‹ Les mensonges du caractèreChapitre 40 sur 44 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les simulations de l'imprévoyance et de la prévoyance.

L'imprévoyance est une grande cause de simulation et la prévoyance également. En systématisant plus étroitement ou en relâchant les éléments de l'esprit, elles donnent au caractère des apparences très variées. La prévoyance, en effet, est une coordination de faits actuels avec le souvenir de faits passés et la prévision d'événements à venir. L'imprévoyance, au contraire, c'est le champ laissé libre à l'impression du moment, l'absence d'inhibition, le défaut de solidarité entre le moi d'hier, celui d'aujourd'hui et celui de demain.

Nous avons déjà vu l'imprévoyance simulant le courage, ou la franchise. Elle simule pareillement la générosité, la bonté aussi ou l'affection. Il s'agit ici, j'ai à peine besoin de le faire remarquer, d'une imprévoyance qui n'est pas purement intellectuelle, mais qui se traduit également dans nos sentiments et dans notre manière d'agir.

Dans tous ces cas le mécanisme est le même. C'est parce que les sentiments, les idées tendent à produire im média-

tement et sans prévision, sans souci des conséquences, des actes ou des paroles, qu'ils font croire à la franchise. Même le mensonge, qui est accueilli et immédiatement lancé dès qu'il se présente à l'esprit, prend alors un air de sincérité spontanée. De même et selon les sentiments qui assailleronttour à tour l'esprit, certainespersonnes simuleront la bonté et la générosité, ou bien, au contraire, la haine, le désir de vengeauce. Et l'expression de ces sentiments divers ne correspondra souvent qu'à une réalité faible et passagère, que transformerait, si elle était possible, la prévision des conséquences.

Le vieux type du « bohème » nous donne uoe bonne idée des simulations de l'imprévoyance. Il nous expose fort bien comment des apparences de générosité, d'indépendance d'esprit, d'aspirations élevées, peuvent exister (je ne dis pas qu'elles le doivent, car ces qualités apparentes peuvent se trouver en harmonie avec les qualités réelles du caractère) avec un fond d'égoïsme, de dureté, d'avarice même ou d'étroitesse d'esprit. Et plus tard celui-ci apparaîtra, quand les conditions de la vie auront changé, quand l'âge et l'expérience auront pour ainsi dire, tassé le moi, ou simplement quand la girouette aura tourné, quand l'esprit, très mobile, sera occupé par de nouvelles impressions rapidement nées, rapidement éteintes.

Tout ce qui altère la systématisation rigoureuse de l'es prit peut devenir une cause de semblables simulations.

Rappelons par exemple la générosité, le bavardage, les attendrissements et aussi les colères de l'ivrogne qui souvent ne montrent que des côtés secondaires et ordinairement subordonnés de sa personne. Il se peut que les changements de caractère que l'on signale dans l'évolution de maladies mentales ou cérébrales s'expliquent parfois ainsi. Le malade ne serait pas précisément plus généreux, mais plus imprévoyant ; il coordonerait moins ses actes et simulerait certaines qualités peut-être très faibles chez lui.

Une passion violente ou une excitation subite, une forte émotion, agissent dans le même sens, nous empêchent de raisonner, de prévoir, d'ajuster notre conduite à toute la complication de la vie. Certaines circonstances particulières, grâce à la nature spéciale des impressions quelles provoquent, désorganisent ainsi momentanément l'esprit et suggèrent des actes qui peuvent être de véritables simulations.

Rattachons à ces causes Ja générosité passagère des joueurs, des amoureux, des gens enrichis subitement. Un joueur ayant gagné une certaine somme aux « petits chevaux » où le calcul des probabilités était peu encourageant, donne un pourboire relativement considérable à l'employé qui lui tend son gain. Il ne faudrait pas en conclure à sa générosité foncière. Peut-être existe-t-elle, en effet, mais nous n'en savons rien.

Chacun a ses points sensibles dont l'excitation l'empêche de réfléchir et d'agir « raisonnablement». Certains avares très regardants chez eux, quand il s'agit de frais du ménage, de dépenses utiles ou même nécessaires, gaspillent volontiers l'argent pour s'amuser et même, ens'amusantpour oiïrirdu plaisir à d'autres.

| III

La vérité relative du sentiment simulé apparaît ici plus nettement que dans beaucoup d'autres cas. Le défaut de prévoyance, le manque de coordination laisse certains étatsactuels, certaines impressionspassagères développer leurs conséquences. Ces états, si fugaces qu'ils puissent être, sont certainement réels. Si l'imprévoyance peut parfois simuler la franchise, elle est bien souvent une condition de la sincérité. L'incohérence et le jeu indépendant des éléments psychiques peuvent en effet laisser apparaître, comme derrière un masque qui se brise, aussi bien l'égoïsme que la bonté, aussi bien la rapacité que des sentiments généreux.

