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CHAPITRE II

Le mécanisme général de la simulation.

À diverses reprises, j'ai tâché de montrer le mécanisme spécial de quelques mensonges du caractère. L'examen du mécanisme général de la simulation nous en fera mieux saisir la nature même et nous comprendrons mieux, par lui, les raisons de sa généralité. Nous savons déjà par ce qui a précédé que nous allons retrouver ici la synthèse systématique, l'inhibition, les contrastes qui sont à la base de tous les faits psychologiques. Il faut seulement démêler les conditions particulières de leurs manifestations dans le cas qui nous occupe et la forme qu'ils y prennent.

La simulation a pour point de départ une discordance qu'elle aggrave pour y remédier. Si nous voulons cacher ce que nous sommes ou paraître ce que nous ne sommes pas, c'est qu'il nous serait désagréable ou dangereux de paraître semblables à nous mêmes, qu'il nous est, en diverses façons, avantageux de paraître différents. C'est là le fait initial qui sert de point de départ à la fausse impassibilité comme à la sensibilité feinte

et à toutes leurs variétés comme à toutes leurs combinaisons.

Cette discordance, le simulateur va l'augmenter soit directement, soit en lui substituant une autre désharmonie.

Pour cela, il met en relief un coté de son caractère ou de son humeur, une idée, un ensemblede gestes, unétat psychique enfin. Et cet état est en contradiction avec d'autres plus importants et qui dominent l'individu. Il généralise cet état, il l'étend et il le développe. Autour de quelques éléments discordants de son esprit, soutenus par des tendances généralement hétérogènes et que l'occasion, le besoin qu'elles en ont, a rapprochées d'eux, le simulateur construit tout un système d'actes, de paroles, d'idées, d'impressions diverses et surtout d'expressions. Naturellement ce système précise et développe la discordance primitive. Par exemple il a quelques impressions, quelques habitudes, quelques idées de piété. D'ailleurs ces idées, ces habitudes, il ne les aime pas et y tient peu. Elles sont en opposition avec sa sensualité, son avidité, sa goinfrerie. Mais elles peuvent lui servir. Alors il les développe. Il multiplie les pratiques, il se revêt d'apparences pieuses comme d'un vêtement qu'on ne laisse tomber que dans la solitude, ou dans la société de quelques complices. Par là, la discordance primitive entre les éléments psychiques va s'accroître, et, en même temps qu'elle s'accroît, elle se régularise. Tout l'ensemble d'idées, de paroles et d'actes qui compose la fausse dévotion est bien plus en désaccord que les vagues pratiques qui l'avaient précédée avec la nature vraie de l'hypocrite. Mais sa nature feinte et sa nature vraie correspondent de mieux en mieux à des conditions de vie différente; Tune s'étale, l'autre se concentre, l'une est toujours visible au

dehors, l'autre règne à l'intérieur et elles ne sortent guère de leur domaine spécial, tant que Tune des deux ne vient pas, en l'emportant définitivement, faire cesser la simulation.

Pareillement un être nerveux est froissé par des railleries ou des reproches. Il en résulte une discordance entre les impressions reçues et les sentiments intérieurs. A cette discordance il va en substituer une autre, plus développée. La sensibilité a été refoulée, il va la refouler encore plus. Il ne l'exposera plus aux chocs hostiles de la réalité et ne la laissera plus repousser par les autres. Il la comprimera lui-même, et cette tendance à ne plus exprimer au dehors le sentiment qui a excité l'opposition ou le rire, il va le généraliser et l'appliquer à tous ses sentiments. Il va feindre une impassibilité générale qui sera en complète opposition avec sa nature impressionnable. Et la discordance primitive, comme dans le cas précédent, s'accroît encore et se régularise de même.

Mais en même temps que la discordance s'exagère, elle est utilisée. Et elle ne peut être utilisée qu'à cause de son exagération même, et son exagération ne s'est produite que pour l'utiliser.

