CHAPITRE VI
Les simulations de la bonté et de la méchanceté, La douceur et la brusquerie.
La simulation de la douceur apparaît comme assez compliquée. D'une part on est porté à confondre la douceur et la honte, d'autre part on considère la douceur comme une qualité opposée à la violence et incompatible avec elle. Or la bonté et la douceur ne vont pas toujours ensemble, il s'en faut, et la douceur s'associe très bien chez une même personne avec une incontestable violence de caractère. Même la douceur et la violence ont parfois pour cause un même ensemble de qualités s'exerçant simplement dans des conditions différentes.
La douceur résulte, au moins en certains cas, d'une harmonie intérieure de l'être que le milieu ne vient pas contrarier. Peutêtre ne lui est-il pas très favorable, mais il ne parvient pas à la troubler sensiblement. La force des tendances, leur bonne organisation, parfois le manque de clairvoyance ou de susceptibilité leur permet de vivre en paix. La douceur est l'état naturel d'un
mécanisme psychologique bien agencé qui fonctionne paisiblement et régulièrement, sans heurts intérieurs dus au détraquement des rouages, sans heurts extérieurs dus à l'intervention de forces capables d'arrêter ou de troubler sérieusement son jeu. Elle s'allie tout naturellement à la force des tendances, à leur pureté, à leur harmonie, elle est en quelque sorte l'expression objective, la résultante de ces qualités. Elle est semblable àla tranquillité de l'animal, même de la bête féroce lorsqu'elle est repue et que rien ne la dérange de sa digestion. Par là même la douceur s'allie normalement à l'emportement et à la violence. Des tendances fortes et pures (au sens psychologique, c'est-à-dire ne comprenant pas d'éléments hétérogènes, mal accordés) et une personnalité qui résulte de la synthèse harmonieuse de ces tendances réagiront bien souvent brusquement et avec énergie si les forces extérieures viennent à les contrarier. La pureté suppose une certaine simplicité très favorable aux réactious violentes. Celui dont les passions ne sont pas troublées au dehors par l'antagonisme d'autrui et ne sont pas intérieurement contrariées par d'autres passions s'habitue à s'y abandonner sans réflexion et sans contrôle. Cela est assez évident. Il y a donc une raison essentielle pour qu'une simulation s'établisse, pour que la douceur apparente s'accompagne d'une violence virtuelle et, réciproquement, pour qu'un caractère violent revête, en certains cas, des apparences de douceur parfois très séduisante.
C'est une cause ordinaire de la simulation que l'apparence, ou ce qui est exactement identique, la réalité partielle et momentanée d'une qualité qui ne persiste pas, qui disparaît parfois devant une disposition d'esprit entièrement opposée. La nature de la douceur du doux-violent et de l'illusion qu'elle provoque nous apparaît nettement si nous la comparons à la douceur générale et continue. Chez quelques personnes réellement douces, cette qualité persiste même quand il n'y a pas harmonie entre elles et leur milieu. La douceur provient alors de l'absence d'égoïsme et de sens personnel, d'une harmonie interne qui résiste à l'hostilité des circonstances extérieures, ou de la souplesse des tendances qui se plient aisément aux exigences de la vie. L'esprit reste harmonieux au milieu des pires conditions. Il est des personnes qui se montrent douces dans la contrariété, dans l'affliction, dans le malheur, qui restent douces envers leurs ennemis, et, comme on le disait de Madame, envers la mort.
Quand on la compare à cette douceur, ce qu'il y a de précaire et, en ce sens, de simulé dans celle du doux-violent, s'impose aux regirds. Celui-ci sera bon et affectueux, tendre et parfois faible envers ceux qu'il aime, mais il ripostera volontiers par un coup de poing ou par un soufflet à une remarque, même inoffensive, dont il se sentira blessé.
En revanche, il faut aussi pour apprécier ce qu'il y a de réel
dans la douceur du doux-violent, le mettre en parallèle avec le grincheux et l'emporté qui, même avec les gens qu'ils aiment et près desquels ils se sentent à Taise, sont constamment hérissés, et témoignent d'une désharmonie constante de sentiments traduits au dehors par des sautes d'humeur, des plaintes, des gronderies acres ou violentes, des colères ou des lamentations. Le moindre froissement même imperceptible y suffit. C'est dans l'esprit même du grincheux ou de l'emporté que sont les principales causes de leur mécontement. Une connaissance insuffisante pourraitcependant les faire confondre, surtout le dernier, avec le doux-violent qui simule selon les circonstances, ou la complète douceur ou la violence essentielle.
