‹ Les mères de familleChapitre 18 sur 18 · EXCES D AUSTERITE. 32 J · texte numérisé non relu

EXCES D AUSTERITE. 32 J

veniez avec moi le dénoncer à la justice. — Moi , j'irais dénoncer un orphelin dont j'élevai Tenfance et qui m'appartient par les liens du sang ! — En ce cas , j'irai sans vous ; j'aurai l'appui de tous les amis de la religion , des mœurs.... — Et le blâme de toutes les mères sensées qui préfèrent à un éclat toujours nuisible, les moyens de ramener des en tans égarés , et de réparer le mal qu'ils ont fait. — Et quelle réparation votre neveu pourraitil offrir à ma fille? — Je n'en vois qu'une, madame, et ce n'est point à moi de vous la proposer : Toncle d'Adolphe impose silence au tuteur d'Henriette. »

Plusieurs jours s'écoulèrent pendant lesquels madame de Montbrun consulta des légistes célèbres , des personnes distinguées : tous leurs avis se réunirent pour la déterminer au

silence , et enfin au mariage des amans : elle ne voulut point y paraître , et remit son autorisation au tuteur de sa fille. Celle-ci, dotée de la succession desa grand'tante , montant à près de trente mille francs de rente , devint un parti très-avantageux pour le jeune Darcourt qui ne posse'dait rien au monde , et qui n'était que le fils d'un huissier de Grenoble. C'était ce qui blessait l'orgueil de madame de Montbrun , au point que jamais elle ne voulut avoir avec les nouveaux époux une seule entrevue , ni la moindre communication. |

Semblable à un jeune faon qui retenu trop long-temps, prend tout-àcoup son essor, Henriette s'abandonna sans réserve et sans discernement, à || tous les plaisirs que lui offrait la capitale. Son mari partagea sa folle émancipation. Ebloui par la fortune de sa

E?iCÈS d'austérité. ^2J

femme , il négligea rélude de son grand-oncle dont il eut été le successeur. Bientôt certaines indiscrétions de la jeune femme , quelques imprudences fruit de son étourderie et des séductions dont l'environnaient sa beauté, son inexpérience, refroidirent Adolphe , et jetèrent des nuages sur cette aurore de félicité qu'ils croyaient inaltérable. Henriette en souffrit beaucoup. Elle ne tarda pas à sentir que toute femme enlevée , ne conserve pas longtemps l'estime de son ravisseur, lors même qu'il devient son époux. Elle fut bientôt mère d'une fille qui fit pendant plusieurs années son bonheur et sa consolation. Elle se proposait de diriger sa jeunesse, et de la préserver des tourmens que sa mère lui avait fait endurer; mais son mari ne crut pas devoir lui confier un dépôt aussi cher : et mettant sa fille dès l'âge de sept ans,

dans une des meilleures maisons d'cducation de Paris , il dit à sa femme : ( Il ne m'appartient pas de vous faire

> aucun reproche sur l'événement qui ) vous a mise en mon pouvoir : il m'a

> procuré trop d'avantages ; mais la ) femme qui n'est devenue mère que

par un enlèvement, a perdu le droit

d'élever sa fdle » Henriette lut

obligée de dévorer en secret cet humiliant outrage ; et se rappelant alors ce (Ju'avait dit l'orateur de Saint-Sulpice , dans la parabole de l'Enfant prodigue , elle reconnut , mais trop tard, cjue la faute qu'un Dieu clément pardonne , laisse parmi les hommes une tache indélébile.

Quant à madame de Montbrun , déçue dans son ambition , humiliée du mariage de sa fille, et privée d'exercer sur elle sa domination tyrannique ; toujours extrême dans ses goûts,

EXCÈS d'austérité. 829

comme dans ses volontés , elle se livra plus que jamais à cette dévotion exagérée , intolérante , qui chez elle, à vingt ans, n'était qu'un masque, à trente une habitude et devenait à (jaarante son unique ressource. Séparée des siens , privée d'affections , d'affinités , elle alla s'enfermer dans un cloître , et mourut dans l'isolement et l'abandon que produit presque toujours l'excès d'austérité.

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vvHACLN de nous a son système , et trace le sentier qui doit le conduire au Lonheur; mais combien d'esprits éclairés qui s'égarent! combien de cœurs aimans , généreux qui s'aveuglent , se fourvoient ! L'amour maternel , ce sentiment à la fois si pur et si tendre , n'est pas lui-même à l'abri des erreurs d'une âme expansive et d'une ardente imagination. Telle mère qui, par une austérité prudente et des privations méditées , fait quelquefois douter de sa tendresse , devient souvent plus chère à ses enfans et contribue plus efficacement à leur félicité , que cette autre mère dont la facile complaisance prévient jusqu'aux moindres désirs des siens , les entoure de nombreuses

jouissances qui les rassasient, les fatiguent , et désenchantent le reste de leur vie. L'éducation des filles sur-tout, exige une grande économie du présent, une prévoyance continuelle pour Tavenir. C'est une pépinière formée de plantes délicates qui doivent un jour faire Tornemcnt et la richesse de nos jardins. Les exposer aux rayons du soleil , dès les premiers jours du printemps, c'est en forcer la sève, en accélérer le développement. Les fleurs qu'elles produisent sont brillantes :

elles charment tous les regards; mais avant que l'été n'arrive, on les verra décolorées , penchées sur leur tige ; et malgré les soins les plus assidus, après avoir brillé quelques instans , elles seront confondues parmi ces rameaux desséchés qui blessent les yeux, attristent la pensée, et ne peuvent plus rien produire.

Madame Danécour , veuve d'un avocat célèbre, était unie dèsFenfance, par les liens d'une inaltérable amitié , à madame de Rosan, également veuve d'un secrétaire d'ambassade , mort 'victime de son dévouement à sa patrie. Toutes les deux , quoique jeunes encore, et douées des avantages qui font briller dans le monde , s'étaient refusées constamment à contracter de nouveaux nœuds. Cliacune d'elles avait une fille unique , scn espoir et sa consolation. Claire Danécour, dont la figure noble, régulière et l'œil observateur offraient l'image ^^vante de feu son père, était l'objet des tendres soins d'une mère modeste et prévoyante. Laure de Rosan , qui portait sur ses traits enchanteurs une vivacité piquante et le plus malin sourire, était l'idole d'une mère fastueuse et courant après le plaisir. Ces deuv jeanes amies, nées

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à la même époque, filles de deux femmes distingue'es, dont l'ancienne liaison était resserrée par une conformité de malheurs , furent élevées ensemble.

Tant que dura leur enfance , on les vit confondre leurs jeux et leurs premiers penchans. Mesdames Danccour et de Rosan ne pouvaient voir , sans une vive émotion , leurs filles se chérir , se rechercher et commencer , à l'exemple de leurs mères, ce commerce durableetsiprécieux d'une amitié vraie, qui console dans les peines , avertit dans les erreurs , et porte sur toute la vie une douce et salutaire influence.

Cependant Glaire et Laure ne se ressemblaient pas plus par les traits du caractère , que par ceux du visage.

Autant l'une était soumise , réfléchie et disposée à prendre toutes les impressions qu'on voulait lui donner, autant l'autre était altièrc , étourdie ,

et se livrait sans réserve à la fougue de ses désirs , de ses caprices. Son babil à la vérité paraissait plus sémillant que celui de Claire , ses saillies plus vives , ses mouvemens plus gracieux ; mais sa jeune compagne, d'un seul mot, d'un seul regard, pénétraitTàme et savait inspirer le plus tendre intérêt. Claire était un de ces arbustes qui s'élèvent doucement et n'ont presque pas besoin de tuteur , dont les fleurs sont tardives , mais de longue durée :

Laure offrait Fimage de ces plantes précoces dont les fleurs printanières paraissent avant le feuillage qui doit les protéger, et par cela même sont exposées plus que les autres, à l'intempérie de l'air, aux atteintes de l'orage.

Ce qui contribuait sur-tout à déve- , lopper les facultés morales de Laure , ? c'était le zèle ardent que montrait sa mère à la faire briller dans le monde, i

Elle éprouvait une jouissance inexprimable , lorsqu'elle voyait sa fille, bien jeune encore , occuper tout un cercle par la vivacité de ses réparties et les à-propos d'une heureuse mémoire , par cette agaçante lutinerie dont chacun s'amuse dans un enfant , sans prévoir que ces petits succès de société gâtent son cœur , égarent son esprit , en lui donnant trop tôt l'habitude funeste de se faire remarquer , en lui inspirant le désir immodéré d'éblouir et de plaire. Madame de Rosan , dont l'amour-propre égalait la tendresse qu'elle portait à sa fille , ne cessait de lui faire étaler tous les dons qu'elle avait reçus de la nature, et de s'enivrer des succès qu'elle lui faisait obtenir.

On ne parlait partout que de Laure de Rosan ; on la citait comme un prodige qui serait la gloire et le modèle de son sexe.

11 n'en était pas de même de Claire Danécour : sa mère , qui préfe'rait aux jouissances d'une complaisante vanité, l'étude approfondie du bonheur de sa fille, ne la prodiguait point en public; elle ne la conduisait que dans quelques réunions choisies , peu nombreuses ; et ne lui permettait jamais de se mêler à la conversation , que lorsque ses parens, ou des amis sûrs lui feraient quelque demande. C'était une timide colombe n'osant encore s'éloigner du bocage qui l'avait vue naître , et s'essayant de branchage en branchage, à prendre un vol assuré. Aussi , tandis que Laure attirait tous les regards, excitait le rire par ses heureuses saillies et faisait preuve de goût , de talent et d'instruction , Claire , modestement placée dans un coin, n'était remarquée de personne , et se retirait bien souvent sans avoir rencontré d'autres

LES DEUX ?dETHODES. Ôo;

yeux que ceux de sa mère , sans avoir proféré la moindre parole.

Tant que les deux jeunes amies furent à cet âge où l'on ne peut compter encore dans la société, C€tte disparate qui existait enti'e elles, était peu remarquée. On attribuait la rete-.

nue de Claire à son inexpérience, à sa timidité ; mais dès qu'elles furent parvenues à cette brillante adolescence où les traits se forment, les grâces se dessinent , à cette époque enfin qui fait prendre date , et donne le droit d'intéresser et de charmer , on remarqua r étrange différence qui se trouvait entre ces deux jeunes personnes ; et l'on s'étonna que leurs mères, unies par les liens d'une véritable amitié, eussent adopté chacune un système aussi contraire.

Madame de Rosan crut devoir en parler à l'amie de son enfance , la

prévenir du ridicule qu'elle se donnait, et des soupçons qu'elle suggérait à la méchanceté, w Sais-tu bien, » lui dit-elle un jour , « qu'on te blâme tout haut , » et qu'on t'accuse d'être jalouse de

ta fille ? » Madame Danécour ne

lui répondit d'abord que par un sourire calme et plein de dignité.... « On remarque en effet, ajouta madame de Rosan, que plus ton élève se forme et réunit tout ce qui peut intéresser , plus tu la soustraits aux x égards du public , plus tu la prives des plaisirs qui conviennent à son âge. Pourquoi donc attrister ainsi l'aurore de sa vie ? ils n'arrivent que trop tôt ces orages des passions , ces devoirs d'épouse , de mère , et tous les chagrins que souvent

ils font naître aussi je prétends ne j

rien refuser à ma chère Laurc. Je veux qu'elle connaisse le monde , avant d'y paraître , qu'elle prépare elle-même la

chaîne de Thymen ; je prétends enfai qu'elle me doive toutes les jouissances qu'une mère a le pouvoir de procurer à sa fille adorée. — Eh ! crois-tu donc que la mienne me soit moins chère ? lui répondait madame Danécour : va , son bonheur est l'unique objet de mes pensées , le seul but où tendent tous mes efforts ; mais chacun a sa méthode. Je pense, moi, que la jeune fille qu'on étale dans le monde, en est , par cela même , moins appréciée , que celle peu connue , etqu'ilfaut aile r chercher dans son humble retraite. L'une sans cesse exposée aux regards scrutateurs d'un public envieux et souvent injuste , Thabitue à tous les charmes qui l'embellissent , à toutes les qualités qui la distinguent ; et finit bientôt par n'en élre plus remarquée.