Use produit ainsi de nouvelles simulations, des simulations par distraction, par oubli, mais ces simulations sont parfois révélatrices, et parfois ce qu'elles montrent est plus important que ce qu'elles cachent. Un choc imprévu, un heurt brusque, en nous empêchant de réfléchir, nous font montrer au grand jour des sentiments que nous cachions soigneusement, sans d'ailleurs avoir le moindre désir d'y renoncer. Des gens que la politesse recouvre d'une couche superficielle de bonté laissent percer ainsi, par l'effet d'une brusque secousse, un égoïsme solide.

C'est que si la prévoyance et toutes les qualités qui s'yrattachent nous permettent de tirer parti de notre nature au mieux de nos intérêts, et au mieux des intérêts d'autrui, elles

LES SIMULATIONS DK L I.Ml'RLYOYAV i:

peuvent aussi créer en nous une personnalité superficielle et artificielle, une sorte de fantôme social, d'automate conscient que nous présentons à notre place dans le monde et que nous faisons passer pour nous. La secousse qui le fait évanouir montre ce que nous sommes. Seulement ce personnage fabriqué a sa réalité aussi et cette réalité varie beaucoup. 11 tend à se réaliser et nous tendons, nous, selon nos vues et nos désirs, soit à le réaliser aussi, soit à le laisser à l'état de simple apparence. 11 peut être pour nous un idéal vers qui nous allons ou une sorte de paravent derrière lequel nous nous sentons plus libre. Et, selon son degré de réalité, sa disparition momentanée amènera soit des révélations, soit des simulations dans un sens ou dans l'autre. Si cette nature acquise est devenue plus vraie que notre nature première, la réapparition momentanée decelle-ci sera une sorte de tromperie, une cause d'erreurs. La simulation, en tous ces cas, résulte de la généralisation suggérée par une qualité réelle, mais moins forte et moins durable qu'elle ne le paraît, quoique de valeur très variable. Elle s'aggrave par l'utilisation instinctive ou inconsciente des apparences.

§ iv

La prévoyance, la prudence, toutes les formes de coordination serrée, s'étendant au loin dans l'avenir et dans le passé, refrénant sérieusement l'activité intempestive des désirs, peuvent devenir la cause de simulations inverses des précédentes,

et très semblables par leur principe et leur mécanisme.

Elles pullulent surtout dès que l'individu ne ressemble pas à son milieu, que sa logique est plus forte et plus large, dès que sa conduite heurte certaines conventions. Et d'ailleurs, quelquefois l'appréciation exacte est difficile. L'acte de refuser un sou à un mendiant peut traduire soit de l'indifférence, soit des sentiments profondément humains, d'une humanité prudente et prévoyante. De même une punition sévère infligée à un enfant peut déceler plus d'affection qu'une indulgence oublieuse. Elle peut être interprétée cependant comme l'indice d'une certaine dureté de cœur. La prévoyance minutieuse des ravages que peut produire un microbe donnera à celui qu'elle influencera des allures qui paraîtront celles d'un fou, à un plus ignorant, à un plus insouciant, ou, selon les cas, à un plus courageux. Un homme outragé qui, au lieu de s'emporter, combinera froidement une vengeance lointaine semblera indifférent ou lâche.

Tout sentiment qui ne se produit pas selon les formes attendues risque d'être mécouûu. Une systématisation large et précise de la conduite, enchaînant un grand nombre de faits, idées, impressions, tendances, sentiments, exige naturellement que chacun de ces faits se subordonne à l'ensemble. Elle est compliquée, elle retient l'expansion immédiate des sentiments, elle en rend la manifestation tardive, momentanément nulle, tout au moins invisible ou difficile à comprendre. Il arrive ainsi que les tendances les mieux coordonnées, c'est-àdire les plus fortes, les plus vraies, se font spécialement méconnaître, et le caractère en reçoit une interprétation directement opposée à la réalité.

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