CHAPITRE PREMIER La Fausse Impassibilité
Lorsque nous remarquons chez une personne des apparences qui paraissent révéler l'existence, à un degré assez élevé, d'une qualité ou d'un défaut, nous ne devons pas en conclure qu'elle présente cette qualité ou ce défaut, mais seulement qu'elle n'est pas, à cet égard, une indifférente. Si elle n'a pas la qualité qu'elle montre, elle aprobablement, avec une certaine intensité, la qualité directement opposée. Un indice particulier très significatif à cet égard, c'est l'attention avec laquelle une personne relève elle-même les signes de tel ou tel trait de caractère. Quelqu'un qui parle toujours de l'avarice est probablement un prodigue, à moins qu'il ne soit un avare, ou qu'il ne simule l'une de ces manières d'être.
Et si quelqu'un nous paraît spécialement froid, hautain, impassible, il y a des chances pour qu'il le soit réellement,
il y a bien des chances aussi pour qu'il soit, au contraire, extrêmement impressionnable. Très probablement il ne sera pas vraiment équilibré, mais il se peut fort bien qu'il se montre à la fois très impressionnable sur plusieurs points et très indifférent sur d'autres.
La fausse impassibilité est une apparence trompeuse qui aide au développement ou à la conservation paisible de la vie. Elle sert de défense au moi. L'esprit se préserve par elle de certaines attaques en évitant d'en suggérer l'idée, en faisant croire qu'elles seraient inutiles à ceux qui seraient tentés de les entreprendre. Il se défend aussi contre soi, en prenant vis-à-vis de lui-même, avec une égale efficacité, l'attitude qu'il emploie avec les autres. Il prévient ainsi le développement de certaines pensées, de certains sentiments dont il aurait à souffrir; il arrête bien des impressions pénibles, parce qu'il s'est suggéré qu'il ne les éprouverait pas, parce qu'ils ne rentrent pas dans le moule qu'il s'est imposé.
Pour préciser la manœuvre du fauximpassible, je rappellerai une anecdote concernant Mérimée et rapportée par Taine. Elle est bien connue et j'ai eu moi-même l'occasion de la citer ailleurs. Du reste, elle prête à la discussion et Taine l'a peutêtre un peu trop simplement interprétée, comme d'autres ont trop simplement rejeté ses conclusions. « La sensibilité, chez lui, dit Taine, était domptée jusqu'à paraître absente ; non qu'elle le fût, tout au contraire, mais il y a des chevaux de race si bien matés par leur maître, qu'une fois sous sa main, ils ne se permettent plus un soubresaut. Il faut dire que le dressage avait commencé de bonne heure. A dix ou onze ans, je crois, ayant
commis quelque faute, il fut grondé très sévèrement et renvoyé du salon ; pleurant, bouleversé, il venait de fermer la porte, lorsqu'il entendit rire ; quelqu'un disait : « Le pauvre enfant, il nous « croit bien en colère ! » L'idée d'être dupe le révolta, il se jura de réprimer une sensibilité si humiliante, et tint parole, MsW/jao à7u<7TsTv (souviens-toi d'être en défiance), telle fut sa devise. Être en garde contre l'expansion, l'entraînement et l'enthousiasme, ne jamais se livrer tout entier, réserver une partie de soi-même, n'être dupe ni d'autrui ni de soi, agir et écrire comme en la présence d'un spectateur indifférent et railleur, être soi-même ce spectateur, voilà le trait de plus en plus fort qui s'est gravé dans son caractère, pour laisser une empreinte dans toutes les parties de sa vie, de son œuvre, de son talent (1). »
Il ne faudrait pas accorder trop d'importance aux impressions analogues à celle qui aurait provoqué chez Mérimée la compression instinctive ou volontaire de la sensibilité expansive. Elles me paraissent plutôt préciser et hâter un développement qu'elles ne déterminent pas et qu'elles ne transforment pas complètement, elles indiquent un tournant dans une voie qu'elles n'ont pas tracée. C'est seulement sur un terrain bien préparé que de pareilles semences peuvent produire une telle moisson. Peutêtre cependant une impression de froissement comme celle qu'éprouva Mérimée peut-elle commencer le mouvement de transformation du caractère et son passage de l'expansion à la retenue, mais sans doute les circonstances de la vie l'auraient tôt ou tard rendu nécessaire. Cela doit varier nécessairement
(1) Taine. Étude sur Mérimée, publiée en tète des Lettres ù une inconnue, t. I. p. 2, 3.
