‹ Les mensonges de l'histoireChapitre 4 sur 6 · ET LE DAUPHIN CHARLES · texte numérisé non relu

ET LE DAUPHIN CHARLES

Le Conseil municipal de Paris s'est ingéré de faire dresser des statues à tous les hérétiques, dans l'ordre religieux; à tous les révolutionnaires, dans l'ordre politique, dont il a fait ramasser les noms dans les pages les plus sanglantes et les plus souillées de l'histoire do France. Il trouve encore ce moyen, puéril d'ailleurs, et sans gloire, de s'associer à des persécutions qui en font présager de plus oppressives. Il élève un bûcher expiatoire à Etienne Dolet , dont le mannequin en plâtre représente, paraît-il, la liberté de penser incarnée en cet imprimeur hérétique et rebelle. Il exalte Goligny, dont nous avons, dans ce livre, démontré la trahison et prouvé les crimes; il donne à des rues le nom d'Etienne Marcel, auquel il va aussi donner une statue, car Etienne Marcel devient, aux yeux de cette héroïque municipalité, le représentant des idées communales, en lutte contre la tyrannie féodale.

Ces mensonges de l'histoire, si grotesques soient-ils, rencontrent encore de pieux croyants. Il est donc toujours à propos de protester contre des glorifications aussi odieuses, en invoquant les faits, les faits authentiques, indiscutés, et dont le simple énoncé condamne le glorifié en même temps que le cortège de ses ineptes glorificateicrs.

C'est ce que nous faisons, en cette étude, pour Etienne Marcel, en qui l'on ne peut voir qu'un rebelle et un traître.

Le tableau historique du règne de Charles V et celui de notre époque pourraient être peints sur la même ébauche. Au premier plan, une guerre malheureuse et des désastres sans précédents laissent la France agonisante ; les armées étrangères remplacent ou écrasent nos populations sur les deux tiers de notre territoire ; la guerre civile s'allume dans la capitale et se propage dans les villes restées françaises ; des meurtres, des incendies, des flots de sang projettent leur sombre horreur sur ces scènes de désolation.

Au dessus des ruines amoncelées par tant de calamités, la paix vient tout à coup rétablir son règne. Une politique nouvelle se substitue à l'ancienne ; une forme de gouvernement imprévu, sans nom, dont la possibilité même était reléguée au rang des utopies, s'établit sans secousses et subsiste sans gloire.

L'honneur chevaleresque lui donne un éclat d'emprunt suffisant pour relever son prestige aux yeux de la foule, mais étranger au nouvel ordre des choses. Ni les bannières, ni les drapeaux ne raniment la confiance; leur prestige est tombé avec leur gloire ; leurs couleurs ont disparu dans le sang de la défaite. On choisit donc à leur place le nom d'un soldat ; on transforme son épée en signe de ralliement, et on lui défend de songer aux batailles.

Sous ce régime prudent et sage, l'abondance renaît, la fortune revient, et les ennemis s'en vont lentement du territoire ; ils n'y possèdent bientôt plus que des places occupées par droit de conquête et de traité; la nation rentre peu à peu en possession d'elle-même ; elle reconstitue ses lois, reprend ses usages et ses coutumes, fait valoir ses droits, et accepte sans récriminations les charges qu'elle repoussait, même par la force, pendant le règne précédent.

Toutefois, en retrouvant la sécurité, le pouvoir rencontre aussi Tarbitraire. Au nom de coutumes surannées, de lois abrogées, d'ordonnances despotiques, les privilèges sont abolis, les libertés sont retirées, les impôts s'aggravent et les germes de la rébellion et de la révolte commencent à se faire jour.

A partir de ce moment, l'autorité de Charles V ne se soutient plus par elle-même ; elle provoque une diversion aux dangers qu'elle court à l'intérieur ; en rallumant la guerre au dehors, elle se fait un appui de la haine qu'inspire à toutes les classes la domination et l'orgueil des Anglais. On ne marchande rien au roi, parce qu'il demande toujours au nom de la guerre. Les seigneurs et les villes libres payent sans se plaindre les anciens impôts, et en acceptent même fréquemment de nouveaux, parce que, placées entre les troupes royales et les armées ennemies, il leur est avantageux de courir au devant des premières, envoyées pour leur défense, plutôt que d'attendre les secondes, venues pour le pillage.

Charles V appuyait son gouvernement sur les circonstances aussi bien que sur les coutumes. Il était de son siècle dont il connaissait les besoins, les exigences et les égarements; il tenait au passé par les traditions, les usages, et même les préjugés de son époque. Sur les questions de la réorganisation militaire et de stratégie, le sage roi devançait tous ses conseillers et luttait avec avantage contre l'Angleterre, la puissance la plus redoutable. Sur le terrain de la politique extérieure il se plaçait au dessus de tous ses rivaux, et posait à lui seul les principes et les règles de la diplomatie. En

matière de finances, au contraire, ce même roi suivait rigoureusement les pratiques et les errements des règnes précédents. Ses tentatives en faveur du commerce tenaient plutôt de la politique intérieure ou extérieure que de projets établis et suivis sur cette matière.

Le rôle de Charles V peut donc se résumer en deux mots : favoriser le progrès et empêcher une révolution.

Dès les commencements de son règne, en effet, le sage roi pouvait constater que le mouvement révolutionnaire s'attaquait à la monarchie française de plusieurs côtés à la fois. Les Anglais, d'une part, nous menaçaient d'un changement de dynastie et peut-être de nationalité; Charles le Mauvais, d'autre part, imaginait toutes sortes d'intrigues, formait les complots les plus incroyables, et ordonnait hardiment les crimes les plus atroces pour arriver à supplanter la famille régnante ; enfin la bourgeoisie, devançant la nation et ouvrant une ère nouvelle, s'insurgeait contre le pouvoir royal, s'armait pour soutenir des prétentions qu'elle présentait déjà comme son droit, et ne craignait pas de s'allier aux ennemis du dedans et à ceux du dehors.

Comme les Romains avaient remplacés les Gaulois, comme les Francs s'étaient substitués aux Gallo-Romains, les Anglais cherchaient de nouveau à prendre possession de la nation française et à se l'assimiler. A l'avènement de Charles V elle semblait menacée de tous les dangers qu'elle avait courus depuis le commencement des temps historiques. Entre la France et l'Angleterre ce n'était pas seulement d'une question de dynastie qu'il s'agissait, mais par dessus tout d'une question de nationalité. Quel eut été le dernier mot de cette nouvelle invasion? quelle eut été la forme définitive d'asservissement imposée à la nation ? rien ne le fait prévoir. Les Anglais campèrent en France, mais ils n'y résidèrent jamais ; ils s'y cantonnèrent dans les villes fortifiées, mais le plat pays leur échappa toujours. La nation ne fut jamais avec eux.

Charles le Mauvais, roi de Navarre, beau-frère de Charles V, mais allié des Anglais, ajoutait à ce danger du dehors, celui d'un changement de dynastie. La royauté

des Capétiens n'était pas tombée de la même manière que celle des Mérovingiens, avec les rois fainéants, ou celle des Carlovingiens, avec des règnes stériles et impuissants; mais elle avait subi, à Grécy et à Poitiers, des défaites inouïes après lesquelles, même avec un Philippe VI et un Jean II, elle avait peine à tenir debout. Charles le Mauvais , son ennemi le plus redoutable après les Anglais, profitait habilement de cette situation pour ébranler encore davantage le trône de ses rivaux, quitte à le relever pour lui-même, si ses prévisions se trouvaient dépassées. Peu lui importaient les promesses qu'il était obligé de faire aux Anglais ou aux bonnes villes, la moindre de ses préoccupations était celle de tenir ses engagements. Il ne fit jamais profession de croire qu'une parole donnée ou la foi jurée dût avoir son effet.

Charles V héritait d'une situation d'autant plus déplorable qu'aux principaux dissolvants sortis des anciennes institutions s'ajoutait l'apparition des premiers sjauptômes des révolutions de l'avenir. La féodalité n'était encore qu'ébranlée, et déjà la bourgeoisie et le peuple, sortant violemment d'une servitude et d'une tutelle de plusieurs siècles, demandaient des comptes au pouvoir. Entre la féodalité revendiquant son indépendance, et les communes mettant la main sur les revenus du royaume, la sécurité du trône, l'avenir de la couronne et les privilèges royaux disparaissaient comme dans un tourbillon. Il fallait une habileté bien grande pour ne pas se laisser emporter par la tourmente réactionnaire et révolutionnaire, car la révolution devenait encore plus menaçante que la réaction.

Au lendemain de la bataille de Poitiers, lorsque les États Généraux de la langue d'oïl se trouvèrent réunis â Paris, la haute bourgeoisie, poursuivant les projets qu'elle avait imposés l'année précédente, s'efîorça de se substituer au pouvoir royal.

La révolte commença par des discours hardis et des mesures inconsidérées ; elle se propagea par l'insurrection, puis elle se noya dans le crime et les horreurs de la guerre civile. Etienne Marcel était le chef reconnu de ce mouvement que la Jacquerie, l'alliance avec Charles le

Mauvais, et la faveur que lui accordaient les Anglais rendit promptement odieux. Or Etienne Marcel était absolument incapable de conduire la révolution, qui surgissait alors du milieu de nos désastres, en face d'un ennemi victorieux et d'un adversaire habile, fourbe et implacable. Par conséquent le mouvement insurrectionnel qui se déclarait alors â Paris et dans le nord de la France ne pouvait aboutir qu'à augmenter la somme des malheurs publics.

La révolution avait commencé aux États Généraux de

1355 sur une question d'économie. La royauté réclamait des subsides, les communes voulaient bien les accorder à cause de la guerre, mais elles revendiquaient et finissaient par obtenir le droit de surveiller la levée et l'application du nouvel impôt. Aux États Généraux de

1356 la même obhgation fut imposée au lieutenant du royaume et la même raison d'économie prévalut.

« Si les États avaient su pourvoir à la défense du royaume et s'étaient bornés à provoquer des réformes utiles dans l'administration, ils ne mériteraient que de justes éloges. Mais les nouveaux impôts établis par eux, malgré les observations du roi étaient insuffisants, et d'une perception si difficile qu'on fut obligé de recourir à d'autres moyens. Les factieux qui dominaient dans l'assemblée, n'avaient pas eu l'intention de s'en tenir à la réforme des abus, ils voulaient prendre une part active au gouvernement, usurper la puissance royale, mettre le monarque en tutelle et profiter des circonstances pour assouvir leur avidité et leur ambition. N'ayant pu obtenir qu'une faible partie de ce qu'ils désiraient, ils avaient fait ajourner les États Généraux à l'année suivante sous prétexte de voter, s'il y avait lieu, le coût des subsides (1). »

Passons sur l'opportunité des mesures économiques en présence d'un ennemi victorieux qu'il faudrait repousser à tout prix; là n'est pas la faute capitale d'Etienne Marcel. Ce qui soulève contre lui l'indignation, ce qui le met dès le début de la carrière politique en suspicion aux yeux de ses amis et de l'opinion publique, c'est qu'il

(1) Petitot. Collection, t. IV, p. 128.

s'enrichit dans ses nouvelles fonctions de chef do parti, plus vite que pendant ses fonctions de prévôt; c'est que lui, « et les traictés ses alliez » prennent « par devers eux tout le prouffilt entièrement » de l'altération des monnaies. Constituer à son profit et pour son propre compte un gouvernement soi-disant économique n'est pas une œuvre poUtique bien capable de soulever l'enthousiasme populaire.

« Considérant premier bien et justement, dit la grande ordonnance de mars 1356, les causes et occasions par lesquelles ledit royaume peut avoir été et ainsi est empiré, et les subgiez g.-evés et dommagiés, et que tout était venu, parceque Dieu et la sainte Église du temps passé avaient été petitement crains, servis et honorez ; justice féblement soustenue faite et gardée : et lediz royaume gouverniez par aucunes gens avaricieux, convoiteux ou néghgez, et que pou ou néant chaloit comment les choses allassent ne fussent gouvernées et ne pensaient point de la chose pubhque, mais entendaient, et ont entendus principalement à leur proufFit singulier et de eulx et leurs amis, faiteurs et créatures, enrichis essaucier et eslever.

» Et ont lesdiz trois états bien advisés que si grant plaies dont lidiz royaume et plaiez et naviez ne peuvent être à plain guaries ne sauées si ce n'est premier par l'aide de Dieu ; et ceux qui ont aussi mauvaisement gouvernement fussent et soient dudit gouvernement du tout privez, déboutez et arrière mis et lieux d'eulx, bons prud'hommes, sages, véritables, diligenz et loyaulx sur le diz gouvernement établiz et ordenez, etc. »

Or, après avoir dicté ces considérants si désintéressés, « les députés des États, dit Matthieu Villani, ne songeaient qu'à s'enrichir sans s'embarrasser du bien pubhc. »

Puis un homme du peuple « (quidem pléhéius) s'ennuyant de partager le gouvernement avec les États, s'empara de l'intendance, des revenus du royaume, et il amassa des trésors immenses. »

L'avidité de ces premiers révolutionnaires, en contradiction flagrante avec leurs principes et leur but, fut

donc le premier motif de la répulsion de la foule. Dès qu'on entrevit leur fortune, on commença de les traiter de suspects. Mais il importe moins de faire constater la mauvaise foi et Tavidité de ces meneurs, dont les maximes sont du reste devenues traditionnelles, que de montrer leur incapacité.

Etienne Marcel et ses subalternes n'avaient rien de ce qull fallait pour sauver la France, et l'arracher des mains de l'étranger, la rendre à elle-même, et la pousser en avant dans la voie de la civilisation et du progrès. L'organisation militaire reposait encore sur la Chevalerie et la Noblesse. Les communes pouvaient se défendre derrière leurs remparts et dans leurs forteresses, mais elles ne pouvaient triompher de leurs ennemis. Il n'y avait pas, il ne pouvait pas encore y avoir d'armée sous cette cavalerie bardée de fer et couverte d'une forêt de lances, au milieu de laquelle chaque homme représentait de dix à vingt soldats. Contre de telles troupes, tenant la campagne sous des bannières Anglaises, il fallait organiser une armée de -même nature ou abandonner tout le plat pays. Or, parmi les nombreux privilèges de la noblesse, celui de porter la lance et de revêtir une armure, était des plus respectés. Combattre sans la noblesse était donc inutile ; vaincre sans elle ou contre elle était impossible. Etienne Marcel et ses comparses étaient-ils des hommes à créer une armée de barons, de comtes, de ducs et de princes? Du moment ou ils s'insurgeaient en armes contre la seule force sociale de cette époque ils sortaient de leur rôle de réformateurs et prenaient celui de conspirateurs sans but et sans aucune chance de succès.

Ils n'avaient donc pas et ne pouvaient pas avoir d'armée; on vient de voir qu'ils n'avaient pas et ne pouvaient pas avoir de finances ; pouvaient-ils au moins avoir des alliés? Ceux qu'ils recherchèrent, ceux qu'ils trouvèrent, leur occasionnèrent plus de déceptions qu'ils ne leur apportèrent de chances de succès. Les Jacques, ces terroristes venus cinq cents ans trop tôt, se trouvèrent un jour les maîtres du Beauvaisis, de l'Amiénois, du Ponthieu, du Vermandois, du Noyonnais, de la seigneurie de Coucy, du

Laonnais, du Soissonnais, du Valois, de la Brie, du Gatinais et de toute l'Ile-de-France. Entre la Somme et l'Yonne, il n'y avait pas une seule forteresse qui n'eut à redouter leurs coups; il n'y avait pas une bourgade qu'ils n'eussent visitée, rançonnée ou détruite, suivant les caprices de leur haine.