L'autre au contraire , qui ne paraît que rarement sur ce grand théâtre, semble

34o LES MÈRES DE FAMILLE.

t;oujouis y débuter pour la première fois. On la juge sans rigueur ; on you-t drait protéger sa marche chancelante ; sou déiaut d'usage passé pour une grâce naïve ; le peu de paroles qu'elle profère , sont recueillies avec indulgence ; et sa pudeur devient un domaine sacré dont chacun veut être le défenseur. Jamais aussi , ajoute madame Danécour, sans rien refuser à ma fille de ce qui peut contribuer à §on éducation et sur-tout à son bon- Jieur , jamais je n'exposerai sa jeunesse aux séductions , aux dangers du grand monde. TSon, non, la simple nacelle qui porte tout mon espoir , toute ma fortune , ne sera point jetée au hasard sur cette mer orageuse où Ton voit s'engloutir par imprévoyance , tant d'êtres intéressans.... Continue, chère amie , à rendre le public envieux de ton trésor , à rotfrir avec orgueil aux

regards d'une foule empressée : moi je garde le mien que je voudrais dérober à tous les yeux ; et je thésaurise en secret tous les moyens d'en augmenter la valeur Je ne blâme point ton

système , puisqu'il te rend heureuse :

ne blâme donc plus ic. mien; et sans disputer davantage sur la différence de nos systèmes, de notre conduite, bornons-nous à dire que chacun a sa méthode. »

Cette différence d'opinions, qui di* visait ainsi les deux mères-amies , était l'objet des entretiens particuliers de leurs filles , chaque fois qu'elles se trou* vaient ensemble. Claire, malgré toute sa tendresse et son aveugle confiance pour sa mère , commençait à éprouver certaines privations qu'elle cachait avec soin. Quelquefois cependant, madame Danécour la conduisait dans un concert particulier pour y exercer ses

talens ; au Théâtre-Français pour y former son goût, orner son esprit , en voyant représenter les meilleurs ouvrages : ellelui faisait enfin connaître avec discrétion tout ce que Paris offre de remarquable dans les sciences , dans les arts ; mais jamais aucun bal nombreux , aucune fête publique ; jamais sur-tout de ces petits spectacles où Aa rire la multitude ; et que madame Danécour regardait comme Técueil des mœurs , la corruption du langage, la prostitution de la pudeur.

Cependant Claire avait quinze ans :

d'un sens exquis, d'une imagination brillante et parfaitement instruite, elle avait le plus grand désir de se montrer dans le monde ; mais il eût fallu se trouver quelquefois dans la foule , se mêler parmi des personnes inconnues, s'exposer à des regards indiscrets, à des conversations hasardées; et sur tout

cela madame Danécom- était inexorable.

Ce qui rendait encore plus vives les privations de Claire, c'était le récit que lui faisait Laure de tout le plaisir qu'elle avait eu au bal de la veille , aux Bouffes , à la grande fête de Tivoli, et sur-tout au nouveau ballet de T Opéra.

« O ma chère ! lui disait-elle , que ^) je te plains d'avoir une mère aussi » avare de tes plaisirs \ qu'il doit être » triste de vivre dans l'isolement ♦) comme tu le fais; de ne, pouvoir i^ prendre aucun usage des cercles du j> jour, et de s'exposer, lorsqu'on s'y « montre par hasard, à paraître gau-

» che et ridicule ! C'est ce qui t'ar-

jî rivera, ma pauvre Claire, je t'en

» préviens Oh ! que tout cela me

» fait sentir vivement ce que je dois i> à ma mère d'amour et de recon- » naissance I »

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Claire ne répondait à ces pénibles réflexions , que par un morne silence.

Ses yeux baissés, une rougeur involontaire indiquaient assez qu'elle souffrait en secret de l'austère méthode de sa mère, et qu'elle eût aimé à partager tous les plaisirs dont l'impitoyable Laure lui faisait une si brillante peinture. Peu à peu ces entretiens particuliers jetèrent dans Fâme de Glaire un trouble dont s'aperçut aisément madame Danécour. Elle crut devoir prévenir des combats dangereux qu'aurait à supporter sa chère élève ; et sut avec adresse la sauver de ces conversations secrètes, de ce caquetage de jeunes filles, souvent plus redoutable pour une âme confiante et pure , que les adulations et le tourbillon du grand monde. Cette nouvelle privaticvn fut la plus sensible pour Claire : elle blessa vivement l'amoui-propre de madame

de Rosan , qui ne pot dissimuler à son amie combien elle était surprise de cet excès de défiance , de cet outrage à l'amitié. Laure , de son côté, ne cessait de répandre en public Texcessive austérité de madame Danécour, de ridiculiser ses soupçons qu'elle portait jusqu'à l'oubli des convenances ; mais ni ces murmures, ni le blâme que lui témoignaient toutes les personnes de sa société , ni même la souffrance secrète qu'éprouvait sa fille , ne purent la faire dévier un seul instant de la résolution qu'elle avait prise et du plan

qu'elle s'était formé Le hasard , ou

plutôt cette Providence éternelle qui semble seconder les âmes fortes et les bonnes mères , ne tarda pas à couronner du succès le plus flatteur tant de courage et de sacrifices. A peine Glaire entrait-elle dans sa dix-huitième année , qu'elle fut demandée en mariage par

madame de Néris, pour son fils unique , héritier dune grande forlune et d'un nom respecté dans la magistrature. Cette dame, aussi distinguée par son mérite et sa naissance , que remarquable par l'extrême tendresse qu'elle portait à son fils , conseiller-auditeur à la Cour royale de Paris, avait rencontré plusieurs fois madameDanécour et sa fille, soit aux offices du matin qui attirent peu de monde, soit aux promenades les moins fréquentées. L'extérieur imposant de la mère , le ton , le maintien , la noble et touchante simplicité de la fille , avaient produit sur madame de ÎSéris une espèce d'enchantement , et lui fit naître l'espoir de voir se réaliser le bonheur que sa tendresse imaginait pour son cher Alfred. Celui-ci, de son côté, n'avait pu se défendre , en voyant mademoiselle Danécour, de celte émotion profonde,

de te respectueux entraînement que produisent la beauté timide et la vertu modeste. Qu'on juge de Te'tonnement et de la joie qu'éprouva madam-e Danécour , lorsque la femme la plus généralement honorée , vint lui demander la main de Claire , comme la seule femme qui pût assurer le bonheur de sa vie et celui de son fils !.... « Mais qui donc a pu , madame , vous faire choisir ma fille si simple et si peu connue dans le monde? — C'est justement , répondit madame de Néris, celte simplicité qui larend si précieuse à mes yeux. Jai beaucoup étudié le cœur humain, et j'ai souvent remarqué que la chaîne de l'hymen la plus sûre et la plus durable , est celle formée par une jeune femme qui n'a fait qu'entrevoir le monde et ses plaisirs.

Le peu que fait un mari pour lui plaire, la charme; le moindre égard se grave

dans son souvenir ; et la -foi jurée , lui offrant sans cesse un nouvel aliment pour le bonheur, devient par cela même incorruptible. Vous avez formé, 1 madame , non sans de grands obstacles , un trésor véritable pour celui qui sera F époux de mademoiselle voire fdie; et j'ose réclamer ce trésor inappréciable qui tout à la fois comblerait les vœux de mon fils et ferait le charme du reste de ma vie. »

Ce brillant mariage fut donc arrêté.

Malgré les nuages qui s'étaient élevés entre madame Danécour et son ancienne amie, cJle crut devoir l'instruire la première de l' établissement de sa fdle , et s'empressa d'aller la .visiter. L'étonnement de madame de Rosan fut inexprimable : elle ne pouvait concevoir comment vm parti aussi brillant que le jeune de Néris , eiit préféré cette Claire sans usage , sans renommée , ù

la brillante Laurc si connue , si recherchée , et dont partout on admirait les talens, la grâce et la beauté. « A quoi » bon, se disait avec dépit madame » de Rosan , former un ensemble par- » fait de tout ce qui peut plaire et sé- » duire? à quoi bon sacrifier son repos, » sa santé , consacrer une partie de » sa fortune à donner à sa fille une » éducation qui devrait lui procure^

» un établissement avautageux ? on

y> lui préfère un être ignoré, dont tout » le mérite consiste à vaquer aux soins » domestiques les plus minutieux ; » dont les goûts et les habitudes rétré- » cissent l'àme, la pensée ; et dont » l'existeuce abjecte , monotone n'of- » fre pour tout avenir à son époux, » que l'ennui, le dégoût , la rupture » et le malheur. »

Cependant madame de Rosan , malgré tout son resscnlimcut et cette

35o LES MÈRES DE FAMILLE.

jalousie maternelle qu'elle laissait éclater, ne put se défendre d'assister au mariage de Claire Danécour. Une idée la consolait ; c'était que la mariée , quoique belle, paraîtrait si gauche et si neuve aux usages du monde , que la comparaison qui s'établirait entre elle et Laure , ferait repentir la famille de INéris , et jusqu'au jeune époux luimême , du choix qu'ils avaient fait

Mais cette attente que suggérait l'envie, trop souvent plus forte que l'amitié, fut encore déçue. Claire ne parut aucunement empruntée le jour de son mariage , sous les riches vêtemens qui la paraient : elle portait avec une grâce remarquable les joyaux nombreux dont elle était ornée; on eut dit une nymphe timide qui essayait la ceinture de Vénus. Chacun était ravi; chacun adressait à madame de Néris des éloges flatteurs et les félicitations les plus

sincères. Laure et sa mère furent ellesmêmes contraintes d'avouer que jamais aucune mariée nes'étaitprésentéeavec plus d'éclat, et en même temps avec plus de modestie. Elles commencèrent à sentir combien donne de droits sur tous les cœurs une sage retenue , préférable à cet étalage imprudent , à cette prétention funeste , qui ne font bien souvent que des dupes ou des victimes.

Telle ne fut point toutefois Laure de Rosan. L'amitié reprenant sur elle son empire , la fit paraître aux noces de Glaire, heureuse du bonheur de son amie , et si brillante d'attraits et d'aimable enjouement, qu'elle fixa l'attention d'un nouveau magistrat ami d'Alfred de Néris. Cet homme aimable , opulent , fut séduit par les dehors éblouissans de la beauté qu'il voyait pour la première fois, au point que peu

de jours après cette entrevue , il fit faire à madame de Rosan des propositions de riariage avec sa fille. Cet hymen qui , sous tous les rapports , était avantageux, fut célébré avec la pompe qu'il méritait. Claire y parut plus séduisante encore. L'usage du monde qu'elle prenait chaque jour, donnait à son langage , à son maintien un charme inexprimable. Le sort de Laure qui venait d'être fixé , semblait par une parfaite analogie avec le sien, resserrer encore les liens qui les unissaient : tout en un mot faisait présumer que ces deux alliances seraient aussi fortunées , qu'elles paraissaient bien assorties.