C'est en effet l'ensemble du moi qui profite de cette discordance, et c'est quelquefois la tendance même qui est le plus directement contrariée. Ce sont les sentiments délicats qui s'abritent derrière la fausse impassibilité et qui peuvent se déve-

lopper grâce à elle. Ce sont les passions les plus condamnées par la religion à qui l'apparence pieuse va permettre de se satisfaire plus confortablement. Quelquefois aussi c'est l'ensemble de la personnalité qui sera plus directement ou plus spécialement favorisé.

La désharmonie encouragée et développée suppose un fond commun harmonisé sur lequel se développent les deux groupes de phénomènes qui s'opposent et tendent à se réduire l'un l'autre. Ce fond commun, c'est tantôt une tendance bien organisée, c'est aussi un ensemble de tendances, une de ces fédérations qui sont les grands éléments du moi, c'est aussi parfois la personnalité dans sa réalité synthétique.

Nous trouvons donc au début une activité incohérente et indépendante des éléments psychiques. Ces éléments qui s'opposent se rattachent cependant, chacun de son côté, à des tendances alliées, à une même personnalité. Ils sont comme les branches divergentes d'un même tronc. Et le moi ne trouve pas de meilleur moyen de les faire contribuer à son unité, à son équilibre que de les développer chacun dans leur sens propre, en les opposant virtuellement de plus en plus, mais en empêchant cette opposition de développer ses effets, par l'adaptation de chacun des groupes d'éléments psychiques divergents à des fonctions spéciales et à des circonstances particulières. Ainsi souvent, au lieu de se nuire, les deux groupes aident réciproquement à leur développement et à leur prospérité et contribuent tous deux à l'équilibre du moi. Ceci évidemment ne se réalise pas toujours, la finalité psychique étant imparfaite et grossière, mais telle est la tendance principale et la réussite

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occasionnelle de la simulation sous sa forme abstraite et générale. Ainsi la simulation est un de ces cas si nombreux et qui indiquent sans doute une sorte de nécessité, où l'harmonie est conditionnée par la discordance. J'en ai déjà étudié ailleurs un certain nombre (1). îl pourrait être intéressant d'en rapprocher le mensonge en général. Nous trouverions des analogies telles que nous serions, je pense, obligés de conclure une fois de plus, et pour de nouvelles raisons à la généralité de la simulation. L'invention, par exemple, pour prendre un fait très général, est tout à fait comparable à la simulation. Elle aussi suppose une désharmonie primitive et des développements assez longs. Elle tend sans doute à l'harmonie finale et à l'harmonie complète. Mais nous avons vu que la simulation y tend aussi jusqu'à un certain point, et qu'elle peut préparer et annoncer une transformation plus complète de l'être. Et si cette harmonie ne se réalise pas parfaitement par la simulation, on peut dire aussi que l'invention ne la produit jamais sous une forme complète et que sa réalisation totale serait, à vrai dire, contradictoire.

Bien que le côté social de la simulation ne rentre pas directement dans notre sujet, nous avons été pourtant obligés d'en parler assez souvent. En effet nous voyons le milieu social pré-

(1) Voir par exemple, le chapitre sur l'illogisme dans Esprits logiques et esprits faux, et la Psychologie de Vinuention (Paris, F. Alcan), et mon article sur la Psychologie du calembour (Revue des Deux-Mondes, 1897).

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parer la simulation, la provoquer, la rendre nécessaire, puis s'en faire le complice et l'aider à porter ses fruits. C'est lui qui produit assez souvent la discordance primitive. Mais aussi bien il se mêle à toutes les phases de son évolution. Je ne puis examiner ici la façon variée dont il se comporte. Quelques mots seulement sur un point spécial donneront une idée, suffisante pour le moment, de son. action.