La douceur s'associe-t-elle à la bonté? C'est une autre question. Dans ce que nous venons de voir rien ne permet de la résoudre. En fait le doux-violent est souvent bon. J'ai connu des hommes excellents qui appartenaient à ce type, ou qui allaient au moins jusqu'à la vivacité. Ils étaient affables, courtois, délicats, généreux souvent et très polis. Ce groupe de qualités constitue un type concret dont la réalisation ne me semble pas rare. Schœlcher, tel que l'a dépeint Legouvé (1), en est un excellent exemple.
Mais l'association des traits qui le composent n'a rien de nécessaire ni de régulier. A coup sûr la bonté peut développer
(i) Voir : Legouvé, Soixante ans de souvenirs. Paris, Hetzel.
la douceur, elle la suscitera peut-être, mais celle-ci existe sans elle comme-elle peut exister sans celle-ci. Même chez le dVuxviolent, la douceur peut être égoïste.
Elle le sera si les tendances qui régnent dans le doux-violenl sont des tendances qui se rapportent surtout à lui. Ses désirs peuvent même avoir pour fin la souffrance des autres et rien ne l'empêche en ce cas, s'ils ne sont pas contrariés, de les satisfaire avec douceur, sans emportement ni violence. L'on peut commettre doucement des actes de cruauté, et le cas n'est pas sans exemple. La cruauté sereine, douce de formes, est un trait que les romanciers ont exploité.
La douceur peut dériver d'une autre source. Un grand empire sur soi, une volonté aux combinaisons sûres et tenaces là produiront également. L'harmonie intérieure du doux-violent s'y retrouve bien, mais avec des différences essentielles. Les doux dont il s'agit maintenant évitent les chocs extérieurs, ils ne s'y exposent pas, ou bien ils s'habituent à les supporter, lisse font une sorte de château intérieur, un donjon dans lequel ils se réfugient en cas d'attaque. Tant que cela leur est possible, ils traitent les événements extérieurs comme des quantités négligeables, et répugnent à toute réaction nette et franche. Ils préservent leur harmonie intérieure par des moyens détournés. Les faux impassibles, par exemple, grâce à leur simulation de l'indifférence, évitent de s'emporter, peuvent
paulhan — Mensonges 15
rester calmes, maîtres d'eux-mêmes, et doux par conséquent. D'autres acceptent un affront sans réagir vivement, et savourent d'avance une vengeance bien combinée. D'autres encore cachent sous une douceur égoïste et affectée un inexprimable mépris, une idée de complète séparation entre eux et les autres.
Dira-t-on que dans les casdecegenrela douceur est simulée ? Oui, peut-être, si l'on se fait de la douceur une idée qui implique la bienveillance et la bonté. Mais cela paraît marquer un défaut d'analyse, et c'est un symptôme intéressant des incessantes simulations du caractère que l'équivoque du langage, et l'incohérence des sens communément attachés à un môme mot. Il vaut mieux, je crois, prendre la douceur pour une simple apparence extérieure de la conduite d'un individu en rapport avec d'autres, sans rien préjuger des tendances et des dispositions qui la produisent ou qui l'accompagnent. Nous dirons alors qu'en de tels cas elle sert à sauvegarder le moi et son intégrité, son harmonie intérieure. Elle est profondément égoïste, elle répond au besoin « de ne pas s'attirer d'affaires ». Elle appartient à beaucoup de ceux qui, se sentant en désaccord avec leur milieu, ne se décident pas à le provoquer et ne veulent pas rompre avec lui. Elle peut exister chez des âmes élevées et nobles comme il s'en rencontre chez les faux impassibles, elle peut aussi se retrouver en des caractères bas, haineux et lâches, hypocrites et sournois.