Claire fut en effet parfaitement heureuse : rien ne put jamais altérer la douce sympathie qui existait entre elle et son époux. Il n'en fut pas de même de Laure, Son mari , malgré

Famoiir qu'il avait pour elle, et malgré tous les efforts qu'il faisait pour Ini plaire , ne tarda pas à s'apercevoir que rien ne pouvait la charmer. Spectacles , bals et concerts , dîners somptueux, réunions brillantes , concours iittéraires, elle avait épuisé la coupe des plaisirs de son âge. Ce qui sur Claire produisait un enchantement continuel et varié , ne causait plus à Laure qu'une froide indifférence , qu'une désespérante satiété. Son malheureux époux s'en plaignait souvent au jeune de Néris qui, sans y songer, doublait sa peine , en lui faisant le récit des jouissances d'àme et des plaisirs sans nombre qu'il trouvait dans son union. « Le bonheur de Claire, lui « disait-il , ne me coûte aucun soin , i-> n'exige pas la moindre prévoyance.

) Comme tout est neuf à ses yeux , à » sa pensée , tout l'occupe , l'intéresse 1. 3o

» et la ravit. Elle s'imagine que c'est » moi qui crée pour elle, ce qui charme w ses regards, ce qui touche son cœur : » elle croit que c'est moi qui fais » naître toutes les fleurs qu'elle ren- » contre sous ses pas : c'est en un mot » une jeune abeille qui, trouvant à » faire son miel sur la plante la plus » simple, revient toujours à la ruche, 3> et plus satisfgiite et plus chargée de 3) butin. »

Le spectacle sans cesse renaissant de la félicité conjugale , qui régnait entre Claire et son mari, produisit par degrés, sur l'époux de Laure , un désenchantement qui bientôt fit place à cette froideur, prélude ordinaire de l'indifférence. De Tindifférenjcc au dégoutta pente est insensible : l'amour qui ne trouvait plus dencens sur son autel, disparut pour jamais, et d'un bout de son arc, rompit en s'cnvolant

LES DEUX MÉTHODES. r»5i»

la chaîne de riiymen. Laure enfin sïmagina qu'elle s'était trompée dans son choix ; et n'attribuant qu'à son époux ce vide affreux du cœur, celte funeste insouciance qu'elle éprouvait sans cesse , elle crut devoir implorer l'appui de sa mère , pour obtenir la rupture du plus sacré des liens , et fit prononcer juridiquement une éternelle séparation.

Madame de Rosan reconnut alors , mais trop tard, dans quelle funeste erreur l'avait jetée son système d'éducation. Trompée dans ses projets, désespérée dans son amour maternel , elle courut auprès de son ancienne amie , chercher les secours et les consolations dont elle avait besoin. Madame Dané- . cour lui prodigua toutes les preuves d'une véritable et constante amitié ; mais elle ne put s'empêcher de lui dire : « Si l'austérité prudente effa-

j) rouche et trouve des censeurs ,

» avouez , mère trop facile , que tout

» ce qu'on prodigue de plaisirs à la

» jeune fille , est un vol anticipé fait à

» la femme mariée Prononcez.

» maintenant entre les deux Mé^

» thodes ! »

-MU s UE eONFLS-XCE

#^j'i>x.<'x./jt^j"j>j"j'^^*x*x>^.#'.A^i^x.r^^x^.r^rj'^^jv^vrj'

J 'ai souvent rencontre dans le monde, et parmi des mères de lamiiie qui s'imaginent remplir leurs devoirs , de ces femmes nonchalantes, vaporeuses, casanières , dont Tunique bonheur et le plus doux passe-temps, sont de rester étendues sur leur chaise longue y un nouveau roman à la main ; d'y recevoir les tendres soins de leurs filles , les nouveUes du jour que leur apportent quelques désœuvrés et les parasites qui les fréquentent , une courte visite d'un médecin qui ne vient que pour la forme., et celle plus courte encore que le.ur font leurs maris , qui vont chercher ailleurs des distractions à l'insupportable ennui qu'ils éprouvent auprès d'elles.

Ces mères, beaucoup plus nombreuses qu'on ne le pense , ont fait , en quelque sorte, leurs adieux au monde ; parce que , n'y portant plus comme autrefois , cette fleur de jeunesse et ces attraits qui attiraient tous les regards , elles ne peuvent se décider à jouerle rôle pénible de beauté négligée. Elles désirent toutefois conserver un reste de leur empire , sous le costume très-soigné d'une intéressante malade ; et s'enterrent vivantes avec leurs filles, qu'elles privent de tous les plaisirs de leur âge , ou qu'elles confient souvent à de prétendues amies. Celles-ci ne se font pas scrupule de les confier à d'autres ; et les jeunes filles , passées de main en main , jetées au hasard dans une réunion nombreuse, ou dans une assemblée publique , sont exposées à tous les dangers de la séduction. J'ai vu de ces mères négligentes , de

ABtJS DE CONFIAîfCE. 35g

ces coquettes à la retraite, refuser à une amie de lui prêter un écrin , des bijoux , un cachemire ; et la prier de se charger d'une jeune personne , à peine âgée de seize ans , dont la figure séduit , attire , et dont l'inexpérience excite à tout oser.

Puisse l'anecdote véritable que je yais raconter, et dont je fus, en quelque sorte, le témoin, retenir, effrayer ces mères trop confiantes qui , soit pour procurer à leurs filles quelques distractions agréables , soit pour se débarrasser de leur présence , quelquefois importune , les exposent à perdre ce qu'elles ont de plus cher et de plus fragile, leur candeur et leur réputation ! Ce trésor, si nécessaire au sort d'une jeune fille , est plus précieux encore que le cachemire magnifique ou le riche écrin qu'on refuserait de confier à l'amitié.

36o LES MÈEES DE FAMILLE.

Solange , l'un des plus célèbres médecins de la capitale , a\ait épousé Germaine Yalaincourt, fdle d'un riche négociant de Lyon, qu'il avait soigné dans une longue maladie. Celui-ci crut ne pouvoir mieux récompenserlhabile docteur, qu'en lui donnant sa fdle d'une rare beauté , et seule héritière d'une fortune considérable. Cemariage ne fit qu'accroître la juste renommée de Solange. L'opulence est un si beau cadre pour le vrai mérite! Cette union, qui fut long-temps heureuse , combla tous les vœux du docteur , en lui donnant une fdle qui fut nommée comme sa mère. Germaine-Solange avait été l'objet des vœux les plus ardens de son père : elle fut celui de toute sa tendresse. Il exigea que sa femme allaitât ce bel enfant; et ne voulut jamais le confier à des soins mercenaires. En vain l'indolente et

belle madame Solange donna pour excuse la faiblesse de sa poitrine , l'excessive irritabilité de ses nerfs : le docteur , qu'on ne pouvait tromper à cet égard , persista dans sa résolution ; et sa femme fut contrainte de remplir tous les devoirs que la nature impose.

Sa santé fut loin d'en être altérée : on eût dit que cette mère nourrice devenait chaque jour et plus fraîche et plus belle ; ce qui la consola de la tâche qu'on lui avait imposée , et qu'elle croyait au-dessus de ses forces. Elle profita de cette circonstance , pour prendre sur l'esprit de son mari un empire qu'elle conserva toute sa vie.

Le moyen de ne pas avoir une entière condescendance pour une femme brillante de jeunesse, de beauté, et portant à son sein un enfant si cher, si ardemment désiré ? Solange combla donc la belle nourrice d'égards et de I. 3i

prévenances qui achevèrent de gâter le peu de bonnes qualités qui lui restaient encore. Pvassasiée de tous les avantages de l'opulence , habituée à cette haute considération dont jouis»sait son mari , admise dans les familles les plus distinguées par le rang et la naissance , éblouie enfin par le titre de baron que le docteur venait de recevoir, enrécompense de ses nombreux services , madame de Solange devint une bégueule ridicqle , une égoïste insupportable. A peine regardait-elle ses parens , ses anciens amis : il fallait, pour avoir Fhonneur d'être admis chez elle , et pour obtenir un de ses regards bienveillans , prouver plusieurs quartiers de noblesse , ou se trouver revêtu de titres et de décorations qui permettaient l'admission. L'homme de lettres, l'arliste et même un confrère de son mari , ne pouvaient se faire ouvrir

qu'un battant de la porte du salon de madame la baronne ; et n'en recevaient qu'un accueil protecteur. Elle saluait a peine ; n'offrait jamais de siège aux hommes : adressait , ou plutôt laissait tomber quelques paroles vagues , insignifiantes; et sa belle bouche semblait se compromettre , quand elle ne pouvait faire précéder d'un de tel ou tel nom qu'elle était obligée de prononcer.

Chacun remarquait cette béguculerie souventpoussée jusqu'à l'impertinence.

Les uns en riaient de pitié : les autres s'en offensaient et s'en plaignaient tout haut à Solange qui cherchait en vain les moyens de réparer , par sa franche urbanité , les torts de sa femme. Malgré tout son caractère , il n'avait pas la force de les lui reprocher : elle avait été si constamment adulée !

et toutes ces minauderies de dame de qualité lui allaient si bien !

Germaine devenait chaque jour plus intéressante ; et la baronne éprouvait un grand plaisir à la conduire partout avec elle. Comme cette charmante enfant était l'image vivante de sa mère, on ne pouvait dire de l'une : « Ah ! qu'elle est jolie!... » sans dire de l'autre: « ah ! qu'elle est belle !... » et la coquetterie , sous le voile de l'amour maternel , exerçait avec adresse tout son empire. Cependant la baronne aimait tendrement sa fdle; elle avait eu la patience de lui apprendre à lire : action sublime qui l'étonnait elle-même. Elle lui faisait faire aussi les premières gammes sur le piano; elle commençait à poser ses charmantes petites mains sur une harpe d'enfant , et s'attribuait tous les progrès que ses différens maîtres lui faisaient faire. Il n'y eut que le maître d'instruction dont elle n'osa pas usurper les droits ; car

lu baronne ne savait pas la moindre chose en histoire , en littérature , en mythologie : ce n'était qu'en lisant la majeure partie des romans qui paraissaient, qu'elle avait acquis cette espèce d'instruction dénuée de principes , et cette orthographe de mémoire , qui lui servait dans les cas indispensables, dans les occasions qui se présentent sans cesse. Rien n'était plus plaisant que d'entendre cette fastueuse ignorante, cette bégueule prétentieuse dire, un roman de Scott à la main : « Je ne conçois pas , d'honneur, comment une mère peut céder le droit d'instruire sa fille , d'éclairer sa raison et de former son cœur. Quant à moi , depuis que Germaine est parvenue à l'âge où les facultés intellectuelles commencent à se développer , elle ne m'a pas quittée «n instant ; et je renonce pour elle seule , à ce frivole avantage de briller

dans le monde. Etre mère avant tout, est la première loi d'une femme qui connaît ses devoirs. » La vérité, c'est que madame la baronne avait fait une fausse couche qui avait altéré ses traits, détruit la fraîcheur de son teint , affaibli l'expression de son regard :

comment , après un pareil malheur , se déterminer à se montrer dans le monde ? Solange , pour qui la plus simple volonté de sa femme devenait un ordre , un oracle , était le premier à louer cette résignation prétendue maternelle , à la propager dans tous les cercles qu'il fréquentait. Il n'était plus occupé qu'à donner à cette tendre mère tous les moyens de s'indemniser chez elle des sacrifices qu'elle faisait. Dîners somptueux , concerts d'élite , réunions littéraires , cercles brillans et variés; rien n'était oublié pour distraire et charmer la sentimentale so-

ABUS DE CONFIANCE. 36y

litaire. Celle-ci , qui trouvait sans se de'placer, tout ce qu'elle eût recherché dans le monde, et qui sur-tout pouvait, en quelque sorte , dissimuler certains ravages de la beauté , sous le costume élégant et très-soigné d'une intéressante valétudinaire , recevait tout son monde, assise sur une ottomane rougefoncé , à crépines bouton-d'or ; ce qui diminuait, par un reflet bien entendu, hs rougeurs de son teint , et donnait à son regard plus de piquant et d'expression. Elle posait sur un des coussins le plus beau bras , encore dans toute sa fraîcheur ; et d'un geste , d'un mouvement de tête , elle saluait chaque habitué , qui d'abord n'entrait que sur la pointe du pied , de crainte d'agacer les nerfs , ou d'augmenter la migraine de la baronne ; et s'unissait bientôt à un essaim d'aimables étourdis et de charmantes folles dont les ris éclatans

et le bruyant caquetage dispensaient bientôt ceux qui venaient les derniers, de prendre la moindre pre'caution.

