‹ Les "Menteries" de ChateaubriandChapitre 12 sur 16 · SABLE · texte numérisé non relu

SABLE

LES « MENTERIES » DE CHATEAUBRIAND 3i

tive de son imagination est depuis longtemps un truisme. Un moi non plié à une discipline morale, livré à une sorte d'automatisme, et une imagination merveilleusement experte à enrichir, à transfigurer tout ce qu'elle touchait, faisaient de lui, pour la fiction sous toutes ses formes, comme une terre d'élection. Il réunissait ainsi, à un degré éminent, les conditions propres à réaliser en lui l'autosuggestibilité morbide. En cela, suivant M. Gh. Le Goffic, il était bien Celte.

Cette autosuggestibilité dérivait aussi en partie de son orgueil, de son égoïsme, égoïsme tranquille, à peine voulu, comme inconscient, qui faisait de lui, à ses yeux, comme le centre du monde, qui n'était guère qu'une tendance à s'abstraire du dehors, à se tirer hors de l'humanité, qui s'exprimait socialement par le goût de la solitude, culte du moi si vaste et si profond qu'il semble moins un défaut qu'une manière d'être foncière de sa nature. Ajoutez à cela un certain degré d'amnésie, semble-t-il, quelque tendance à oublier tout ce qui ne se rapporte pas à l'attitude concertée \ Tout cela évoluant en

I. « Chez l'hystérique, c'est l'excès de la condensation de Factivité psychique sur une seule représentation mentale hypertrophiée qui crée secondairement les distractions, les

lui dans la pénombre du subconscient ; travail de gauchissement de la vérité qui paraît bien avoir été en bonne partie spontané, n'avoir pas été l'œuvre de la seule volonté. Il était donc merveilleusement apte à s'en faire accroire à peu près inconsciemment, sans que sa tendance à en faire accroire aux autres fut tout à fait inconsciente. Il inventait sans trop s'apercevoir qu'il inventait; il corrigeait le réel sans se rendre pleinement compte qu'il le corrigeait ; il s'en apercevait bien un peu, plus qu'un peu même, mais jamais complètement, semble-t-il ; on veut le croire, du moins. « Il disait ce qui lui venait à l'esprit, sans autre préoccupation \ » Il mentait surtout par inadvertance.

Besogne ingrate, du reste, que de vouloir ici démêler exactement ce qui revient au mensonge et ce qui est le fait de l'autosuggestion. Autosuggestion, mot commode qui n'est assez souvent peut-être qu'un euphémisme complaisant désignant une forme particulière du mensonge obstiné. Dans le doute, mieux vaut, tout en restant sur ses gardes, incliner vers la mansuétude.

amnésies. » P. Hartenberg, L'hystérie et les hystériques, p. ^39.

I. M. Pierre Janet, L'automatisme psychologique, 6* édition, p. 217.

Et puis, tout pesé, n'y aurait-il pas quelque naïveté à s'étonner du peu de véracité des Mémoires'^ Au vrai, le témoin d'un événement ne le raconte point tel qu'il s'est passé, mais tel qu'il Ta vu; et, même d'une bonne foi parfaite, il ne l'a vu qu'à travers le prisme de ses idées, de ses tendances, de ses préjugés, de tout ce qui constitue sa personnalité ; c'est dire qu'il Ta vu plus ou moins déformé : autant d'hommes, autant de versions du même fait, fùt-il récent. Malebranche disait ne pas faire plus de cas des récits des historiens que des commérages de sa portière. L'histoire, des histoires ! dit-on parfois. Il y a du vrai dans ces boutades. Les faits ne ris- ([uent-ils pas encore plus d'être déformés si le narrateur, même sur ses gardes, même attentif à ne pas choir dans les pièges que lui tendent son amour-propre et son imagination coalisés, se raconte lui-même ? Plus déformés seront-ils encore si l'écrivain est vaniteux, « le plus vaniteux de la littérature française, et probablement de toutes les littératures )> ; (Jules Lemaître.) plus déformés encore s'il est pourvu d'une imagination vive et d'une suggestibilité grande ; plus déformés encore s'il les raconte longtemps après qu'ils sont survenus ; plus déformés encore s'il trouve dans des auditeurs, des auditrices

surtout, prévenus en sa faveur, des complices de sa vanité ; plus déformés encore s'il prévoit que les témoins des événements racontés auront, pour la plupart, disparus lorsque ses récits verront le grand jour de la publicité, et qu'il est assuré de n'être plus là. Que de causes de déformations î Tout ne conspirait-il pas contre la véracité àe?, Mémoires cV outre-tombe ? Aussi Chateaubriand, « talent malin », en prit-il à son aise en modelant l'effigie qu'il destinait à la postérité : il joua du coup de pouce avec furie, avec frénésie. 11 en joua à miracle ; aussi les Mémoires sont-ils à peu près dénués de toute valeur documentaire, et ne valent-ils guère que comme roman, « un roman splendide, à cent actes divers ». (Jules Lemaitre.)

Le jugement à porter sur le défaut de véracité de Chateaubriand peut et doit trouver dans certaines de ces raisons des motifs d'indulgence, bien qu'il y ait eu sans doute au début un entraînement conscient auquel il préféra ne pas résister.