Comme la douceur est généralement agréable, comme elle peut être inspirée par la bonté, il est assez naturel qu'elle simule la bienveillance et qu'elle s'emploie parfois très volon-
tairement, pour dissimuler la méchanceté, la haine ou l'envie. Cette simulation est toute indiquée aux faibles pour qui le recours à la violence pourrait être extrêmement dangereux. La haine des faibles se dissimule souvent ainsi sous une douceur voulue ou spontanée. La ruse et la perfidie qu'on a cru remarquer, avec quelque exagération et quelque excès de généralisation parfois, dans le caractère féminin, et dont Dalila reste l'exemple classique, doit en être un exemple. Même une certaine forme de méchanceté paisible et discrète, amie de l'ordre et des convenances, s'accompagne bien mieux de la douceur que de la violence. Certaines classes de criminels, les empoisonneuses en particulier, paraissent se distinguer parla douceur de leurs manières. Le cas de la Brinvilliers est extrêmement remarquable à cet égard. On y retrouve alors probablement l'unité intérieure et le jeu harmonique des tendances dont je parlais tout à l'heure. Les vices et les défauts, les tendances criminelles qui s'accommodent le mieux de la douceur sont naturellement ceux où toute lutte ouverte et directe est supprimée : la perfidie, l'hypocrisie, la méchanceté subtile et dissimulée, indirecte.
Toutcequifortifiele moi,l'aideàserendremaître delui-même, à soumettre les passions et les désirs à leur confédération, tout cela tend aussi à susciter ou à augmenter la douceur apparente: l'éducation par exemple, les froissements de la vie quand le moi est assez fort pour en tirer parti et qu'ils ne le troublent pas, l'effort volontaire pour réfléchir et se rassembler. Mais les mêmes causes n'augmentent point dans la même proportion l'amour- ou la bonté. L'harmoniejntérieure, la « pureté » psy-
chologique des tendances reparaît comme principe de la douceur, et nous voyons aussi comment cette douceur pourra tenir à des simulations très diverses.
La douceur n'en est pas moins bien différente selon les cas. L'harmonie qu'elle suppose est tantôt générale, involontaire, inconsciente, tantôt au contraire partielle, imposée par l'énergie de la volonté, laissant subsister à côté d'elle des discordes et des désordres. Et la nature des simulations se ressent de cette diversité et varie elle-même depuis celle du doux-violent, franc et délicat, jusqu'à celle du Tartufe ou à celle du faux impassible dédaigneux.
Des personnes affectueuses et douces montrent, et parfois avec une certaine affectation, des apparences de brusquerie et de raideur. Le cas est même assez fréquent. C'est peut-être là une exagération du phénomène de défense qui produit la dissimulation simple et l'apparence d'impassibilité. La réaction et le contraste sont plus vifs, plus poussés chez le brusque que chez le faux impassible. Parfois les deux types se confondent et se mêlent. La brusquerie, j'ai pu le constater, fait parfois croire à de l'indifférence. Mais le brusque dissimule son impressionnabilité non seulement sous une froideur voulue, mais sous des gronderies, des rebuffades.
La brusquerie s'oppose à la douceur comme la violence dont elle est une forme affaiblie» La simulation du doux-brusque
consiste dans l'opposition entre le caractère affectueux et bon porté à la douceur, et ses manifestations désagréables, qui naturellement, comme toujours, ne sont pas cependant tout à fait menteuses. Elle se rattache probablement en général, et sûrement dans certains cas, à l'association par contraste. Les nerveux, les contrariants sont assez disposés à se rendre désagréables même aux gens qu'ils aiment. Ils se plaisent de temps en temps à dissimuler aux autres leur affection, et aussi à seladissimuler à eux-mêmes, à se plaindre, à s'emporter, à grogner lorsqu'au fond ils sont contents, à exprimer par des paroles désagréables ou quelque peu blessantes des pensées de félicitations ou des sentiments de sympathie. Ils ont quelque gêne, quelque pudeur à se montrer tels qu'ils sont. La brusquerie simulée, ou plutôt la brusquerie simulante, est une utilisation généralement spontanée, parfois volontaire, et qui peut s'organiser assez bien, de la tendance à l'association par contraste et de la nervosité un peu gênante qui J'accompagne souvent. Le type du « bourru bienfaisant », caractère réel, mais dont la littérature a jadis abusé, est une forme de cette fausse brusquerie. L'utilité de la brusquerie simulante est à peu près celle de la fausse impassibilité. Par son caractère agressif, elle agit plus efficacement en certains cas, moins efficacement dans d'autres. Avec des gens un peu timides ou polirons, elle prévient encore mieux les attaques ; avec des gens violents elle risque de les provoquer, bien que les gens violents eux-mêmes ne se soucient pas toujours de provoquer la violence des autres, ce qui atténue le danger. Elle suscite plus d'hostilité et d'opposition, et passe moins inaperçue.