(J'e'taitàquibriguerait l'honneur d'être admis chez la baronne de Solange : on y dînait bien , on y jouait gros jeu , on y rencontrait des personnages importans de toutes les classes de la société. Solange , qui ne renonçait pas au commerce solide de ses confrères et de ses vieux amis , les amenait souvent dans ces réunions qui formaient alors un rendez-vous pour l'intrigue , offraient un bazar aux négocians , une académie aux joueurs, une espèce de bourse aux capitalistes , une bigarrure curieuse , une mine féconde au moraliste observateur.

Germaine , alors âgée de neuf à dix ans , ne pouvait encore trouver dans ces réunions le moindre danger pour son innocence. Occupée à faire les

honneurs du salon aux premiers habitues qui s'y rassemblaient , elle se retirait au moment où commençait la chronique scandaleuse , et trouvait , dans un sommeil salutaire , l'oubli de tout ce qu'avait pu lui faire entendre une curiosité fugitive. D'ailleurs elle imposait par sa présence , et ce n'était que lorsqu'elle avait disparu , qu'on se livrait sans contrainte à cette gaîté bruyante , à ce charivari de cris forcés et de voix discordantes , qui racontaient tout à la fois l'anecdote du jour, répétaient le mot heureux qui courait tous les cercles , l'à-propos du comte un tel, l'ingénuité de la petite duchesse et la complainte de la marquise. Alors se faisaient entendre des éclats de rire si perçans , que la tête la plus forte avait de la peine à n'en être pas étourdie ; mais la baronne était la première à exciter les conteurs joyeux et les

rieurs , sans songer à ses nerfs , à sa petite poitrine. Ce n'était que le lendemain , en voyant dans son miroir ses yeux cernés et quelques nouveaux boutons sur son teint chaque jour plus altéré , qu'elle reprenait sa mélancolie et se rappelait qu'elle avait passé la moitié de la nuit à dire des folies , à boire du punch et à se brûler le sang. Germaine atteignit sa quinzième année. Solange , qui sentait pour elle s'augmenter sa tendresse , à mesure que se développaient ses attraits et ses qualités aimables , mit fm à ces réunions bruyantes qui s'étaient insei:\^iblement formées chez lui , et plaisaient tant à la baronne , tout en altérant véritablement sa santé. Il réduisit ces espèces de roiits à un petit cercle d'amis vrais , de femmes aimables dont le commerce , loin de nuire à la pudique innocence de Germaine , ne pou-

AÊUS DE CONFIANCE. Syi

vait que perfectionner les heureux dons qu'elle avait reçus de la nature.

Cette réforme déplut à la baronne :

vainement elle s'en plaignit à son mari ; il soutint avec énergie qu'il n'était rien qu'une mère ne dût sacrifier à sa fille ; que l'âge de Germaine ne permettait plus qu'on se liATat devant elle à ces conversations hasardées , à ces récits galans qui pouvaient amuser un essaim de folles dont la pudeur aguerrie n'avait plus à souffrir ; mais qui devenaient un scandale , une profanation , en présence d'une jeune fille pure et confiante , qui ne devait porter ses regards que sur des modèles à suivre , et n'entendre que ce qu'une décence austère lui permettait de répéter.

La baronne fut contrainte de céder aux volontés d'un père prudent et sage: le chagrin qu'elle en éprouva , fut loin de ramener sur ses traits décolorés la

fraîcheur qu'ils perdaient sans retour.

Elle ne reçut que par condescendance, les personnes qui composèrent sa société particulière : elle n'y trouva pas à faire une liaison intime qui seule eût pu donner à son cœur indolent ce mouvement nécessaire pour la tirer de son humeur apathique. Elle eut recours à ses romans : se négligea dans sa toilette , et devint plus casanière que jamais. La pauvre Germaine en souffrait beaucoup : ce mouvement si nécessaire à son âge , ces distractions utiles au travail assidu qu'exigeait son éducation, rien ne venait charmer la jeune solitaire. Vainement Solange excitait-il sa femme à faire quelque promenade , quelque partie de campagne , ou de spectacle , la baronne était toujours souffrante, et la santé même de sa fille qu'elle aimait tendrement, ne pouvait vaincre sa mélancolie , ni

la détermmer à prendre le moindre exercice. Solange fut donc réduit à conduire lui-même Germaine , tantôt à un concert d'amateurs où elle était abonnée , tantôt dans telle ou telle grande réunion oii il était forcé de se tenir auprès d'elle et de faire le triste métier de surveillant. Ce rôle ne pouvait convenir à la vivacité de son caractère , et sur-tout à la multiplicité de ses occupations. Combien de fois , au milieu d'un bal ou d'un spectacle , où il était avec sa fille , fut-il obligé de la ramener chez lui , pour se rendre où l'appelait son devoir ! La pauvre Germaine se soumettait à tous ces contre-temps, sans le moindre murmure , et retournait auprès de sa mère qui gémissait sincèrement des cruelles privations de sa fille , sans avoir le courage de les faire cesser. Toutefois le spectacle pénible de cette belle fleur

$74 ^^^ MÈRES DE FAIVITLLE.

nouvelle quise fanait dans l'ombre, détermina cette mère insouciante à prendre le seul parti qui lui restait : elle confia Germaine aux dames de sa société particulière qui lui paraissaient dignes de lui servir de mère. Parmi ces dépositaires fidèles , se trouvait la comtesse de Thianges , femme d'un officier-général , et mère d'une jeune personne charmante avec laquelle Germaine était liée par une conformité d'âge , de talens et d'habitudes. Euphrasie et Germaine étaient inséparables : l'une avait sur la harpe un talent remarquable ; et celui de l'autre était admirable sur le piano. Souvent les deux amies unissaient dans un concert les sons harmonieux de leurs divers instrumens : dans un bal , elles dansaientà la même contredanse, ornaient souvent le de\;ant d'une loge au spectacle, et se donnaient le bras dans les

ABUS DE CONFIAKCE. 87 5

promenades, Euphrasie était brune , Germaine e'tait blonde ; et ces deux jeunes beautés , loin de se nuire , n'avaient jamais plus d'éclat , que lorfqu'elles étaient ensemble. On ne savait laquelle préférer ; et cette indécision rnéme devenait pour elles le triomphe le plus flatteur. Rien ne cimente l'amitié entre deux jeunes personnes , comme un égal partage de succès. La comtesse de Thianges , qui n'était pas elle-même sans quelque prétention, et à qui les ravages du temps avaient laissé certains restes de beauté , que toujours on désire faire valoir , courait beaucoup le monde : elle fut la première à proposer à la baronne de Solange de se charger de sa fille sur laquelle elle veillerait comme sur la sienne; et qu'elle s'engageait à ramener toujours elle-même à sa mère. La baronne pensa donc qu'il n'y avait au-

Sy^ LES MÈRES DE FAaiILLE.

cune indiscrétion à profiter des offres de son amie , après en avoir obtenu toutefois Faveu de son mari très-difficile en pareil cas ; mais celui-ci ayant sauA é la vie au comte de Thianges , ne pouvait douter de la surveillance et des soins qu'aurait la femme de cet officier-général pour sa chère Germaine. Pendant deux ans la comtesse en effet ne cessa de se montrer digne d'un dépôt aussi précieux. Partout où elle paraissait , on eut dit une mère conduisant ses deux filles. Solange , que Tamour paternel rendait défiant , inquiet , allait souvent surprendre Germaine dans les réunions oij la conduisait la comtesse de Thianges, et la trouvait toujours sous son égide tutélaire. Il semblait même que cette digne amie veillât , avec plus de zèle encore, sur la jeune fille qui lui était confiée , que sur sa chère Euphrasie.... Cepen-

idant on savait dans le monde que la belle Germaine , alors âgée de dixsept ans , était séparée de sa mère ; et cette seule idée enhardissait certains étourdis à s'approcher d'elle de plus près y à lui parler avec plus de familiarité , tout en dansant avec elle , à lui adresser de ces tendres expressions , capables de troubler un jeune cœur , mais dont heureusement l'innocente Germaine ne faisait que rire. Elle poussait même l'ingénuité jusqu'à répéter le lendemain à sa mère les adulations dont elle avait été l'objet ; et la baronne , malgré son insouciance et l'assurance des soins vigilans de la comtesse , ne pouvait s'empêcher de reconnaître que rien , dans la nature , ne saurait remplacer une mère.

• Elle ne tarda pas à faire de cette maxime une épreuve qui faillit lui faire perdre pour jamais sa douce tranquillité

et le bonheur de sa vie. On était à l'époque du carnaval : madame de Solange fut invitée à un grand bal que donnait un maréchal de France aux officiers qui avaient servi sous ses ordres. Solange se douta bien que sa femme ne se déterminerait jamais à montrer, dans une pareille réunion , son teint bourgeonné , ses yeux éteints et ses bras à moitié décharnés. Il fut donc convenu que Germaine , qui désirait assister à cette brillante assemblée, y serait conduite par la comtesse de Thianges , son guide fidèle ; et Solange , qui s'imaginait pouvoir se rendre libre ce soir-là, offrit à la seconde mère de sa fille de lui donner la main. 11 n'était pas fâché de veiller par luimême sur Germaine. Mais la veille du jour fixé pour ce bal magnifique , Solange fut enlevé dans une chaise de poste , pour aller porter des secours

ABUS DE CONFIAîs^CE. 079

iîtgens au prince D*** , qu'une chute de cheval , dans l'une de ses terres à vingt lieues de Paris , mettait dans le plus grand danger. Germaine se disposa donc à se rendre chez le maréchal , sous les auspices de la comtesse de Thianges qui se proposait de redoubler de surveillance, et de ne pas perdre un instant de vue ses deux filles : c'était toujours ainsi qu'elle appelait Euphrasie et Germaine , qui de leur côté s'étaient bien promis de ne point se séparer. On prépare donc la toilette la plus élégante : Germaine , après avoir fait à sa mère la lecture d'usage, se tient prête pour Theure indiquée , et se rend chez la comtesse de Thianges. Mais, ô contre-temps funeste! inexprimables regrets! la comtesse venait de glisser sur le parquet de son boudoir ciré à neuf : Germaine , en entrant dans son appartement , la trouve éten-

due sur son canapé : elle avait le pied gauche enveloppé de spiritueux qui commençaient à calmer la vive douleur qu'elle avait éprouvée. C'était une entorse qui exigeait les plus grands ménagemens , et mettait la bonne , la complaisante comtesse dans l'impossibilité de conduire chez le maréchal les deux inséparables. Cette privation la faisait presqu'autant souffrir , que le mal qu'elle endurait. Peut-être quelques-uns de ses regrets étaient-ils pour son propre compte ; ne fouillons pas plus avant dans son C(£ur , et ne plaignons qu'Euphrasie et Germaine : leur toilette était si délicieuse , si recherchée !

Combien elles eussent été remarquées dans cette belle fête , par leurs grâces modestes et leurs figures virginales !