L'insurrection de la Jacquerie servait parfaitement bien, à ses débuts, les projets d'Etienne Marcel. Si la royauté ne pouvait plus maintenir ni la sécurité, ni l'ordre, on devait nécessairement se réfugier sous la tutelle du prévôt des marchands. C'est pourquoi la commune de Paris envoya des aides à ces bandits. S'associer aux Jacques lorsque Charles le Mauvais lui-même était obhgé de les écraser, c'était un crime de lèse-humanité et une folie; un crime, parce que ces insurgés se transformaient en bourreaux, massacraient tout sans distinction de sexe, ni d'âge, pillaient et incendiaient pour le seul plaisir que leur procurait la destruction ; une folie surtout parce que du jour oii quelques hommes de cœur et de bonnes armures se jetèrent sur ces hordes, les Jacques se débandèrent, s'enfuirent et furent broyés. Etienne Marcel ne pouvait donc pas, en réalité, choisir de plus mauvais auxiliaires, mais il en trouva de plus dangereux. Il avait pris à la solde de la commune, quelques compagnies franches qui vinrent du Lyonnais et du comtat d'Avignon, ravagèrent tout le pays qu'elles durent traverser, et s'établirent dans la ville, comme dans une place conquise.

Il avait fait offrir à Charles le Mauvais la couronne et le trône de France que le roi de Navarre acceptait sous cette condition qu^on les lui livrerait après avoir débarrassé de quelques conseillers dangereux, la capitale de ce nouveau royaume. A ce prix seulement, il venait en aide à Etienne Marcel. Ce prévôt des marchands eut le triste courage de se faire l'exécuteur des hautes oeuvres de Charles le Mauvais. 11 présidait en personne à l'assassinat des conseillers du Dauphin. Ce n'était pas tout : par une de ces dérisions qui montrent jusqu'oîi peut aller la folie des révolutionnaires, le mouvement qui s'était

déclaré sur une question d'économie, se terminait par une dilapidation sans précédent. Le roi de Navarre campait à Saint-Denis en attendant le jour où il viendrait prendre possession de la capitale et la sauver de la ruine. Mais avant de s'exécuter, il se faisait remettre par avance tous les trésors et toutes les sommes qu'il pouvait arracher aux habitants. Etienne Marcel devenu encore le ministre de ces exactions, faisait porter lui-même au camp du roi de Navarre, le montant des subsides que les meneurs avaient imposés, perçus ou extorqués. Se ruiner d'avance pour un tyran, est d'une naïveté sans exemple. Enfin, derrière le roi de Navarre, comme derrière les Jacques, comme derrière la ruine nationale, il fallait voii;, les armées anglaises. Charles le Mauvais avait un traité avec le roi d'Angleterre, lui cédant la couronne de France, la capitale du royaume, dès que l'une ou l'autre seraient tombées en sa possession. Quelle pouvait donc être l'arrière-pensée d'un homme comme Etienne Marcel, qui se posait en réformateur et qui trempait dans de si noirs complots ? « Le prévôt des marchands, disent les contemporains, ne pouvant plus rien espérer de la clémence du Dauphin, acceptait ou recherchait les partis les plus extrêmes sans autre considération que celle de son salut éternel. »

Voilà donc cette révolution que l'on s'est plu à considérer comme un événement glorieux de notre histoire et comme un bon présage pour le progrès civilisateur.

Il s'agit d'envisager sans parti-pris, la situation faite à la France par cette crise, les hommes qui l'ont provoquée et les conséquences qu'elle pouvait avoir, pour comprendre dans quelle erreur sont tombés nos principaux historiens, et l'opinion publique après eux. La nation avait surtout besoin de paix, de calme et de tranquillité, et la royauté seule était encore assez grande et assez respectée pour dominer de son regard toute l'étendue de nos ruines, pour commander le calme et pour faire revivre la confiance avec la sécurité.

Malgré les dangers qu'elle pouvait redouter, d'une part du côté des Anglais et du roi de Navarre, d'autre

part du côté de la révolution, la royauté n'était pas aussi affaiblie, ni tombée aussi bas qu'on croyait. Pendant les cinq premiers siècles du moyen âge, « privée de tous ses droits utiles, réduite à de vains titres et à la possession d'un domaine moins étendu et moins riche que celui de la plupart des grands fiefs, elle resta longtemps comme endormie et s'oubliant d'elle-même, jusqu'à ce que Louis VI ou Philippe-Auguste la tirassent de sa torpeur, pour la faire lutter hardiment contre les grands vassaux. De Philippe-Auguste à Philippe de Valois^ la royauté triomphe, couvre la France de ses officiers, attire à elle toutes les juridictions féodales, se crée enfin un pouvoir central et unique, exerçant librement et sans crainte son action absolue sur toute la surface du territoire (1). »

Les désastres de Grécy et de Poitiers avaient brisé ses forces, il est vrai; les ennemis l'observaient pendant son abattement afin de profiter d'un moment favorable pour la surprendre et précipiter sa ruine ; mais alors aussi cette royauté fut relevée par un roi malade, qui savait par expérience combien il faut de souffrances, de privations, de calme et de soins pour revenir d'aussi loin à la vie, pour recouvrer ses forces et pour ne plus compromettre son avenir. Charles V traita la royauté, comme il s'était traité lui-même après les secousses de la guerre et après le poison du roi de Navarre. Charles V et la royauté s'effacèrent d'abord si complètement, qu'on pût croire à leur fin prochaine.

(1) Ph. Le Bas. Annales de l'Histoire de France.

« Volt la divine providence faire naitre de parents solennels et dignes, c'est assavoir du bel et chevalereu roy de France et de la royne bonne, s'espouse, fille du bon roy de Bahaisgne (Bohême) ycelluy Charles, lequel fu le cinquante- sixième roi de France, puis le roi Pharamont. Nez fu au bois de Vincennes le jour de Sainte- Agnès, vingt-unième de janvier en l'an de grâce 1336, à grande joie receus, comme de ses parents primier né; administration de nourriture et estât lui fut baillié si notablement comme de droit et noble coustume requiert à tels royaulx enfens (1). »

« Ce vingt et un janvier 1356, soixante-six ans après la mort de saint Louis, vingt-sept ans après que Clément V eut fixé la résidence des papes à Avignon, Philippe VI de Valois régnait en France, et Edouard III, son rival, en Angleterre. « Le bel et chevalereu Jehan » n'était alors que le duc de Normandie, héritier présomptif de la couronne, le premier entre les princes français, mais absolument inconnu du plus grand nombre d'entre eux. « La royne Bonne, la fille de ce roi de Bohême, » qui voulut faire encore son coup cVépée à Crécy, tout aveugle qu'il était, et qui mourut sur le champ de bataille, attendait, elle aussi, cette grande renommée dont le retentissement devait être une gloire à son fils.

(1) Christine de Pisan. Livres des faits et bonnes tnœurs du Sage roy Charles F.

Christine de Pisan tient peu de compte des dates. Son Livre des faits et bonnes mœurs du sage roij est un monument à la mémoire de Cliarles ; le relief qu'elle donne aux moindres traits du caractère de son héros, le charme et la naïveté de son style, les détails intimes que lui ont valu ses relations à la cour et la protection du duc de Berry, sont les vrais titres qui rendent son histoire recommandable ; mais nous devons chercher ailleurs Texactitude et le précis des événements.

A l'époque de la naissance du futur Charles V, la monarchie française traversait une des crises les plus redoutables de son existence, quinze fois séculaire. Alors, en efîet, Philippe VI de Valois, — dit le Fortuné, parce que quatre rois, ses cousins, moururent sans héritiers, et laissèrent venir jusqu^à lui la couronne de France, — allait s'engager dans cette terrible guerre qui dura plus d'un siècle, et dont on a dit : on pourrait en faire la matière d'un drame dont les passions des princes seraient le nœud. Jean II, fils du précédent, et son successeur, surnommé le Bon, peut-être à cause de sa bravoure, peut-être aussi à cause de sa bonhomie dans l'adversité, se disposait à combattre le désastre de Crécy par la folie de Poitiers, abandonnant la royauté à la garde d'un enfant et le domaine royal à la discrétion des communes.

Au milieu de tant et de si grandes calamités, le règne de Charles V apparaît comme une restauration, entre la captivité de Jean II et la démence de Charles VI, la prudence, la sagesse et l'habile pohtique d'un roi qui fut encore surnommé le Riche, semble présager le retour de la fortune de la France. Et cependant, au nord, elle était menacée par l'esprit de révolte et les insurrections continuelles des villes de Flandre; à l'est, l'empire d'Allemagne, la Savoie et Tltalie l'observaient comme pour la surprendre et partager ses dépouilles. Au midi se dressait contre elle, perfide, venimeuse, cruelle et tortueuse la politique du Mauvais, ce roi de Navarre dont la croyance populaire a fait commencer l'enfer dès ce monde, comme si les crimes sans nombre, dont il se rendit coupable, en avaient d'eux-mêmes allumé les

flammes. A l'ouest, la Bretagne ambitieuse, soupçonneuse, toujours prête à se tourner vers les Anglais, se trouvait placée là, à l'extrémité des terres, comme l'alliée naturelle de Fennemi qui tenait déjà la Guyenne, qui convoitait Calais, qui soutenait la Flandre et qui se préparait audacieusement à régner sur Paris. Enfin, à l'intérieur, s'organisait et grandissait la conspiration du tiers état. Le clergé, la noblesse, la royauté même ne comptaient plus rien dans les conseils des communes. Au péril menaçant du dehors s'ajoutaient aussi les troubles perpétuels du dedans. La fortune de la France abattue sur les champs de Grécy et de Poitiers, semblait devoir s'ensevelir sous les murs de Paris dans les horreurs de la guerre civile.

Telle était la situation de la royauté, lorsque la divine providence lui donna et lui réserva Charles V, surnommé le Sage et le Riche. Il eut pour précepteur Nicolas Oresme, moine de Saint- Victor, professeur au collège de Navarre et plus tard évêque de Lisieux. La science et la renommée de ce maître furent ses meilleurs titres aux faveurs royales. Pic de la Mirandole, cite avec éloge un « Traité » de Nicolas Oresme « contre les Astrologues. > On conservait un grand nombre de ses ouvrages dans la riche bibliothèque de l'abbaye de Saint- Victor, entre autres un livre sur « l'Altération des Monnaies » et un « Discours » prononcé à Avignon devant le pape Urbain V et les cardinaux ; dom Martène, le savant bénédictin auquel nous devons ces renseignements, a cru devoir placer dans sa grande collection de documents historiques et littéraires un livre sur « l'Antéchrist, > probablement composé par Oresme, vers la fin de sa vie, pendant qu'il était évêque de Lisieux.

Les connaissances de Charles étaient de beaucoup supérieures à celle des princes de son époque. Il entendait compétemment son latin, dit Christine de Pisan, et il possédait assez « les règles de grammaire » pour compter parmi les savants de son temps. L'opinion qui classe les rois, les princes et les grands seigneurs du moyen âge, parmi les personnes « ayant déclaré ne pas savoir

signer » et celle qui en fait des érudits sont également erronnées. Christine de Pisan nous paraît être dans le vrai en considérant la science de Charles V comme une exception, et en laissant à bon nombre d'autres princes, leur chevaleresque dédain pour tout ce qui n'était pas harnais de guerre et beaux exploits ; chose très regrettable, de l'avis de tous les hommes experts en matière de gouvernement. Les princes, en effet, sont appelés à connaître et à juger les causes des particuhers, et se voient obligés de s'en rapporter à des intermédiaires , à des « estrangers expositeurs, tant par paresse d'un petit de temps souffrir l'exercitation et labour d'estudes. »

Une vraie science n'était pas alors chose vulgaire; malgré tous nos progrès, elle ne l'est pas encore devenue. Au quatorzième siècle, elle apparaît, comme la spécialité des moines et de quelques nobles princes. Dans tous les cas elle est alliée à la foi chrétienne et l'Église catholique. Le chevaleresque Jean II, qui s'appelait seulement le duc Jean, avait peut-être encore plus de propension pour la religion que pour les hautes spéculations de la science. Aucun détail ne nous est parvenu sur les premières années et la jeunesse de Charles V. Les chroniqueurs de cette époque ne s'occupent pas des enfants ; Christine de Pisan elle-même ne leur témoigne aucune tendresse dans ses écrits ; elle trouve bien plus à propos de nous parler de Salomon, de Roboam, Ecfredes et autres, que de consigner dans ses chroniques, les faits et gestes de son jeune héros, sous prétexte que « la perfection du sens humain ne doist être prise fors en âge de discrétion auquel temps homme est appelé vir ; » l'historiographe consacre ses premiers chapitres à une interminable dissertation sur les qualités et les défauts de la jeunesse, puis elle arrive sans transition au couronnement du sage roi.

Charles de France n'avait que treize ans lorsqu'il fut proclamé premier Dauphin de France. C'était le IG juillet 1349, deux ans après la bataille de Crécy. « En celui temps, disent les grandes Chroniques de France, messire Imbert, dauphin du Viennois, renonça à la gloire du

monde; depuis qu'il eut vendu au roi de France son Dauphiné et prist habit de mendiant à Lyon sur Je Rosne et fut fait jacobin ou frère prescheur. L'an de grâce, mil trois cent quarante-neuf, Charles ains-né, fils du duc de Normandie, s'en alla à Vienne avecques plusieurs barons du royaume de France, et ilecques reçut les hommages et fut mis en possession dudit Dauphiné. Et si prist à femme Madame Jehanne, fille du duc de Bourbon (1). »

Humbert II, dernier souverain national du Dauphiné, s'était ruiné dans une guerre entreprise par ces prédécesseurs contre les ducs de Savoie. De plus, il aimait le faste, et ses dépenses surpassaient de beaucoup ses revenus. Perdu de dettes, et dans l'impossibilité d'apaiser ses créanciers, il avait fait, dès le 23 avril 1342, avec Phihppe VI, un traité qui assura le Dauphiné à la France. Par cet acte, Humbert, en cas de mort sans enfants, reconnaissait pour héritier de tous ses États, Philippe, duc d'Orléans, second fils du roi de France, qui s'engageait, de son côté, à lui payer 120,000 florins en trois ans, Humbert se réservait la jouissance de ses États pendant sa vie; mais il remettait immédiatement au roi plusieurs forteresses pour garantie de ses engagements. Il se réservait, en outre, 10,000 livres de rentes perpétuelles sur plusieurs terres du Dauphiné et quelques autres avantages. Il fut même stipulé, par un traité spécial, que « le Dauphiné ne seroit et ne pourroit jamais estre uni et adjouté à la couronne de France, fors tant que l'empire y seroit uni. Et ledit Monseigneur Philippe fut tenu de garder et maintenir à tous-jours, mais perpétuellement toutes les libertés, franchises, privilèges, bon us et coutumes du Dauphiné (2). »

En 1344, ce traité reçut une importante modification par laquelle l'héritage du Dauphiné était transféré sur la tête de Jean, duc de Normandie, fils aîné de Philippe VI.

(1) Chroniques de saint Denis, ch. xlv. — Voyez, sur la cession du Dauphiné à la France, notre article publié dans le numéro de mai 1866, le premier article de notre longue collaboration à la Bévue du Monde catholique, et dont il nous est agréable de rappeler ici le souvenir.

(2) Notice sur Jacques Bninier. — Bibliothèque de l'École des Chartes, t. I, p. 204.

Deux ans plus tard, le duc Humbert, ennuyé de son inaction, se fit donner le commandement d'une croisade contre les Tares, et alla débarquer en Asie, ou il remporta quelques avantages; mais le pape ne tarda pas à le rappeler. Pendant son absence, son épouse, Marie de Baux, dont il n'avait eu qu'un fils mort en bas âge, était décédée, et, à son retour, il pensa à se remarier.