§VI
J'ai connu plusieurs cas de cette simulation. Un d'eux surtout me paraît remarquable par sa netteté. Une personne bonne et plutôt douce était arrivée ainsi à passer généralement pour froide, indifférente et désagréable. L'apparence hérissée et brusque, spontanée surtout, à moitié voulue parfois, et, je le crois, à bien des égards inconsciente, avait produit tout son efet. Le phénomène de défense était efficace, il écartait bien des petits ennuis. Mais la finalité est toujours imparfaite même dans lame humaine et il élait si marqué qu'il en devenait souvent nuisible. Peut-être aurait-il mieux valu qu'il ne se produisît pas et que la personne apparût dans sa vraie nature.
Cettenaturecomportaitunfond d'énergie, de franchise, d'affectuosité, d'impressionabilité nerveuse, le désir de conformer sa conduite à un idéal assez haut, et aussi un besoin assez vif de décision et de certitude uni à un sens critique développé et à une grande lucidité d'esprit. Sans doute faut-il ajouter à tout cela cette possibilité ou cette réalité restreinte d'indifférence vraie qui se trouve souvent chez le faux impassible et qui est le point de départ de la simulation.
Le sens critique, la lucidité et l'impressionnabilité rendaient difficile la satisfaction du besoin de certitude et d'action assurée et prompte. De là quelque éloignement et en même temps beaucoup de goût pour la discussion et, dans certains moments critiquesunedécisionnetteetvive obtenue de temps en temps par des
à-coups brusques, des impulsions soudaines. De là aussi une certaine hésitation que dissimulaient plus ou moins en certainscas, des brusqueries et des boutades. La nervosité et la franchise, le besoin de décision vive, et la lucidité faisait que les adversaires recevaient souvent des paroles dures et qui portaient bien. Mais les amis devenaient aisément des adversaires, à propos de toutes petites questions, de théories divergentes, de goûts opposés et ils étaient traités comme tels. Et lorsque la sympathie existait et ne demandait qu'à se manifester, l'impossibilité de la montrer de la façon voulue, ou une certaine gêne en remplaçait parfois l'expression par une allure indifférente, même agressive. De là une difficulté très grande à ménager les amours-propres et les intérêts, à refuser une chose avec grâce ou même à supporter les amabilités d'autrui.
Le résultat était une réputation de dureté et de froideur fort injuste, ou qui ne correspondait qu'à une partie de la réalité mise en relief et dénaturée par la nervosité naturelle et les nécessités de la défense.
Il est vrai que ceux qui avaient vu les défauts de cette armure un peu inquiétante allaient jusqu'à parler de caractère « bonasse », ce qui était une exagération inverse. Il pouvait cependant se produire, en certains cas, de véritables faiblesses. Le sens de la justice, quoique fort, laissait agir parfois des sentiments de sympathie ou de pitié qui le contrariaient.
Sûrement la dureté et la froideur apparente, la brusquerie, l'humeur variable et fantasque, écartaient un certain nombre de ces occasions de faiblesse, et constituaient par là même une nouvelle défense assez efficace. Il est à noter que cette défense
là n'était pas précisément égoïste. Elle avait plutôt pour but et pour effet de conformer l'esprit à l'idéal qu'il devait réaliser et preuaitainsi une valeur sociale plus considérable que sa valeur égoïste et personnelle. Ce que la simulation protégeait ici, c'était moins l'individu qu'un type spécial conçu comme désirable et devant être réalisé. C'est au reste ce qui se produit souvent, avec plus ou moins de force et de netteté et nous avons eu déjà l'occasion de remarquer, çà et là, ce procédé.