QUATRIÈME PARTIE VUES S Y IV T H É T ï Q V E S
Au premier abord, on peut croire que cet ensemble de phénomènes étudié ici sous le nom de simulation, constitue une sorte d'exception, curieuse peut-être, mais d'importance en somme médiocre. Il faut au contraire, à mon avis regarder, ces faits comme une chose essentielle, générale et qui symbolise exactement la nature et le sens de la vie individuelle et de la vie sociale.
Les faits que j'ai examinés ou indiqués ne sont qu'une très faible partie des simulations qui se produisent continuellement. Leur plus grande régularité, leur fréquence relative, leur netteté me les ont en quelque sorte imposés comme sujet d étude, mais des faits quelconques pris au hasard dans les manifestations du caractère pourraient servir à des constatations et à des considérations tout à fait analogues.
paulhan — Mensonges 10
Il n'est aucun de nos actes, il n'est aucune de nos manières d'être qui ne soit susceptible de tromper, selon leurs dispositions d'esprit, ceux qui les observent et les jugent. Quiconque a un peu vu les gens s'apprécier les uns les autres doit être fixé sur le nombre et la qualité des erreurs qu'ils peuvent commettre, sur la diversité etl'étrangetédeleurs jugements àl'égard de certains actes dont le sens paraît clair cependant. Pour peu que leur intérêt, leurs haines ou quelque sentiment tendre soient en jeu, les erreurs et les illusions foisonnent.
Ne se produiraient-elles pas qu'elles resteraient toujours possibles. Je veux dire que, si on les évite parfois relativement, ce n'est que par une interprétation correcte et toujours un peu hasardeuse, non par une constatation.
Nos actes ne portent jamais avec eux la marque objective certaine de l'ensemble de tendances qui les produit. Cet ensemble, notre personnalité, est singulier, unique en tant que constituant un être dont il n'existe, dont il ne peut exister qu'un seul exemplaire. Il est trop complexe, trop touffu, trop incohérent aussi pour que l'on puisse jamais le connaître complètement. \-t-on passé sa vie avec une personne, l'a-t-on longuement observée, il reste toujours en elle des coins inconnus, des désirs latents, peut-être desséchés, mais dont on ne peut jamais dire s'ils ne vont pas refleurir, que Ton ignore et qu'elle ne connaît pas elle-même, des tendances profondes qui influencent sa conduite sans qu'il soit possible de mesurer ou même d'apercevoir cette influence. Toujours un doute est possible sur le sens profond et exact des actes et des paroles d'un être humain, et toujours l'erreur nous menace.
D'une part, si sincère que soit un acte, il n'exprime sensiblement qu'une partie de la personnalité, il laisse dans l'ombre des parties du caractère qui peut-être contrarient la première, et qui, vaincues aujourd'hui, reprendront demain l'avantage. Et d'autre part, parmi les tendances qui ont iniluencé la conduite, il en est beaucoup qui restent inconnues, inappréciables, l'acte est une synthèse dont les éléments ne peuvent pas toujours être connus, non plus que leurs rapports. Les motifs et leurs combinaisons sont toujours à quelque degré incertains. Et ce sont là deux grandes causes d'erreur.
Mais peut-on qualifier de « simulation » une simple occasion d'erreur ? Si les autres se trompent sur nous, faut-il dire que nous les trompons ?
Cela paraît excessif. Pourtant entrela simulation et l'occasion offerte d'errer, il est impossible d'établir une distinction bien nette. Toute simulation implique soit la maladresseet la bêtise, soit même une certaine complicité de l'observateur trompé. Ouel sera le degré de maladresse ou de complicité requis pour que la faute de l'illusion retombe entière sur l'observateur et que l'observé n'en conserve aucune responsabilité? Il est impossible de le fixer. La simulation la plus volontaire et la plus adroite suppose déjà quelque aveuglement au moins chez celui qui en est dupe, et l'erreurla plus grossière, celle que l'observé cherche à prévenir et dont il soutire, repose déjà sur quelque
fondement réel. Othello, plus prudent, pénétrerait Iago, et s'il comprend mal Desdémone, son erreur n'est pourtant pas sans aucune espèce d'excuse. La pitié, la sympathie de celle-ci peuventbien simuler un sentiment plus tendre. Elle n'est pas absolument irresponsable de l'illusion dont elle meurt.