selon les cas, selon la nature des impressions, selon l'esprit qui les reçoit.
Il est assez difficile de saisir les premiers rudiments de la fausse impassibilité et d'en suivre de près les progrès. Les conditions d'observation qui permettraient cette étude ne se rencontrent pas très souvent. Ce qui paraît hors de doute c'est que ce caractère va se développant par degrés, en général, quelles que soient les dispositions innées, qui le préparent, ou même le constituent déjà. La simulation de l'indifférence peut se produire chez les enfants, il ne me semble pas qu'elle soit, chez eux, très commune, très forte ni très suivie. Les vieillards ont plus de réserve et d'indifférence apparente que les jeunes gens. Et il est en vérité bien naturel que les mille froissements de la vie, d'une part, et, de l'autre, les nécessités de l'existence, les injonctions mieux écoutées de la politesse et des convenances viennent peu à peu restreindre l'expression spontanée de nos désirs, de nos joies et de nos peines.
Dans cette vie, en effet, chacun de nos désirs heurte quelque désir, chacun de nos sentiments froisse toujours quelque sentiment chez ceux qui nous entourent. A des degrés variables, chaque expression d'une émotion et d'une croyance est toujours sur quelque point une sorte de provocation, un acte d'hostilité envers eux. Sans doute par certains côtés, nos idées et nos sentiments confirment et peuvent aider les idées et les sentiments d'autrui, mais toujours aussi par d'autres côtés ils les nient et les combattent. Aussi l'intérêt général, la nécessité de faire subsister le monde social où nous vivons, qui nous soutient et qui nous déforme, avec lequel nous ne pouvons être réellement ce que
nous sommes et sans lequel nous ne pourrions exister, exigent- ■ils que nous ne laissions apparaître de notre nature que ce qui peut s'adapter aux manifestations d'autrui. Les mille hypocrisies de la politesse et de la morale en général n'ont pas d'autre but que de nous diriger en ce sens. Et notre intérêt même nous commande directement et indirectement de dissimuler des impressions ou des opinions qui ne nous attireraient que des froissements inconscients ou des inimitiés voulues, à moins que nous né soyons assez forts pour les faire triompher si nous ne craignons pas trop les luttes et les heurts. Encore ceci ne s'obtient-il guère sans toute une autre série de simulations et de dissimulations dans le détail desquelles je n'ai point à entrer ici.
La vie doit ainsi tendre à produire constamment dans lescirconstancesnormales la retenueetladissimulation. La création du faux impassible ne serait qu'une sorte d'exagération, d'un fait très normal et très général, due précisément aux réactions d'une sensibilité particulièrement vive et susceptible. Ne confondons point toutefois des faits qui, sous des apparences semblables, sont parfois très différents. Souvent, chez les vieillards, l'indifférence n'est pas feinte, elle est bien réelle. La sensibilité est émoussée. Il n'existe nullement alors entre les sentiments réels et les sentiments apparents cette discordance nette, cette vive opposition que nous montre le faux impassible. Les allures généralesnesontpasnonplus les mêmes. Laprudence donnéepar l'âge recouvre un équilibre plus stable, une systématisation plus étroite et plus parfaite des différentes tendances, non le contraste heurté des faux impassibles. Les traits de caractère qui l'accom-
pagnent ne sont pas non plus ceux que produit la fausse impassibilité : l'ironie hautaine, le dédain voulu, la timidité fière.
