I. Mémoires d outre-tombe, édit. Biré, t. 11, p
LES « ME^'TERIES » DE CHATEAUBRIAND y
le vide que firent ensuite autour de lui les royalistes pressés de servir un nouveau maître, enfin la rancune tenace de Bonaparte. Même son récit pris au pied de la lettre, il se hausse et se drape un peu plus que de raison, célébrant dans un dithyrambe confus, où il y a déjà des accents de mélodrame, « Télévation de son âme )), se plaçant parmi « les grands esprits à l'orgueil affectueux et aux yeux sublimes {sublimes ocLilos) )) et « pardonnant avec un dédain miséricordieux « à ceux qui n'ont pas compris la loyauté de son geste. On serait touché de tant de hauteur d'âme, de désintéressement et de courage, si l'on ne pouvait soupçonner l'auteur d'arranger la scène, de dramatiser les faits. Et d'abord, la lettre par laquelle il donne sa démission, et qu'il ne reproduit pas, n'a rien de cinglant dans la forme, et, si elle contient une allusion à l'exécution du duc d'Enghien, cette allusion est très voilée. Voici cette lettre :
« Citoyen ministre,
({ Les médecins viennent de me déclarer que M""^ de Chateaubriand est dans un état de santé qui fait craindre pour sa vie. Ne pouvant absolument quitter ma femme dans une pareille circonstance, ni Texposer au danger d'un voyage.
je supplie Votre Excellence de trouver bon que je lui remette les lettres de créance et les instructions qu'elle m'avait adressées pour le Valais. Je me confie encore à son extrême bienveillance pour faire agréer au Premier Consul les motifs douloureux qui m'empêchent de me charger aujourd'hui de la mission dont il avait bien voulu m'honorer. Comme j'ignore si ma position exige quelques autres démarches, j'ose espérer de votre indulgence ordinaire, citoyen ministre, des ordres et des conseils; je les recevrai avec la reconnaissance que je ne cesserai d'avoir pour vos bontés passées.
« J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
« Chateaubriand,
(( Paris, rue de Beaiine, hôtel de France. « i*^"" germinal an XII. »
Cette démission même ne semble pas avoir ému bien vivement Bonaparte. « C'est bon, » dit-il simplement, en l'apprenant. Talleyrand, en accusant à Chateaubriand réception de sa lettre de démission, lui écrit : « Le citoyen Consul s'était plu à vous donner un témoignage de confiance. Il a vu avec peine, par une suite de cette même bienveillance, les raisons qui vous
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ont empêché de remplir cette mission . » A moins d'une équivoque, qui reste incertaine, ces mots — les raisons — ne semblent viser que le mauvais état de la santé de M""'^ de Chateaubriand. Donc l'éclat produit par cette démission dans le gouvernement d'alors ne semble pas avoir été si grand. La rancune de Bonaparte ne fut pas non plus si tenace : en i8ii, même après l'article célèbre du Mercure, Napoléon, brave homme pour une fois, trois fois brave homme même, s'efforçait de faire attribuer par la deuxième classe de l'Institut (Académie française) à cet écrivain qui lui voulait si peu de bien un des prix décennaux fondés par lui *, puis, il l'engageait, par l'intermédiaire de Fontanes, à poser sa candidature à cette compagnie % il