La simulation effectuée est le point de départ d'un travail plus ou moins considérable dans l'entourage du simulateur. Par exemple, la généralisation d'une manière d'être naturellement subordonnée, l'empire apparent donné à quelques éléments psychiques provoquent chez l'observateur dupé une généralisation plus marquée encore dans sa représentation du simulateur. Cette systématisation chez le dupé est le but de la systématisation du simulateur, parce qu'elle est le moyen qui permettra à la première de donner les résultats attendus. La généralisation de la piété est infiniment plus étendue, plus rigoureuse et plus pure clans l'idée qu'Orgon se fait de Tartufe, dans le Tartufe représenté, que dans le Tartufe réel. Cette généralisation idéale et représentative, qui se développe chez les observateurs, qui reproduit avec plus de régularité la généralisation correspondante du simulateur, et qui s'approche bien plus qu'elle de la perfection, c'est la caractéristique de la simulation qui réussit. Parfois elle échoue, et alors la généralisation subjective correspond à peu près à la généralisation réelle. Parfois aussi cette généralisation d'une qualité dans le personnage représenté est une sorte d'illusion à peu près spontanée qui ne correspond à rien de volontairement préparé.

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C'est un cas que nous avons rencontré ça et là. Des faits de ce genre attestent la nature sociale de la simulation individuelle qui n'a de sens d'ailleurs et de but que pour et par la vie sociale. La simulation pour soi-même s'y rapporte encore visiblement. Et c'est aussi l'état social qui détermine la forme de la simulation et lui trace sa voie. Une civilisation religieuse produit Jes Tartuffes et les fanfarons d'impiété, une civilisation militaire produit une simulation de vertus guerrières. Tous les grands courants intellectuels ou sentimentaux engendrent une série de mensonges variés et portant sur toutes les formes de l'être humain. Tour à tour les gens affectent l'impassibilité féroce ou la sensibilité larmoyante, l'amour de la nature ou le goût des extrêmes raffinements de la civilisation, des perversions même qui la corrompent et l'achèvent, l'admiration pour nos classiques ou pour des écrivains étrangers, pour la musique italienne ou la musique allemande. Et nos modes mêmes font constamment mentir le corps, rectifiant ou exagérant les courbes du corps de la femme, élargissant aux hommes les épaules. L'accommodation constante à un idéal, de quelque nature qu'il soit, idéal de prêtre, idéal d'artiste, idéal de couturière, est une inépuisable source de simulations instinctives comme aussi de mensonges conscients vis-à-vis des autres, visà vis de nous-mêmes.

Ce double mouvement, de simulation d'une part et d'illusion de l'autre, est universel et ininterrompu. Sans cesse nous trompons et nous sommes trompés. Ces erreurs et ces men-

songes, par certains de leurs caractères, rendent possible la vie sociale.

Chacun en somme tend ainsi à se créera lui-même le monde idéal dont il a besoin pour vivre, pour se développer, pour être heureux. Il tend à créer pour les autres un monde idéal et illusoire, tel que ceux-ci soient portés à lui créer à leur tour le monde réel qu'il désire. Pour cela il leur procure des illusions qui leur facilitent la vie à eux-mêmes et que ceux-ci reçoivent, développent et amplifient selon leur goût.

Tel est par exemple l'effet de la politesse. La politesse est un mensonge continu par lequel chacun tend à créer pour les autres un monde d'illusion, facile et agréable, un monde d'harmonie superficielle, afin d'être placé par eux, à son tour, dans un monde semblable. La vertu agit de même à une plus grande profondeur et avec une efficacité plus réelle. Par la vertu nous faisons croire aux autres que nous sommes réellement bons, que cet univers est harmonieux, nous les situons dans un monde supérieur, et, somme toute, tel qu'ils se le représentent, à peu près fictif, car la vertu ne ressemble guère à l'image que s'en crée celui qui l'admire. C'est là un ensemble de simulations altruistes.

Il existe aussi une simulation égoïste et menaçante. Ce n'est plus l'harmonie, c'est la menace de la désharmonie qu'on simule alors pour effrayer les autres et les décider à nous donner les apparences que nous désirons, de peur que nous leur refusions à notre tour celles qu'ilsconvoitent. La bouderie, les essais d'intimidation, les ostentations de bravoure et l'étalage exagéré de notre susceptibilité décèlent cette pratique. D'au-

très simulations sont indifférentes, esthétiques, altruistes ou égoïstes à la fois. Et de tout cela naît un marchandage de gri maces qui est une bonne part de la vie sociale.