Si du moins le docteur Solange n'eût pas été absent , il aurait fait à son tour pour la charmante Euphrasie , ce que

depuis long-temps la comtesse faisait

pour la belle Germaine Se rendre

auprès de la baronne et la déterminer peut-être à faire un effort sur ellemême, pour conduire les deux jeunes

amies folie même d'y songer! la

baronne n'a point de robe de bal; son coiffeur n'est pas prévenu, et l'on remonte ses diamans.... le moyen d'ailleurs de la déterminer à paraître au milieu de deux mille bougies ?

Comme on exprimait ainsi toutes ces doléances, entre lamarquise de Féréol, amie intime et voisine de madame de ïhianges ; elle venait d'apprendre son accident , et voulait avoir de ses nouvelles, en se rendant au bal du maréchal où elle était invitée. La marquise, d'une haute naissance , était veuve, entre deux âges , la meilleure des femmes, sans prétentions ; mais vive , étourdie et courant après le plaisir ,

comme un enfant après les papillons.

Elle ne put souffrir que Germaine et Euphrasie fussent privées de paraître à la grande fête dont elles seraient un des plus beaux ornemens. <♦ C'est un vol , ajoutait-elle avec grâce , que je ferais à cette bonne maréchale que j'aime tant; et je m'exposerais à rompre avec elle. Je suis seule dans ma voiture : mes deux neveux , aides-decamp , nous donneront la main ; jeunes gens posés , nobles chevaliers des dames, s'il en fut.... Voilà qui est entendu; ma toute belle : vousme confiez vos deux anges que je conduis au bal où je les vois planer sur tous ces mortels éblouis de l'éclat de leurs charmes. Je ne les quitte pas un instant ; et vous les ramène moi-même , heureuse et fière d'avoir été chargée d'un dépôt si flatteur. Elles sont toutes prêtes , ma berline est aubas de votre escalier; vous ne

ABXTS DE CONt'IANCE. 383

pourriez me refuser, ma chère , sans m'offenser, sans me contraindre à ne plus me dire votre amie. » Cette offre fut accepte'e au grand contentement des deux jeunes personnes qui , après avoir pris congé de madame de Thianges, accompagnèrent la marquise et gagnèrent , avec toute la vitesse de ses coursiers fougueux , Thôtel du maréchal.... Mais, nouveau contre-temps!

le suisse annonce qu'on ne reçoit personne. Les deux aides-de-camp , neveux de la marquise, ayant reconnu sa livrée , viennent lui donner tous les détails de cet événement. La maréchale , atteinte d'un coup de sang, qui d'aboi'd avait fait craindre l'apoplexie, était tombée sans connaissance dans les bras de son mari. Celui-ci, cloué au chevet du lit de sa femme qu'il adorait , avait donné contre - ordre pour le bal, et n'était occupé qu'à

prodiguer tous ses soins à la malade.

M Eh bien , mes chers enfans , dit la marquise à ses deux neveux , montez avec nous dans ma voiture , et regagnons vite mon hôtel où nous essaierons d'amuser mes deux anges. Il est trop tard pour les reconduire chez elles , et le temps qu'elles devaient passer au bal , nous tâcherons de l'employer le mieux que nous pourrons... £ Il me vient une ide'e , ajoute-t-elle en roulant dans sa voiture : c'est aujourd'hui le jeudi gras : si nous allions au bal de l'Ope'ra? — Oh! madame : répond Germaine , ce n'est pas manque d'envie ; mais il faudrait que j'en pré-? vinsse ma mère. — Il est trop tard , mon bel ange : votre maman s'est endormie en parcourant les montagnes de TEcosse , que le célèbre Scott décrit si bien ; et vous, chère Euphrasie, votre mère est plongée dans ce pro-

fond sommeil qui succède ordinairCf^ ment à la souffrance. Un bal masqué est si curieux à votre âge ! vous ne nie quitterez ni l'une ni l'autre : mes deux neveux seront nos chevaliers ; et si vos mamans grondent un peu, je me charge de les apaiser ; et je prends tout sur moi.... Eh ! vite, trois dominos noirs et des masques à barbe , bien légers ! » dit-elle à l'un de ses gens qui ouvrait la portière de la voiture. Elle monte aussitôt à son appartement :

laisse quelques instans ses deux neveux dans le salon, et passe dans sa chambre à coucher, où deux femmes-dechambre métamorphosent la brillante toilette de ces dames, en dominos noirs garnis de rubans roses, avec un nœud blanc au bras droit , pour se reconnaître. Bientôt des masques , dont les traits insignifians contrastent si parfaitement avec ceux de I. 33

Germaine et d'Euphiasie, couvrent Ifiurs figures charmantes. Elles remontent en voiture , éprouvant à la fois la crainte , la curiosité. Les deux aidesde-camp les précèdent et se dispersent dans le bal, pour n'y point faire reconnaître la marquise qui se dispose à bien s'amuser ; et la voilà passant du grand foyer dansFintérieur de la salle, tenant de chaque bras un des anges qui s'imaginaient descendre du Ciel auséjour de Satan, et croyaient être au milieu d'une légion de démons, dont les attouchemens familiers et les brusques provocations les effrayaient. Collées contre leur guide qui riait aux éclats de leur frayeur, Germaine et Euphrasie avançaient avec peine, et désespéraient à chaque pas, de pouvoir jamais sortir du gouffre où la marquise les avait fait pénétrer.

Cependant quelques hommes aussi

ABUS DE CONFiAlSCE. 887

distingués par le rang , que par leurs manières gracieuses et leur noble retenue envers les femmes, abordèrent les trois dominos , reconnurent aisément la marquise ; et cherchant à deviner quels étaient les deux masques qui l'accompagnaient , leur adressèrent de ces motsflatteurs, de ces dignes hommages qui peu à peu les rassurèrent, et leur permirent de se livrer pi us tranquillement au spectacle bizarre et tumultueux qui s'offrait à leurs yeux. Bientôt passe auprès de la marquise , un homme de la cour, dont elle avait à se plaindre , et qu'elle voulait intriguer. Elle remet brusquement à ses neveux les deux inséparables , et rejoint dans la foule celui qu'elle brûlait d'aborder. Les aides-de-camp, ravis d'être dépositaires des deux jeunes amies, les promènent long-temps, et dans l'intérieur de la salle , et dans le

grand foyer , où souvent attaquées par les camarades de leurs cavaliers , et confondues parmi les beaute's faciles qui sont dans un bal masqué , tête-àtéte avec des militaires , elles eussent éprouvé de vives atteintes à leur pudeur, si les deux aides-de-camp, par des signes expressifs adressés aux étourdis qui les accostaient, ne les eussent maintenus dans la respectueuse déférence qu'on doit à des femmes honnêtes et distinguées. Plus d'une heure s'était écoulée depuis que la marquise avait quitté Germaine et Euphrasie : cellesci, déjà fatiguées parla chaleur, excédées d'ennui, se réfugièrent au fond d'un corridor, pour se démasquer un instant et respirer l'air dont elles avaient si grand besoin. Pressées , foulées par un grand nombre de personnes qui venaient comme elles , reprendre un instant haleine , elles se trou-

ABUS DE CONFIANCE. 38g

Yerent séparées, et se cherchèrent en vahi pendant long-temps. Le premier domino noirque rencontraitGermaine, portant au bras droit un nœud blanc , attirait son attention : elle l'arrêtait , croyant retrouver sa chère compagne; mais bientôt elle reconnaissait sa méprise ; et remarquant ce signe distinctif à un grand nombre de dominos semblables qui s'offraient à ses yeux , elle désespéra tout-à-fait de rejoindre son amie. Cette cruelle séparation la jeta dans une inquiétude et dans une tristesse dont ne put la distraire l'aidede-camp, son fidèle chevalier. Celuici se trouve lui-même accosté par l'officier-général sous les ordres duquel il servait, et qui le charge d'un message important et très-pressé : il n'a que le temps de confier sa dame à un jeune capitaine des dragons de la garde, qu'il connaissait ; et disparaît dans la foule.

Le nouveau chevalier, aimable fou s'iî en fût , adresse au domino de ces questions hasarde'es auxquelles la jeune personne ne sait que re'pondre. De'posée aussi lestement par l'aide-de-camp, il e'tait tout naturel qu'elle donnât lieu à de singulières préventions. Son embarras redouble, et son trouble devient si grand , qu'elle supplie le capitaine d'avoir pitié d'elle , et de la conduire dans un endroit où elle puisse quitter son masque sous lequel il lui est impossible de rester plus long-temps.

L'officier de dragons la mené d'abord au fond du corridor où elle avait été déjà respirer un instant : là, Germaine se démasque pour la seconde fois , et découvre à son nouveau guide une figure céleste ; mais en même temps un si grand trouble , une confusion si touchante , qu'il ne doute plus que ce soit une débutante au bal de f Opéra.

ABUS DE CONFIANCE. Sg t

Germaine elle-même lui en fait ingénuement Taveu ; ajoutant qu'elle est tellement accablée de chaleur , que s'il n'a pas la générosité de la conduire promptement dans une loge , elle perdra l'usage de ses sens. Le capitaine croit d'abord que cette demande est le manège ordinaire de ces femmes qui , sous un air modeste , cherchent des aventures; cependant le ton, l'accent et les manières delà jeune inconnue lui imposent malgré lui. Soudain il lui fait remettre son masque et la dirige vers une des petites loges audessus de l'amphithéâtre , le seul endroit de libre dans toute la salle. Il cherche à savoir quelle est cette charmante inconnue ; se promettant d'être son appui , si c'est une femme honnête ; ou bien de profiter d'une des plus belles occasions de filer une intrigue amoureuse. Ils avaient déjà franchi

Tun et l'autre les escaliers qui mènent au dernier corridor, et déjà l'ouvreuse à qui l'officier avait fait signe , ouvrait

la porte d'une loge de réserve

lorsque Germaine , poussant un cri de surprise et de joie , quitte tout-à-coup le bras de l'officier, arrache sonmasque, et va se précipiter dans le sein d'un homme qui passait auprès d'elle , en 3'écriant : « Mon père !.... ô mon père ! » C'était en effet Solange lui-même, qui revenu pendant la nuit de son voyage , avait été pour surprendre sa fille à riiôtel du maréchal , qu'à son grand ëtonnement il avait trouvé fermé. Bien convaincu que la comtesse de Thianges avaitreconduit Germaine chez samère, Dii elle goûtait un paisible sommeil, et ne voulant pas réveiller les gens de sa maison , il avait cru ne pouvoir mieux faire , que de venir passer le reste de la nuit au bal de l'Opéra.

ABUS DE CONFIANCE. SgS

Qu'on juge de son ëtonnement et de son indignation , en apercevant sa fille en domino , au moment d'entrer dans une petite loge, avec un jeune étourdi , homme d'honneur à la vérité ; mais qu'il connaissait pour le plus

grand coureur d'aventures ! C'était

justement le neveu du prince D*** qu'il venait de secourir. « Ainsi , lui dit-il , avec des yeux étincelans de colère : tandis que je m'occupais à sauver votre oncle , votre unique appui , vous cherchiez à séduire , à déshonorer ma fdle î — Ma foi , docteur , je suis sans reproche, parole d'honneur!. ..mais

il était temps J'ignorais le nom de

mademoiselle que m'a jetée sur les bras un de mes amis : j'ai cru que c'était ime bonne fortune qu'il me procurait à charge de revanche : mettez-vous à ma place .... — Il est impossible , reprend Germaine rassurée et commençant à

394 t-I^S MÈRES r)E FAMIlLE.

respirer, d'avoir plus de complaisance

et siif-tout pins d'égards » A ces

mots elle raconte à son père comment des mains de la comtesse deThianges, à qui sa mère l'avait confiée , elle était passée dans celles de la marquise de Féréol ; de là dans celles de son neveu l'aide-de-camp; de là enfin dans celles du neveu du prince. Solange, malgré le dépit mortel qu'il éprouvait , ne put s'empêcher de remercier l'officier d^e dragons , qui lui promit , en lui serrant la main , de ne point divulguer cette étrange aventure, bien qu'elle pût lui faire beaucoup d'honneur. Germaine voulut alors que son père l'aidât à retrouver sa chère Euphrasie et la .marquise de Féréol ; mais le caractère violent de Solange et l'indignation qu'il éprouvait de la conduite de cette femme imprudente , ne lui permirent pas de la rejoindre dans la salle où sans doute

ABUS DE CONFIANCE. BgS

il lui eût fait une scène dont le scandale fut retombé sur l'innocente Germaine qu'il s'empressa de reconduire à sa mère. Celle-ci veillait encore pour achever la lecture d'un nouveau roman qu'elle n'avait pas eu le courage de quitter. Elle e'prouva la transition la plus étrange , en apprenant tout ce qui s'étailpassé. L'exaspération de Solange augmentaitencore l'épouvante que produisait un semblable récit. Il causa tout-à-coup à la baronne une violente attaque de nerfs et le délire le plus effrayant. Pendant ce temps, la marquise de Féréol subissait le juste châtiment de son inconséquence , en cherchant en vain jusqu'à la fm du bal , cette belle Germaine qu'elle voulait rendre à la comtesse de Thianges.