Philippe de Valois, eiïrayé des conséquences que cet acte pourrait avoir pour ses prétentions sur le Dauphiné, lui fit taire une seconde abdication, au nom de Charles de France, sous forme de donation entre vifs. « Ce traité fut signé le 30 mars 1349 et ratifié dans une assemblée solennelle, tenue à Lyon, et le prince Charles, le premier fils de France qui ait porté le titre de Dauphin, y reçut des mains mêmes d'Humbert Tinvestiture du Dauphiné par le sceptre, l'anneau^ la bannière et l'épée. Il jura d'observer fidèlement les franchises et les libertés de ses nouveaux sujets, mentionnés dans un acte de cinquante et un articles, qui fut, jusqu'en 1789,1a base du droit public de la province. » Quant au prince, ainsi dépouillé de son héritage, il prit l'habit de dominicain, il" reçut quelques temps après les ordres sacrés ; fut nommé par Clément VI patriarche latin d'Alexandrie ; puis élevé à l'archevêché de Reims, puis promu à celui -de Paris. Mais il se démit, et se retira à Clermont, en Auvergne, dans un couvent de son ordre où il mourut en 1355. La même année, Philippe VI de Valois mourut le 22 août, à Nogent-le-Roi , et le duc de Normandie, son fils aîné, fut sacré et couronné roi, « en l'église de Notre-Dame de Reims à très haute solennité. > Aussitôt après son couronnement qui eut lieu disent les grandes chroniques « le dimanche, vingt-sixième jour de septembre, l'an de grâce mil trois cent cinquante, fit le roi plusieurs chevaliers nouveaux ; c'est assavoir Charles, son ains-né fils dauphin de Vienne; Loys, son second fils, le comte d'Alençon et plusieurs autres (1). »

Peu de temps après, comme pour encourager à porter à l'excès cette ardeur chevaleresque , le roi de France

(1) Chroniques de saint Denis, Jehan le Bon, ch. i.

institua « sur la manière de la Table ronde qui fut jadis au temps du roi Artus » ou plutôt pour imiter son rival d'Angleterre, le roi Edouard III qui venait d'établir Tordre de la Jarretière ; le roi de France, disons-nous, fonda l'ordre de l'Étoile ou des chevaliers de la Noble Maison.

« Biau cousin, écrivait le roi Jehan, à ceux qu'il admettait dans son ordre, nous, à l'onneur de Dieu, de Nostre-Dame, et en essaucement de chevalerie et accroissement d'onneur, avons ordonné de faire une compaignie de chevaliers qui seront appelés chevaliers de Nostre- Dame de la Noble Maison, qui porteront la robe ci -après devisée. C'est assavoir une cote blanche, un sercot et un chaperon vermeil, quand ils seront sans mantel; et quand ils vestiront mantel, qui sera fait à guise de chevalier nouvel, à entrer et demeurer en l'église de la Noble Maison, il sera vermeil et fourrez de vair, non pas d'ermines de cendail ou sammit de blanc, et faudra qu'il ait dessouz ledit mantel sercot blanc ou cote hardie blanche, chances noires et soulers dorez; et porteront continuellement un annel entour la verge auquel sera escrit leur nom et surnom, auquel annel aura un esmail plat vermeil, en l'esmail une estoille blanche, au milieu de l'estoille, une rondele d'azm% ou miUeu d'icelle rondele d'azur, un petit soleil d'or et ou mantel sus l'épaule ou devant en leur chaperon un fremail, ou quel aura une estoille, toute telle comme en l'annel est devisée.

> Et tous les samedis quelque part qu'ils seront, ils porteront vermeil et blanc en cote et en sercot, et chaperon comme dessus, se faire le puent bonnement. Et si ils veulent porter mantel, il sera vermeil et fenduz a l'un des cotez et touz les jours blancs dessouz. Et ce tous les jours de la semaine, ils veulent porter le fremail, faire le pourront et sur quelque robe que il leur plaira, et en l'armeure pour guerre^ ils porteront ledit fremail en leur camail, ou en leur cote à armes, ou la où il leur plaira apparemment.

» Et seront tenuz de jeûner tous les samedis, se ils peuvent bonnement, et se bonnement ne peuvent jeûner

OU ne veulent, ils douront ce jour quinze deniers pour Dieu, en l'onneur des quinze joyes de Nostre-Dame. Jureront que^ à leur pouvoir, ils donneront loyal conseil au prince, de ce que il leur demandera, soit d'armes, ou d'autres choses. Et se il y a aucuns qui avant ceste compaignie ayent emprise aucun ordre, il la devront lessier, se ils peuvent bonnement et se bonnement ne la peuvent lessier, si sera ceste compaignie devant, et de cy en avant n'en pourront aucune autre emprendre, sanz le congié du prince. Et seront tenus de venir tous les ans à la Noble Maison , assise entre Paris et Saint- Denis, en France, à la veille de la feste de Nostre- Dame de mi-aoust dedens prime, et y demeurer tout le jour et lendemain jour de la feste jusques après vespres, et ce, bonnement n'y peuvent venir, ils seront creu par leur simple parole. Et en tous les liex où ils se trouveront cinq ensemble, ou plus à la veille et au jour de ladite mi-aoust, et que bonnement ils n'auront peu venir à ce jour, au lieu de la Noble Maison, ils porteront les dites robes et orront messe et vespres ensemble, se ils peuvent bonnement.

> Et pourront les diz cinq chevaliers se il leur plaist, lever une bannière vermeille, semées des estoilles ordenées, et une image de Nostre-Dame blanche, espécialement sur les ennemis de la foi, ou pour la guerre de leur droiturier seigneur.

» Et du jour de leur trépassement, ils envoiront à la Noble Maison, se ils peuvent bonnement, leur annel et leur fremail, les meilleurs que ils auront faits pour ladite compaignie pour en ordener au proufïit de leurs âmes, et à l'onneur de l'église de la Noble Maison, en laquel sera fait leur service solennellement. Et sera tenus chascun de faire dire une messe pour le trespassé au plus tost que ils pourront bonnement, depuis que ils l'auront sceu.

» Et est ordonné que les armes et timbres de touz les seigneurs de la Noble Maison, seront paints en la salle d'icelle, au dessus d'un chascun la où il sera.

» Et co il y a aucun qui honteusement que Diex, ne

Nostre-Dame ne veille, se parte de bataille, ou de besoigne ordenée, il sera sous peindu de la compaignie, et ne pourra porter tel habit, et li tournera l'en en la Noble Maison ses armes et son timbre ce dessus dessous sans desfacier jusque à tant qu'il sait restituez par le prince et son conseil, et tenuz pour relevez par son bienfait.

» Et est encore ordonné, que en la Noble Maison, aura une table appelée la table d'onneur, en laquelle seront assiz la veille et le jour de la première feste, les trois plus soufïisanz princes, trois plus soiifïîsanz bannerez et trois plus soufïisanz bachelers qui seront à la dite feste, de ceuls qui seront reçus en ladite compaignie : et en chascune ville et feste de la mi-aoust, chacun an après en suivant, seront assis à ladite table d'onneur les trois princes, trois bannerez et trois bachelers, qui l'année auront plus fait en armes de guerre, car nul fait d'armes de pais n'y sera mis en compte.

» Et est encore ordené que nuls de ceuls de ladite compaignie ne devra emprendre à aller en aucun voyage lointain sanz le dire ou faire savoir au prince, lesqueix chevaliers seront en nombre cinq cents, et desqueix, nous, comme inventeur et fondeur d'icelle compaignie, serons prince, et ainsi l'en devront estre nos successeurs roys. Et vous avons eslu à estre du nombre de ladite compaignie, et pensons faire, se Diex plest, la première feste, et entrée de ladite compaignie à Saint Ouïn, la veille et le jour de l'Apparition prouchene. Si soyez aus dits jours et lieu se vous povez bonnement, à tout vostre habit , annel et fremail. Et adoncque sera à vous et aux autres plus à plain parlé sur ceste matière.

» Et encore ordonné que chascun apporte ses armes et son timbre paints, en un feuillet de papier, ou de parchemin, afin que les paintres les puissent mettre plus tost et plus proprement là où ils devront estre mis en la Noble Maison. Donné à Saint Christophe-en-Halate, le sixième jour de novembre, l'an de grâce mil trois cent cinquante un (1). »

(I) Recueil des Ordonnances des rois de France, t. II.

Le dauphin Charles fut le second chevalier de cet Ordre, dont le roi était le chef et le premier.

Le couvent de cet Ordre, c'est-à-dire le lieu de réunion des chevaliers fut établie « de lez Saint-Denis » à Saint-Ouen, au coût et frais du roi et prit le titre de Noble Maison. La cour plénière de l'Ordre s'y tint le jour de l'Epiphanie 1352 et fut suivie d'un banquet oii se trouvaient réunis les princes et les chevahers compris dans la première promotion. Dans une curieuse miniature du manuscrit de Charles V, on voit les chevaliers de l'Étoile habillés d'une blanche tunique, serrée par une ceinture dorée, puis d'un riche manteau fourré, de ceux qu'on appelait hermine angoulé. Le roi, sur son trône, porte le même costume et, comme eux, une grande étoile, semblable aux plaques de nos grands dignitaires, au côté gauche de la poitrine. « Car, dit la chronique, portaient ceux qui en estaient, chascun une étoile en son chaperon par-devant ou en son mantel. >

Une autre miniature montre aussi les chevaliers à table avec le roi et tous dans le costume solennel qui vient d'être décrit. La devise de la Noble Maison était : Monstrant regïbus astra via7n. « Aux rois, les astres montrent le chemin, » devise plein de jactance que ces fiers chevaliers surent trop bien mettre en pratique.

La guerre se rallumait en Bretagne; les Anglais venaient d'y envoyer une armée pour soutenir le parti de la comtesse de Montfort. Leur tactique prudente et habile, leurs marches savamment combinées et leur patience à toute épreuve, allaient avoir beau jeu contre la fougue de cette noblesse aventureuse. Aussitôt que le roi de France fut assuré de l'arrivée des Anglais, il convoqua cette fleur de chevalerie de la Noble Maison de l'Étoile. Dans cette armée d'élite, la témérité surpassait la valeur. Chez les Anglais, au contraire, les ruses de guerre étaient pour beaucoup dans leurs moyens d'attaque. Dans ces conditions il était facile de prévoir de quel côté resterait l'avantage . A peine les Français furent-ils arrivés on Bretagne, qu'ils se laissèrent entourer et surprendre. Fidèles à leur serment, les cheva-

liers de l'Étoile se firent tuer plutôt que de se rendre, parce que, dit Froissart, ils avaient jurés «c que jamais ils ne fuiroient, » et, si le serment n'eut été fait, ils se fussent retirés et sauvés.

Ainsi devait finir cette noble compagnie de TÉtoile avec les grands malheurs qui se succédèrent depuis en France. L'ordre de la Jarretière, institué à la suite d'un futile incident de bal et dans une pensée de galanterie, s'est ennobli pendant les siècles suivants et s''entoure aujourd'hui d'un éclat et d'un honneur incomparables; l'ordre de l'Étoile fondé dans une pensée incomparablement plus grande, et sur une base que l'on pourrait croire indestructible, puisqu'elle n'était autre que la valeur française, sombra dès la défaite de Poitiers, s'éteignit peu à peu pendant la captivité du roi Jean et disparut finalement sous le règne de Charles VI. On le distribuait alors comme une récompense aux soldats du guet de Paris. Ilonni soit qui mal y i^ense, a subsisté comme un incessant défi à tous les jaloux. Monstrant regibus astra via7n, est tombé dans le mépris comme tout ce qui naît de l'orgueil et prétend forcer la nature. On dirait que le temps se joue de tout, excepté de nos jeux, et qu'il n'y a de sérieux dans notre existence que le rire et les amusements.

Les débuts de Charles de France dans les affaires politiques furent loin de présager le titre de Sage qu'il devait mériter pendant son règne. Il est vrai que la responsabilité des fautes qu'il commit dans sa première campagne pèse bien plus sur le bon roi Jean que sur son jeune lieutenant en Normandie. C'était en 1355. Le dauphin Charles avait dix-huit ans. On ne pouvait donc exiger de lui ni Thabitude des affaires , ni l'expérience des hommes, ni les ruses de la diplomatie. Néanmoins le roi Jean l'opposait à l'homme le plus habile, le plus astucieux et le plus redoutable de son époque, et l'envoyait en Normandie pour surveiller Charles le Mauvais et réduire à néant tous ses projets.

Tous les chroniqueurs s'accordent pour représenter Charles de France comme doué d'un caractère bienveillant, enclin à la douceur, plutôt porté à l'indolence qu'à l'action, ferme par raison et par volonté réfléchie plutôt que par tempérament. Charles de Navarre, au contraire, était actif, entreprenant, ambitieux, sans scrupules sur les moyens à prendre pour arriver à son but et sans remords pour les crimes qu'il jugeait utiles à ses projets.

« On chercherait vainement dans l'histoire, dit M. Siméon Luce, un personnage plus repoussant que Charles II, roi de Navarre. Si le crime est odieux, la perfidie est à

la fois odieuse et méprisable ; or Charles le Mauvais fat la perfidie en personne. Il y avait du serpent et du tigre dans ce petit homme d'allure féline, à l'œil vif, au regard chatoyant, d'une faconde intarissable, qui faisait d'abord patte de velours, même aux gens qu'il voulait égorger. Le roi Jean l'avait comblé de témoignages de sa bienveillance, il lui avait donné sa fille, il l'avait nommé, en 1351 , son lieutenant en Languedoc. Le gendre acquitta sa dette de reconnaissance en faisant assassiner, à la faveur d'un guet-apens, le 6 janvier 1354, Charles d'Espagne, connétable de France, le favori de son beaupère (1). »

Il venait à peine d'obtenir le pardon de ce crime qu'il crut pouvoir organiser impunément de nouveaux complots.

Sur la nouvelle que les Anglais avaient des succès en Bretagne, il se mit à remuer dans toutes les provinces, sans qu'on sût précisément son but. De Normandie il allait en Béarn, de là en Navarre, ensuite il revenait en Normandie. Il donna tant d'inquiétudes que le roi fît saisir ses fiefs dans cette province ; on fut près d'en venir à des hostilités.

« L'an mil trois cent cinquante-cinq, à Pasques, le roy Jehan envola en Normandie Charles, son ainsné fils, Dauphin de Vienne, son lieutenant et y demeura tout Testé. Et luy octroyèrent les dits gens de Normandie deux mil hommes d'armes pour trois mois. Et environ au moins d'aoust ensuivant, audit cinquantecinquiesme, le dit roy de Navarre et descendit au Ghastel de Gherebourg en Costentin, environ deux mil hommes que uns que autres avecque luy et furent plusieurs traictes avec les gens du roy de France, duquel le dist roy de Navarre avait épousé la fille et les dits roys de Navarre et de France envoyèrent par plusieurs fois leurs gens l'un des dits par devers l'autre et cuida-l'en que il deussent avoir grant guerre l'un contre l'autre.

■» Et finalement fut fait accort entre eux. Et ala le dit roy de Navarre devers ledit Dauphin ou il estait au

(1) SiméoD Luce. Histoire de Duguesclin, p. 240.

chastel de Vau-de-Rueil (Vaudreuil) et y estait environ le dix-septiesme ou le dix-huitiesme jour de septembre ensuivant , et de là Monseigneur le Dauphin le mena à Paris devers le roy. Et le vingt-quatriesme jour de septembre du mois dessus dit qui fu au lundi viendront à Paris devers le roy au chastel du Louvre (1). »

Les Anglais fondaient de grandes espérances sur le concours des Navarrais. Les conseillers de Jean lui représentèrent qu'il ne pouvait sans imprudence laisser à ses ennemis d'aussi puissants alliés, et qu'il devait détacher à tout prix Charles le Mauvais de l'alliance d'Edouard III. Il consentit donc, malgré ses répugnances, à donner quelques satisfactions au roi de Navarre, qui les accepta. Un second traité fut signé à Valognes. Charles le Mauvais fut réintégré dans ses biens de France à la condition qu'il s'excuserait de s'être allié aux ennemis du royaume. C'était pour présenter ses excuses qu'il venait au Louvre. Ce fut dans cette circonstance qu'il obtint son pardon, seconde impunité qui lui servit à nouer d'autres intrigues. Cette fois il ne visait à rien moins qu'à se substituer au roi et à s'emparer du royaume qu'il avait, d'avance, par un traité signé à Ypres en 1351, vendu à Edouard III, roi d'Angleterre.

