Qu'y a-t-il, Monsieur? — H y a, » dit Gornaton en s' adressant à l'amiral, que le Seigneur

(1) R. Chanlelauze, article cité.

> nous appelle à lui. » L'amiral, qui, depuis trente ans, vivait dans le péril extrême, dit sans le moindre trouble et d'un accent viril : «. Cette fois, c'est ma mort. Je ne

> la redoute pas, puisque je la reçois par Dieu et pour » Dieu. Mes amis, je n'ai plus besoin de secours humain,

> sauvez-vous tous. » Ils obéirent, escaladèrent le sommet de riiôtel et s'élancèrent par une fenêtre sur le toit. Merlin , qui était presque aveugle , trébucha dans un fenil où il enfonça au milieu du foin. Ambroise Paré , Gornaton et deux serviteurs de Goligny parvinrent à se frayer une issue. Goligny reprit sa prière. Il ne s'aperçut du dévouement obstiné de Muss qu'en le voyant refermer la porte sur tous les autres.

» Les meurtriers se poussaient comme à un assaut. Le premier qui entra fut Besme, un ancien page du duc de Guise. Il avait soulevé et renversé la porte avec un épieu qu^'il avait trouvé dans la barricade improvisée par Gornaton. Cosseins suivait Besmes. Il y avait avec eux Pétrucci de Sienne, un des aventuriers du duc de Nevers, Sarlabous, Attin, l'italien Tosinghi et quelques autres.

» Goligny était en robe de chambre, assis dans un fauteuil. Lorsque les meurtriers firent irruption, il interrompit sa prière et se leva lentement de son siège.

» Les assassins eurent une impression de respect, ou du moins d'étonnement, sous le regard assuré de ce héros des guerres civiles.

» Besmes, qui s'était chargé de le tuer, s'avança l'épieu au poing : « N'es-tu pas Tamiral? dit- il. — Je le suis, » répondit Goligny. Jeune homme, je suis aussi un vieil- » lard , un blessé ; si c'est ma vie que tu veux , tu ne » l'abrégeras guère. > Besmes, jurant pour se donner du cœur et agitant son épieu , en poussa la pointe dans le ventre de l'amiral, qui, tout chancelant et se sentant atteint: « Encore, murmura-t-il , si c'était l'épée d'un » cavalier, mais c'est l'épieu d'un goujat. > Puis, réprimant ce mouvement, il s'abandonna saintement aux coups de l'épieu de Besmes et de la dague de Pétrucci. Il expira entre les deux condottieri.

» Le duc de Guise, cependant, avait pénétré à cheval dans la cour de l'hôtel, sous les fenêtres de Coligny, avec son oncle, le duc d'Aumale et le chevalier d'Angoulême. Tout bouillant d'impatience : « Besmes, as-tu fini? criait-il » d'en bas. — C'est fait , Monseigneur. — Eh bien ! y> prouve-le donc. M. d'Angoulême et le duc d'Aumale » ne croiront que lorsqu'ils verront. Jette le corps par y> la fenêtre. »

» Besmes et Pétrucci, aidés par Sarlabous, lancèrent le cadavre par-dessus le balcon. Alors M. de Guise et M. d'Angoulême sautèrent de cheval et se baissèrent vers l'amiral, que l'épieu et la dague avaient inondé de sang à la face. « On ne peut discerner ses traits , dit » M. de Guise, tant ils sont souillés et rougis. » 11 saisit un mouchoir, les essuya et dit : « Je le cognoy, c'est » luy-même. » Et, labourant rudement ce visage du talon de sa botte éperonnée, il sortit de la cour à cheval, avec son escorte. Quelques-uns attribuent au chevalier d'Angoulême cet outrage qui souille d'une tache indélébile la mémoire de celui qui l'a commis. »