Chacun vit ainsi isolé dans un monde imaginaire créé. par la simulation des autres et par ses propres illusions. Il abrite derrière des mensonges et des erreurs sa vie intime, qui ne pourrait supporter l'éclat du grand jour, les heurts inévitables, les chocs brusques et les inimitiés universelles que nul ne pourrait éviter. La société coordonne tant bien que mal tous ces éléments disparates en leur imposant cette dissimulation nécessaire, cette inéluctable simulation, ces erreurs complices sans lesquelles elle s'anéantirait sans doute. Et ce système d'illusions et de mensonges finit tout de même par créer une réalité quelque peu harmonique, à cause même des discordances de la simulation qui réparent ou annulent, compensent d'une manière vacillante et troublée, de plus graves désaccords.

De même qu'il y a toujours quelque sincérité au fond de la simulation et quelque exactitude en toute erreur, il y a quelque harmonie aussi dans cette agglomération de mondes illusoires et disparates que constitue la foule des individus. L'illusion de l'un, sans être l'illusion de l'autre, et tout en la contredisant, l'aide parfois, l'appuie et la confirme. Des faits très simples le font aisément comprendre. Deux personnes ne s'estiment point, mais chacune d'elles est persuadée qu'elle est hautement considérée par l'autre. Elle croit devoir en retour témoigner à celle-ci au moins quelques égards de pure forme, ou même elle éprouve à son égard une certaine sympathie ou un peu de bienveillance. Ainsi sur une discordance grave une simulation dou-

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ble et une double illusion établissent une harmonie imparfaite mais réelle. Si l'on généralise ce procédé en tenant compte des changements nécessaires, des formes infiniment variées qu'il peut s'adapter, on expliquera par lui une grande partie de l'harmonie sociale, et, sans doute, une partie essentielle.

Si nous sommes isolés dans le monde des autres hommes, nous ne le sommes pas beaucoup moins en nous-mêmes. Nous nousenchantons continuellementd 'illusions sur nos sentiments, nos idées, et notre caractère, et j'y ai assez insisté tout à l'heure. Et nous nous trompons exactement comme nous trompons les autres et par le mA*me mécanisme. Nous prononçons mentalement certaines paroles, ou nous accomplissons certains actes, pour nous faire croire à nous-mêmes que nous sommes animés des vertus qui nous paraissent les commander. Nous nous obligeons, en vue d'un but identique, à éprouver certaines émotions, dont nous nous exagérons aisément la signification et la force.

Parfois l'illusion est spontanée. Elle consiste en une interprétation erronée que nous faisons, après coup, de nos actes, ou même de nos sentiments. L'esprit est alors l'observateur maladroit qui poussé par l'affection ou la haine, le besoin d'admirer ou de mépriser, ne peut arriver à distinguer la vraie nature de celui qu'il juge. Parfois aussi l'esprit est le simulateur ; il

collabore activement à se tromper, avec une conscience sourde, ou avec une complaisance inconsciente, comme il agit, en d'autres cas, pour tromper les autres. Si même il a élaboré des théories sur les nécessités delà vie sociale, sur le rôle de l'illusion, il peut en venir à se duper lui-même volontairement et consciemment. Ainsi nous retrouvons dans l'esprit même la comédie sociale, l'alliance complaisante et un peu honteuse d'ellemême, un peu ignorée aussi, du simulateur et de la dupe. C'est que l'esprit est une société d'éléments psychiques, de tendances et de groupes de tendances.

Qu'ils portent sur nous ou sur les autres, l'illusion et le mensonge présentent le môme caractère d'utilité, d'adaptation réciproque, de finalité. Dans l'intérieur du moi cette finalité est imparfaite, moins qu'ailleurs, mais pour des raisons analogues. L'activité indépendante des tendances, des éléments la provoque, mais lui nuit aussi. Souvent le désir de certaines qualités nous porte à les simuler vis-à-vis de nous-mêmes, mais, souvent aussi, c'est la crainte de certains défauts qui nous porte à croire que nous les avons, et qui, si nous sommes timides, nous empêche de développer nos qualités. La crainte de simuler, ici, une qualité, engendre une simulation dangereuse, celle du défaut opposé.