Profitant des relations qui s'étaient établies entre lui et le Dauphin pendant la campagne précédente, Charles le ^Mauvais s'efforça de l'attirer à lui, tout au moins pour s'en rendre maître sinon pour s'en débarrasser par quelque moyen sommaire. A l'occasion de quelques mécontentements que Charles de France éprouva à la cour, le roi de Navarre le poussa à quelques imprudences et l'amena à son projet. « Il lui remontra, dit Anniietil, que son père ne l'aimait pas, qu'il préférait ses cadets, qu'il se défiait de lui, et que jamais il n'en obtiendrait autorité ni grâce s'il ne se mettait en posture de se faire craindre. Il lui conseilla en conséquence de se retirer chez l'empereur Charles IV, son oncle , et lui offrit cent hommes d'armes pour le conduire à cet asile. L'escorte

(1) Chroniques de saint Denis, ch. x.

était prête et attendait le jeune prince à Saint-Gloud. En même temps une troupe placée sur le chemin de l'abbaye de Grandpré , en Normandie , épiait le roi qui devait y aller pour tenir sur les fonds du baptême un enfant du comte d'Eu. On présume mieux qu'on ne sait ce qui pouvait arriver, quand le Navarrais aurait eu entre les mains les deux premiers personnages de l'État. Le projet fut découvert, et par conséquent manqua. Le Le roi se contenta pour le moment de remontrer à son fils l'excès de son imprudence de se livrer aveuglément au plus grand ennemi de l'État ; et pour lui ôter tout prétexte de mécontentement, il lui donna le duché de Normandie, et lui permit de s'y retirer, et de fixer son séjour à Rouen. On trouva des lettres de grâce dans lesquelles cette intention du Dauphin de sortir du royaume et d'aller chez l'empereur est exprimée. Le roi y dit qu'il tient « son dit fils et chacun de ceux qui devaient l'accompagner comme excusés pleinement de tout ce qu'on lui a rapporté contre eux. > On prétend que ce fut le Dauphin lui-même qui voulut être nommé dans ces lettres : mais le Navarrais crut qu'il suffisait pour sa sûreté de n'être pas nommément inculpé, et Jean ne crut pas devoir aigrir son gendre dans les circonstances embarrassantes oîi lui-même se trouvait (1).

Le Dauphin arrivé à Rouen, il fut immédiatement circonvenu par le roi de Navarre, le comte d'Harcourt et d'autres seigneurs qui s'étaient rendus populaires dans le pays en se portant pour les champions de ses libertés contre les entreprises de la couronne. Sur ces entrefaites, les conseillers du roi de France, raconte Froissart, l'amenèrent peu à peu à mettre un impôt de guerre sur le sel et prélever cette taxe indistinctement dans toutes les provinces du royaume. La plupart subirent cette nouvelle charge sans se plaindre, et payèrent sans trop de difficultés. Le danger qu'elles couraient d'être envahies, rançonnées et pillées les disposant à tous les sacrifices. Mais la Normandie, travaillée par les émissaires du roi de Navarre, se prétendit exempte d'un tel

(1) Anquetil. Histoire de France, t. I, p. 271.

impôt, refusa de payer et se mit en pleine révolte. « En ce temps, y avoit un comte en Harecourt qui sied en Normandie, qui étoit bien de ceux de Rouen. Si que il dit, on dut avoir dit, à ceux de Rouen, qu'ils seroient bien serfs et bien méchans, si ils s'accordoient à cette gabelle, et que, si Dieu le pouvoit aider, elle ne couroit ja en son pays, ni il ne trouveroit si bardi homme de par le roi de France qui la dût faire courir, ni sergent qui en levât pour la inobédience, amende, qui ne le dût comparer du corps. » Le roi de Navarre était alors dans son comté d^Evreux. Les propos du comte d'Harcourt, dont il avait été l'inspirateur, lui furent promptement rapportés. Il les répéta à qui voulut les entendre, les amplifia et en fit son affaire. Son titre royal le désignait tout naturellement pour être le chef de la révolte et son hostilité bien connue au gouvernement du roi de France, ne laissait aucun doute sur ses projets. Les adhérents lui vinrent de tous les côtés à la fois, des conventions particulières furent signées entre lui et les rebelles; une sorte d'alliance offensive et défensive fut contractée et jurée par tous et chacun contre ce que l'on qualifiait d'empiétement de la couronne. Non contents de se tenir sur la défensive, le roi de Navarre et ses partisans prirent bientôt vis-à-vis du roi de France un ton de défit et de provocation.

€ Ces nouvelles vinrent jusques au roi Jean qui étoit chaud, et soudain, comment le roi de Navarre, le comte d'Harecourt, messire Jean de Granville, et plusieurs autres chevaliers de la Normandie étoient contraires à ces impositions et les avoient défendues en leurs terres. Le roi retint cette chose en grand orgueil et grand' présomption, et dit qu'il ne voulait nul maître en France, lors lui. »

Jean II, le Bon, n'avait pas mérité ce surnom pacifique par son esprit de douceur, ni par sa mansuétude, il était bon chevalier, et, aux yeux do ses contemporains, cette qualité remplaçait toutes les autres ; mais à ce titre, il savait se venger et même dissimuler. L'affaire des seigneurs normands se compliqua bientôt de dénonciations

et de haines particulières. Le roi nourrissait en secret son ressentiment, les seigneurs de la cour savaient l'entretenir et le pousser au dépit ; il était impossible de faire justice immédiate du roi de Navarre et du comle d'Harcourt ; mais une occasion favorable, un simple prétexte survenant à l'improviste, et le roi se laissait encore aller à son caractère impatient et irréfléchi. Les courtisans mirent bientôt à profit cet ensemble de circonstances. Ils répandirent le bruit que Charles le Mauvais et le comte d'Harcourt devaient se mettre sous la protection des Anglais et leur livrer la Normandie.

« Je ne sais, dit Froissart, si c'étoit vrai ou non, ou si on le disait par envie, mais je ne crois mie que si vaillans gens et si nobles, et de si haute extraction voulussent faire ni penser trahison contre leur naturel seigneur. La seule chose évidente en toute cette affaire, continue le même historien, c'est que les seigneurs se révoltèrent contre l'impôt de la gabelle ; que le roi Jean qui était léger à informer, et dur à ôter d'une opinion une fois qu'il y était arrêté, prit les dessus dits en si grand'haine que il jura que jamais il n'aurait parfaite- joie tant que ils fussent en vie. »

A cette époque, le duc de Normandie, fils aîné du roi de France, se trouvait alors dans son duché et vivait en bonnes et intimes relations avec ses puissants voisins, le roi de Navarre et le comte d'Harcourt. Le futur Charles V connaissait-il les projets de son père et s'en rendait-il le complice? Le trop fameux dîaer de Rouen fut-il un véritable piège oîi des adversaires que l'on ne pouvait prendre de vive force, se laissèrent prendre naïvement ? Aucun historien sérieux n'ose se prononcer sur cette question, et Topinion des pamphlétaires ne peut pas être admise sans preuves. L'entourage du Dauphin ne paraît pas avoir été capable de cette politique, et le rôle du Dauphin dans le complot ressemble bien plus à celui de victime qu'à celui de complice. « Quoi qu'il en soit, il advint, dit Froissard, que le duc de Normandie fit prier le roi de Navarre et le comte d'Harecourt de venir dîner avec lui au Chastel de Rouen. Le roi de Navarre et le

comte d'Harcourt ne lui volrent mie esconduire, mais lui accordèrent liement. Toutefois si ils eussent cru messire Philippe de Navarre et messire Godefroy de Harecourt, ils n'y fussent jà entrés. Ils ne lescrurent pas; dont ce fut folie; mais Tinrent à Rouen et entrèrent parles champs au chàtel ou ils furent reçus à grand joie. »

Le roi Jean était exactement et minutieusement renseigné sur tout ce qui se passait à Rouen; il connaissait d'avance le jour et l'heure oii ses ennemis, le roi de Navarre et le comte d'Harcourt, devaient se trouver réunis à la table de son fils, dans le château de Rouen. Était-ce les espions du roi de France, était-ce des complices du duc de Normandie qui servaient de courriers entre les deux cours? Aucun témoignage irrécusable ne nous est parvenu sur cette affaire. Ce complot semble plutôt avoir été mené comme une vengeance personnelle que comme une intrigue politique. Le jour choisi pour la fête que le duc de Normandie voulait donner à ses bons amis et voisins était un samedi avant les Rameaux, et les réjouissances devaient se prolonger fort avant dans la nuit. Dès le vendredi, Jean II se dirigea secrètement vers Rouen ; une petite troupe d'élite l'accompagnait.

« La nuit de Pasques fleuries, le roi de France entra en son Chàtel de Rouen, ainsi que cils seigneurs seoient à table, et monta les degrés de la salle, et messire Arnoul d'Adreen devant lui qui traist une épée et dit : « Nul ne se meuve pour chose qu'il voie, si il ne veut être mort de cette épée. »

Le duc de Normandie, le roi de Navarre, le comte d'Harcourt et ceux qui étaient à table, furent étrangement surpris quand ils virent entrer le roi de France. Le duc de Normandie lui-même parut effrayé à cette appa,rition soudaine et de ces menaces. Jamais situation ne fut plus dramatique pour lui, surtout si elle était pour tous également imprévue. Mais laissons la parole au brillant chroniqueur. "

« Le roi Jean vint jusqucs à la table oh ils séoient, et donc se levèrent-ils tous contre lui et lui cuidèrent faire la révérence, mais il n'en avoit dû recevoir nul talent.

Ainçois s'avança parmi la table et lança son bras dessus le roi de Navarre et le prit par la keue et le tira moult roide contre lui en disant : « Or sus traître, tu n'es pas digne de seoir à la table de mon fils. Par l'âme de mon père, je ne pense jamais à boire ni à manger tant comme tu vives. »

« Là avoit un écuyer qui s'appelait Colinet de Bléville et tranchoit devant le roi de Navarre. Si fut moult courroucé quand il vit son maître ainsi démener, et traist son badelaire, et le porta en la poitrine du roi de France, et dit qu'il l'occiroit. » La colère est mauvaise conseillère. Fût-on roi de France et hardi compagnon, il est quelque fois dangereux de se faire justice soi-même. Jean II s'en aperçut en cette circonstance. Au coup qui lui fut porté, il abandonna son prisonnier, et s'en remit à ses gens pour le soin de venger ses droits et son affront.

« Maciers et sergents d'armes saillirent tantôt avant et mirent les mains sur le roi de Navarre, et l'écuyer aussi, et dirent : « Il vous faut partir deci quand le roi le » veut. > Là s'humilioit le roi de Navarre grandement, et disoit au roi de France : « Ha ! Monseigneur pour Dieu » merci ! qui vous à si dur informé sur moi? si Dieu » m'ait, oncques je ne fis, sauve soit votre grâce, ni

> pensai trahison contre vous, ni Monseigneur votre » fils, et pour Dieu merci ! veuillez entendre à raison. Si » il est homme au monde qui n^en veuille amettre, je m'en

> purgerai par l'ordonnance de vos pairs, soit du corps » ou autrement. Voir est que je fis occire Charles » d'Espaigne qui était mon adversaire, mais paix en » est, et j'en ai fait la pénitence. > — « Allez, traître, » allez, répondit le roi de France, par Monseigneur » saint Denis vous saurez bien prêcher ou jouer défausse :* menterie si vous m'échappez. >

Le caractère des deux rois s'affirme hautement dans les moindres détails de ce récit. L'un souple et rusé, espère gagner du temps et mettre à profit les quelques incidents de son arrestation ; l'autre, violent, impétueux cherche surtout l'éclat. Charles le Mauvais se fait petit, hurnble et supphant; il ne demande que justice, il se

disculpe d^avance et prétend qu'il a expié ses moindres écarts ; Jean II qui s'est laissé tromper, craint de Têtre de nouveau, n'écoute rien, tranche de tout avec hauteur et ne trouve rien d'à-propos que les menaces.

« Pendant cette discussion, le jeune duc de Normandie, dit, qui était en genoux et à mains jointes devant le roi son père, il ne s'en vouloit pas passer ni souffrir. Et disoit le duc qui lors était un enfant : « Ah! Monseigneur, pour

> Dieu merci ! vous me déshonorez : que pourra-t-on » dire de moi quand j'avois le roi et les barons priés de » dîner de lez-moi, et vous les traitez ainsi ; on dira que » je les aurai trahis. Et si je ne vis oncques en eux que

> tout bien et toute courtoisie. »

Froissard n'admet pas un seul instant la complicité du Dauphin. Les prières et les supplications du jeune prince ont un accent de vérité et de sincérité indéniable. Malheureusement pour l'iiistoire, le chroniqueur arrangeait son récit comme un drame ; la vraisemblance lui suffisait parfois et la vérité n'était pas son unique but. De plus l'entourage du prince reste en dehors de cette justification dont il ne faut pas exagérer la portée. Aux prières du Dauphin, le roi répondit sèchement en parlant des prisonniers : « Ils sont mauvais traitres, leurs faits les découvreront temprement : vous ne savez pas tout ce que je sais. » A ces mots passa le roi avant, et prit une masse de sergents et s'en vint sur le comte de Harecourt, et lui donna un grand horion entre les épaules et dit : Avant, traître orgueilleux, passez en prison à malestréne. Par l'âme de mon père vous saurez bien chanter quand vous m'échapperez. »

Le roi Jean revient sans cesse sur ces « chanteries » et « menteries > dont Charles le Mauvais s'était fait une habitude, et dont le roi de France avait été dupe à plusieurs reprises. Aussi toutes les tentatives en faveur des coupables devaient échouer contre ce souvenir incessant et un parti pris de vengeance immédiate.

« Là ne pouvoit excusance avoir son lieu, dit Froissart, ni être ouïe, car ledit roy étoit enflammé do si grand air qu'il ne vouloit rien entendre fors à eux de porter con-

traire et dommages. Si furent pris, à son commandement et ordonnance les dessus nommés, et encore avec eux messire Jean de Graville et un autre chevalier qui s'appeloit messire Maubué, et boutés en prison moult vilainement. De quoi le duc de Normandie et tous les autres furent durement troublés, et aussi furent les bonnes gens de Rouen, car ils aimoient grandement le comte de Harecourt, pourtant qu'il leur étoit propice et grand conseiller à leurs besoins : mais nul n'osoit aller au-devant ni dire au roy : « Sire, vous faites mal d'ainsi traiter ces « vaillants hommes. » Et, pour ce que le roi désiroit la fin des dessus nommés, et qu'il se doutoit que les communautés de Rouen ne lui fésissent force, car bien savoit qu'ils avoient grandement à grâce le comte de Harecourt, il fit venir le roy des ribaus et dit : «. Délivrez-nous de tels et tels. » Celui-ci fut tout appareillé au commandement du roy ; et furent traits hors du Chastel de Rouen et menés aux champs : le comte de Harecourt, messire Jean de Graville, messire Maubué et Golinet de Bleville, et furent décolés sans que le roi voulut souffrir que oncques fussent confessés, excepté l'écuyer; mais à celui fit-il grâce et lui lut dit qu'il mourroit pourtant que il avait trait son badelaire sur le roy : et disoit ledit roy de France que traitres ne dévoient avoir point de confession. Ainsi fut cette haute justice faite dehors le Chastel de Rouen, au commandement dudit roy, dont depuis avinrent plusieurs grands meschefs au royaume de France (1). »

Tels furent, d'après les travaux historiques les plus complets et les plus récents, les débuts du futur Charles V dans le domaine de la politique. Il se laissa duper par un adversaire qui se serait joué de politiques bien plus habiles et bien plus expérimentés que lui ; il fut ensuite victime de l'absolutisme et de la fougue du roi Jean qui prétendait faire justice sommaire de ses ennemis et se mettre au-dessus des procédures ordinaires.