« Telle fut, dit M. René de Bouille, à l'âge de cinquantesix ans, la mort préméditée et tragique de cet homme si considérable; guerrier vaillant et habile, quoique souvent malheureux; politique, froid, réfléchi, mais absolu; systématique, sectaire opiniâtre et grave, plus que zélateur complètement austère de sa religion (1). Capable de balancer par sa prudence le succès des armes de l'heureux duc d'Anjou, apte à rivaliser d'ambition, d'intrigues et de crédit avec les Guises , dans l'ivresse d'une aveugle confiance en sa propre force, en son propre ascendant sur l'esprit d'un monarqua jeune, et non dans

(1) « .... Nostre France, pendant nos troubles, porta deux grands chefs de party : feu M. de Guise pour le catholic, et l'admirai dont nous parlons pour le huguenot. Tous deux ennemis jurez l'un de l'autre, soit ou que leur naturel ou que la diversité de leurs religions les y conviast; tous deux toutes fois diversement accomplis de grandes parties : M. de Guise, capitaine généreux et sans crainte, et néantmoins si retenu, que jamais la témérité ne luy servit de guide en ses actions; l'admirai, non si preux et hardy, mais si advisé, qu'il faisoit paroistre en ses déportements n'avoir nulle peur.... Je croy, veu la diversité de leurs fortunes, que M. de Guise n'eust sceu faire ce que fit l'admirai, ny l'admirai ce que fit M. de Guise. » (Etienne Pasquier, 1. V, lettre xi.)

l'entraînement d'une bonhomie simple et crédule, il s'était pourtant laissé prendre aux pièges dressés de longue main par la persévérante hypocrisie de Charles IX, dont, en ce dernier moment, la jalousie inquiète et fondée de Catherine de Médicis et de son second fils venait de précipiter l'eflfet. »

Il est facile de concevoir qu'au milieu de la fureur des partis la fin d'un tel personnage, cause d'afireuse joie chez les catholiques, était un sujet d'amers regrets, de profond chagrin, d'exaltation poétique pour les protestants. Aussi d'innombrables épitaphes, Eloges , Tombeaux, en vers français et latins, la Passion selon saint Barthélémy , ne firent-ils pas défaut à la mémoire de Colignv, tandis que, dans le sens opposé, des plumes fanatiques s'évertuaient en Odes triomphales sur Véquitable justice du roy, en épigrammes, satires, discours, pour prouver « comme de droict divin estoit licite à Sa Majesté punir ses subjects pour la religion violée. » On célébrait le « Triomphe glorieux de l'Église chrestienne contre ses ennemis, le juste jugement de Dieu contre ung nommé Gaspard de Coligny qui fut seigneur de Chastillon et admirai de France, le tout sur le pseaume 128. > On rapportait des Dits ^nagnifiques et gaillards (la passion pouvait-elle donc fournir un pareil titre?) « touchant les causes de la mort de l'admirai de Cohgny et ses complices, pris et tirez de la saincte Escriture. >

Le prince de Caraman-Chimay défend la cour des imputations odieuses lancées contre les catholiques par les libelles protestants. « Quelques historiens ajoutent, dit-il, que le roi et toute la cour allèrent voir la dépouille sanglante de l'amiral à cette infâme potence (à Montfaucon). C'est encore là une de ces abominations gratuites que l'on a ajoutées à plaisir, comme si la liste de celles qui sont authentiques n'était pas assez longue déjà.

» Pendant la nuit, un domestique fidèle de l'amiral enleva furtivement les débris de son cadavre mutilé. Ces ossements, car ce n'étaient plus que quelques ossements, furent recueillis dans un petit cercueil do plomb. Mais

par un étrange et fatal caprice de la destinée, pendant des siècles encore, les restes de l'amiral ne devaient pas trouver le repos sur cette terre (1). >

Le coup d'État accompli, restait à savoir comment il serait jugé en Europe, et quel effet il produirait en France. C'est ce qu'examine avec une judicieuse clarté M. Armand Baschet.

