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Chapitre III. — La nécessité de la simulation et la façon dont on

doit l'interpréter 267

INTRODUCTION

Rien n'est sincère en nous. Du moins, rien n'y est tout à fait sincère. Il n'est pas un de nos sentiments que nous puissions manifester sans hypocrisie ou sans restriction, pas une de nos croyances que nous puissions affirmer sans quelques réserves ou sans mensonge plus ou moins conscient. Il n'est aucune partie de notre âme qui ne soit discutée, combattue, niée par une autre, aucune que quelque opposition extérieure ne fausse ou n'empêche de se traduire pleinement. Toutes ces luttes, ces erreurs, ces simulations ou ces dissimulations, l'homme ne sait pas toujours les apercevoir, mais instinctivement ou volontairement il sait, en bien des cas, les utiliser. Il profite de ses faiblesses et, de ce qui doit le perdre, il se fait un moyen de salut. Ses erreurs lui sont parfois une occasion de s'approcher de la vérité et ses défauts un moyen de se fortifier le caractère, de s'élever moralement. Tout au moins il s'établit un singulier équilibre entre des forces qui se combattent et se heurtent sans cesse,

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et un instinct parfois aveugle combine les événements de manière à permettre la continuation d'une existence ainsi troublée.

Je ne me propose point d'étudier ici toutes les manifestations de cet instinct, ni toutes les simulations psychiques. Je voudrais examiner seulement les mensonges du caractère.

L'organisation du caractère, son développement et sa fixation produisent certaines simulations psychologiques, tout à fait analogues aux faits de mimétisme étudiés par les naturalistes. Le caractère y prend des apparences trompeuses,, qui donnent le change sur sa vraie nature, et la confusion qui s'établit tourne, en principe, au profit de l'individu ou de la société, sinon des deux à la fois. L'homme a souvent intérêt à ce que son caractère véritable n'apparaisse pas. Il simule alors, volontairement et consciemment, ou par instinct et sans bien s'en rendre compte, des qualités, des défauts qui lui sont étrangers ou qu'il ne possède qu'à un faible degré. Et comme il a parfois intérêt aussi à ne pas très bien voir ce que sont réellement les autres, comme la société ne peut guère subsister qu'à la faveur d'une immense quantité d'erreurs, de duperies, d'illusions et de mensonges, les méprises viennent se joindre aux simulations pour former un ensemble de discordances utiles intéressant et vaste.

Certaines simulations sont couramment reconnues. Ce sont surtout les plus volontaires, et, pour cette raison, les plus accidentelles, celles qui forment le moins un système permanent.

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On sait depuis longtemps que les poltrons afïectent parfois des allures provocantes pour cacher leur peu de bravoure en détournant les autres de chercher l'occasion de le constater. Ceci est à demi volontaire, à demi instinctif, plus ou moins voulu selon les cas, et peut se manifester avec suite ou bien ne se produire qu'en certaines circonstances. Si nous tâchons d'établir sommairement la série des phénomènes de même ordre, nous descendons d'un côté vers l'hypocrisie passagère et accidentelle, de l'autre, nous remontons vers la simulation constante et involontaire. Là, nous rencontrons par exemple, le mensonge de l'avare qui exceptionnellement, pour plaire à quelqu'un ou pour l'éblouir, se vantera d'un trait de générosité imaginaire. Ici nous trouverons la dissimulation de l'homme à la sensibilité trèsvivequi en retiendra constamment l'expression. Il se donnera d'une manière permanente, sans le vouloir expressément et même sans le savoir, des apparences d'indifférence et de froideur, et peut-être se croira-t-il lui-même indifférent et froid. On imagine facilement la série des intermédiaires qui s'échelonnent entre ces extrêmes, mais c'est surtout des simulations prolongées et durables que je m'occuperai dans ce travail. La simulation se présente sous deux formesprincipales, symétriquement opposées, l'une plutôt négative, l'autre plutôt positive, mais qui sont en somme, l'une et l'autre, positives et négatives à la fois. Dans la première, une tendance exubérante et qui pourrait être dangereuse est compensée par une forte inhibition qui la dissimule. Cette inhibition ne laisse guère se manifester que des apparences qui cachent la qualité dangereuse. Dans la seconde au contraire, il s'établit une contrefaçon active d'une

tendance qui, en réalité, n'existe pas ou n'existe guère. Les uns refoulent leur sensibilité, les autres affectent des sentiments qu'ils n'ont pas. Il y a surtout dissimulation dans le premier cas. simulation dans le second, mais ceci n'a rien d'absolu. Dissimuler un défaut, c'est simuler la qualité opposée, et simuler une qualité, c'est dissimuler soit le défaut correspondant, soit un état neutre éloigné de la qualité comme du défaut.