On a cru pouvoir affirmer, en suivant le récit de Froissard, que le dîner de Rouen n'avait été qu'une trahison,

0) Chroniques de J. Froissart, ch. xx, liv. I, partie H.

et que le Dauphin n'avait invité le roi de Navarre que pour le livrer au roi de France. Cette interprétation paraît exagérée. 11 serait peut-être plus juste d'admettre que le Dauphin n'avait pas conscience des dangers auxquels il exposait le royaume et s'exposait lui-même en traitant Charles le Mauvais comme un allié, et que dans l'entourage du jeune duc se trouvèrent des hommes plus prudents qui avertirent le roi Jean et qui lui indiquèrent le jour et l'heure ou il pourrait se saisir de ses ennemis. Quoi qu'il en soit tous ces événements furent pour le Dauphin l'une des plus terrihles leçons de son existence, et la prudence dont il fit preuve dans la suite et la sagesse dont il mérita le nom eurent leur source principale dans les faits qui viennent d'être racontés. «Moult fut hlamé le roi Jehan de Foccision desdits seigneurs et moult en fat en la malivolence des nobles et de son peuple et par espécial de ceux de Normandie. »

Afin de donner satisfaction à l'opinion publique, on commença contre le roi de Navarre et ses complices une sorte d'information judiciaire qui fut du reste bientôt interrompue par des afîaires d'une plus haute importance.

Dès que les vassaux de Charles le Mauvais apprirent son arrestation, ils s'armèrent sous la conduite de son frère Philippe, qui défia le roi, et appela les Anglais. Derby, devenu duc de Lancastre, quitta la Bretagne ou il guerroyait et accourut à son aide. Les Nàvarrais et les Anglais entreprirent de défendre les places et les fiefs des seigneurs captifs. Mais leurs forces réunies n'étaient pas capables de tenir contre celles du roi. D'ailleurs les Nàvarrais étaient pour la plupart des aventuriers mal disciplinés et gens de rapine. Jean, s'étant rendu maître d'Évreux, occupa sans peine la plus grande partie de la Normandie, et fit reculer ses adversaires dans le Cotcntin où ils s'enfermèrent. Il réduisit à capituler les deux seuls châteaux qui lui résistèrent, ceux de Pont-Audemer et de Breteuil. Puis libre de ce côté, il convoqua la noblesse à Chartres pour le mois d'août, afin de mar-

cher dans le midi contre le prince de Galles (1).

Nous ne raconterons point les péripéties de cette campagne qui fut la dernière du roi Jean et qui se termina par la trop fameuse bataille de Poitiers. Les événements qui remplissent cette période n'appartiennent qu'incidemment à l'histoire de Charles V. Depuis le drame de Rouen jusqu'au 19 septembre 1356 il n'est plus question du Dauphin dans les affaires politiques ni dans les conseils du roi. Charles de France semblait s'effacer à dessein pour faire oublier les malheurs de ses débuts.

A Poitiers , nous le retrouvons dans les rangs de la chevalerie, le bassinet en tête au combat et cherchant aventure. Cependant l'opinion générale est si bien habituée à l'accuser d'être léger et inconsidéré qu'on ne s'étonne pas de le voir à dix-neuf ans placé sous la garde d'un gouverneur. Bien plus, le Dauphin quitte le champ de bataille avec deux de ses frères, avant même qu'une action générale ait été engagée, on ne lui reproche que d'avoir cru légèrement ceux qui le gouvernaient. Il partait « avec plus de huit cents lances saines et entières qui ODcques n'approchèrent de leurs ennemis » et on ne lui en fait pas un crime parce qu'il agissait par conseil. Chose étrange, ce jeune homme que messire Jean des Landes et messire Thibaut de Vadenay ses maîtres et gouverneurs n'osaient suivre dans sa faite par crainte de se déshonorer, ce chevalier de l'Étoile qui avait juré de mourir dans la défaite ou d'être pris, et qui se sauvait avec une si belle escorte, ce Dauphin de France qui abandonnait le roi son père et son frère au plus fort du danger ; celui dont Froissard a dit en le confondant avec des enfants « qu'ils étoient moult jeunes d^âge et de conseil, si y avoit en eux petit à recouvrer; » eh bien ce fut lui que prit dès le 29 septembre la responsabité du gouvernement ; ce fut lui qui releva la monarchie héréditaire ; ce fut lui qui releva l'honneur de nos armes et le prestige de France.

Rentré à Paris le 29 septembre 1356, dix jours après la bataille de Poitiers, le dauphin Charles prit le titre de

(1) Dareste. Histoire de France, t. Il, 1. xiii.

liautenant du roi et convoqua pour le 15 octobre les États du royaume de Languedoyl. L'ouverture s'en fît le 17 octobre dans la chambre du Parlement par Tordre et en la présence du duc de Normandie. Depuis le commencement de la guerre, il n'y avait pas eu d'assemblée aussi nombreuse, ni composée de gens plus sages, si l'on veut en croire le procès- verbal. Le clergé était composé d'un « grand nombre d'archevêques, d'évêques en personne, de procureurs des autres évêques, de grande quantité d'abbés mitres et d'autres, et grand nombre de procureurs de plusieurs autres abbés, procureurs de chapitres, doyens, archidiacres, desquels la plupart étaient maîtres en divinité (théologie) en décret (droit) et seigneurs en lois. Le corps de la noblesse était composé de plusieurs seigneurs des fleurs de lys (princes du sang), de ducs, comtes, barons, chevaliers et seigneurs en très grand nombre. Mgr le duc d'Orléans, Mgr de Bretagne, Mgr d'Alençon, Mgr d'Étampes, Mgr de Saint- Paul et plusieurs autres y assistèrent. Les nobles faisaient parler Mgr de Bretagne au nom de tous les nobles. Enfin, il y avait plus de quatre cents députés des bonnes villes entre lesquels étaient deux maîtres en divinité. Les trois ordres formaient une assemblée de plus de huit cents personnes. »

L'ouverture des États se fit par une harangue prononcée par Pierre de la Forest, archevêque de Rouen et chancelier de France. Son discours roula sur les mesures que l'on devait prendre pour délivrer le roi de captivité et pour continuer la guerre, et sur les subsides qui étaient nécessaires dans les circonstances présentes. Le duc de Normandie parla depuis sur le même sujet aux députés qui lui furent envoyés par les États.

Jean do Graon, archevêque, pour le clergé, Philippe, duc d'Orléans, frère du roi, pour la noblesse, Etienne Marcel pour les bonnes villes, demandèrent du temps pour délibérer.

Une assemblée générale fut indiquée pour le lendemain aux Cordeliers. Les trois ordres s'y trouvèrent réunis à une messe solennelle après laquelle les députés se reti-

rèrent « chacun en son estât » pour délibérer. Il avait été décidé d'avance qu'afin de simplifier les travaux d'une assemblée aussi nombreuse que celle des États réunis, chaque ordre éhrait un certain nombre de ses membres qui se constitueraient en commission préparatoire. Ces élus furent au nombre de cinquante, affirment les chroniques. Le procès- verbal des États Généraux dit au contraire qu'ils étaient plus de quatre-vingts. Ces élus ou commissaires, tinrent séance pendant quinze jours consécutifs et probablement en une seule commission. Des conseillers du roi désignés par le Dauphin, assistèrent aux deux premières séances, ils en furent ensuite exclus par les commissaires qui déclarèrent hardiment ne plus vouloir se réunir en présence des délégués du Dauphin.

Les élus des trois ordres résolurent ensemble de faire un certain nombre de représentations au lieutenant du roi et communiquèrent chacun à son ordre ce résultat de leurs délibérations. Leur projet fut approuvé à l'unanimité. Ils firent donc prier le Dauphin de venir seul à leur réunion, le prévenant qu'ils désiraient lui parler en secret. Le Dauphin se rendit à leur convocation, mais il se fit accompagner de six de ses conseillers. La présence de ces derniers n'entrait pas dans le plan de la commission et déroutait ses calculs. Néanmoins Tarchevêque de Reims, au nom des délégués des trois ordres, fit quelquesunes des représentations formulées par eux dans les séances précédentes. Ils demandaient entre autres choses que tous les officiers du roi (lisez sept ou huit) fussent privés de leurs offices, qu'ils fussent arrêtés et que tous leurs biens fussent saisis et tenus pour confisqués. Ils lui nommèrent les officiers du roi qui avaient été cause des désordres, savoir : le chancelier messire Simon de Bassy, premier président en parlement ; maître Robert de Lorry, chevaher; maître Nicolas Braque, « maistre à l'hostel du roy; > Enguerrand du Petit -Cellier, bourgeois de Paris, trésorier de France; Jean Poil-le-Vilain, bourgeois de Paris, « souverain maistre des monnayes » et Jean de Chauvau de Chartres, trésorier des guerres. Ils

demandèrent que l'on donnât des commissions aux nouveaux officiers qu'ils nommeraient et que ceux-ci fissent le procès à leurs prédécesseurs sur les chefs d'accusations que les États fourniraient. Les élus transformés prématurément en accusateurs publics , se soumirent à perdre leurs biens et à être déclarés incapables de posséder jamais aucun office royal, si ces officiers étaient trouvés innocents. Les élus demandèrent encore que l'on rendît la liberté au roi de Navarre qui avait été mis en prison sans raison ; ils voulaient que le duc se gouvernât par le conseil de ceux qu'ils lui nommeraient et qui seraient tirés des trois États, savoir : quatre prélats, douze chevaliers et douze bourgeois. Ils firent encore d'autres demandes qui furent très désagréables au duc car elles portaient un coup à l'honneur du roi et elles donnaient une atteinte visible à l'autorité de son lieutenant. Le rapporteur terminait en disant au Dauphin que les représentations qu'il venait d'entendre en particulier lui seraient renouvelées en public dans l'assemblée générale des États. Ces menaces de publicité effrayaient déjà les conseillers du roi; mais, ce qu'ils redoutaient bien plus encore, c'était de voir d'autres remontrances ajoutées à celles qui venaient d'être formulées, car le rapporteur n'avait pas manqué d'insinuer qu'il ne s'acquittait que d'une partie de son mandat et qu'il réservait le reste pour le jour de la clôture des États.

Le Dauphin et son conseil demandèrent du temps pour délibérer sur ces importantes questions. La clôture des États devait avoir lieu, en séance pubhque, le 31 octobre 1356. Cette date était trop rapprochée pour permettre de prendre des mesures extraordinaires. On résolut donc de traîner en langueur.

Le caractère du lieutenant du roi se prêtait mieux, du reste, à une politique de temporisation qu'à une action énergique. Suivant ce plan de conduite lorsque les États étaient déjà réunis dans la grande chambre du parlement, il fit demander tout à coup les principaux membres de l'assemblée, ceux qui gouvernaient la France, et il leur dit qu'ayant reçu des lettres du roi son père et

216 LES ilENSONGES DE l'hISTOIRE

de l'empereur Charles IV son oncle, il jugeait convenable d^ajourner la séance. Le duc d'Orléans et le duc de Bretagne furent chargés d'annoncer pubUquement cette décision dans la grande chambre du Parlement. La clôture des États fut ainsi remise au jeudi après la Toussaint. Mais le 2 novembre , veille de cette date , le Dauphin convoqua une seconde fois les États et proposa , en présence de son conseil, de ne pas entendre les représentations projetées par les élus, jusqu'à ce qu'il eut pris, sur ce sujet, l'avis des grands seigneurs qui revenaient d'Angleterre, du comte de Savoie, dont on lui annonçait l'arrivée et de l'empereur auquel il allait prochainement rendre visite à Metz avant le voyage que Charles IV se proposait de faire en France. Il priait ensuite ces députés de s'en retourner, eux et leurs collègues, chacun en son lieu, promettant de les convoquer bientôt.

La majorité fut favorable à ce projet, les mécontents furent obligés d'accepter une situation réglée à l'avance, et l'assemblée se trouva dissoute sans avoir été entendue. Déjà beaucoup de députés avaient quitté Paris, à cause de la cherté des vivres; ceux qui restaient s'empressèrent de les imiter. Néanmoins Robert Le Coq, évêque de Laon, voulut auparavant les réunir et leur donner lecture des représentations qu'aurait dû entendre le Dauphin. Cette assemblée eut lieu et, en outre, chaque député eniporta avec lui une copie des résolutions prises par les États pour en donner connaissance à ses commettants.

On s'exphque difficilement l'insistance avec laquelle les États de 1356 réclamèrent la liberté de Charles le Mauvais. Quelques auteurs ont pensé que cette proposition fut représentée par les partisans du prince comme la réparation d'une injustice, et un moyen de réconciher les partis. D'autres ont fait retomber tout l'odieux de cette intrigue sur Robert Le Coq « vendu dès lors au roi de Navarre, la créature, l'àme damnée de Charles le Mauvais, le grand meneur qui avait réussi à embaucher un certain nombre de membres des trois ordres, notamment Jean de Picquigny et Etienne Marcel, en trompant peut-

être ce dernier sur ses véritables intentions (1). » Mais ni l'une ni Tautre de ces suppositions ne nous paraît satisfaisante. Une grande Assemblée, digne d'un pays comme la France, doit être au-dessus des petitesses des partis et des calculs intéressés de quelques intrigants. Dès le moment où. on laisse de côté les questions d'existence nationale pour combiner quelques arrangements en faveur de telle ou telle individualité, il faut lui laisser le déshonneur de sa conduite et ne pas chercher à l'excuser.

Par la célèbre ordonnance de 1355, les États avaient été élevés à la hauteur d'un pouvoir national en gardant la perception de l'impôt qu'ils votaient et en s'attribuant, non seulement la surveillance, mais encore l'administration et l'emploi des fonds publics; par les vaines tentatives d'accommodement ou par leur coupable condescendance aux menées de personnages odieux, ces mêmes États devinrent complices de traîtres, conspirateurs et assassins, cherchant leur part de butin dans les dépouilles de la France et provoquant le peuple à la guerre civile. Les États de 1356 ne suivirent ni les exemples ni les traditions des précédents; ils se firent révolutionnaires sur des questions de personnes; mais ils délaissèrent totalement le contrôle sérieux des fonds publics et le soin des intérêts du royaume. « Les trois Estats assemblez à Paris par le régent, furent conduits par aucuns, obstinez outre cuidez qui vouloit que le duc se gouvernast du tout par eux et qu'il menast tous officiers et délivrât le roy de Navarre ; ce qu'il ne voulut pas faire sans avoir le congé de son père, et par son sens les fit départir sans rien faire pour éviter leur importunité (2). » Ils n'ont rien conclu de parfait sur ce qu'il leur a été proposé, pensait dès lors le Dauphin, comme il devait l'écrire deux ans plus tard, dans une ordonnance de rémission. Cependant, malgré la répugnance qu'il éprouvait à s'adresser aux hommes influents de ses états, le duc-lieutenant du roi manda plusieurs fois encore Etienne Marcel, pour

(1) Sirnéon Luce. Histoire de Duguesclin.

(-2) Chronique manuscrite, citée par Secousse.

savoir de lui s'il était possible de lever de nouveaux subsides. Convoquez les États, répondait invariablement le chef du tiers, et vous obtiendrez d'eux tout ce que vous demanderez. Les conditions restaient sous entendues et le Dauphin, qui les prévoyait, préféra, suivant son habitude^ attendre et différer.

Ce fut alors qu'il résolut d'envoyer ses propres officiers en son nom dans les baillages pour requérir l'aide des « bonnes villes. » 11 avait déjà obtenu une levée de 10,000 hommes votée par les États de Languedoc qui se réunissaient toujours en même temps que ceux de Paris et il en obtint au mois de décembre une autre de 5,000 hommes des États d'Auvergne. L'enthousiasme patriotique était très grand dans le midi. Les États du Languedoc défendirent que ni hommes ni femmes ne portassent d'ornements d'or, d'argent ou de perles jusqu'à la délivrance du roi.

