CHAPITRE III
La nécessité de la simulation et la façon dont on doit l'interpréter
La simulation est-elle essentielle à la vie humaine ? Pouvons-nous, au contraire, prévoir, et, si l'on veut, espérer sa disparition ? Elle n'est certainement immuable ni en qualité ni en quantité. Elle se transforme selon les époques, les âges, les sexes, les caractères de la société et de l'individu. De plus, elle semble parfois diminuer. Nous pouvons constater la disparition d'un certain nombre de duperies. 11 nous arrive d'en reconnaître, soit chez nous, soit chez les autres, et, par conséquent, sinon de les supprimer tout à fait, au moins d'en amoindrir l'importance et par là, de tendre à en diminuer la réalité, par une action plus ou moins indirecte. On-pourrait penser que les contacts sociaux, en se multipliant, en se faisant plus compliqués et plus intimes, feront écailler et tomber ce vernis d'hypocrisie qui nous recouvre tous. L'évolution des sociétés substituerait de plus en plus à l'harmonie troublée, à l'émiettement et à l'isolement réels que nous avons reconnus,
2t>8 VUES SYNTHÉTIQUES
une systématisation à la fois plus ample et plus serrée, un accord plus réel des individus tels qu'ils sont en effet.
C'est là un rêve contradictoire. Il se peut que certaines simulations disparaissent, mais alors même que ce que nous appelons hypocrisie aurait complètement disparu, ce qui est peu vraisemblable, les choses n'auraient point changé autant qu'on le suppose. Le mensonge, la simulation, l'illusion sont des formes, des manifestations de caractères généraux inhérents à tout esprit, à toute vie, à toute réalité. Je ne les ai examinés ici que pour une seule de leurs incarnations. Même sous cette forme concrète, elles paraissent très vivaces. Je ne vois pas qu'il soit possible de réduire à rien les raisons générales de l'universalité de la simulation que j'ai données au cours de cette étude. Tant qu'ily aura à la fois dans l'homme et dans la société de la discordance et de l'harmonie, une tendance à la systématisation et des obstacles à cette tendance, la simulation paraît devoir s'imposer, et l'on ne peut croire ni même concevoir, que ces conditions du mensonge seront jamais supprimées, qu'il existera un être, individuel ou social, sans harmonie ou sans discordance. Un être sans systématisation, un être sans discordances, ce sont deux suppositions également contradictoires et inacceptables. Mais nous comprendrons mieux, plus tard, la nécessité absolue de la simulation dans le caractère en la rattachant à une étude générale de la contradiction et du mensonge, à un groupe de faits très abstraits et de lois universelles.
A présent, une dernière question se pose. Nous avons trouvé partout de la fiction et du réel, des qualités qui prennent l'apparence de qualités opposées. Mais en quoi consiste cette fiction, et qu'est-ce que cette réalité, qu'est-ce même qu'une « qualité », voilà peut-être ce qui ne ressort pas avec évidence, et même ce qui semble sans doute moins net et moins clair, quand on le regarde de près. Je ne veux pas aborder ici des questions purement métaphysiques comme celle de la réalité en général et de l'idéalisme subjectif. C'est là une doctrine, à mon sens, ruineuse, mais ce n'est pas le moment de le montrer, ni de rechercher quelle est la conception qu'il lui faut préférer. Ce qui nous importe, c'est d'examiner les questions qui se posent à nous, au point de vue de la psychologie générale.
Ilmesemblequece qui ressortd'emblée de l'examen des faits, c'est la singulière relativité de ce que nous appelons les qualités du caractère. Les idées que l'on se fait communément à ce sujet paraissent tout à fait inexactes dans leur apparente précision.
Malgré tous les enseignements de l'expérience que l'on ne peut absolument méconnaître, mais dont on se garde de tirerles conclusions légitimes, on paraît croire que les qualités sont des choses bien définies, reconnaissables, précises, traduites par des manifestations non équivoques.
Quand on serre la réalité d'un peu près, on aperçoit la vanité de cette opinion. Il semble bien que rien n'existe réellement
270 VUES SYNTHETIQUES
de ce que l'on considère comme les qualités du caractère. Il est à peine besoin de dire que ce n'est pas dans le témoignage intérieur de la conscience, ni même dans les émotions réellement éprouvées que nous pouvons leur trouver des bases solides. J ai assez insisté sur les inévitables et universelles illusions du sens intime pour me borner ici à les rappeler. Mais même nos émotions les plus authentiques ne peuvent nous révéler le sens et la portée d'un acte, tellement nous les comprenons peu ettantnous leséprouvons souvent à contre-sens. Rien n'empêche un homme d'éprouver une sorte de pitié attendrie pour ceux qu'il va ruiner ou tuer, et de croire que cette pitié dicte ses actes et en invoque le sens. Dans presque tous les cas où nous sommes émus, nous jugeons à contre-sens notre émotion et les actes auxquels elle s'associe. Sans doute on a dit, on a cru, ce qui est vraiment remarquable, que notre intention nous était directementconnue, et qu'elle faisait seule la valeur de nos actes et attestait nos qualités. En fait, nous ne la connaissons pas, nous nous trompons constamment sur elle, et, d'autre part, elle est un facteur souvent secondaire dans la valeur et le sens de notre action, et ce qu'elle atteste, c'est surtout l'inlluence superficielle de certaines conventions sociales qui nous forcent à appeler de tel ou tel mot le désir qui nous fait agir, sans que nous cherchions vraimentànous informer de sa nature.