€ Quelles furent, dit-il, les conséquences politiques de la Saint-Barthélémy? Ce qu'elles devaient être. Momentanément, elles affaiblirent l'ensemble du parti, mais ne le tuèrent pas. Montauban, La Rochelle, Sancerre furent encore des places sûres pour les débris du parti : il dût en coûter à Catherine de penser qu'un si grand meurtre n'avait pas tué l'esprit ennemi. Cependant le parti manquait de son chef: chef si redoutable pour elle. L'année 1573 vit une nouvelle guerre civile , qui fut terminée par une quatrième paix. Quel chemin avait-on fait, malgré le massacre? Mais il y avait un résultat pour Catherine, toujours si personnelle : elle tenait encore la puissance , elle était encore la reine mère. A ce point de vue, c'était un triomphe. Sur son esprit, sur son talent, sur sa facile humeur, le jour de la Saint-Barthélémy, le lendemain et les jours qui suivirent ne laissèrent nulle trace de désordres ni de regrets. Elle fit frapper, ou plutôt un fanatisme servile fit frapper des médailles à la mémoire de cette action, que l'histoire ne pourra cependant jamais Juger trop sévèrement. Sur l'une d'elles on lit ces mots bien étranges en une telle occasion : Pietas excitavit justitiara; ils sont surmontés des fleurs de lis de la couronne de France et autres attributs solennels (2). »

Il est évidemment certain que l'amiral était le chef d'une rébellion non interrompue depuis plusieurs années,

(1) Caraman-Chimay : Gaspard de Coligny.

(2) Voyez le cabinet des médailles, Bibliothèque impériale. Quatre médailles rappellent le massacre : l'une a été frappée à Rome {Ugonotiorum strages), en légende; 1572, Gregor. XII Pont. Max.; les trois autres ont sans doute été frappées à Paris. Au revers de la première : Pietas excitavit ju-tiliam. La légende de la seconde : Tirtus in reielles. Au revers de la troisième : Ne ferrum tomnat simul iynibus obsto.

dans le but de bouleverser la France, de mettre le roi en tutelle et de changer la religion. En effet, n'avait-il pas organisé dans tout le royaume une vaste filiation protestante qui, obéissant à un signe de sa main, faisait de lui un second roi de France (i)? N'avait-il pas, dans les provinces, des gouverneurs sous ses ordres, des percepteurs d'impôts, des lieutenants, des sous-lieutenants, des conseillers? A quel sujet est-il permis de s'ériger en second maître? Quel monarque aurait toléré cette dangereuse et illicite rivalité? Voilà ce que pensait à cet égard Charles IX, et comment il s'exprime dans sa lettre à M. de Schomberg :

« L'amiral étoit plus puissant et mieux obéi que moi , pouvant, par la grande autorité qu'il avoit usurpée, soulever mes sujets et les armer contre moi quand il lui convenoit, comme il me l'avoit montré plusieurs fois. Après s'être arrogé une telle puissance sur mes sujets, je ne pouvois plus m'appeler roi absolu^ mais seulement le maître d'une partie de mes États. S'il a donc plu à Dieu de m'en délivrer^ j'ai à le louer et à le bénir du juste châtiment qu'il a infligé à l'amiral et à ses complices. Comme il m'étoit impossible de le supporter plus longtemps, je résolus de laisser un libre cours à la justice, qui n'a pas été, il est vrai, telle que je l'aurois voulue, mais qui étoit inévitable en des circonstances pareilles. »

Le mardi 26 août, le roi tint un lit de justice au Parlement, dans lequel il déclara que les événements accomplis avaient été exécutés par son ordre, et qu'il n'avait trouvé d'autre moyen de prévenir « une maudite conspiration » tramée par l'amiral et les principaux huguenots contre son pouvoir et sa vie. Le président Christophe de Thou, dans « un discours accommodé au temps, » comme dit ha])ilement l'historien, son fils approuva très haut la conduite prudente du roi, et enjoignit à la cour de com-

(1) La Relazione de Michiel (1372) entre dans des détails sur le mode de gouvernement et d'administration conçu par Coligny. Le parti comprenait vingt-quatre églises réparties entre toutes les provinces. Les chefs étaient la reine de Navarre (Jeanne d'Albret) et Tamiral.

mencer aussitôt les informations sur la conjuration de Goligny et de ses complices.