Ainsi qu'on l'a vu plus haut, à propos de son pessimisme, ainsi qu'on le verra plus loin, au sujet de sa détresse pécuniaire après i8i4, comme on le voit ici même, dans le récit de sa démission de ministre du Valais, l'autosuggestion, à un

degré souvent maladif, remplit sa vie et de sa vie se déverse dans nombre de ses œuvres ^

Touchant le geste qui nous occupe, trentequatre ans s'écoulèrent entre l'événement (i8o4) et le récit des Mémoires (i838), trente-quatre ans durant lesquels l'autosuggestion eut le temps de faire et de parfaire son œuvre ; trente-quatre ans durant lesquels la vanité de l'homme, l'entraînement des causeries, le désir d'étonner et d'être admiré, les louanges des auditeurs et les adulations des auditrices, l'influence delà petite cour de l'Abbaye-au-Bois, si pernicieuse pour son hygiène psychique, faite tout exprès pour exaspérer sa vanité, travaillèrent, de concert avec son imagination, pour habiller la vérité du costume que l'on sait ; bien que la Vérité soit femme, il ne Faimait point toute nue. Trente-quatre ans pendant lesquels il conta cette histoire, et sans discrétion, — on le voit aux propos de M. de Marcellus. La raconter, n'était-ce pas se décerner à soi-même un brevet de courage, et, après i8i4, ajouter au brevet un certificat de royalisme indéfectible - ? Comment son imagination échauf-

1. Elle y a été signalée notamment par MM. J. Bédier Ch. Le Goflic, Jules Lemaître.

2. En l'année où il écrivait (i838), il avait précisément grand besoin de ce certificat. A cette époque, il souhaitait vivement'

fée n'y aurait-elle pas, de temps à autre, plaqué quelque rehaut? Gomment n'aurait-il pas fmi par croire à cette sornette splendide, entée sur un brin de vérité ? Et c'est ainsi que le récit de sa démission de ministre du Valais peut apparaître comme étant, en bonne partie, le produit de Tautosuggestibilité morbide. Puisque nous faisons de lui un malade, ayons pour lui quelque indulgence en i838, mais il méritait bien quelque blâme, croyons-nous, en i8o4et dans les années qui suivirent.

Si l'on veut bien se reporter à la lettre qu'il adressait en 1817 à M. Abel, le récit des Mémoires témoigne même de quelque modération ; car, tout en affectant dans cette lettre beaucoup de modestie, il y convie, non sans malice, son biographe à donner dans les excès ; et, malgré qu'on en ait, voilà que les deux mots de M. André Beaunier, « merveilleuse rouerie », vous reviennent à l'esprit.

Entreprise hasardée que de vouloir doser, surtout à distance, dans les actes ou le langage

« être admis dans les Conseils de son roi ». Or, il se savait tenu en échec par l'hostilité motivée de la duchesse d'Angoulême. Le récit des Mémoires pourrait bien avoir été une manière de plaidoyer. Voir M. Laurentie, Lettres inédites de Chateaubriand. Le Correspondant, 23 décembre 1911.

d'un hystérique les parts respectives du conscient, du subconscient et de Tinconscient ! Partagé entre le désir d'être juste et la crainte d'être dupeS on hésite, on tâtonne, et il n'est pas bien sûr que quelque incohérence, ou même quelques contradictions, ne se glissent au milieu de ces tâtonnements. Mi;ji.v7,a-o à-'.crT£vy, telle doit être la devise de tout psychologue en face de tout hystérique : souviens-toi de te méfier. Il faut même se méfier deux fois : se méfier du sujet, de ses gestes, de ses mines, de ses attitudes, de ses dires, même de son silence ; et aussi se méfier de soi-même ; tant de séductions émanent de ces névropathes ! Et comment se méfier, quand on est sous le charme ? Aussi l'histoire de l'hystérie du sexe faible est-elle comme le martyrologe du sexe fort. Dans cette lutte investigatrice avec ces natures extraordinairement déliées et fuyantes, expertes à miracle en détours, en tours et en retours, on est, à tout instant, sur le point de mettre les pouces et de donner sa langue au chat.

I. Joubert lui-même fut joué, Joubert qui faisait métier de moraliste perspicace ! Il lui arriva, en i8o4, de témoigner en faveur de l'innocence de son jeune ami. Or, certaine lettre de celui-ci montre qu'en cette circonstance, par une plaisante inversion, 1 innocent pur et simple, oh! très simple, était Joubert; 1 autre était un innocent fourré de malice.

Un 'des jugements les plus sévères portés sur la véracité des Mémoires d' outre-tombe est celui de l'abbé de Mondésir qui, écrivant en 1842, ne les avait pas lus; et non seulement ce jugement avant la lettre n'avait rien de téméraire, mais il était des plus autorisés ^ Que sont les Mémoires d' outre-tombe? Un témoignage, dont la valeur dépend de la véracité du témoin. Or, l'abbé de Mondésir avait, pendant cent quatre jours, vécu avec le témoin d'une vie commune : il savait ce que son imagination débridée était capable d'enfanter de contes romanesques, et cela suffisait pour qu'il mît les lecteurs futurs en garde contre ses « menteries ».

L'abbé de Mondésir faisait partie d'un groupe de professeurs et d'élèves de Saint-Sulpice qui, fuyant la Révolution, s'était embarqué, en 1791, à Saint-Malo pour faire voile vers l'Amérique. Le hasard leur avait donné pour compagnon de traversée un jeune homme « à tête chevaleresque », qui n'^était autre que le chevalier de

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