‹ Les "Menteries" de ChateaubriandChapitre 9 sur 16 · I. Mémoires d'oulre-toinhe, t. Y, p · texte numérisé non relu

I. Mémoires d'oulre-toinhe, t. Y, p

1. E. Biré, Les dernières années de Chateaubriand, p. i33 et suiv. — M. François Laureutie, Lettres inédites de Chateaubriand. Le Correspondant, 23 décembre 191 1.

déjà endetté, il affrontait résolument en août i83o, refusant, à la différence de nombre de ses collègues de la Chambre des pairs, de s'incliner devant le gouvernement nouveau ? Et, tout en faisant la part de ce qui, dans cette attitude, peut revenir à son naturel rétif et porté aux éclats, comment ne pas être touché de ce qu'il y eut en elle de fierté désintéressée et de hauteur d'âme? Eh ! non, comme maint hystérique, ce diable d'homme ne faisait rien comme tout le monde : voilà une excentricité qui mérite d'être louée. Caractère tout en contrastes, et qu'on ne peut, ce semble, apprécier équitablement que par des jugements contrastés.

« Rouerie merveilleuse» que celle de Chateaubriand, dit encore M.André Beaunier. Pas toujours si merveilleuse, puisqu'on vient de la voir tenue en échec. Et puis, ce jugement n'est-il pas trop simpliste en face d'une nature aussi complexe, et ne chargerait-il pas indûment la mémoire du grand homme de tout ce que le mot de rouerie contient d'indélicatesse ? Si, en effet, il était habile à se jouer des autres, il ne l'était pas moins à se duper lui-même, et, à côté de sa propension avérée au mensonge, il faut faire la part de son autosuggestibilité.

Suggérer, c'est faire pénétrer une idée dans la

LES « MENTERIES » DE CHATEAUBRIAND 2d

pensée. La suggestion est Faction de faire pénétrer dans la pensée, soit dans la pensée d'autrui (hétérosuggestion), soit dans sa propre pensée (autosuggestion), une idée qui peut rester là à Tétat d'idée, mais qui, le plus souvent, tend à se transformer en sentiment, en sensation, en acte ou même en trouble viscéral. La suggestion s'adresse moins aux facultés supérieures de l'intelligence qu'aux tendances de la vie affective, à ce que M. Grasset^ désigne du nom de psychisme inférieur : amour, crainte, espoir, amourpropre, intérêt, etc., qui émeuvent la sensibilité ou frappent l'imagination. De même que toute idée tend à provoquer l'acte, tout acte tend à susciter l'idée correspondante. C'est ainsi que la politesse, bonté de convention et d'apparence, n'est cependant pas vaine ; « elle va toujours plus loin que les manières et devient une forme d'âme : on ne se donne pas les apparences de la bonté, sans devenir bon soi-même à quelque degré. » (Dugas.) Pour bien se pénétrer des sentiments d'Hamlet, Mounet-Sully se serait, dit-on, efforcé pendant dix ans d'agir en tout, dans son langage, dans sa démarche, dans son attitude, comme s'il

I. J. Grasset, Introduction physiologique à V étude de la philosophie, deuxième édition.

ar> LES « MENTERIES » DE CHATEAUBRIAND

avait été Hamlet*. Tout acte tend aussi à entraîner l'acte : imitation ou suggestion, on sait à quel point le rire et le bâillement sont contagieux. Rien de plus commun que la suggestion sous ses deux formes : notre vie individuelle, familiale, sociale en est tissée. Si les enfants sont si souvent comme le reflet des parents, c'est en partie le fait de l'imitation et de Thétérosuggestion agissant par la parole, les actes, les gestes, les attitudes, les habitudes d'esprit. Orateurs, prédicateurs, médecins, guérisseurs, thaumaturges, charlatans de tout acabit, usent quotidiennement de l'hétérosuggestion, hétérosuggestion dont la valeur morale dépend des moyens employés et du but proposé. Il n'est pas rare que Téloquence et lé charlatanisme se donnent et, en vieilles connaissances, se serrent la main. « Ah ! L'éloquence ! Quelle gueuse ! » a pu dire Gavarni. Toute éloquence n'est cependant pas guenserie : telle celle du philosophe, faite surtout de dialectique. Souvent même, en usant de l'hétérosuggestion, nous sommes pris au piège de nos paroles et de notre mimique : sans l'avoir prémédité, nous sommes les bénéficiaires ou les victimes de l'autosuggestion qui vient doubler

Page 1