NOUVELLE ÉDITION CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
A Monsieur' Jules Lemaître.
de r Académie française.
Monsieur et très honoré Maître,
On doit^ dit-on^ à Montniirel, maître queux d'un illustre plénipotentiaire au Congrès de Vérone, le Chateaubriand aux pommes. A la façon dont vous accommodiez le grand homme dans vos conférences si diversement goûtées^ on crut un moment que vous offriez à vos auditeurs le régal spirituel, mais inattendu, d'un Chateaubriand aux pommes cuites. Projectile approprié à la victime, du reste, puisque, comme celle-ci, il aime à s'étaler.
Le 20 mars dernier, un de ces projectiles s'égarait dans la direction de la Faculté représentée par le très savant D^ Evariste Michel et par un autre. Permettez à cet autre des médecins visés de vous dédier ces quelques pages. Il croit n^ avoir pas été touché. Loin de là et par contre, vous
avez^ en dépit de vous-inême^ mis votre talent au service d'une idée qui lui est chère^ chère parce qu'il la juge vraie, et aussi sans doute parce quelle est sienne. Il lui plaît de négliger l'intention et de ne tenir compte que du fait^ oit il veut voir un bienfait.
Un de vos lecteurs, toujours charmé., et amusé quand même.
D^ POTIQVET
Sceaux, avril 19 12.
« Nous nous demandons si cette vanité incoercible, qui lui fait à chaque minute emplir l'univers de son moi, n'est pas quelque chose de proprement morbide chez ce fils et frère de neurasthéniques. [Des médecins, le D^ Potiquet, le D^ Euariste Michel, ont cru démontrer, l'un l'hystérie, l'autre la demi- folie de Chateaubriand. Quand les médecins s'y mettent ) »
Chateaubriand , par M. Jules Lemaître, La Revue hebdomadaire, 3o mars rgia.
Bien que le caractère de Chateaubriand ne fût pas Tobjet de ses conférences, surtout littéraires, M. Jules Lemaître en a, avec finesse, relevé, en passant, les principaux traits : l'inégalité d'humeur et la versatilité, la sensibilité aiguë et l'imagination extraordinairement vive. Chateaubriand a, dit-il, « le don des images » ; chez lui, en effet, la pensée ne reste pas abstraite et terne, elle prend la forme concrète, se matérialise, devient vi-
vante et colorée, elle se fait image. M. Jules Lemaîtie note, avec des trouvailles d'expression, son orgueil, « son goût de se considérer comme le centre du monde », sa manie d'amplifier ce qu'il touche et surtout ce qui le touche, (( ses vantardises », (( sa vanité qui ne se repose jamais,... vanité unique, et par le degré, et par le besoin continuel de s'exprimer », son égoïsme, — « l'intérêt qu'il prend aux choses, c'est toujours l'intérêt qu'il prend à lui-même », — sa propension extrême au mensonge, non pas au mensonge pur et simple, mais au mensonge orné de toutes les séductions que prête une imagination éclatante et qui font des Mémoires « un roman splendide ». Il note son autosuggestibilité, son aversion pour la continence, — o le paradis que Chateaubriand aurait aimé, c'est le paradis de Mahomet avec de la rêverie autour », — (( son manque de vie intime, de réflexion sur soi » ; et, parmi tout cela, « une sorte d'innocence », c'est-à-dire d'inconscience. Bref, il fait de lui « un malade et un excessif qui a du génie ». Ailleurs (interview du Temps^ i4 jacivier 1912), M. Jules Lemaître