Cependant des ressemblances profondes rapprochent encore les deux états. Le faux impassible tend jusqu'à un certain point à devenir réellement indifférent. Par la volonté, l'entraînement, l'habitude, il peut arriver à se rapprocher de l'état du vieillard. La dissimulation tend à cesser parce que le caractère simulé tend à devenir réel. C'est un fait que nous aurons l'occasion de rencontrer encore.
Les faits semblables à celui qu'a rapporté Taine et que je viens de rappeler ne sont pas très rares. L'alliance d'une sensibilité très vive et d'une froideur apparente est peut-être une des plus fréquentes associations de traits de caractère. J'ai pu l'observer moi-môme assez souvent. Outre Les raisons sociales que je rappelais tout à l'heure et qui l'imposent, il en est d'individuelles qui se combinent aux premières et qui sefont continuellement sentir. La dissimulation de notre sensibilité, surtout lorsquelle est très vive, est éminemment favorable et peut être nécessaire à l'équilibre de l'esprit. Chacune de nos affections est, au point de vue de notre défense personnelle, une faiblesse. Elle indique à l'ennemi un point vulnérable, d'autant plus vulnérable que l'impressionnabilité est plus développée. En même temps qu'une faiblesse pour nous, elle est une menace pour les autres dont elle tend à contrarier, directement ou indirecte-
ment, et à des degrés très variables, l'activité propre. Il est tout naturel que, sachantpar une expérience pénible à quoi l'exposent la montre de ses sentiments et la liberté de son expansion, l'homme impressionnable s'efforce de masquer ce qu'il ressent et surveille attentivement l'expression de sentiments qui deviendraient pour lui une cause continuelle de froissements et de blessures.
Aussi peut-on voir, commejel'ai constaté, des personnes d'une impressionnabilité exagérée passer pour des impassibles aux yeux de ceux qui ne les connaissent que superficiellement. Il y a chez elles une combinaison très simple d'association systématique et d'inhibition, et la partie de cetle inhibition qui porte sur les manifestations extérieures des sentiments peut atteindre un assez haut degré de perfection. Non seulement l'expansion volontaire par la parole est restreinte ou supprimée, mais aussi les gestes et les petits mouvements des sourcils, des lèvres, des yeux qui traduiraient l'état intérieur. Et non seulement ces expressions sont supprimées, mais il se produit aussi, par contraste, l'expression trompeuse de sentiments opposés à ceux qui sont réellement en jeu. Conserver une mine ironique, une figure bienveillante pendant qu'on souffre ou qu'on s'indigne, c'est une exagération de la fausse impassibilité qui se voit encore assez fréquemment.
Elle produit un type nouveau. Il faut bien toutefois indiquer comment les types que nous pouvons entrevoir de ce côté se rattachent à celui qui est plus spécialement le sujet de cette étude. L'impassibilité feinte est un moyen de nous garantir contre les fâcheuses conséquences de notre impressionnabilité,
ce n'est pas le seul. Si nous pouvons préserver l'intimité de notre moi des froissements de la vie en affectant une impassibilité qui n'en découvre pas les points sensibles et faibles, nous arriverons au même but en simulant des qualités opposées à celles qui sont réellement les nôtres, en feignant de fausses faiblesses, en dissimulant les vraies sous l'apparence de la force. Nous pouvons éviter, par exemple, les blessures de l'amour-propre, soit en paraissant n'en avoir aucun, soit en affectant un orgueil qui nous met au-dessus des atteintes, soit en simulant une excessive humilité (parfois ces deux manières se confondent: l'humilité de Fénelon peut passer pour très orgueilleuse). Nous pouvons encore faire paraître un désir de perfectionnement qui nous fait accepter avec joie et examiner avec soin les moindres critiques. Selon la mentalité de chacun, ces différentes défenses et bieu d'autres peuvent se substituer les unes aux autres ou se combiner. La dissimulation et la simulation sont ainsi constamment liées.