Celle-ci Aoyant arriver sa fille , sans sa jeune compagne , fut dans une inquiélude mortelle , dans une extrême agitation; et se promit bien de ne plus

se charger des filles des autres. Germaine parvint difficilement à calmer, à consoler sa mère , qui lui répétait sans cesse : « Pauvre enfant!.... que de dangers t'ont fait courir mon amour-propre et mon insouciance! à quels

remords , à quel éternel désespoir m'ont exposée moi-même cette misanthropie ridicule, cette funeste résolution de ne plus me montrer dans le

monde! J'y veux reparaître avec

toi ; j'y serai parée de tes attraits , j'y serai fière des hommages dont tu seras environnée. Ma présence suffira pour te mettre à l'abri de toute atteinte : un seul regard maternel a plus de pouvoir que tous les soins vigilans de l'amitié. Ah! s'il est pour une mère, digne de ce titre, un dépôt sacré dont jamais elle ne doive se dessaisir, c'est celui qu'elle a reçu de la nature , c'est sa fille dont elle lui a confié l'existence et le bonheur. »

AIÎNKrtATUlN l)t SOl-.MK.Mi:

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ABNÉGATIPN DE SOI-MÊMÈl

Ou'uNE mère sacrifie , pour le bonheur de sa famille , ses goûts , sa fortune , son repos , sa liberté ; rien de plus ordinaire : nous trouvons chaque jour de pareils exemples; mais le plus grand sacrifice que puisse faire une femme , encore jeune et belle , c'est celui de sa propre personne ; c'est la douloureuse re'solution de passer des bras de Te'poux qu'elle adorait et qu'elle a perdu , dans ceux d'un homme pour lequel son cœur ne parla jamais , et qui lui fait e'prouver une extrême répugnance. Si Racine, dans Andromaque, nous a peint ce combat sublime avec tout l'élan de son génie , il a pris ses héros parmi les personna-:

ges de Tantiquité la plus reculée ; il nous les représente avec tout le prestige de Tart et les brillantes illusions de la poésie; moi , je serai le narrateur simple et fidèle d'une anecdote véritable que j'ai recueillie de la bouche même d'un des enfans de la tendre mère que j'ose offrir pour modèle.

L'abnégation qu'elle fit d'elle-même , n'a besoin ni des ornemens de la poésie , ni des ingénieux ressorts de l'éloquence , pour être , aux yeux de tout être sensé, l'effort le plus étonnant de l'amour maternel , le dévouement le plus admirable qu'on puisse trouver dans la nature.

Sophie Darbelle , fille unique d'un armateur de Marseille, réunissait tout ce qui peut charmer. Amenée à Paris par son père , accueillie dans les cercles de la banque et du haul commerce, elle y fut environnée d'un grand nom-

ABNÉGATION DE S0I-IME3IE. 3iJC^

bre d'adoraleujs parmi lesquels on remarquait deux jeunes banquiers associés, qui jouissaient déjà d'une haute considération. Dermance et Yerseuil , unis dès Fenfance par une tendre et constante amitié , ne purent voir la jeune Darbelle , sans éprouver l'un et l'autre cette vive impression d'où dépend le bonheur et le malheur de la vie. Habitués à se communiquer toutes leurs pensées, ils se firent un aveu mutuel de l'irrésistible penchant que leur inspirait la jeune Darbelle. Aussitôt il fut convenu , sous le sceau de l'honneur , que chacun chercherait à fixer le choix de Sophie ; et que , dans le cas où elle se prononcerait en faveur de l'un d'eux, l'autre prendrait loyalement son parti. On se jura mutuellement que jamais les nœuds de l'hymen ne pourraient rompre ceux de la trauche et confiante amitié , ni faire

4oO LES MÈRES DE FAMILLE.

cesser une association qui chaque jour devenait plus prospère.

Ce pacte ainsi formé, parvint àla connaissance de M. Darbelle et de sa fiile : il piqua leur curiosité et leur fit remarquer avec plus d'intérêt, les deux jeunes amis qui , nouveaux Castor et Pollux , semblaient ne pouvoir exister Fun sans l'autre, et confondaient ensemble leurs goûts , leurs intérêts et leurs premiers penchans. Sophie sur-tout, qui joignait à une âme expansive le calme de la réflexion etle discernement de la sagesse, remarqua plus particulièrement encore les deux associés. Verseuil lui parut plus passionné, plus présomptueux que Dermance : elle crut voir dans son regard de la jalousie et de la fatalité. Sa voix lui parut menaçante ; et répaisse chevelure noire qui ombrageait sa tête caractérisée, lui semblait donner à sa physionomie quelque chose

d'effrayant. Sophie en un mot ne put se défendre de cette première antipathie qu'on cherche vainement à combattre, et dont la trace profonde reste à jamais au fond du cœur. Dermance au contraire se présentait avec une assurance qui n'était point celle de la présomption , mais l'effet d'une âme confiante et pure. Il paraissait d'abord moins brillant , moins spirituel que son rival : son maintien était moins imposant ; mais bientôt on remarquait dans toute sa personne un ensemble gracieux et distingué. Eblouir n'était point son lot ; mais intéresser était un don qu'il possédait au plus haut degré. Il était impossible enfin de voir deux jeunes gens plus dissemblables dans les nuances de l'esprit , du caractère , et néanmoins plus dignes l'un de l'autre et faits pour s'entr'aimer.

Pendant que Sophie étudiait les I. 34

deux rivaux avec une attention scrupuleuse , son père , sans cesse occupé du bonheur de cette fille adore'e , prenait dans Paris des renseignemens sur eux. Il acquit de leur crédit une conviction favorable : banquiers , négocians , agens de change , tous s'unissaient pour faire l'éloge de Verseuil et de Dermance. Ce juste hommage détermina M. Darbelie à leur donner sa confiance : il fit lui-même l'épreuve de leur loyauté , de leur mérite , et ne dissimula pas à sa fille qu'il verrait avec satisfaction son choix s'arrêter sur l'un d'eux. Ce choix était déjà fait; laais Sophie garda si bien son secret pendant quelque temps , qu'il fut impossible de deviner quel était celui des deux qui parlait à son cœur. Dermance et Yerseuil, en présence de son père, la supplièrent de s'expliquer. Leur attachement avait pour base trop d'é-

preuves mutuelles ; il e'tait cimenté par une association trop honorable et trop avantageuse , pour qu'une préférence indépendante de la volonté du préféré , pût lui faire perdre l'amitié de son rival. Enfui Sophie , sollicitée. avec tant d'instances , rassurée par tant de garanties, avoua , non sans un dernier effort qui coûtait à sa délicatesse, que Dermance était celui qu'elle choisissait pour son époux. En faisant c€t aveu , ses regards s'attachèrent sur Verseuil qui, par un mouvement convulsif, décela sa souffrance. Mais trop fier pour ne pas savoir se dompter, il affecta bientôt d'être heureux du bonheur de son ami ; il poussa même, le courage jusqu'à l'en féliciter. On le vit se charger avec empressement de tous les détails que nécessita ce brillant hyménée. Le jour de la cérémonie, il parut plus calme et plus satisfait que

4o4 LES MERES DE FAMILLE.

jamais : il demanda même à Sophie la permission de l'appeler sa sœur; et ce nom sacré semblait donner à la jeune femme l'assurance de ne jamais éprouver de ce frère adoptif , qu'un dévouement sincère , qu'un attachement irréprochable.

Pendant plusieurs années , le noble caractère de Yerseuil ne se démentit point : Sophie toutefois s'apercevait, quand il était seul avec elle, que son regard devenait sombre , inquiet , et que sa bouche retenait avec peine un secret sentiment qui le tourmentait ; elle en fut un instant effrayée.... Voué, disait-il , au célibat , il cherchait à se venger des privations qu'il impose , en accordant une affection tout-à-fait paternelle aux enfans de Dermance.

On le rencontrait sans cesse les portant dans ses bras et leur prodiguant ses caresses. Parrain de l'aîné qui était

l'image vivante de sa mère , il le comblait de hochets, de présens; il le regardait comme son fils adoptif , le désignait comme Tunique héritier de sa fortune. En un mot, pendant six ans que dura cette mise en commun d'existence sociale , Sophie , devenue mère de deux fils et d'une fille , fut la plus heureuse des femmes. Mais Thorizon, quelle que soit sa pureté , finit par se charger de nuages. M. Darbelle mourut; et cette perte cruelle fut le prélude de tous les maux que Sophie était destinée à souffrir. La succession de son père donna plus d'importance encore à la maison de banque des deux fidèles associés : elle était devenue l'une des plus renommées dans Paris, lorsque Dermance , atteint , depuis quelques mois , d'une maladie dont on avait méconnu le danger , mourut dans les bras de Y erseuil , qu'il avait

4o6 LES MÈRES DE FAMILLE.

désigné par ses dernières volontés , comme le tuteur de ses enfans encore en bas âge, les recommandant à ses soins, à son inaltérable amitié.

Ces derniers vœux du mourant furent remplis avec exactitude. Les trois enfans trouvèrent dans Yerseuil un second père. Sophie elle-même ne pouvait s'empêcher d'admirer le généreux dévouement qu'il leur portait :

c'était sa plus douce consolation ; c'était le seul allégement à sa douleur.

Combien Yerseuil sut d'abord la respecter cette douleur si légitime ! que de moyens il employa pour en distraire Sophie ! mais vains efforts ; elle était empreinte si profondément dans son âme ! l'image de Tépoux qu'elle pleurait, se retraçait si souvent à sa pensée ! Retirée au fond de son appartement , uniquement occupée de la première éducation de ses enfans, elle

avait, quoique belle encore, fait ses adieux au monde : le notaire chargé de l'exécution des dernières volontés de son mari ; Yerseuil qui chaque jour se monirait auprès d'elle plus empressé; enfin les fruits d'un hymen heureux , d'un amour vivement senti : voilà tout ce qui composait la société de cette femme charmante , que son deuil semblait rendre plus intéressante encore.