Ces deux formes ont des caractères et des utilités différentes. La première est surtout défensive, la seconde plutôt agressive (en prenant le mot dans un sens très général). Toutefois, ceci non plus n'est pas absolu. Les airs de bravade que prend un poltron indiquent plutôt l'envie de ne pas être attaqué, que le désir d'attaquer soi-même. Elles se ramènent, d'ailleurs, au fond à la même formule générale.

Nous retrouvons partout, en tout cela, le jeu des grandes lois psychologiques. L'association systématique est, sous des formes diverses, au fond de toutes ces simulations. Elle les dirige et leur donne un sens. Il s'agit, dans tous les cas, de dissimuler une faiblesse ou de simuler une force. En fait, ici comme partout, il se produit parfois des erreurs, des déviations dues au jeu spontané et incohérent des éléments psychiques. Il peut arriver que l'association systématique manque d'ampleur et de rectitude, que la finalité reste très imparfaite, qu'elle avorte ou qu'elle dévie. La simulation, au lieu d'être une sauvegarde, peut

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devenir un danger. Les intérêts d'un système psychique ou de quelques éléments sont en ce cas spécialement sauvegardés et la vie de l'ensemble peut en souftrir. Telle susceptibilité aura été mise à l'abri par une simulation qui fera tort à l'ensemble de l'àme.

L'inhibition est très visible aussi dans la dissimulation dont elleconstitue un élément évidemment essentiel. Et de sa combinaison avec l'association systématique résulte très fréquemment, selon le modeque j'ai étudié ailleurs, uneassociation par contraste bien nette. Elle se manifeste par l'opposition des apparences du caractère et de la nature réelle, et c'est bien cette opposition qui détermine ici la naissance des phénomènes en contraste.

Ilfaut distinguer,encorequecettedistinctionne puisseêtre très précise, les simulations sociales et les simulations individuelles. Les premières ont surtout pour but plus ou moins conscient la continuation ou le développement de la vie sociale, les autres se rapportent plutôt à la défense de l'individu. Sans doute, il y a toujours quelque chose d'individuel dans les unes et quelque chose de social dans les autres, mais prises dansleur ensemble les simulations surtout psychologiques se distinguent assez bien des simulations sociales. Elles sont tout d'abord moins uniformes, plus variées selon les individus. Je ne désire, pour le moment, m'occuper quedes simulations psychologiques. Jelaisseraidonc de côté l'étude spéciale de la politesse et de la morale, par exemple, qui sont les deux grandes causes et les deux grandes collections de simulations sociales. Tout au plus devrai-je les mentionner çà et là, ou les examiner parfois par leurs côtés psychologiques surtout.

J'étudierai d'abord les simulations négatives : la fausse impas-

sibilité, ensuite les simulations positives : la fausse sensibilité. Cesdeux grandes simulations prennent desformes trèsnuancées, plus ou moins générales, plus ou moins spécialisées. De plus, elles peuvent se combiner et se compliquer en des formes diverses. C'est par l'étude de quelques-unes de ces simulations particulières que se terminera ce travail. Une restera plus qu'à en indiquer, pour conclure, les conséquences au point de vue de la psychologie générale et aussi au point de vue de la philosophie synthétique. Car nous aurons l'occasion de voir comment les mensonges du caractère, par leur fréquence et par leur signification, se rattachent à certains faits d'ordre très général, et en particulier à une simulation psychique universelle, sur lesquels je compte donner ailleurs quelques vues d'ensemble (1).

(1) Les simulations, qui ont souvent attiré l'attention des moralistes, n'ont pas beaucoup retenu celle des philosophes et des psychologues. A part le livre bien connu de M. Max Nordau, les Mensonges conventionnels de noire civilisation, faitdailleurs à un tout autre point de vue que le mien, je ne vois guère à signaler que de rares ouvrages dont le sujet se rapproche de celui que j 'aborde ici. Ils me sont d'ailleurs parvenus quand mon travail était très avancé ou complètement fini et pendant ou après la publication des articles de la Revue philosophique (1901-1903), où j'en ai donné le premier exposé. Dans deux ouvrages fort intéressants, le Bovarysme et la Fiction universelle, M. J. de Gaultier a étudié avec finesse le pouvoir qu'a l'homme de se tromper sur lui-même, de se percevoir autre qu'il n'est, et il en tire des conclusions philosophiques tendant vers l'idéalisme subjectif. Tout en différant d'avis sur des points essentiels, nous arrivons d'une manière indépendante, M.J.de Gaultier et moi, à des vues générales qui s'accordent à certains égards. J'ai d'ailleurs rendu compte de ces deux livres dans la Revue philosophique (1903 et 1904). Je dois mentionner encore une étude générale sur la simulation et ses rapports avec la lutte pour la vie, mise en tête de son volume Simulation de la locura (Buenos-Aires, 1903) par le docteur José ingegnieros, et aussi, à un autre point de vue, Le Finzione deli Anima. Saggo di Elica pedagogica (Bari 1905), de M. Giovanni Marchesini.

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