€ Le Dauphin était pendant ce temps à Metz pour recevoir son oncle, Tempereur Charles IV ; triste Dauphin, triste empereur qui ne pouvaient rien l'un pour l'autre. De son côté, la reine-mère s'en allait à Dijon marier son petit duc de Bourgogne qu'elle avait eu d'un premier lit, avec la petite Marguerite de Flandre, le voyage coûteux avait l'avantage lointain de rattacher la Flandre à la France. Que devenait Paris, ainsi abandonné, sans roi, ni reine, ni Dauphin ? 11 voyait arriver par toutes ses portes les paysans avec leurs familles et leurs petits bagages ; puis, par longues files lugubres, les moines, les religieuses des environs. Tous ces fugitifs racontaient des choses effroyables de ce qui se passait dans les campagnes. Les seigneurs, les prisonniers de Poitiers, relâchés sur parole, revenaient sur leurs terres pour ramasser vitement leurs rançons, et ruinaient le paysan. Par dessus, arrivaient les soldats licenciés, pillant, volant, tuant. Ils torturaient celui qui n'avait plus rien pour le forcer à donner encore. C'était dans toute la campagne une terreur, comme celle des Chauffeurs de la Révolution (1). »

(1) Michelet. Histoire de France.

Le voj^age du Dauphin à Metz avait duré plus de six semaines. De retour à Paris, il convoqua de nouveau les États des trois ordres. Les députés se trouvèrent à Paris au jour indiqué et tinrent de nombreuses conférences aux Gordeliers. Dans ces réunions on rédigea un nouveau cahier des représentations qui seraient faites au Dauphin en séance pubhque. Des copies de ces représentations furent envoyées aux États particuliers qui se tenaient alors dans toutes les provinces. Ce fut donc avec l'assentiment général de tous les députés, et au nom de la nation toute entière que Robert le Coq prit la parole en séance publique, le 3 mars 1357, et adressa au régent les représentations qu'il avait refusé d'entendre au mois de novembre précédent. Robert le Coq, parlant au nom des États et comme représentant du clergé, demanda le renvoi des officiers précédemment désignés et de plusieurs autres qu'il nommait ensuite, en tout vingt-deux conseillers royaux; « il requit de même que tous les officiers du royaume fussent suspendus, et que les États nommassent des réformateurs qui auraient connaissance de tout ce qu'on pourrait imputer à ceux nommés (1) ? » Jean de Picquigny pour les nobles, Nicolas le Chanteur pour les bonnes villes, et Etienne Marcel, prévôt des marchands, avouèrent l'évêque.

(I) Secousse. Ordonnances royales.

Ils offrirent ensuite 30,000 hommes d'armes et le subside nécessaire à leur entretien, demandant en retour une assemblée générale des États dans la quinzaine de Pâques pour vérifier le montant et l'emploi des sommes levées. Ils faisaient promettre, en outre, que le Dauphin convoquerait au moins deux fois les États du royaume dans le courant de l'année. Tout fut accordé suivant les remontrances. Les trois ordres se réunirent aussitôt séparément et choisirent leurs députés. Les prélats en premier lieu désignèrent « douze personnes bonnes et sages, qui eurent pouvoir, de par eux et de par le clergé, de ordonner et aviser voies convenables pour faire ce que dessus est dit. » Les barons et les chevaliers déléguèrent de même douze autres chevaliers, les plus sages et les plus discrets, pour s'occuper des mêmes affaires ; enfin les bourgeois élurent aussi douze d'entre eux pour connaître des nouvelles réformes. « Ainsi fut confirmé et accordé de commun accord. » « Ces trente-six personnes dévoient se réunir fréquemment à Paris pour discuter ensemble sur les affaires du royaume. » «: Et toute manière de chose se dévoient déporter par ces trois États ; et dévoient obéir tous autres prélats, tous autres seigneurs, toute communauté des cités et des bonnes villes, et à tous ce que ces trois États feroient et ordonneroient. »

L'absolutisme passait des mains du roi au sein d'une commission. Ce n'était donc pas comme plusieurs historiographes se sont plu à le dire, un essai de gouvernement libre et parlementaire; c'était le triomphe des adversaires de la royauté reprenant et perpétuant les traditions royales, c'était une nouvelle forme de l'absolutisme personnifié dans une réunion de trente-six membres au lieu d'être représenté par un roi. Aussi le premier soin de ce nouveau pouvoir fut-il de faire échec à ce qui restait encore de l'ancien, c'est-à-dire au duc de Normandie et à ses conseillers. En conséquence, « le Dauphin publia la grande ordonnance de mars 1356-1357, qui confirmait celle du 28 décembre 1355, et qui fat lue et publiée au Parlement pour lui donner un caractère législatif. Par cette ordonnance mémorable, le Dauphin

renonçait à toute imposition non votée par les États, s'engageait à ne rien détourner du Trésor, à laisser lever et employer l'argent des impôts par bonnes gens sages ordonnées par les trois États, à réformer les abus de pouvoir de ses officiers, à rendre la justice impartiale et prompte, à ne plus vendre les offices de judicature, à ne plus altérer les monnaies qui seraient faites dorénavant conformes au modèle donné par le prévôt des marchands de Paris. Il interdit encore le droit de prise, les emprunts forcés, les guerres privées, les jugements par commission, l'aliénation des domaines de la couronne ; il autorisa la résistance à main armée à toute entreprise illégale, à toute guerre entre seigneurs, déclara les membres des États inviolables, enfin ordonna l'armement de toutes gens selon leur état.

Le conseil des trente-six commença par séparer entièrement les attributions de la Chambre des comptes et du Parlement, et par renouveler les membres de ces deux cours, il destitua tous les officiers de justice et de finance, receveurs, châtelains, sergents d'armes, notaires, etc., exila presque tous les conseils royaux, s'empara des coins de la monnaie, créa la Cour des aides, destinée à régulariser l'assiette des impôts, et à laquelle fut attribuée depuis une juridiction contentieuse en matière de finances. C'était l'évêque de Laon qui dirigeait tous ces changements, et le Dauphin n'avait plus d'autre pouvoir que de promulguer les ordonnances qui portaient : « De l'avis de notre grand conseil des États et des hommes des bonnes villes (1). » Le subside accordé devait être levé pendant un an. Toutefois d'après un compte de Robert de Riom, gouverneur des finances, il est permis de supposer que les impôts dont il s'agit ne furent levés que pendant quatre mois. « L'Auvergne fut un de ces [)ays oii l'on se lassa bientôt d'obéir au prévôt des marchands de Paris. »

La faction qui voulait dominer les États et s'en servir pour l'exécution de ses desseins, dit Anquetil, songea d'abord à deux expédients : se procurer de l'argent, et

(1) Lavallée. Histoire des Français, t. II, p. 44.

se donner une force militaire. La force militaire se fit en autorisant chaque député à avoir, pour sa sûreté, quatre hommes armés. Cette distinction, qui flattait la vanité des membres, produisit un corps d'environ quatre mille hommes, que leur réunion sous des officiers que la faction nomma, rendait propres à tout exécuter à la première réquisition. Quant à de l'argent, il se présenta un moyen d'en avoir suffisamment pour le paiement journalier des affidés : ce fut d'établir un impôt destiné à la délivrance du roi. Les États le décrétèrent, et Marcel eut soin que la levée, la régie, la distribution, se fissent par des gens dépendant de lui, de sorte qu'il avait toujours entre les mains le gouvernail et la clef des événements. Pour achever de paralyser l'autorité du prince, il lui fit refuser le titre de régent, jusqu'à ce qu'il eut atteint vingt et un ans, et obtint que son conseil fut formé de trente-six personnes tirées par égales portions des trois ordres des États et que l'évêque de Laon fut placé à la tête. Enfin, pour que ses plans ne pussent être contrariés par le parlement, par la Chambre des comptes ou par quelque autre corps ayant droit de traverser ses opérations, il obtint que leurs pouvoirs seraient suspendus pendant la durée des États. Cependant comme il fallait une police et une apparence de gouvernement, la cabale dominante fit créer des tribunaux qu'elle remplit de ses créatures. Ceux qui furent pourvus de ces charges, s'ils n'avaient pas été d'abord entièrement dévoués à la cause de leurs bienfaiteurs, en devinrent les partisans zélés, afin de se perpétuer dans ces emplois qu'on eut soin de rendre lucratifs.

Matthieu Villani dit « que les députés des États , ne songeaient qu'à s'enrichir sans s'embarrasser du bien public, que les Picards furent les premiers qui s'en aperçurent et qu'ils prirent le parti de se gouverner par eux-mêmes, de ne point obéir à leurs ordres et que plusieurs autres provinces et villes firent la même chose. Un homme du peuple, dit à ce sujet Corneille Zantfliet dans sa chronique, s'ennuyant de partager le gouvernement avec les États, s'empara seul de l'intendance des

revenus royaux sans que personne osât lui résister, parce qu'il était le maître de la multitude. Les grandes villes du royaume, Paris, Rouen, Beauvais et Amiens étaient dans son parti; il amassa des trésors immenses. Ce quidam plehehis n'est autre apparemment que le prévost des marchands, Etienne Marcel. »

La résistance des provinces était en quelque sorte légitimée par l'indécision du Dauphin, qui fit crier un mercredi après Pâques fleuries des lettres ouvertes du roi défendant de payer le subside ordonné par les trois États et interdisant la réunion d'une nouvelle assemblée dans la quinzaine de Pâques ni d'autres jours. Il est vrai que deux jours après, le Dauphin fit publier qu'on lèverait le subside et que les États s'assembleraient dans la quinzaine nonobstant le cri qui avait été fait le mercredi précédent.

« Marcel s'était adjoint dix ou douze bourgeois, nommés échevins, qui formaient une espèce de conseil indépendant des États. Il n'y avait pas un de ces séditieux qui ne se crut bien au-dessus des députés. » — « Quand le Dauphin défendit de lever l'aide votée par les États, Marcel se contenta de répliquer : « Cet argent ne sera pas pour le roi, puisqu'il n'en a plus besoin; mais comme je suis averti que le Dauphin rassemble des troupes, qu'il veut faire entrer dans Paris, afin de se rendre maître des biens et de la vie des bourgeois et les traiter à sa volonté, il nous vient fort à propos pour prévenir ses dangereux projets. » Sur ce simple avis les Parisiens s'obstinent à payer la taxe, s'imposent le service militaire, font poser des chaînes au coin des rues et des carrefours, voient de sang-froid abattre leurs maisons dans les faubourgs, pour en employer le terrain en fortifications et prêtent eux-mêmes les mains à ce genre de démolition, qui dix ans auparavant, lorsque le roi d'Angleterre campait à Poissy, avait pensé occasionner une révolte (I). »

Suivant en tout une politique d'inertie, le Dauphin trouva moyen de gagner huit jours sur la date de convo-

(I) Anquetil. Histoire de France.

224 LES MENSONGES DE l'hISTOIPvE

cation des États. L'assemblée publique annoncée pour la quinzaine de Pâques n'eût lieu que le 30 avril 1357, trois semaines après Pâques.

Après bien des délibérations qui n'aboutirent à rien, on constata que le produit de l'aide n'atteignait pas le dixième de l'évaluation faite par les États précédents. Les députés honnêtes du tiers en éprouA'-èrent une vive déception, les partisans du Dauphin y trouvèrent, au contraire,' une excellente occasion de décrier les meneurs. Toutefois les critiques des mécontents étaient faites avec une grande circonspection; on se persuadait, en effet, « que cette puissance usurpée s'anéantirait d'elle-même par les excès, et que pour la détruire il n'y avait qu'à la laisser insolemment triompher. »

Trois mois après les États do 1357, vers le 15 août, le Dauphin jugeant cette œuvre de destruction assez avancée, manda au Louvre Etienne Marcel, Charles Gonsat, Jean de risle, commissaires imposés au conseil des factieux, et leur déclara hardiment qu'il entendait gouverner seul et ne voulait plus soutenir de curateurs; puis le même jour il quitta Paris, et vint en personne demander des subsides aux bonnes villes du royaume.

Paris ne sachant à qui s'en prendre de cet abandon qui menaçait de lui faire perdre ses privilèges de la capitale accusa les membres influents des États. Il fallut organiser une députation chargée de rejoindre le Dauphin, de le prier de rentrer dans la capitale du royaume^ de lui promettre une soumission entière et de lui offrir tout l'argent que les besoins du royaume exigeraient. Était-ce une feinte pour ramener le Dauphin et le gouvernement à la discrétion des factieux ? Peut-être ! Mais comme il y avait moins de sécurité à la campagne qu'à Paris, le Dauphin exploita la situation, exigea des promesses, accorda une partie des demandes qui lui furent adressées et revint au miheu de ses adversaires. S'ils tenaient à leur parole, le gouvernement devenait facile, s'ils persistaient dans leurs intrigues, leurs complots, la révolution amenait la guerre civile et le triomphe de la royauté était assuré.

Le P"" octobre 1357, jour de la Saint-Remy, le Dauphin reçut les délégués de la ville de Paris qui s'engagèrent solennellement au nom de la communauté à ne plus réclamer la mise en liberté du roi de Navarre. Cette condition fut formulée d'une manière toute spéciale. Nous verrons bientôt comment les agitateurs surent éluder leur parole. Dès sa rentrée à Paris, Charles chercha à s'entendre avec les représentants des États et ceux de la commune pour subvenir aux frais de la guerre. Ceux-ci demandèrent qu'on leur adjoignît les députés de vingt ou trente villes principales du royaume. Les conseillers du Dauphin crurent voir dans ce projet une manœuvre hostile qui avait pour but de faire tomber l'autorité du gouvernement entre les mains d'une représentation incomplète et dévouée aux factieux. Au heu de convoquer vingt ou trente villes pour délibérer avec la commune de Paris sur les afïaires du royaume, le Dauphin en invita soixante. Etienne Marcel ne pouvant plus espérer conduire cette représentation à sa guise, déclara qu'il ne pouvait rien faire avant la convocation des trois États.

Toujours fidèle à sa politique d'inertie et de concession, le Dauphin se soumit à cette nouvelle exigence ; des lettres de convocation furent aussitôt envoyées au clergé, à la noblesse et aux bonnes villes ; l'assemblée était indiquée pour le 7 novembre 1357. Au jour fixé, tous les députés se trouvèrent réunis ; les délibérations commencèrent, et l'on eût pu croire que l'entente allait se rétablir. Mais dans la nuit du 7 au 8 novembre, « Jean de Picquigny^ gouverneur de l'Artois et naguère orateur de la noblesse aux États, courut à la tète d'une trentaine d'hommes d'armes au château d'Arleux en Cambrésis, et délivra le roi de Navarre, qui y était enfermé. Ce coup de main donna au parti des États de la bourgeoisie parisienne un chef mihtaire, et lui assura une armée, ceUe des Navarrais ; il avait été préparé, assure Dareste, de concert avec le comte de Longueville. > A la nouvelle de cette évasion, les députés de Champagne et de Bourgogne se retirèrent, pour n'être pas tenus d'avouer la délivrance du roi de Navarre, c'est-à-dire pour décliner toute com-

plicité d'une conspiration. Une lutte immédiate fut sur le point de s'engager entre les deux princes ; mais l'évêque de Laon la conjura, du moins pour le moment. Le Dauphin, sur ces sollicitations, fit droit à toutes les requêtes de Charles le Mauvais, lui rendit ses dignités, ses terres, ses châteaux, et consentit même à célébrer à Rouen, à titre de réparation solennelle, l'enterrement public des seigneurs décapités et pendus deux ans auparavant. Les reines douarières, Jeanne et Blanche de Navarre, l'une mère, l'autre sœur de Charles de Navarre, unirent leurs efforts à ceux de l'évêque de Laon pour maintenir le bon accord entre les deux princes; elles obtinrent qu'ils se vissent et qu'ils mangeassent plusieurs jours au même hôtel (1).

