‹ Les mensonges de l'histoireChapitre 3 sur 6 · PRIT AUCUNE PART · texte numérisé non relu

PRIT AUCUNE PART

Dans toute son existence , et surtout à la fin de ses jours, Coligny nous apparaît tel qu'il fat, avecses crimes, avec ses trahisons, avec son hypocrisie. Peut-être cependant faut-il admettre, en jugeant cet homme singulier et

complexe, qu'il ne fut pas absolument tout d'une pièce, et qu'il y eut dans son âme des replis où nous n'avons point pénétré. Peut-être , en retenant toutes les actions mauvaises que nous avons invoquées contre lui, faut-il tenir compte de l'opinion que le prince de Garaman- Chimay exprime en ces termes :

« Pour moi, je dirai que Coligny valait mieux que son temps. Dans toutes les grandes tourmentes qui ont assailli l'humanité , il s'est trouvé des esprits qui ont cru sincèrement à l'avènement d'une ère nouvelle : Coligny était de ces esprits-là. Il faut lui reconnaître ce signe des âmes supérieures, l'aspiration vers le mieux. Je crois que « le protestantisme > lui a semblé avant tout être « la réforme; > et, s'il a marché dans une voie fausse, du moins l'a-t-il fait avec sincérité, car il ne fut pas seulement le champion des doctrines nouvelles, il en fut encore le disciple. L'amiral de Coligny est le type du protestant et du protestantisme au seizième siècle. »

Dans un langage plus familier, mais d'autant plus clair et sincère, notre cher maître Barbey d'Aurevilly écrivait à un ami :

« Quant à Coligny, c'est un homme, mais c'est une vertu à la protestante , c'est-à-dire une vertu dont la colonne vertébrale est Torgueil. Bien loin de la grandir,

cela la diminue. L'orgueil se casse en se dressant

Jugez-moi la grandeur morale de Coligny du 'point de vue de Vhumilité chrétienne, car il n'a qu'une grandeur morale ; en politique il voit faux , comme tous les protestants.

> Lisez, sur Coligny, ce qu'en dit Dargaud dans son Histoire de la liberté religieuse. Seulement, gardez-vous à carreau ! Dargaud est un libre penseur, et il est dupe de l'orgueil de la vertu.... Il n'y a que les catholiques qui se connaissent en vertu, et le vous le répète, la pierre de touche de la vertu, c'est l'humilité. »

Et puisque le nom de l'auteur des Œuvres et les hommes est tombé de notre plume, pourquoi n'emprunterions-nous pas à l'éminent critique la conclusion de cette étude?

«. Coligny, dit-il, le protestant d'action au seizième siècle, et on sait à quoi l'action condamne les hommes les plus purs et les mieux intentionnés, qui en ont le génie ; Goligny, enfoncé dans les faits tumultueux et sanglants de son siècle, est nécessairement au-dessous, aux yeux d'un philosophe comme M. Dargaud, de ce Michel de l'Hôpital, qui était, lui, l'homme de l'avenir et le philosophe religieux des temps très religieux, comme vous savez , que nous voyons ! . . .

» Je ne sais pas si Michel de THôpital eut confiance pleine et volonté entière dans la liberté religieuse , telle que l'entendent et que la veulent les philosophes du dixneuvième siècle , par la seule raison qu'il rédigea le fameux édit de tolérance qui fut, jusqu'à l'édit de Nantes, le manifeste sans cesse repris des protestants et le prétexte de leurs rébellions obstinées, mais ce que je crois savoir, c'est qu'on n'est pas au-dessus de tous les partis parce qu'on se met entre tous les partis.

» Le catholicisme — et non l'Église catholique — a déterminé la Saint-Barthélémy. C'est un fait indéniable ; mais il faut comprendre ce fait et les circonstances dans lesquelles il se produisit. Elles étaient telles que ni Charles IX, le fantôme, ni Catherine de Médicis, la magicienne, n'auraient pu les surmonter et les gouverner. Le protestantisme, c'est-à-dire l'étranger, gagnait chaque jour un terrain énorme. Le Havre n'était plus à nous! Les catholiques, menacés, qui n'avaient pas l'inquisition pour les sauver comme elle avait sauvé l'Espagne, regardaient l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Angleterre, devenus protestants, et se croyaient perdus. Ils se soulevèrent, et ce ne fut pas seulement un peuple, mais ce fut la tradition même du pays, ce fut l'histoire de France tout entière qui se souleva avec eux. Cela dut être quelque chose d'implacable, car on ne touche pas pour la première fois au passé sans que ce vieux lion, qui a ses ongles enfoncés dans le sol, no rugisse et ne se défende. Véritable Josaphat de cercueils, onze siècles de monarchie catholique se levèrent de leurs sépulcres et dirent à la Réforme les mots de Dieu aux flots de la

mer : Tu n'iras pas plus loin ! Hélas ! elle a été plus loin, et les siècles se sont recouchés trop tôt dans leur tombe.... Mais enfin, à cette heure où la religion était la première idée des hommes, elle accomplit, l'épée dans la gorge, cet acte de désespoir que le patriotisme accomplit depuis 1808, en Espagne, aux applaudissements de tout l'univers. La religion eut son suprême effort comme depuis Ta eu la patrie.

» Et ce ne serait pas tout, si on voulait tout analyser. Aujourd'hui que les questions de subsistance, les questions de vivre et d'économie priment la question d'honneur dans une société dont l'âme a passé dans le ventre, ce dernier refuge de l'image de Dieu dans les sociétés matérialistes, il faudrait encore du bas de ces questions comprendre la Saint-Barthélémy comme on la comprend du haut des questions spirituelles, à présent délaissées. En effet, il est maintenant démontré que la libre industrie protestante rompait les catégories de la corporation catholique, de cette corporation — toute la France industrielle d'alors — qui avait transfiguré l'esclavage antique et constitué cette immense fortune sur le pillage de laquelle le protestantisme, père du paupérisme moderne — car tous les pillards sont réservés à mourir de faim , — trouve à peine de quoi vivre depuis trois cents ans!

» Incontestablement, une société qui avait de la force au cœur et dans les bras, ne pouvait accepter des conditions si accablantes et si certaines. Nous-mêmes , qui la jugeons aujourd'hui, catholiques du dix-neuvième siècle, lui en aurions-nous donné le conseil? Ne savonsnous pas le mépris que l'histoire inflige aux sociétés qui ne savent pas se défendre? Ne savons-nous pas que, pour les chefs politiques comme pour les chefs de guerre, la gloire est la même, et que cette gloire est de résister longtemps? »

Au Comte Ernest DE BOIGNE,

Ancien Député.

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