Il y a donc dans toute simulation deux éléments, toujours réels, mais dont la valeur relative peut considérablement varier. Les états extrêmes sont caractérisés d'une part par le maximum d'habileté du simulateur joint au minimum de maladresse de l'observateur, del'autre parle minimum d'habileté, de volonté consciente, oudecombinaisoninstinctive du simulateur, joint au maximum de maladresse ou de complicité de la dupe. Entre ces deux extrêmes s'élagent tous les intermédiaires et toutes les complications, sans que nous ayons le droit de nous arrêter à un degréplutôt quàl'autrepourenfaireunelimite. La simulation des caractère est ainsi une opération sociale, le résultat d'une sorte de collaboration variable où les collaborateurs sont tantôt des antagonistes apparents et tantôt des compères, mais où ils sont toujours unis et soutenus par l'ensemble social dont tous deux font partie.
Toute manifestation d'un caractère est ainsi une occasion d'erreur, et par suite une simulation. 11 suffit pour cela qu'elle n'exprime pas absolument et d'une manière totale la personnalité qui la produit. Or une personnalité est trop complexe, trop incohérente aussi pourpouvoirs'exprimer,je ne dis pas par
un acte ou par quelques paroles, mais même par toute la série d'actes et de paroles qui sont la vie apparente d'un homme.
Il suffit, pour s'en convaincre, de penser à toutes les gênes, à toutes les restrictions qu'imposent à nos idées et à nos sentiments les nécessités de la vie psychique et les nécessités de la vie sociale. Il n'y a jamais une adaptation parfaite de l'acte au sentiment, de la parole à la pensée ; l'état d'harmonieuse perfection qui, par hypothèse, la rendraitpossible,n'a jamais été réalisé. II n'est pas un de nos désirs, pas une de nos tendances, pas une de nos idées qui ne contrarie quelque autre désir, quelque autre idée, qui nesoit obligé, pour cela, de se restreindre, de se dissimuler, de se faire passer pour ce qu'il n'est pas, en même temps qu'il contraint les autres à la même manœuvre. Il n'en est pas un non plus qui, par son expansion naturelle, ne tende à gêner quelqu'un de nos compagnons de vie et qui pour cela, ne doive se cacher, ou se déguiser. Mais par les côtés où ils rencontrent soit l'assentiment des autres éléments psychiques, soit la faveur des autres éléments sociaux, ils sont fortement incités au contraire à s'exagérer et à se développer artificiellement, à simuler une force et une influence qui leur manque. Et pas un ne peut se montrer pour ce qu'il est réellement, agir franchement dans la plénitude de sa nature.
§IV
Comme un mouvement musculaire résulte de l'activité combinée des muscles antagonistes, un acte résulte aussi
de l'activité combinée de tendances et d'idées qui se combattent. Mais on ne remarque en général que l'ensemble de désirs avec lequel s'accorde l'ensemble de l'acte. Nous avons une idée très nette de la simulation ainsi produite en grossissant le phénomène, en le transportant du terraiu psychique dans le domaine social. Juger un homme sur ses actes, c'est juger de l'état d'esprit d'une assemblée délibérante par ses lois et ses résolutions en refusant de considérerles partis que le vote final a mis en minorité, et même les coalitions d'opinions hétérogènes qui ont entraîné ce vote. C'est ce qui arriverait si la délibération était secrète, et si l'on ne connaissait pas le chiffre des votes émis pour ou contre tel projet. Les délibérations, les hésitations, les combinaisons compliquées qui précèdent nos actes ne sont pas toujours publiques et manifestes et nous les ignorons nous-mêmes bien souvent.
Aussi un acte même caractéristique implique-t-il assez généralement l'existence à quelque degré de la tendance ou de la qualité opposée à celle qu'il manifestes. Un acte de courage implique qu'on a surmonté quelque crainte, un acte de hardiesse qu'on a vaincu quelque timidité, un mouvement de générosité qu'on a réprimé un désir d'égoïsme ou d'économie.
On a même poussé trop loin ou plutôt on a vicié l'expression de cette vérité. C'est une opinion assez commune qu'il n'y a de mérite que s'il y a lutte et qu'une qualité ne s'atteste réellement que par la défaite visible d'une qualité opposée presque aussi forte sinon plus forte qu'elle. Pour être réellement courageux il faudrait avoir peur, et, pour être généreux, se sentir foncièrement avare. Cela ferait de chaque acte louable
une simulation et une hypocrisie très marquée. A mon sens, c'est dépasser et surtout fausser la vérité, c'est commettre une équivoque dangereuse sur le mérite et ses conditions. Mais il est vrai, et j'ai longuement essayé de le montrer ailleurs, qu'aucun sentiment, aucune tendance ne se constitue et n'aboutit à l'acte que par des jeux d'oppositions et de contrastes (1). C'est dire qu'il y a partout de la dissimulation et de la simulation. Ne peut-on pas affirmer qu'il y a quelque hypocrisie à ne pas laisser paraître dans notre conduite les mauvais sentiments dont nous sommes animés ? Oue cette hypocrisie soit louable ou non, ce n'est pas ce dont je m'occupe ici.