Il est aussi naturel, aussi utile et, en plusieurs sens, aussi nécessaire de se daper que de tromper les autres. Et il résulte de cette simulation constante que chacun est, même en luimême, dans un monde étranger et trompeur. Nos idées, nos sentiments, nos impressions sont obligés, pour vivre, de se masquer, de s'affubler d'une nature d'emprunt, de se rendre

méconnaissables. Et leurs compagnons se prêtent souvent à cette supercherie. Aussi laissons-nous volontiers vivre et prospérer en nous, sous le couvert d'une simulation dont nous sommes complices, des croyances et des tendances que nous n'oserions avouer. Personne de nous ne se laisserait aller volontiers à ses désirs et à ses réflexions s'il voyait où ils le mènent, s'il les connaissait vraiment. Darwin n'aurait probablement pas accepté son idée de la transformation des espèces par la sélection naturelle s'il en eût clairement aperçu la nature. Tel homme d'État, qui se dévoue pour faire triompher une de ses conceptions, la rejeterait avec horreur s'il en apercevait les suites logiques ; mais elle le trompe, elle simule l'innocence, et lui se laisse tromper, par faiblesse, par vanité, par intérêt ou par ambition, par amour pour cet enfant méconnu de son intelligence.

Nous transformons si bien notre propre moi. que parfois nous ne le reconnaissons plus. En vivant en nous, tout ce qui est notre se transforme et nous apparaît à travers un voile d'illusions et de conventions. Le passé nous dupe ainsi, et l'avenir nous leurre pareillement. Notre moi s'illusionne constamment sur ce qu'il contient aujourd'hui, il se trompe davantage sur ce qu'il était hier ou il y a vingt ans, et plus encore sur ce qu'il sera demain ou plus tard, s'il est encore. Nous avons quelquefois la révélation de ce désaccord intime. Notre moi nous apparaît parfois comme un étranger, quand le désaccord devient trop fort. Et quelques-uns admettent alors l'intervention d'un dieu ou d'un démon qui les inspire, comme un citoyen zélé peut croire vendu à l'étranger le compatriote qui pense

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autrement que lui (1). Et parfois une sorte de honte nous prend quand un vieux souvenir bien conservé nous assaille à l'improviste, quand uue ancienue lettre relue, uu paysage retrouvé ressuscitent soudain en nous, avec leur ton d'autrefois, des im- • pressions disparues, dont il ne nous restait que des images pâlies et truquées. Nous sommes gênés devant cet étranger si intime, qui revient en nous comme chez lui, et qui ne ressemble guère au moi dont nous avions gardé le souvenir synthétique toujours retouché. Les regrets, les remords sont des effets de cstte discordance, qui s'impose malgré les conventions auxquelles se soumettent nos éléments psychiques. Chaque état d'esprit, chaque élément de notre moi, et sans doute chaque élément d'élément, est toujoursà quelque degré isolé, méconnu, dupé et dupeur à la fois dans cette série plus ou moins systématisée de faits qui constitue notre vie mentale, comme chaque individu est isolé, illusionné et trompeur, dans le système d'esprits en activité qui constitue la vie sociale. Et l'ensemble synthétique de ces éléments, le moi, intervient pour régulariser ces simulations, pour les diriger, pour les provoquer et pour les subir aussi à peu près exactement de la môme manière que la société intervient dans la genèse et dans l'utilisation des simulations de l'individu.

(i) Il s'ensuit que c'est l'absence de maquillage qui peut parfois nous empêcher de reconnaître comme nôtres certains états de conscience. Précisément parce que nous les percevons trop bien, sans pouvoir leur imposer la marque convenue du moi, nous refusons de nous les attribuer. Il nous faut souvent, ou méconnaître leur nature, ou méconnaître leur origine, c'est-à-dire, de façon ou d'autre, nous tromper sur eux.

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