La déclaration du roi au Parlement est ainsi conçue : « Sa Majesté, désirant faire savoir et cognoistre à tous seigneurs, gentilshommes et autres, ses sujets, la cause et l'occasion de la mort de l'amiral, et autres ses adhérans et complices, dernièrement advenue en cette ville de Paris, le 24, jour du présent mois d'aoust, d'autant que ledit fait leur pourroit avoir esté déguisé par son exprès commandement et non pour cause aucune de religion ne contrevenir à ses édits de pacification, qu'il a toujours entendu, comme entend encore, veut et entend observer et entretenir, ains pour obvier et prévenir l'exécution d^une malheureuse et détestable conspiration faicte par ledict amiral, chef et autheur d'icelle, et les dits adhérans et complices, en la personne dudit seigneur roy, et contre son Estât, la royne sa mère, messieurs ses frères, le roy de Navarre, princes et autres seigneurs restant près d'eux. Parquoy sadite Majesté fait savoir par cette présente déclaration et ordonnance à tous gentils-hommes et autres quelconques de la religion prétendue réformée, qu'elle veut et entend qu'en toute seureté et liberté ils puissent vivre et demeurer avec leurs femmes, enfans et familles, en leurs maisons, sous la protection dadit seigneur roy, tout ainsi qu'ils ont par ordinaire fait, et pouvoient faire suivant le bénéfice desdits édicts de pacification. Commandant et ordonnant très expressément à tous gouverneurs et lieutenants généraux en chacun de ses pays et provinces , et autres, les justiciers et officiers qu'il appartiendra de n'attenter, permettre ne soufïrir estre attenté ne entrepris en quelque sorte et manière que ce soit, es personnes et biens desdits de la religion, leurs dites femmes, enfans et familles, sous peine de la vie contre les delinquans et coupables, scandale, soupçon et desfiance qui pourroyent en avenir à cause des presches et assemblées qui se pourroyent faire, tant es maisons desdits gentils-hommes qu'ailleurs, selon et ainsi qu'il est permis par les susdits édits de pacification (1). »

(1) Audin : La Saint-Barthélémy, Liège 1851, p. 250.

Guy de Pibrac, avocat général, ayant alors requis que l'on informât contre l'amiral et ses complices , le Parlement fît instruire leur procès, et il sanctionna les paroles royales, en condamnant la mémoire de Goligny par un arrêt dont nous extrayons les passages suivants :

« Veu par la Chambre , ordonnée par le roy au temps des vacations , les informations faites à la requeste du procureur du roy suivant Farrest donné par ledit seigneur roy séant en son parlement le 29 jour d'aoust dernier, à V encontre du feu Gaspard de Coligny, en son vivant amiral de Fra7ice, pour raison de la conspiration n'agueres par luy faite contre le roy, tranquilité et repos de ses sujets :... dit a esté que ladite Chambre a déclaré et déclare ledit feu de Coligny avoir esté criminieux de lize Maiesté, perturbateur et violateur de paix, ennemy du repos et tranquilité et seureté publique, chef principal^ autheur et conducteur de ladite conspiration faicte contre le roy et son Estât, a damné et damne sa mémoire , supprimé et supprime son nom à perpétuité »

Il fut ordonné que son corps ou son effigie serait traîné sur la claie par le bourreau , attaché à une potence en place de Grève, et de là porté à Montfaucon; que sa mémoire serait condamnée, sa maison de Ghâtillon-sur- Loing rasée, et que, tous les ans, on ferait une procession générale dans Paris, pour remercier Dieu de la découverte de cette conspiration.

Il est facile de démontrer que ni la religion, ni TÉglise, ni le clergé n'eurent aucune part à cette funeste tragédie. Le poète J. Chénier, qui vota la mort de Louis XVI, dans une tragédie de sa façon, nous représente le cardinal de Lorraine bénissant les poignards destinés au massacre de la Saint-Barthélémy. Or, dans ce temps-là même, le cardinal do Lorraine se trouvait à Rome, où il était allé au conclave. L'histoire ne parle que d'un seul ecclésiastique mêlé au massacre : il se nommait Jean Rouillard, chanoine de Notre-Dame, et fut tué dans son lit comme huguenot (1).