Le sort de ses enfans ne lui donnait aucun souci, aucune inquiétude : toute leur fortune se trouvait à la vérité, en portefeuille; mais elle était en si bonnes mains! Trop jeunes encore à la mort de leurpère,poursentirtoute la perte qu'ils faisaient , cette perte était en quelque sorte , réparée par les soins que mettait Yerseuil à prévenir leurs moindres désirs, à leur éviter jusqu'à ces petits chagrins du premier âge, que seules peuvent dissiper la tendresse et la pré-

4o8 LES MÈRES DE FAMILLE*

voyance d'un père. Aussi ces trois joli^.cnfans prodiguaient-ils à leur tuteur les caresses , les prévenances et jusqu'aux doux épanchemens de la piété filiale. Le nom de bon «m« ëtaitjdevenu pour eux le synonyme de père : il ne se passait pas de jour , que celte illusion n'établît entre Sophie et Verseuil des rapports et des communications. Celui-ci, placé continuellement entre elle et ses enfans, n'avait pu résister à l'aspect enivrant de leurs mutuelles caresses : il sentit se rallumer plus que jamais celte flamme secrète qu'il avait dissimulée , et qui peut-être était devenue plus violente encore par rhumiliation qu'elle avait reçue.

Cependant trop clairvoyant pour brusquer une déclaration qui pouvait porter le trouble dans le cœur de la jeune veuve, il résolut de l'y préparer par degrés, et de choisir pour son in*

Iciprète l'aimable enfant son filleul , qu'idolâtrait sa mère. D'abord , sous prétexte de rendre madame Dermance à sa société habituelle , et de fixer auprès d'elle ses trois enfans qui commençaient à grandir , il l'environna de tous les plaisirs que permettait sa situation. La musique avait pour elle des charmes ; il réunissait chaque semaine, des artistes célèbresqui,parleurs harmonieux accords , ramenaient un sourire de satisfaction sur les traits de Sophie. Instruite et très-versée dans la littérature , elle se trouvait souvent au milieu de poètes distingués et d'auteurs connus , invités par Yerseuil ; et qui , par des lectures vaiiées , attachantes, faisaient éprouver à la belle veuve qu'il n'est point de peines dans la vie , dont les lettres n'adoucissent l'amertume. L'aspect et la paix des champs semblaient porter dans l'âme I. 35

de Sophie un calme consolateur, l'oubli momentané de S£s regrets ; Verseuil loua , dans les environs de Paris, ime habitation délicieuse où il réunissait les personnes qu'affectionnait madame Dermapce. En un mot, tout ce que la séduction pouvait inventer pour offrir à Sophie , sous le voile de l'amitié , les consolations dont son cœur ^vait besoin, était employé avec autant d'empressement que d'adresse , par cet homme violent et passionné. Il ne chercha pas moins à séduire ses enfans, à capter leur attachement, à le>s enlacer par la reconnaissance ; et quand il crut avoir bien préparé les coups qu'il se disposait à porter , il insinua dans la jeune tête de son filleul le désir de le voir l'époux de sa mère. L'enfant , qui s'imaginait remplir le plus saint des devoirs, et qui chaque jour prenait sur celle qui l'avait fait

naître , un empire irrésistible , lui confia naïvement qu'il aurait un grand plaisir à pouvoir appeler le bon ami son père...- Sophie tressaillit et faillit perdre l'usage de ses sens. Elle se douta bien que son fils n'était que l'écho fidèle de celui dont les intentions se dévoilaient à ses yeux pour la première fois. Oh ! combien elle se reprocha de lui avoir donné tant de droits sur elle ! à quel prix n'eût-elle pas racheté les services qu'elle en avait reçus ! combien sa situation devenait cruelle, embarrassante ! comment jamais avouer à Verseuil l'aversion qu'elle avait pour lui ?.... Elle chercha néanmoins à cacher à son fils le trouble affreux qu'elle éprouvait; elle se contenta de lui dire que la mémoire de son père occupait son cœur tout entier, et qu'elle ne croyait pas que jamais aucun autre y pourrait trouver

4l2 LES MÈSES D£ FAMILLE,

place. « Nous devons tous beaucoup à ton bon ami , cher enfant : ajoutart-elle en le pressant sur son sein; mais la reconnaissance ne peut aller au-delà de ce qu'on s'est promis à soi-même.

Il est de ces nœuds, mon fils, que la mort même ne saurait détruire. »

L'enfant ne manqua pas d'aller reporter fidèlement à Verseuil cette conversation. Celui-ci s'attendait bien au trouble que la proposition qu'il avait fait faire, porterait dans le cœur de madame Dermance ; mais ne pouvant soupçonner la répugnance qu'il inspirait, il résolut de laisser la jeune veuve réfléchir quelques jours sur la tentative qu'il avait faite ; et crut ensuite devoir s'adresser directement au notaire qui possédait toute la confiance de Sophie , pour parvenir au but qu'il s'était proposé. Ce dernier, qui croyait servir à la fois les inlérêts de sa cliente

ABNÉGATION DE SOl-YrlMZ. l^lù

et ceux de ses enfans , et qui , dans toutes ses relations avec Yerseuil , avait conçu pour lui la plus haute estime , s'empressa de s'acquitter de l'importante mission dont il était chargé. Quelle fut sa surprise , lorsqu'il vit madame Dcrmance pâlir, se couvrir tout-à-coup le visage de ses mains tremblantes , et lorsqu'il l'entendit s'écrier du ton le plus déchirant: « C'en est donc fait du repos et du » bonheur de ma vie !.... » Aussitôt elle confie au discret émissaire la répugnance que de tout temps Yerseuil lui avait inspirée , et le supplice qu'elle éprouverait, si jamais elle était contrainte de lui appartenir. Elle prie alors son digne confident de faire tous ses efforts , d'employer tout le crédit qu'il avait sur le tuteur de ses enfans , pour le détourner de ses projets ; lui donnant pour prétexte la résolution

4l4 I-ES MÈRES DE FAMILLE.

qu'elle a prise de conserver un nom qui lui devenait plus cher que jamais , et la crainte qu'elle aurait de ne pouvoir faire le bonheur d'un nouvel époux , quelque fut son me'rite , quels que fussent les droits qu'il aurait à sa reconnaissance.

Le notaire transmit ce nouveau refus à Verseuil , avec tous les ménagemens qu'exigeait la délicatesse , et s'imagina le détourner du dessein qu'il avait conçu ; mais il ne fit qu'attiser le feu dont était dévoré cet homme orgueilleux et passionné. Il lui fit l'aveu que jamais la première impression qu'avait produite sur lui Sophie Darbelle , ne s'était effacée de son àme ; et que la préférence qu'elle avait accordée à son ami , loin d'éteindre sa fatale passion , n'avait fait que l'irriter. « Si depuis dix ans , ajoutait-il , j'ai renfermé dans mon sein celle flamme

dévorante ; si j'ai tout bravé , toiit souffert , pour rester fidèle au pacte sacré de l'amitié, il ne m'est plus pos-^ sible y depuis la mort de mon rival , de résister à l'espoir de posséder Sophie. Elle est libre ; ses trois enfans mie chérissent , me donnent chaque jour le nom de père ; leur destinée est dans mes mains ; et si leur mère , dont j'ai besoin de me venger , m'humiliait au point de refuser l'alliance que je lui propose , je ne réponds pas de ce que je pourrais faire. Il est des égards pour la beauté , pour la vertu ; mais il en est aussi pour Tamilié constante et l'amour malheureux. » Ces dernières paroles proférées avec l'accent d'un cœur brûlant et d'une tête égarée , firent frémir le notaire : il s'empressa d'instruire madame Dermance des résolutions effrayantes de Yerseuil , et de la disposera braver l'orage qui scier

4lb LES MERES DE FAMILLE.

vait sur sa tête : elle s'y prépara , non sans effroi , mais avec courage et résignation. Elle résolut d'avoir , avec cet ami , long-temps si dévoué , si généreux , et devenu son tyran , une explication franche et décisive qui la délivrerait pour jamais de ses persécutions.

Cette entrevue eut lieu dans l'appartement de Sophie. Elle s'était placée , pour avoir plus de force et d'énergie, sur une ottomane en face du portrait en pied de son mari , dont le regard confiant , expressif semblait dire à Verse uil : « Je te recommande ma w femme et mes enfans. » Elle avait fait la toilette la moins avantageuse , espérant par-là , diminuer le pouvoir de ses charmes ; et n'entendit pas , sans frémir , l'heure convenue soimer à la pendule. Soudain un mouvement de la serrure lui annonce la présence de

rhomme qu'elle redoute : il entre , la démarche incertaine , les traits altérés et presqu'aussi tremblant que celle à qui sa passion funeste allait faire subir "*^ne cruelle épreuve.... « Il me tardait, mon frère , de m'expliquer avec vous.

— Votre frère ! ce nom qu'il me fut si doux de porter , n'est plus qu'un outrage ; on n'est point la sœur de celui qu'on dédaigne. — Moi , vous dédaigner! — Ecoutez-moi, Sophie

quand vous préférâtes mon heureux rival J'affectai de porter sur mes traits la sérénité d'un ami fidèle et résigné ; mais le dépit et la rage s'étaient emparé de tout mon être. L'amour déçu, l'orgueil humilié ne révèrent plus que vengeance , non sur votre époux : il n'était point coupable ; mais sur vous, cruelle , qui me faisiez éprouver tous les maux réunis dans un seul : un amour violent et sans espoir. Je cher-

4l8 LES MÈRES DE FAMILLE.

chai d'abord à m' étourdir sur mon sort; je m'attachai sans relâche à vous faire autant de bien , que vous m'aviez fait de mal ; et j'y suis parvenu : c'était la seule jouissance qui me restât sur W^ terre. Peut-être aurais-je fini par cicatriser la blessure de ce cœur éperdu ; peut-être le spectacle de votre heureuse union n'eut plus été le tourment de ma vie : déjà même les caresses de vos jolis enfans me faisaient oublier vos torts, et je commençais à me résigner à ma fatale destinée , lorsque la mort de Dermance a tout détruit. J'ai senti se rallumer le feu que je croyais éteint , s'irriter mes désirs et luire âmes yeux , après tant de souffrances , l'espoir enivrant de vous posséder. J'ai redoublé d'égards pour vous , de respect pour votre douleur; etlorsque j'ai faitau-delà de ce que peuvent inspirer l'amour et l'amitié, lorsque vos enfaas eux-mêmes

VOUS demandent de me nommer leur père , vous prenez plaisir à m'humilie r encore , à retourner le trait cruel qui me déchire , à m'accabler dcAos constans mépris. — Arrêtez , lui répond Sophie avec dignité ; je ne me laisserai point confondre parmi ces cœurs ingrats qui , sourds à la voix de l'ami-^ lié , ne paient ses bienfaits , que par les dédains et l'oubli. Ce que je vous dois , ce que vous avez fait pour mes enfans, ne s'effacera jamais de ma mémoire : personne autant que vous , n'a des droits à ma reconnaissance ; et le doux nom de frère , que je me plaisais à vous donner, était la fidèle expression de mes sentimens pour vous. Dans tous les temps , dans toutes les circonstances , vous trouverez en moi Famie la plus dévouée , une sœur véritable , prête à vous sacrifier sa fortune et sa yie.... jïiais les affee-

tions de l'âme ne se commandent pas :

c'est une émanation céleste au-dessus de nos forces, de nos volontés; comment en disposer, quand on les a perdues ? Celui que je pleure , a tout emporté dans la tombe ; et je ne puis , sans frémir , concevoir l'idée d'appartenir à un autre. — Ce n'est point à votre âge , reprend Yerseuil avec véhémence ; non , ce n'est point à vingtsix ans , et lorsqu'on joint à tant d'attraits tout ce qui fait briller dans le monde , qu'on peut renoncer à l'avantage de s'y faire une grande existence.