A défaut du sens intime, l'observation objective peut, samblet-il d'abord, nous renseigner sur les tendances. Nous voyons un
homme agir de manière à rendre les autres heureux ou malheureux, nous constatons qu'il risque sa vie pour défendre une idée, qu'il se ruiue pour venir en aide aux siens. Il y a là une base solide d'appréciation.
Eh bien, cette base-là même est absolument impuissante à soutenir l'opinion commune. D'abord, elle est insuffisante. Ce que nous voyons, ce que nous constatons d'un acte est bien peu de chose, très souvent. Nous n'avons que rarement pu comprendre sa genèse, voir comment il s'est préparé, quels désirs l'ont insidieusement amené ou fait brusquement surgir, quels sont ses rapports avec les tendances, et quelle partie de la pcr sonnalité il exprime. D'autre part, nous pouvons rarement aussi voir où il aboutit, et où il devrait normalement aboutir, ce qui est plus important. Nous ne pouvons suivre ses effets de proche en proche dans l'avenir infini. Et pour le peu que nous en voyons, nous ne sommes pas capables, en bien des cas, de dire s'il découle normalement, logiquement de l'acte commis, etdes tendances qui le produisirent, ou bien s'il y a eu hasard, chance heureuse ou malheureuse, qui a fait dévier le cours des événements. Encore ceci, mêmepour quelqu'un qui connaîtrait une énorme quantitéde détails qui nous échappent, ne pourraitil sans doute être déterminé toujours avec précision. Peut-être même, en certains cas, la question imoluble ne l'est elle que parce qu'elle n'a réellement aucun sens.
§ iv
Le Christ meurt sur la croix. Admirable dévouement, dit celui-ci. Fâcheuse folie, pense l'autre, ou bien obstination étroite et bornée. On discutera là-dessus en montrant les grandioses suites de cette mort ou les malheurs que nous a valus le christianisme. Sans entrer dans toutes les discussions qui peuvent nous laisser toujours ignorer le rapport de la mort du Christ à l'établissement et au développement des institutions chrétiennes et à tous les événements qui s'y rattachent, la somme des biens et des maux qu'elle a entraînés et ce qui se serait passé en un monde où elle ne fût point advenue, nous ne pourrions avoir une idée bien précise et bien complète qu'à la condition de savoir tout ce qui se passera, sinon jusqu'à la fin du monde, au moins jusqu'à la fin de l'humanité, et de pouvoir apprécier convenablement tout cela. Tant que l'ignorance subsiste, la diversité des opinions est inévitable et en somme légitime. Sans doute, selon nos croyances personnelles nous porterons tel ou tel jugement sur l'acte du Christ mais précisément nous ne pouvons l'apprécier qu'au moyen de croyances incomplètes et forcément erronées.
On pense évidemment qu'il n'est pas besoin de savoir tant de choses. Nous voyons les actes et leurs tendances immédiates, nous les rapportons à un ensemble de règles sociales convenues qui nous servent à les interpréter. Cela suffit sans aller chercher si loin des raisons d'affirmer ou de douter. Un assassinat
suivi de vol est incontestablement le produit de la brutalité ou de l'avidité. Les bienfaits prodigués sont un signe de bonté, d'humanité, d'altruisme.
Hélas, les choses ne sont point si simples. L'assassinat peut être dicté par un sentiment d'amour-propre, par le besoin de manger, par le désir de briller aux yeux d'une femme, même peut-être par des impressions de justice sociale (je n'examine pas si cette justice est bien ou mal comprise), par une foule de sentiments qui commandent, en d'autres circonstances, des actes qualifiés d'héroïques. Et les dons, les largesses peuvent signifier l'ostentation ou l'imprévoyance.
