I. V. Giraud. Nouvelles études sur Chateaubriand, p
Chateaubriand. Celui-ci les étonna bientôt par des singularités qui touchaient parfois a Textravagance. L'abbé de Mondésir nous le montre « assistant aux exercices sprituels, non- pas à Foraison ou au chapelet, mais à la lecture de piété qui se faisait en commun » ; il le montre tenant à faire la lecture plus souvent qu'à son tour, et « la faisant sur le ton de la tragédie », haranguant, le vendredi saint, un grand crucifix à la main, l'équipage « en paroles extrêmement fortes et brûlantes, au point que, s'il se fut trouvé un juif à bord, je ne doute nullement, dit l'abbé, que nos matelots ne l'eussent jeté à la mer » ; il le montre se faisant, au milieu d'une tempête, attacher au grand mât, afin de mieux jouir du spectacle, et là, battu des vents, fouetté par les vagues, invoquant Homère et apostrophant la tempête ; puis, descendant à terre à l'île Gracieuse, Tune des Açores, et revenant le lendemain « avec force nouvelles, partie forgées, partie embellies ^ ». Entre autres menteries dont s'indigne le bon abbé, « il voulait nous faire accroire, écrit-il, qu'après avoir soupe à deux
I. « Les sujets qui ne sont pas hystériques mentent simplement, tranquillement... Ce qui confère au mensonge son caractère hystérique, c'est la fabulation sensationnelle et superflue. » P. Hartenberg, L'hystérie et les hystériques, p. 2o5.
heures du matin avec un de ces moines (un moine du couvent de Saint-Pierre d'Alcantara), il avait entendu la messe de ce même moine au lever de l'aurore ».
11 y a dans les pages des Mémoires cV outre-tombe consacrées à cette traversée un peu de tout cela, mais présenté, comme de juste, sous un autre jour. Il y a aussi dans les Mémoires une baignade intrépide où l'auteur se jette du mât de beaupré à la mer et lutte témérairement contre la houle, au milieu des requins. Dans le récit de Tabbé, cette baignade héroïque se réduit aune simple trempe d'un moment avec sangles et cordages sous les aisselles, trempe laborieuse et sans gloire qui ne fut qu'une sorte de bain de siège très mal supporté, puisque le héros s'évanouit. Revenu à lui sur le tillac, le chevalier se mit à dire : (c Eh bien ! je sais maintenant à quoi m'en tenir. » Il se jugeait suffisamment documenté ; son imagination ferait le reste. Prière de lire dans les Mémoires ce qu'elle fit*.
Ne reconnaît-on pas là un de nos types d'hystériques, (( celui qui ne fait rien comme tout le
I. « La richesse de la fabulation mise au service de la vanité, voilà encore la marque hystérique. » P. Hartenberg, L'hystérie et les hystériques, p. 207. Au reste, tout le chapitre est à lire.
monde' », trop vaniteux pour se résigner à passer inaperçu, aimant occuper la scène, et Toccupant sans modestie, exubérant, extravagant, tumultueux, excentrique, parce que l'excentricité est en elle-même une joie et qu'elle est une façon d'attirer l'attention sur soi ; « se donnant tout entier à la sensation, à l'émotion du moment- » ; ayant, qu'il parle ou qu'il agisse, le goût du romanesque ; sachant, à l'occasion, parler le langage de la passion et entraîner les foules ; ayant en lui tantôt du Savonarole et tantôt du Don Quichotte ; sublime à moins qu'il ne soit ridicule ; sincère dans sa recherche de sensations nouvelles et les recherchant parfois à corps perdu, un peu moins sincère dans le récit qu'il en fait, ayant pour cela « l'imagination trop forte » ; et rapportant d'une simple promenade de vingt-quatre heures une magnifique et éblouissante gerbe de contes et de descriptions colorées. Type extrêmement divertissant, en somme, pourvu qu'on se garde d'être sa dupe, type utile même, mais à titre d'exception, utile pour secouer de temps à autre l'humanité engourdie, pour aiguillonner une société repue