signale son goût de la mise en scène, son besoin d'amplifier et de magnifier son rôle, l'exploitation qu'il fait d'une tristesse trop souvent factice; il lui reproche de n'avoir jamais pratiqué la simplicité et l'humilité chrétiennes, et conclut en le considérant comme « un superbe comédien ». M. Jules Lemaître a ainsi, comme en se jouant, fait œuvre de neurologiste avisé, relevant un à un les signes psychiques qui, par leur intensité, leur continuité, leur groupement, constituent la mentalité hystérique (P. Hartenberg) ; sans le vouloir, sans le savoir, contre son gré même, il a diagnostiqué l'hystérie ; et nous ne pourrions souhaiter de meilleure préparation à la lecture de la nouvelle édition de notre opuscule que celle de ses conférences. Certes, la silhouette qu'il esquisse peut, par endroits, paraître un peu floue ; mais les neurologistes eux-mêmes s'accordent si peu sur la définition de l'hystérie et sur ses limites qu'on ne peut exiger d'un profane la netteté de contours à laquelle les spécialistes euxmêmes désespèrent d'atteindre. Limité à ce petit canton de la pathologie, le métier est
facile, il le voit, Thystérie étant, après tout, moins une maladie qu'une forme du caractère. Un peu entraîné, aidé de ses dons d'observateur subtil et pénétrant, M. Jules Lemaître y excellerait : il ne lui manque plus guère que le petit tour de main pour choisir et coller l'étiquette. — Une remarque toutefois : « la vanité incoercible » est bien plus le propre de l'hystérique que le propre du neurasthénique. Léger faux pas. Mais, dit le proverbe, il n'est si bon cheval qui ne bronche.
DE
Du peu de sincérité de Chateaubriand dans les Mémoires d' outre-tombe^ les exemples abondent, on le sait ^ Je n'insisterai que sur Tun
I. M. A. Cassagne, dans un récent ouvrage solidement documenté, J^a vie politique de François de Chateaubriand , signale chez lui, avec preuves nombreu«ses tirées des Mémoires, « ce perpétuel effort pour mystifier le lecteur », c'est-àdire pour labuser en s'amusant de sa crédulité. — a II y a là ajoute-t-il, un vrai tic de sa physionomie morale. » — Un tic est un phénomène anormal ou morbide; il n'est guère qu'une névrose, l'hystérie, à laquelle on puisse rattacher celui-ci- C'est là une petite contribution fournie par M. A. Cassagne à l'appui de notre démonstration.
Voir comte d'Haussonville, Ma jeunesse, souvenirs. Les dires de d Haussonville sont, eu égard au poste qu'iloccupa près de Chateaubriand, ambassadeur à Rome, et au caractère du témoin, particulièrement dignes de foi.
Lire aussi l'enquête prudemment menée et convaincante de M, J. Bédier, Chateaubriand en Amérique, Etudes critiques.
Gœthe, plus avisé que Chateaubriand — ou plus sincère —
d'eux, parce qu'il n'a pas, que je sache, été suffisamment mis en lumière.
Le 2 1 mars 1804, le duc d'Enghien était fusillé dans les fossés de Vincennes. Le 11 mars. Chateaubriand envoyait à Talleyrand sa démission de ministre de France près la République du Valais. Il avait accepté ce poste au mois de février précédent « en considération de la Religion », au lendemain de la conspiration de Cadoudal, et, « le train vulgaire des conspirations » n'étant point son fait, il était « aise de s'enfuir aux montagnes^ ». Cette démission, par son apparente spontanéité, par sa noble audace, lui valut et lui vaut encore beaucoup de louanges. Dans les Mémoires cU outre-tombe, Chateaubriand se complaît visiblement à en noter toutes les circonstances : il dit son indignation, le danger auquel l'exposait cette résolution courageuse jusqu'à la témérité : u le lion avait goûté le sang, ce n'était pas le moment de l'irriter. » Il peint l'effroi de ses amis, l'affolement de Fontanes, les félicitations et les embrassades de Pasquier,
intitule ses Mémoires Vérité et Poésie, ce qui lui donne les coudées franches : il lui est ainsi loisible de lâcher de temps à autre la bride à son imagination, sans mentir au titre de l'ouvrage.