Mais en même temps la coalition de forces hétérogènes et discordantes est continuelle dans l'âme humaine comme dans les grandes assemblées. Un acte héroïque sera déterminé par l'amour du bien, la pitié, le sens du devoir et de la justice. Mais peut-être aussi l'orgueil d'attirer l'attention de la foule, un besoin d'action qu'un minime changement de circonstances eût détourné d'un autre côté, le désir de nuire à des gens qui pâtiront de l'acte commis y ont-ils contribué, avec bien d'autres tendances encore. Il n'est pas un sentiment, pas une qualité qui ne soit ainsi plus ou moins altérée, mélangée à quelque degré d'impuretés diverses, pas un acte vertueux
(1) Voir : L'Activité mentale [Paris F. Alcan).
dont la source ne contienne un peu de boue et sans doute aussi pas un acte criminel qui ne dérive, pour une part si petite soit-elle, de quelque bon sentiment. Ainsi la franchise dissimule souvent le désir de dire des choses désobligeantes, la générosité, l'orgueil et le mépris. La méchanceté qu'on témoigne à une personne est quelquefois faite de l'amour qu'on a voué à une autre.
Nos actes sont la résultante de phénomènes très compliqués ; si Ton savait en analyser les causes, ils décèleraient de très nombreuses tendances et très variées. Mais cette analyse est souvent impossible, et lorsqu'elle ne l'est pas, peu de gens savent ou veulent la faire. Ce n'est souvent qu'après coup, par de nombreuses comparaisons, par l'interprétation raisonnée d'une série d'actes, de l'ensemble d'une conduite, que l'on peut déterminer, toujours imparfaitement, les alliages compliqués qui se sont formés et reconnaître quelques-unes des tromperies et des méprises.
Notre jugement s'exerce sur les autres hommes comme sur un personnage de théâtre ou de roman. Desdémone, loin de trahir Othello lui est passionnément fidèle. Cependant sommesnous bien sûrs que sa sympathie pour Cassio ne se transformera jamais et qu'elle ne se lassera pas de son beau nègre? Le cas serait discutable et les renseignements donnés par Shakespeare souffriraient peut-être plusieurs interprétations. Les
actes et les rôles d'un personnage littéraire peuvent souvent être équivoques. J'ai développé ceci ailleurs et tâché de montrer comment on pourrait comprendre le Philinte de Molière (1) Parfois même on peut supposer que l'auteur se trompe sur ses personnages. Cette supposition s'impose même lorsqu'on voit des romanciers vanter les hauts sentiments et la belle intelligence de personuages qu'il font agir et parler comme des pleutres ou des nigauds. Peut-être Desdémone a-t-elle simulé la fidélité de manière à tromper Shakespeare.
Quand c'est une personne réelle que nous jugeons, notre appréciation se fonde aussi sur des données très incomplètes et souvent de valeur douteuse. Notre imagination travaille, e.t notre esprit interprète. Ce travail passe souvent inaperçu. Ou aime à prendre des inférences hasardées pour des constatations directes. En fait, il n'y a pas de constatation, et toute observation est une inférence et quand il s'agit de comprundre un caractère, la part du raisonnement, conscient ou non, devient énorme. De plus, les expériences et les observations qui pourraient nous aider à vérifier notre façon de juger sont souvent impossibles, ou bien l'on ne se donne pas la peine de les faire. Il y a donc une immense quantité de raisons pour que nos jugements sur les autres soient erronés ou tout au moins incomplets, ce qui est une manière d'être erroné, et entraîne encore de nouvelles erreurs.
Mais tous ces jugements incomplets et faux que nous portons sur les autres, correspondent en somme à autant de si-
(1) Voir : Revue bleue, 1886 : De l'interprétation des types littéraires. Le Philinte de Molière.
initiations de leur part. Simuler, en elïet, ce ne peut être autre chose que présenter aux autres des apparences qui peuvent les engager en des idées fausses. C'est ce que nous avons vu tout à l'heure. Et nous retrouvons ici pour d'autres raisons, sous une autre forme, la généralité de la simulation.
§ VII
Aiusi, de quelque façon que nous prenions la question et que nous regardions le simulateur ou la dupe, nous arrivons à la même conclusion. Elle s'imposerait encore si nous considérions le cas où le simulateur est dupe de sa propre simulation. Nous avons eu déjà tout à l'heure l'occasion de remarquer qu'on ne pouvait pas se connaître. Il y a toujours quelque discordance dans la synthèse qui nous révèle à nous-même. A un point de vue très général, nous ne nous connaissons pas autrement que nous connaissons les autres. Ici encore nos constatations ne sont que des inférences et des inférences fondées sur des données très imparfaites et bien incomplètes, car la plupart des gens se connaissent peut être encore moins bien qu'ils ne connaissent les autres et ne savent pas s'observer réellement.