Et même peut-on dire que ces actes, même si nous les connaissions très bien, et si nous en pouvions mesurer les conséquences, nous révéleraient des qualités réelles? Je ne le pense point. Qu'est-ce que la bonté, par exemple? L'amour éclairé des autres, dira t-on, le désir de faire passer leur bien avant le nôtre. Sans m'arrêter à cette considération que leur bien devient en ce cas noire bien puisqu'il est désiré par nous, je ferai remarquer que, généralement, le résultat de la bonté n'est point suret que pour qu'elle méritât son nom, il faudrait pourtant qu'il le fût. Toute bonté a généralement son envers. Est-ce être bon que de pardonner à ceux qui nous ont offensés ? C'est être bon pour les offenseurs, sans doute, — et encore cela n'est pas sûr — mais ce n'est pas l'être pour tous ceux qui seront ou qui pourront être offensés encore à cause de ce pardon.
Deux choses constituent une qualité, d'abord la ^nature de l'esprit, la systématisation régulière qui le porte à agir dans un sens donné, et en second lieu les conséquences logiques et ncr-
paulhan — Mensonges 18
maies de cette action. Or nous ne pouvons jamais connaître assez pour nous prononcer définitivement ni les conditions psychologiques et sociales d'un acte, ni ses conséquences.
Nous ne pouvons donc jamais affirmer absolument l'existence d'une qualité, si nous voulons être précis. Bien plus, nous n'avons pas de raison de croire que des qualités telles qu'on les conçoit communément existent en réalité.
Gela tient en grande partie à la complexité et à l'incohérence actuelle de la vie sociale et de la vie psychique. Nous pouvons parler avec précision des propriétés de l'oxygène et de ses réactions. Elles sont sensiblement fixes, toujours les mêmes dans les mêmes conditions, et ces conditions sontassez simples pour que nous puissions les réaliser et apercevoir la permanence des lois qui les expriment.
Il en est tout autrement pour les qualités de l'esprit, qui seraient en somme les modes permanents de réaction de cet esprit. Les circonstances dans lesquelles ces réactions se forment sont trop compliquées et trop variables, ces réactions elles-mêmes sont trop enchevêtrées, leurs antécédents et leurs effets ont des formes trop variées pour que la régularité des réactions qui témoigne des qualités puisse être obtenue. De plus les apparences semblables que prennent des réactions de natures très différentes, apporte une insurmontable complication, une indécision irrémédiable compatible d'ailleurs avec le déterminisme le plus absolu si l'on y tient. Enfm notre jugement même est ici influencé et faussé par une foule d'habitudes et de conventions, et l'instrument de nos recherches, notre intelligence est elle-même détournée pur
les simulations quelle devrait constater en dehors d'elle. C'est donc en un sens tout relatif qu'il faut prendre les qualités de l'esprit. Leur valeur reste surtout conventionnelle et pratique. Elles se apportent à un état social donné ainsi qu'à la mentalité de ceux qui les apprécient, et avec laquelle elles varient. Dire de quelqu'un qu'il est bon, qu'il est modeste, c'est bien moins constater un fait ou un ensemble de faits psychiques qu'apprécier simplement ses actes au moyen de conventions, de règles sociales admises, de préjugés qui ont force de loi. Et il ne saurait en être autrement! Les qualités dont nous parlons toujours peuvent être en partie réduites à quelques manières d'être très générales et qui n'intéressent presque personne. J'ai tenté ailleurs quelques réductions de ce genre, en montrant le rôle des grandes formes psychiques d'inhibition et de systématisation dans le mécanisme de ces qualités. Mais elles sont aussi un résultat social, l'apparence créée par des siècles d'habitude et de routine.
Aussi sont-elles essentiellement, à ce point de vue encore, des simulations, et ne peuvent-elles être autre chose. Nous retrouvons encore par une voie différente notre même conclusion. Lentement cette simulation prend un aspect un peu différent sans doute de celui qu'on lui attribue. Si l'intervention des préjugés, des formes mentales créées par une civilisation, si l'imbroglio si peu régulier de tant de fils psychiques et suprapsychiques la rend nécessaire et fatale, elle tend aussi à faire d'elle une réalité conventionnelle et à certains égards factice. La simulation n'est pas non plus ce qu'on croit. Il n'en peut être autrement. Les qualités auxquelles le mensonge veut nous
ï™ VUES SYNTHÉTIQUES
faire croire ne pouvant pas être réelles, celles qui sont simulées diffèrent moks d'elles qu'on ne le croit. Les qualités, même à leur maximum de vérité, sont toujours simulées, elles sont une apparence illusoire, les qualités fausses, simulées, ont donc, à un degré seulement un peu moindre, le même genre de vérité que les autres. Et c'est ainsi que nous apercevons encore, dans une perspective différente, cette loi que nous avons souvent remarquée déjà, de la réalité qui «e cache et qui se prépare au cœur de toute simulation. Et à mesure que décroît la réalité des qualités, décroît aussi la réalité de la simulation. A certains égards la simulation elle-même est simulée.