Cependant les nobles et les députés ne parvenaient pas à s'entendre aux assemblées des États. Ceux du 7 novembre n'aboutirent à rien. On se sépara à la suite des graves incidents que provoqua l'évasion de Charles le Mauvais ; une assemblée générale était indiquée comme devant avoir lieu huit jours après Noël. Peu de prélats s'y rendirent, pas un noble n'y parut, disent les grandes chroniques. Toutefois, du texte des ordonnances, on peut affirmer qu'il y en avait au moins quelques-uns ; il y eut ensuite des réunions particulières jusqu'au 15 janvier ; mais aucune résolution ne pouvait être arrêtée; on se sépara en se donnant rendez-vous pour le 11 février. A cette date, on dut, comme précédemment, voter quelques subsides. Les questions d^intérêt général étaient dénaturées par les prétentions inqualifiables des factieux. L'intérêt personnel dominait partout; l'égoïsme seul faisait loi. On contestait la légitimité de l'assemblée; on lui reprochait de n'être pas en nombre, de ne pas représenter le royaume et d'être uniquement dirigée « par le prévost des marchands et aucuns bourgeois de Paris. »

Au dehors, les guerres particulières remplissaient la trêve conclue entre les Français et les Anglais. Les bandes anglaises se vendaient au plus offrant pour avoir un prétexte de continuer le pillage des villes et des châteaux.

(1) Dareste. Histoire de France, 1. xiii.

L'inquiétude, Tagitation et la souffrance étaient partout. Cependant l'université, le clergé et tous les corps de la ville envoyaient des députations au Dauphin, pour obtenir de lui qu'il se rapprochât du roi de Navarre. Les plus pacifiques manifestaient Tintention de se déclarer contre celui des deux princes qui prendrait les armes le premier. A la fin, le 22 février, Marcel se présenta lui-même au Louvre, accompagné d'une foule d'hommes qui portaient des chaperons aux couleurs de la ville ; ils avaient disposé des compagnies de gens de métiers dans toutes les rues environnant le palais. Il « entra dans la chambre du duc de Normandie et lui requit moult aigrement qu'il voulût entreprendre les faits des besognes du royaume et y mettre conseil, afin que le royaume qui devoit lui parvenir fut si bien gardé que tels manières de compagnies qui régnoient n'allassent mie gâtant ni robant le pays. Le duc répondit que tout ce feroit il volontiers si il avoit la mise par quoi il le put faire ; mais celui qui faisoit lever les profits et les droitures appartenants au royaume le devoit faire, si le fit. Je ne sais pourquoi ni comment, mais les paroles multiplièrent tant et si haut que là endroit furent, en la présence du duc de Normandie, occis trois des grands de son conseil si près de lui que sa robe en fut ensanglantée (1). »

Suivant d'autres récits que M. Dareste paraît préférer à celui de Froissart, < il n'y aurait eu, dit cet historien, que deux victimes dans la chambre du Dauphin, les deux maréchaux de Champagne et de Normandie ; mais un avocat général au Parlement aurait été assassiné par la foule hors du Palais. Le Dauphin lui-même fut en danger. Marcel, pour le sauver, lui mit sur la tête son chaperon rouge et bleu, aux couleurs de la ville. De là le prévôt se rendit sur la place de Grève, y harangua le peuple et déclara que tout s'était fait par son ordre, attendu que les victimes étaient des traîtres. Il retourna ensuite au palais, annonça au Dauphin que la volonté du peuple était d'avouer le châtiment de ses officiers, et l'obligea de faire prendre à toute la maison les couleurs de la

(1) Froissard.

ville. Le lendemain, « il requit au nom de la municipalité de tenir les ordonnances faites par les trois États et de mettre en son grand conseil trois ou quatre bourgeois qu'on lui nommeroit. Toutes lesquelles choses Monseigneur le duc octroia. »

En confiant à Etienne Marcel le soin de faire disparaître deux des conseillers les plus influents du Dauphin, Charles le Mauvais enchaînait à lui, par un crime, le chef du parti le plus considérable de la ville de Paris ; il parvenait du même coup à se débarrasser de deux adversaires redoutables. « Quatre jours après cet assassinat, le 26 mars, le roi de Navarre entra. Marcel lui ouvrit une seconde fois les portes de Paris, et les reines allèrent souper avec lui chez le Dauphin. Le prévôt des marchands rechercha l'appui des villes voisines ; il aurait voulu les faire entrer dans une ligue destinée à soutenir la révolution parisienne. Il leur écrivit pour les inviter à prendre les couleurs rouges et bleues que portaient le duc de Normandie et plusieurs des fils de France. Mais trois ou quatre villes seulement arborèrent ces couleurs ; les autres ne répondirent pas ou protestèrent. Bientôt même un cri général s'éleva contre les hommes qui avaient attenté à l'autorité du Dauphin et tué ses officiers (1). »

Le 14 du même mois^ suivant l'avis de ses conseillers, et dans l'espoir d'en imposer davantage à ses adversaires, le dauphin Charles avait pris le titre de régent. Les factieux n'y prirent pas garde et n'y mirent aucune opposition, bien sûrs que toute l'autorité du régent devait tourner à leur profit. En effet, l'un de ses premiers actes fut de donner une sanction presque royale aux crimes de Charles le Mauvais et de ses complices.

Toutefois, Charles ne pouvant rester plus longtemps à la discrétion de ses ennemis, fit publier qu'il se rendait aux États particuliers de Champagne, à Provins et à Vertus. Il abandonnait donc Paris à lui-même avec la certitude d'y voir bientôt s'allumer la guerre civile. La noblesse accourut en foule à Provins. M. Dareste résu-

(1) Dareste.

mant dans cette partie de son liistoire les documents les plus authentiques et les principaux chroniqueurs, reconstitue, comme on va le voir, la suite des événements. La noblesse demanda, dit-il, par l'organe du comte de Braine, son sénéchal, si le maréchal de la province, une des victimes du 22 février, était coupable de trahison. Sur la réponse du régent que ses officiers l'avaient toujours bien servi, les assistants déclarèrent tous qu'ils voulaient justice. Le régent alla tenir ensuite à Gompiègne une autre assemblée, celle de la langue d'oïl. Une partie des députés qui avaient quitté les États de Paris, et qui s'étaient montrés hostiles à la révolution parisienne, vinrent à cette nouvelle assemblée et y votèrent les aides nécessaires pour la formation d'une armée, tout en mettant à leur vote la condition d'une ordonnance de réforme. L'ordonnance fut rendue à Compiègne même.

Le régent eut de cette manière de l'argent et des troupes, il pouvait dès lors attaquer les Parisiens et leur fantôme d'États généraux. Il les somma de lui livrer plusieurs de leurs chefs, occupa le cours de la Marne et la haute Seine de façon à leur couper les arrivages et les approvisionnements, se porta au marché de Meaux, et fit avancer quelques soldats jusqu'à Gharenton. Marcel n'avait pas attendu ce moment pour réparer les fortifications de Paris, exercer les bourgeois au maniement des armes, occuper le Louvre qui renfermait un véritable arsenal, et barrer la rivière avec des chaînes de fer. Sentant qu'il avait à lutter contre forte partie, il envoya un des siens à Avignon pour louer des brigands. Il pressa le roi de Navarre de se déclarer et de lui prêter l'assistance de ses compagnies d'aventuriers. Paris était au comble de l'efîervescence ; quelques partisans du Dauphin y furent assassinés.

« La noblesse et la commune, dit M. Michelet, allaient combattre et se mesurer, lorsqu'un tiers se leva auquel personne n'avait songé. Les souffrances du paysan avait passé la mesure; tous avaient frappé dessus, comme sur une bête tombée sous la charge, la bête se releva enragée et elle mordit. »

La cause première de la Jacquerie fut ainsi, d'après le chroniqueur contemporain, ce mécontentement populaire contre les nobles et les hommes de guerre accusés d'avoir trahi la France. Quelques voix se font l'écho de cette opinion dans une assemblée de paysans, et chacun de ceux-ci de s'écrier : « Honni soit celui par qui il demeurera que tous les gentilshommes ne soient détruits ! > Alors on s'assemble, on se met en marche sans savoir où l'on va, sans direction et sans armes, sinon des bâtons ferrés et des couteaux; la maison d'un chevalier se trouve sur le chemin de la foule sans cesse grossissante : tout est brisé, détruit, incendié; puis le chevalier, la dame, les enfants, petits et grands, sont mis à mort.

« Et avoient fait un roi entre eux qui étoit, si comme on disoit adonc, de Glermont en Beauvoisin, et l'élurent le pire des mauvais ; et ce roi on appeloit Jacques Bonhomme. » Dans la région de Beauvais, de Gorbie, d'Amiens et de Montdidier, plus de soixante bonnes maisons et châteaux- forts devinrent la proie des Jacques. Leurs dévastations prirent bientôt les proportions d'une calamité générale. On ordonna des prières pubhques pour obtenir de Dieu la fin de ce fléau. La désolation était partout et la frayeur poussait au désespoir.

La révolte commença le 21 mai 1358. Le roi de Navarre comptait beaucoup sur ces désordres pour trouver une occasion de s'emparer du pouvoir. 11 favorisa donc secrètement la Jacquerie. Mais bientôt l'insurrection dépassa le but que s'était proposé Charles le Mauvais. Il entendait ruiner le pouvoir dont il espérait prendre la place, il ne voulait pas anéantir le royaume dont ' l cherchait à devenir le maître. Les Jacques, au contraire, détruisaient tout, brûlaient tout et poussaient la fureur de la vengeance jusqu'à tuer les nobles, hommes, femmes et enfants, sans savoir pourquoi, « parcequ'ils le veaient aux autres faire si le faisaient aussi, et pensaient qu'ils dussent en telle manière détruire tous les nobles et gentilshommes du monde par quoi nul n'en put être. >

Etienne Marcel suivant dès lors la politique du roi de Navarre, ne se laissa nullement arrêter par les actes de

barbarie que les Jacques commettaient partout, il vit, au contraire, en eux d'utiles auxiliaires. « Il avait à tout prix besoin de soldats, et il s'empressa de s'entendre avec plusieurs de leurs chefs. Il détruisit d'abord par leur moyen dans tout le Parisis les châteaux des nobles qui tenaient pour le régent. Puis il les réunit au nombre de plusieurs milliers, les fit soutenir par un corps de milices parisiennes, que commandaient deux commissaires de la municipalité, Pierre Gilles et Jean Vaillant, et les dirigea sur Meaux, où ils s'étaient assuré des intelligences.

Les Jacques entrèrent, en effet, dans la ville sans coup férir. Mais ils furent arrêtés par les remparts du marché. Ce marché était une véritable forteresse, situé dans une île, entre la Marne et un canal. La femme, la fille et la sœur du régent s'y trouvaient enfermées avec une foule de dames nobles. Quelques chevaliers les gardaient, mais en nombre insuffisant pour faire une longue défense. Heureusement pour elles, le comte de Foix et le captai de Buch, gentilhomme gascon, sujet du roi d'Angleterre, revenaient ensemble avec une quarantaine de lances d'une croisade entreprise dans la Prusse. Ils passaient à Ghâlons quand ils apprirent le danger que couraient les princesses, et ils volèrent à leur secours. Ils arrivèrent à temps pour se joindre à la garnison ; dès que les Jacques parurent, ils firent une vigoureuse sortie, occupèrent le pont de la Marne, poursuivirent les assaillants dans les rues de la ville, les mirent en déroute et les défirent si complètement, qu'ils ne revinrent plus à la charge.

Les habitants de Meaux expièrent leur trahison par les plus sévères châtiments. De son côté, le roi de Navarre, cédant aux sollicitations des seigneurs de Picardie dont plusieurs avaient été victimes du soulèvement des paysans, prit le parti de marcher contre les Jacques. Il écrasa près de Clermont en Beauvaisis un de leurs corps composé de trois ou quatre mille hommes. « Quelquesuns de leurs chefs, ajoute Sismondi, entre autres Guillaume Caillot, qu'on regardait comme leur capitaine, étant entrés dans son camp pour demander son amitié, il les fit pendre. » On raconte qu'il couronna

le roi Jacques Bonhomme d'un trépied de fer rouge. Enfin le régent, ayant réuni plusieurs escadrons de gentilshommes, les envoya parcourir la vallée de la Marne jusqu'à Reims et le pays qui s'étend entre la Marne et l'Oise. Si le soulèvement avait été terrible, la vengeance ne le fut pas moins. On ne fit point de quartier. Le sang coula à flots, les villages furent ravagés et rançonnés impitoyablement. On cite Enguerrand, sire de Goucy, parmi ceux qui se distinguèrent dans cette chasse donnée aux paysans. Avec une troupe d'hommes d'armes, il les poursuivit et tua de tout côté sans merci. Aussi cette guerre barbare, qui avait promené dans plusieurs provinces le fer et le feu, fut apaisée rapidement ; mais la répression ne fut à son tour ni moins cruelle, ni moins sanglante.

Frustré dans les espérances qu'il avait fondées sur le concours des Jacques, Etienne Marcel se tourna du côté de Charles le Mauvais, leur vainqueur; six jours après le combat de Meaux, le prévôt des marchands décerna au roi de Navarre, le titre de capitaine général de Paris ; il voulait même, d'après les chroniques de Saint Denis, le faire nommer capitaine universel par le royaume de France. Enfin il traita avec les bandits d'une grande compagnie qui avait son quartier général à Épernon sur la route de Chartres, il envoya de l'argent à une autre compagnie d'Avignon. Ces deux bandes étaient mandées à Paris pour la défense de la ville ! ! 1

Une assemblée des États Généraux était indiquée pour le 12 mai à Paris. Afin de soustraire les députés à l'influence de Marcel, le régent les con^^oqua pour le vendredi, 4 mai, à Compiègne. Cette mesure fut l'occasion pour les factieux de manifester hautement leurs prétentions et leur mécontentement. Les provinces, au contraire, « remercièrent le Dauphin de ne pas avoir désespéré de rétablir la France dans un temps si dangereux (1). » Les députés réunis en assemblée générale octroyèrent une aide et voulurent qu'elle fut levée même sur ceux qui n'assistaient pas à l'assemblée. Etienne

(1) Claude Dormay. Histoire de Soissons.

Marcel avait fait insérer cette clause dans les États précédents contre le duc de Bourgogne et de Bretagne. La mesure qu'il avait projetée était retournée contre lui.

Etienne Marcel, entrevoyant dès lors le commencement des hostilités, se mit en état de défense. « Depuis longtemps déjà il avait sa garnison, consistant en quatre mille hommes, à peu près, qu'il employait à remuer la terre autour de la ville et qu'il payait bien, moins pour l'ouvrage qu'ils faisaient que pour les avoir toujours sous la main en cas de besoin. Gomme ils étaient en grand nombre et travaillèrent à peu près un an, quoi qu'ils ne se fatiguassent pas beaucoup, ils creusèrent un fossé profond, et élevèrent un rempart depuis la rivière, au dessous de l'endroit oi:i a été bâtie la Bastille, jusqu'à celui oîi la Seine atteint le lieu oti a été construite la porte Saint-Honoré ; de sorte que le Temple et le Louvre, deux forteresses qui menaçaient la ville s'y trouvèrent renfermées (1). » Ces fortifications furent peut-être ce que Marcel fit de mieux pendant sa dictature. Il est vrai que ce fut sans y prendre garde, et en dehors de ses grands projets.

Vers la fin de jain, le régent vint se loger sous les murs de Paris, entre Charenton, Vincennes et la porte Saint- Antoine. La ville s'approvisionnait déjà difficilement, efie fut menacée d'une disette; le roi de Navarre s'en rapprocha et s^avança jusqu'à Saint-Denis; mais malgré le titre que Marcel lui avait déféré, il n'agissait qu'en son nom, et il rentra en négociations avec le régent. Tout ce que les Parisiens purent obtenir de lui, ce fut d'être représentés aux conférences. Ces conférences se prolongèrent pendant une partie d-u mois de juillet. La conclusion fat que Charles le Mauvais poserait les armes dès qu'il aurait été payé du montant de ses réclamations. Quant aux Parisiens, il promettait de servir de médiateur, pour les réconcilier avec le régent, moyennant une vague stipulation de pardon pour leurs chefs. Les Parisiens, abandonnés par le prince sur lequel fis avaient placé leur dernière espérance, ne pouvaient plus songer à sou-

(1) Anquetil. Histoire de France.

tenir une lutte. D'ailleurs, l'entrée des Anglais et des gens de la grande compagnie avait excité le plus vif mécontentement dans la ville ; il s'était élevé des querelles à la suite desquelles on avait dû éloigner les étrangers et les loger dans les environs. Gomme ils commettaient force dégâts et pillages dans la banlieue, il fallut diriger contre eux une sortie. On les repoussa jusqu'à Saint-Gloud ; mais au retour un détachement de la milice parisienne tomba dans une embuscade que les Anglais avaient préparée et y lut taillée en pièces. A partir de ce moment, on cria tout haut à la trahison (1).