Et nous y arrivons de nouveau en prenant la question sous une forme plus générale, en atteignant à une source plus haute de l'erreur universelle, en examinant la nature même des phénomènes psychologiques qui composent une personnalité. Nous avons déjà parlé, à ce point de vue, de la volonté qui implique forcément une illusion et un mensonge. Mais nous pouvons en
dire autant de l'intelligence et du sentiment, et j'insisterais davantage sur ce point si j'étudiais les mensonges de l'esprit en général. Comme ils conditionnent ici ceux du caractère, il faut bien en dire quelques mots. En ce qui concerne l'intelligence, nous avons eu déjà l'occasion de voir que toute connaissance était illusoire et erronée. Elle consiste en un symbolisme d'autant plus inexact qu'il a la prétention de serrer de plus près la réalité, de la représenter dans sa nature même et sa complexité. 11 n'est pas d'ailleurs une image, il n'est pas une idée qui ne soit à la fois en lutte avec les autres, et qui ne donne quelque prise à l'esprit pour profiter de ce désaccord. C'est là l'essence même et la caractéristique du mensonge. Toutes nos images, nos idées luttent les unes contre les autres, cherchent réciproquement à se réduire, mais un ordre supérieur les unit cependant et les fait collaborer à une même œuvre intellectuelle. Pour cette œuvre intellectuelle, même remarque. Elle aussi est en opposition] avec d'autres et cette opposition sert à une nouvelle harmonie. Et les choses continuent ainsi.
Nous en dirons autant des sentiments. Tous nos sentiments s'opposent et se combattent, tendent à se supprimer. Mais en même temps ils sont unis et conciliés à certains égards. Chacun tend à envahir l'esprit, à le soumettre. Il se heurte à d'autres qui agissent de même. Et l'esprit les conserve tous en formant d'eux un système, en régularisant leur satisfaction, en palliant leur opposition sans la résoudre. Nous sommes à la fois amour et haine, aversion et désir, courage et lâcheté. Mon désir de lire s'oppose à mon désir de manger,
mon désir de m'instruire à celui d'écrire mes idées. Chacun voudrait dominer absolument, il refoule les autres et il est contenu aussi par eux, et de cette lutte, l'ensemble delà personnalité se sert pour créer une harmonie. Bien mieux comme ces désirs dépendent les uns des autres, il faut qu'ils s'ordonnent et se subordonnent. Si l'oa veut pouvoir travailler, il faut manger, et si l'on veut pouvoir manger, il faut travailler aussi. Nos désirs sont opposés, hostiles, mais ils se combinent.
De même un sentiment qui est puissant chez moi, il faut quelquefois que je le cache et que je le nie. De cette opposition, de cette contradiction entre ma nature et ses expressions résultera une harmonie nouvelle : la continuation de l'existence dans les conditions qui peuvent la rendre heureuse ou supportable. Et même un sentiment ne peut parfois vivre qu'à la condition de s'accompagner de sa négation directe ou suggérée. Le mensonge commun, l'hypocrisie vulgaire apparaît ainsi comme un cas spécial de l'opposition des faits et de leur accord plus profond, une forme particulière du mensonge universel que je compte étudier ailleurs. Tous les chemins nous amènent à la même conclusion générale.
§ VIII
Cette conclusion générale, c'est que la simulation est partout et toujours et que nulle part et jamais elle n'est absolue. Je dirai même que par cela qu'elle implique une certaine harmonie, elle suppose aussi une certaine réalité et une certaine vé-
rite, puisque au fond nous ne pouvons avoir d'autre conception de la vérité que celle de l'harmonie.
Le fait de feindre une qualité, d'y penser, de se la représenter et de la représenter aux autres, lui donne déjà un minimum appréciable de réalité. Nous avons eu souvent à le constater. Tartufe a quelque piété et peut-être en a t-il eu jadis davantage, ou peut-être en aura-t-il plus un jour. Son hypocrisie ne nous trompe que sur la quantité ou peut-être aussi sur la date. Il est admis en psychologie que toute idée, tout sentiment, tout acte tend à se compléter, à se réaliser de plus en plus. En simuant la piété, Tartufe tend à devenir pieux. L'homme qui suit le conseil de Pascal et qui pratique sans croire et pour croire agit en somme comme lui, mais en contrariant moins le développement de la tendance qu'il simule.