(1) Saint-Victor, t. III, p. 190, notes.

Selon tous les historiens, à commencer par Caveirac, de Thou, le docteur Lingard, la religion n'eut aucune part au coup d'État du 24 août. En effet, on ne voit siéger dans le conseil qui ordonna le massacre ni cardinaux, ni évoques, ni prêtres; mais seulement des hommes politiques, élevés dans les principes du machiavéhsme et peu intéressés à la pureté de la religion, attendu que leurs mœurs et leurs âmes étaient fort corrompues. «Si nous sommes habitués , ajoutent ces écrivains, à regarder cette vaste effusion de sang comme l'œuvre du catholicisme, c'est sur la foi de Voltaire, à qui tous les moyens sont bons pour déverser l'outrage sur une religion qu'il déteste. » Lingard et Caveirac ne voient donc dans cet événement qu'une proscription, et dans ces ministres de la vengeance royale que des sicaires politiques; ils n'y aperçoivent ni fureur religieuse, ni mains armées de poignards et de crucifix.

Criminels d'État, sujets rebelles, insurgés contrôleur monarque afin de l'effrayer par la menace et de lui imposer leur volonté , les calvinistes périrent dans une proscription commune, frappés d'un coup semblable à celui qui fit tomber dans un jour les têtes de six mille Romains sous Tépée de Sylla.

< Qu'on ne vienne donc pas accuser la papauté, s'écrie M. Baguenault de Puchesse, d'avoir été complice de la Saint-Barthélémy, et qu'on n'écrive plus dans un style aussi faux que déclamatoire : « Si la pointe du poignard > frappa à Paris, la poignée était à Rome, on sait dans » quelles mains (1). >

Pour qu'une semblable accusation eût seulement l'apparence de la vraisemblance, il conviendrait de démontrer tout d'abord que le 24 août a été prémédité et préparé non seulement en France, mais surtout à la cour romaine. Or le Pape était si loin de s'attendre à la nouvelle de la Saint-Barthélémy, il ignorait si complètement les intentions du roi, qu'il était à cette époque très ouvertement hostile à sa politique, qu'il blâmait ses rapprochements avec les chefs protestants, qu'il allait jusqu'à refuser

(1) Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, t. IH, p. 142.

obstinément la dispense nécessaire au mariage de Marguerite de Valois avec Henri de Navarre, mariage qui, d'après tous les historiens hostiles au catholicisme, était justement le stratagème imaginé pour attirer les huguenots à Paris et les anéantir par un coup de force inspiré, disent-ils, par la papauté.

Ainsi donc, comme on l'a cru pendant longtemps, ce ne fut pas le fanatisme religieux qui fut la cause de ce grand forfait. Catherine, nous l'avons dit déjà, avait rapporté d'Italie et inspiré à ses enfants ce sentiment profond d'indifférence pour la religion catholique, qui est le caractère distinctif de la plupart des princes italiens du quinzième et du seizième siècle, et qui était un des résultats les plus évidents do l'esprit païen de la Renaissance. D'un autre côté, Catherine n'appartenait pas impunément à cette race des Médicis, à l'un desquels était dédié, comme un hommage tout naturel, le livre du Prince. Elle était tout imbue de la lecture des maximes de Machiavel. Elle savait mieux que personne comment César Borgia s'était défait de ses ennemis à Sinigaglia; et les trois principaux conseillers de la Saint-Barthélémy, trois Italiens comme elle, les Birague, les Gonzague et les Gondi, n'ignoraient pas non plus comment, dans leur pays d'origine, on se délivrait de ses ennemis par le fer et le poison. La Saint-Barthélémy, par le caractère qu'elle emprunte à ses auteurs, est donc un crime à l'italienne plutôt qu'à la française : les massacres de la nuit du 24 août sont de nouvelles Vêpres siciliennes. Ce fut l'ambition de Catherine qui dirigea l'arquebuse de Maurevel, ce fut la peur qui lui fit donner le signal de la Saint-Barthélémy.

Donc il demeure acquis irréfutablement que la Saint- Barthélémy ne fut point préméditée, et que l'Église n'y

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