La position d'Etienne Marcel devenait intolérable. Le *roi de Navarre qui jugeait bien la situation < se faisait marchander par les deux partis. La Dauphine, et beaucoup de bonnes gens, c'est-à-dire des seigneurs, des évêques, s'entremettaient, allaient et venaient. On offrait au roi de Navarre quatre cent mille florins, pourvu qu'il livrât Paris et Marcel. Le traité était déjà signé, et une messe dite oîi les deux princes devaient communier de la même hostie. Le roi de Navarre déclara qu'il ne pouvait, n'étant pas à jeun. Le Dauphin lui promettait de l'argent. Marcel lui en donnait. Toutes les semaines il envoyait à Charles le Mauvais deux charges d'argent pour payer ses troupes. Il n'avait d'espoir qu'en lui; il l'allait voira Saint-Denis; il le conjurait de se rappeler que c'était les gens de Paris qui l'avaient tiré de prison, et eux encore qui avaient tué ses ennemis (2). Le roi de Navarre lui donnait de bonnes paroles ; il l'engageait à se bien pourvoir d'or et d'argent, et à l'envoyer hardiment à Saint- Denis ; qu'il leur en rendrait bon compte (3). »

Les bourgeois voyaient leur argent s'en aller aux pillards et les vivres n'en venaient pas mieux. Le prévôt était toujours sur la route de Saint-Denis, toujours en pourparler. Cela leur donnait à penser. De tant d'argent que levait Marcel n'en gardait-il pas une bonne part? Déjà on avait épilogue sur les salaires que les commis-

(1) Dareste. Histoire de France.

(2) Michelet. Histoire de France.

(3) Fi'oissard,

saires des États s'étaient libéralement attribués à euxmêmes. « Les Navarrais, Anglais et autres mercenaires avaient suivis ia plupart le roi de Navarre à Saint-Denis. D'autres étaient restés à Paris pour manger leur argent. Les bourgeois les voyaient d'un mauvais oeil. Il y eut des batteries et l'on en tua plus de soixante. Marcel, qui ne craignait rien tant que de se brouiller avec le roi de Navarre, sauva les autres en les emprisonnant, et le soir même il les renvoya à Saint-Denis. Les bourgeois ne lui pardonnèrent pas (1). »

Après la fatale sortie du 22 juillet, le prévôt des marchands se vit perdu sans ressource. C'est alors qu'il promit au roi de Navarre de lui livrer Paris, « pour qu'il se rendist maistre de la ville et tuast ceux qui lui étaient opposés. Leurs portes étaient marquées d'avance. >

« La nuit du 31 juillet au P^ août, Etienne Marcel entreprit de livrer la ville qu'il avait mise en défense, les murailles qull avait bâties. Jusque-là, il semble avoir toujours consulté les échevins, même sur'le meurtre des deux maréchaux. Mais, cette fois, il voyait que les autres ne songeaient plus qu'à se sauver en le perdant. Celui des échevins sur lequel il comptait le plus, qui s'était le plus compromis, qui était son compère, Jean Maillard, lui avait cherché querelle le jour même. Maillard s'entendit avec les chefs du parti du Dauphin , Pépin des Essarts et Jean de Charny, et tous trois avec leurs hommes se trouvèrent à la bastille Saint -Denis, que Marcel devait livrer (2). »

< Cette propre nuit que ce devoit advenir, dit l'un des plus anciens manuscrits des chroniques de Froissard, inspira Dieu aucuns des bourgeois de Paris qui toujours avoient été de l'accord du duc, desquels Jean Maillard et Simon Maillard son frère , se faisoient chefs ; et furent ceux, par inspiration divine ainsi le doit on supposer informés que Paris devoit être courue et détruite. Tantôt ils s'armèrent et firent armer tous ceux de leur côté, et révélèrent secrètement ces nouvelles en plusieurs lieux

(1) Miclielet.

(2) Michelet.

pour avoir plus de confortants. Et s'en ouirent Jean et Simon Maillard pourvus d'armures et de bons compagnons bien avisés, pour savoir quelle chose ils dévoient faire, un peu devant minuit à la porte Saint- Antoine , et trouvèrent ledit prévôt des marchands, les clefs de la porte en ses mains. Le premier parler que Jean Maillard lui dit , ce fut que il demanda par son nom : « Etienne , » Etienne, que faites-vous ci à cette heure? » Le prévôt lui répondit : « Jean, à vous qu'en monte de savoir ? Je » suis ci pour prendre garde de la ville dont j'ai le gou- » vernement. » — « Par Dieu, répondit Jean Maillard , » il ne va mie ainsi ; mais n'êtes ci à cette heure pour » nul bien ; et je vous le montre, dit-il à ceux qui étoient » de lez lui, comment il tient les clefs des portes en ses

> mains pour trahir la ville. » Le prévôt des marchands s'avança et dit : « Vous mentez. » — «. Par Dieu, répon- » dit Jean Maillard, traître, mais vous mentez; » et tantôt férit à lui et dit à ses gens : « A la mort, à la

> mort tout homme de son côté, car ils sont traîtres. » Là eut grand hutin et dur, et s'en fut volontiers le prévôt des marchands fui, s'il eut put, mais il fut si hâté qu'il ne put. Car Jean Maillard, le férit d'une hache sur la tête et l'abattit à terre, quoique ce fut son compère, ni ne se départit de lui jusqu'à ce qu'il fut occis et six de ceux qui là étoient, et le demeurant pris et envoyé en prison ; et puis commencèrent à estourmir et à éveiller les gens parmi les rues de Paris, si s'en vinrent Jean Maillard et ceux de son accord parmi la porte Saint- Honoré et trouvèrent gens de la sorte dudit prévôt. Si les encoulpèrent de trahison ; ni excusations qu'ils fissent ne leur valut rien. •Là il y eut plusieurs pris et envoyés en divers lieux en prison ; et ceux qui ne se laissoient prendre étoient occis sans merci. Cette propre nuit on en prit plus de soixante en leur maison, qui furent tous encoulpés de trahison et du fait de quoi ledit prévôt étoit mort : car ceux qui pris étoient confessèrent tout le meschef. Lendemain au matin ce Jean Maillard fit assembler la plus grande partie de la communauté au marché es-halles; et quand ils furent tous venus, il monta sur

un échafaud et puis remontra généralement pour quelle raison il avait occis le prévôt des marchands et en quel forfait il l'avait trouvé, et recorda bellement et sagement, de point en poiot, toute l'avenue du prévôt et de ses alliés ; et comment en cette propre nuit, la cité de Paris devoit être courue et détruite, si Dieu par sa grâce n'y eut mis remède, qui les éveilla et les avoit inspirés de connoître cette trahison. Quand le peuple, qui étoit présent, ouït ces nouvelles, il fut moult ébahi du péril ou il avoit été ; et en louaient les plusieurs Dieu, à jointes mains, de la grâce que faite leur avait. Là furent jugés à mort par le conseil des prud'hommes de Paris et par certaine science tous ceux qui avoient été de la secte du prévôt des marchands, si furent tous exécutés en divers tourments de morts. Les choses faites et accomplies, Jean Maillard qui grandement étoit en la grâce et amour de la communauté de Paris, et aucun prudeshommes ahers (liés) avec lui, envoyèrent Simon Maillard et deux maîtres de parlement, maître Etienne Alphonse et maître Jean Pastourel devers le duc de Normandie qui se tenoit à Charenton. Ceux lui recordèrent pleinement et véritablement l'avenue de Paris, et la mort dudit prévôt et de ses alliés, dont le dit duc fat moult réjoui; et prièrent les dessus dits au duc qu'il voulsist venir à Paris pour aider à conseiller la ville en avant ; car tous ces adversaires étoient morts. Le duc répondit que ce feroit-il volontiers ; et se partit du pont de Charenton messire Arnoul d'Andrehen et le seigneur de Roye et aucuns chevaliers en sa compagnie, et s'en vint dedans la bonne ville de Paris, oîi il fat recueilli de toutes gens à grande joie, et descendit adonc au Louvre. Là étoit Jean Maillard de lez lui qui grandement étoit en sa grâce et en son amour; et à voir dire il avoit bien acquis, si comme vous avez ouï ci dessus recorder (i). »

Délivré de cet adversaire et des dangers de la guerre civile, le régent tourna toute son activité du côté de la guerre étrangère. Le roi Jean, transféré à Londres, avait été amené à signer un traité par lequel il abandonnait

(1) Chroniques de France.

238 LES MENSONGES DE l'hISTOIRÇ

aux Anglais en toute souveraineté, le Ponthieu, la Normandie, le Maine, l'Anjou, et tout ce que les Plantagenets avaient possédés autrefois au sud de la Loire. C'était un démembrement de la monarchie et ce démembrement aurait placé la France bien au-dessous de l'Angleterre sa rivale. Le régent convoqua une nouvelle assemblée d'États au mois de mai 1359. Les députés, peu nombreux, en raison des circonstances, se montrèrent unanimes à repousser des propositions et s'exprimèrent avec un patriotisme plein de fierté.

« Et répondirent d'une voix aux dits messagers que ils auroient plus cher à endurer et porter encore le grand meschef de misère où ils étoient que le royaume de France fut amoindri ni défraudé et que le roi Jean demeurast encore en Angleterre, et quand il plerroit à Dieu il y pourvoiroit de remède et mettroient attrempance (1). »

En même temps le régent obtenait des subsides pour organiser des milices locales contre les grandes compagnies, et songeait à s'allier avec le roi de Danemarck, pour faire une descente en Angleterre. Les milices triomphèrent assez aisément des aventuriers et aidèrent efficacement le Dauphin au siège de Melun ; mais les projets contre l'Angleterre n'aboutirent pas.

Edouard III, au contraire, s'était préparé depuis le printemps pour une nouvelle campagne en France. Il voulait, cette fois, non plus imposer le traité de Londres, mais conquérir tout le royaume et se faire sacrer à Reims. « Tout ce qu'il y avait de noblesse en Angleterre l'avait suivi à cette expédition. Une autre armée l'attendait à Calais, sur laquelle il ne comptait pas. Une foule d'hommes d'armes et de seigneurs d'Allemagne et des Pays-Bas, entendant dire qu'il s'agissait d'une conquête, et espérant un partage comme celui de l'Angleterre par les compagnons de Guillaume le Conquérant, avaient voulu aussi être de la fête. Ils croyaient déjà « tant gagner qu'ils ne seraient jamais pauvres (2). »

(1) Froissart.

(2) Michelet.

Edouard n'était pas assez riche pour prendre tant d'aventuriers à ses gages, il aima mieux leur donner de l'argent et les renvoyer que s'exposer à les voir, faute d'une solde suffisante, se tourner contre lui et se vendre au roi de France.

« Du 28 octobre au 30 novembre^ ils cheminèrent à travers la pluie et la boue, de Calais à Reims. Ils avaient compté sur les vins. Mais il pleuvait trop, la vendange ne valut rien. Ils restèrent sept semaines à se morfondre devant Reims, gâtèrent le pays tout autour, mais Reims ne bougea pas. De là ils passèrent devant Châlons, Barle-Duc, Troyes; puis ils entrèrent dans le duché de Bourgogne. Le duc composa avec eux pour 200,000 écus d'or. Ce fut une bonne affaire pour l'Anglais qui, autrement, n'eut rien tiré de toute cette grande expédition. » Il vint camper près de Paris, fit ses Pâques à Chanteloup, et approcha jusqu'à Bourg-la-Reine. De la Seine jusqu'à Étampes, dit un témoin oculaire, il n'y a plus un seul homme, tout s'est réfugié aux trois faubourgs de Saint-Germain, Saint-Marcel et Notre-Dame des Champs.... Monthléry et Longjumeau sont en feu.... On distingue dans tous les alentours la fumée des villages

qui monte jusqu'au ciel Le saint jour de Pâques j'ai

vu aux Carmes officier des prêtres de dix communes. Le lendemain, on a donné ordre de brûler les trois faubourgs et permis à tout homme d'y prendre tout ce qu'il pourrait : bois, fer, tuiles et le reste. Il n'a pas manqué de gens pour le faire bien vite. Les uns pleuraient, les autres riaient.... Près de Chanteloup douze cents personnes, hommes, femmes et enfants s'étaient enfermés dans une église. Le capitaine, craignant qu'ils ne se rendissent, a fait mettre le feu.... Toute l'église a brûlé, il ne s'en est pas sauvé trois cents personnes. Ceux qui sautaient par les fenêtres trouvaient en bas des Anglais qui les tuaient et se moquaient d'eux pour s'être brûlés eux-mêmes. J'avais appris ce lamentable événement d'un homme qui avait échappé par la volonté do Notre-Seigneur, et qui en remerciait Dieu.

Le roi d'Angleterre, dit Michelet, n'osa attaquer Paris,

il s'en alla vers la Loire, sans avoir pu combattre ni gagner une place. Il consolait les siens en leur promettant de les ramener devant Paris aux vendanges. Mais ils étaient fatigués de cette longue campagne d'hiver.

« Arrivés près de Chartres, ils y éprouvèrent un orage qui mit leur patience à bout. Edouard y fit vœu, dit-on, de rendre la paix aux deux peuples. Le pape l'en suppliait. Les nobles de France, ne touchant plus rien de leurs revenus, priaient le régent de traiter à tout prix. Le roi Jean, sans doute, pressait aussi son fils. Aux conférences de Brétigny, ouvertes le i^'' mai, les Anglais demandèrent d'abord tout le royaume, puis tout ce qu'avaient eu les Plantagenets (Aquitaine, Maine, Anjou, Touraine). Ils cédèrent enfin sur ces quatre dernières provinces. Mais ils eurent l'Aquitaine comme libre-souveraineté et non plus comme fief; ils acquirent au même titre ce qui entourait Calais, les comtés de Ponthieu et de Guines et le vicomte de Montreuil. Le roi payait rénorme rançon de 3,000,000 d'écus d'or, 600,000 écus sous quatre mois, avant de sortir de Calais, et 400,000 par an dans les six années suivantes.

Tel fut ce déplorable traité de Brétigny, que Paris et la France accueillirent, dans le premier mouvement, avec un empressement et une joie faciles à comprendre parce que le roi était délivré et la paix obtenue enfin après vingt-trois années de guerres ruineuses, interrompues seulement par des trêves mal observées. Cependant ces avantages furent payés cher et les concessions faites aux Anglais parurent généralement exhorbitantes. Le sentiment national se manifesta d'une manière remarquable dans les provinces cédées à l'Angleterre. La Rochelle exprima hautement ses regrets de n'être plus française. « Nous avouerons les Anglais des lèvres, disaient les notables de la ville, mais nous ne serons jamais à eux de cœur. » Dans le Rouergue, les Anglais ne purent s'établir que par la force des armes. Au fond le traité de Brétigny fut regardé comme une nouvelle trêve, d'une durée indéterminée, mais nullement définitive (1).

(I) Dareste.

« Les tristes et vides années qui suivent, continue M. Miclielet, 1361, 1362, 1363 ne présentent au dehors que les quittances de l'Anglais, au dedans que la cherté des vivres, les ravages des brigands, la terreur d'une comète, une grande et effroyable mortalité. Cette fois le mal atteignait les hommes, les enfants, plutôt que les vieillards et les femmes. 11 frappait de préférence la force et l'espoir des générations. On ne voyait que mères en pleurs, que veuves, que femmes en noir. > Le Dauphin disparaît alors de la scène politique jusqu'au retour du roi Jean en Angleterre, bientôt suivi de sa mort.

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