L'état de veuve ne peut vous convenir ; il faut un aliment à vos affections , il faut à votre âme aimante un point d'appui. — N'ai-je donc pas mes enfans ? — Parvenus à l'âge où leur éducation commence, il faudra bientôt vous en séparer. — Des deux garçons, il est vrai; que ne puis-je moi-même

ABNÉGATION DE SOI-MEME. i^2l

les instruire!... Mais pour ma fille.... — Belle comme vous, elle sera recherchée ; l'hymen vous la ravira : seule alors que ferez-vous? Votre destinée est d'être femme de bien : vous avez une trop grande habitude d'estime et de considération, pour jamais y renoncer. Croyez-moi , ce n'est que dans de nouveaux liens que vous pourrez la conserver. — Eh ! comment les contracter ces nouveaux liens , quand on a la certitude de n'y pas trouver le bonheur? Il est des pertes dont on ne peut se consoler : il est des maux dont on ne guérit jamais. — Je n'ose pas vous donner l'assurance de vous faire oublier les vôtres; mais du moins ne m'ôtez pas l'espoir de le tenter. — Non , ce serait vous abuser. — Ayez pitié de tout ce que je souffre. — Je souffre encore plus que vous. — Je n'exige point d'amour; votre attache-

ment me suffit. — 11 ne me reste que des larmes. — Eh bien , je me dévoue à votre indifférence que je saurai vaincre. — Ah ! si ce n'était que d^ Findifférence! — Que dites-vous?.... Et quel affreux soupçon?... — Ah! pardon! je sens que je vous blesse , que j'outrage l'ami de mon époux , le protecteur de mes enfans ; je sais que je m'expose au juste ressentiment d'un homme passionné; mais cet homme qu'il me serait impossible d'aimer , et que je plains , ne pourra s'empêcher de me plaindre à son tour. Feindre avec lui , serait une duplicité ; le laisser dans Terreur, serait un crime dont je suis incapable. Yerseuil, je puis bien m'exposcr à votre colère , à votre ressentiment; mais je veux du moins conserver votre estime. — Quoi! tant d'amour, de souffrance et de résignation n'ont pu m'attirer que ce sanglant ou-

trage! quoi, ce n'est pas seulement

de l'indifférence que je vous inspire ! vous pourriez me haïr î vous, Sophie !.. » Il sort brusquement à ces mots, en j.etant sur elle un coup-d'œil effrayant; et ne reparut point à Thôtel de tout le reste de la journée.

Cette scène avait produit sur madame Dermance une si vive commotion , et le dernier regard de Verseuil était si terrible , qu'elle resta sur lottomane comme anéantie. Heureusement ses trois en fans entrèrent ; et surpris, inquiets de Faltéralion qu'ils remarquaient sur les traits de leur mère , ils s'empressèrent de lui prodiguer des secours et des caresses qui bientôt la rendirent à elle-même. « Oh comme tu es pâle! lui dit le plus jeune

de ses fils : te trouverais-tu mal! Si

du moins bon ami était là pour te secourir! — C'est lui, ajoute l'aîné , qui

t'aime bien , et ne s'occupe que de ton bonheur. — Aussi , dit à son tour leur jeune sœur, nous l'aimons comme un père : et si maman voulait nous rendre

tous bien heureux — Laissez-moi,

mes enfans , leur dit Sophie , d'une voix très-altére'e ; j'ai besoin d'être seule. — Oh comme tu pleures ! dit le plus jeune : qui donc peut te faire ainsi du chagrin? je cours chercher bon ami, il saura, mieux que nous , sécher

tes larmes » Sophie l'arrête par un

mouvement involontaire : elle reconnut dans ce langage , l'influence de Yerseuil sur ses enfans qu'elle ne pouvait dissuader; elle redoubla de marques de tendresse pour eux et les éloigna promptement , afin de se livrer à toutes les réflexions que faisait naître \me aussi cruelle position.

L'heure du dîner sonna ; elle se rendit à la salle à manger où le valet-de-

chambre de Yerseuil annonça que son maître dînait en ville : les trois enfans regrettèrent sa présence ; mais Sophie se sentit allégée d'un poids accablant , et se félicita de son absence. Il ne rentra que fort tard, ne parut point le Jendemain au déjeûner; et lorsque Sophie regagnait son appartement , pour s'abandonner à ses douloureuses méditations , on lui remit un billet de Yerseuil ainsi conçu :

« Vos refus humilians, votre étrange » obstination à me désespérer , ne » me permettent pas de me trouver

ii devant vous Je quitte Paris pour

:» m'occuper malgré vous , cruelle , » de votre bonheur et du sort de vos

» enfans Puisse l'absence alléger

» l'affreux tourment que j'éprouve !

» puissiez- vous à mon retour, me trai- » ter avec plus de justice ! »

Verscuil parcourut en effet plusieurs I. 36

places de commerce de la France, oa il avait des relations d'intérêt : et tant en son nom personnel , qu'en qualité de tuteur des enfans de Dermance , il fit des ope'ra lions importantes , avantageuses. Pendant près de trois mois que dura son absence , il n'e'crivit pas une seule fois à Sophie : sa correspondance se bornait à entretenir son Jeune fdleul, dans l'attachement et la gratitude qu'il lui avait inspirés : lui témoignant sans cesse le bonheur qu'il aurait

à le nommer son fiîs Celui-ci ne

manquait pas de communiquer à sa mère toutes ces lettres qui r'ouvraient sa blessure , et lui prouvaient la fatale persévérance de cet homme audacieux et violent dans le plan qu'il avait formé de l'épouser.

Elle respirait toutefois plus à son aise depviis le départ de son tyran ; et commençait à trouver au milieu de

ses jolis enfans quelques momens de repos et d'un bonheur fugitif, lors-:

qu'elle apprit par le caissier , que Yerseuil arrivait sous peu de jours. Les trois enfans sautèrent de joie à cette nouvelle, et témoignèrent tout le plaisir qu'ils éprouveraient à revoir leur bon ami : quant à Sophie , triste et silencieuse, elle attendit avec résignation les nouvelles atteintes qui seraient portées à la résolution qu'elle avait prise ; et se promit d'y persister avec toute la force dont elle était capable. Yerseuil arriva donc , au grand contentement de ses jeunes pupilles qui l'enlacèrent dans leurs bras , et reçurent de lui de nouvelles preuves de son attachement et de son souvenir. Il chercha des yeux leur mère , retirée dans son appartement : et s'imaginant bien qu'elle redoutait de paraître à sa vue , il lui fit demander la pciinisiiou

de se présenter chez elle , et s'y fit accompagner des trois enfans qui semblaient ramener un père.

Vainement voulut-il saisir toutes les occasions de se trouver seul avec Sophie, elle sut pendant quelque temps les éviter avec une adresse qui , sans blesser les convenances , ne faisait qu'exciter la passion de Yerseuil et qu'irriter sa vanité. Il prit donc le parti de lui faire demander un nouvel entretien particulier , annonçant que ce serait la dernière fois qu'il oserait l'importuner de la sorte ; et qu'il y allait du sort de ses enfans. A cette annonce qui fit trembler Sophie , elle assigna l'entrevue dans le même endroit qu'avait eu lieu la première. Ce fut en face du portrait de feu Dermancc, au milieu d'une bibliothèque choisie qu'il s'était plu lui-même à former, que fut accordé l'entretien ré-

clamé par Verseuil. Pour la première fois il fut inexact au rendez-vous. Madame Dermance regardait sans cesse à la pendule ; près d'une heure s'était écoulée depuis celle convenue : inquiète , agitée , et cherchant en vain à se distraire , elle porte involontairement la main sur un des livres qui sont à sa portée : c'était un volume des œuvres de Sénèque dont la traduction l'intéresse ; elle en parcourt quelques pages; et ses yeux s'arrêtent sur ce passage : « O nature , par quels liens irrésistibles tu attaches les parens à leurs erifajîs / »'E\le relit ces mots avec une émotion qu'elle n'éprouva de sa vie : ils avaient un rapport si direct avec sa position ! elle les relit encore et les répète par cœur, quand tout-àcoup la porte s'ouvre , Verseuil paraît et la ferme en dedans à double tour , ce qui fit tressaillir madame Dermance.

43o LES MÈRES DE FAMILLE.

« Ne craignez rien, lui dit-il en l'abordant; si le respect est inséparable da ve'ritabie amour, quelle femme jamais fut plus en sûreté que vous ? — Asseyez-vous de grâce ! répond Sophie encore toute tremblante et s'efforçant de reprendre le courage dont elle avait besoin. — Non , non : réplique-t-il , et marchant à grands pas dans l'appartement : je suis trop agité pour rester en place ; mon cœur et ma tête sont sur un brasier ardent : le mouvement seul peut les empêcher de s'égarer tout- à- fait.... Madame, il faut enfin mettre un terme aux obsessions dont je vous accable , aux dédains que vous me faites supporter. — Est-ce donc vous dédaigner ? — Ne m'interrompez pas, je vous en supplie!

Mon dévouement et mon zèle pour tout ce qui vous intéresse , ne sont doue payés par vous que de la plus

noire ingratitude! L'amour le plus

tendre et leplus constamment éprouvé, ne vous inspire à peine qu'une stérile pitié Yous vous jouez avec un plaisir barbare de ma fatale passion ; et ne craignez pas d'irriter la violence de

mon caractère Eh bien, sachez à

quel sort vous condamneront vos refus réitérés...... Apprenez que Dermance ,

égaré par l'ambition , s'était engagé particulièrement et à moninsçn, dans une entreprise immense ; et que son manque de succès l'a rendu débiteur de sommes considérables dont j'ai réuni , sous ma garantie , toutes les obligations ; les voici dans ce portefeuille : elles montent à près de 800,000 francs. En les acquittant, il ne reste plus rien à vos enfans ; et vous-même vous serez précipitée de l'opulence dans la misère ; vous sortirez de ce brillant hôtel , pour aller h.abJ'^^^r un

réduit obscur , où privée de tout , abandonnée de vos amis , et réduite à vivre du travail de vos mains.... — Ah!

la misère n'a rien d'effrayant pour moi; mais pour mes pauvres enfans....

— Ils eussent trouvé dans leur tuteur un appui, le réparateur de leur fortune ; ils eussent repris dans le monde une existence honorable : mais vous voulez les jeter dans le néant : eh bien qu'ils y tombent avec vous! Ils vous chérissent, opulente, généreuse, adorée de tout ce qui vous environne; vous les verrez dans votre abaissement vous négliger, se plaindre des privations auxquelles vous les aurez réduits : vous n'échapperez point à leurs justes reproches ; et le nom de l'homme que vous dédaignez, viendra souvent sur leurs lèvres innocentes : vous le plaindrez alors ; il ne sera plus temps

car ne croyez pas que je survive à la

violence de mon amour adieu ,

madame !.... Je vais porter loin de vous ce cœur désespéré , jusqu'à ce que la

mort — Arrêtez ! » s'écrie madame.

Dermance , en retenant Verseuil , qui déjà s'éloignait d'elle ; « au nom de votre ami , dont l'image frappante semble ici vous parler par ma voix , et qui , dans ses derniers momens , vous recommanda sa famille ; suspendez , suspendez jusqu'à demain seulement, l'exécution du fatal arrêt que vous venez de prononcer.... Je ne puis, sans frémir, songer à de nouveaux, liens; et la violence de votre amour,

me les fait plus redouter encore

Mais la seule pensée que mes enfans réduits à la misère celle plus affreuse de la mort d'un homme qui fut

leur tuteur, l'ami de leur père .]&

ne puis m'expliquer davantage

mais demain oui d'îmain matin i%

dix heures précises, revenez ici même; et vous connaîtrez mes résolutions.... » Verseuil sortit à ces mots, laissant percer un rayon d'espoir sur ses traits altérés; et madame Dcrmance en proie à l'agitation la plus cruelle , cherche à recueillir ses forces , à rappeler sa raison. Elle se prosterne devant le portrait de son mari , qu'elle consulte sur le parti qu'elle doit prendre ; et répète ces paroles de Sénèque , qui s'étaient gravées si profondément dans son souvenir : <( O naiuj^e ! par quels liens ir- » résisUbles iu attaches les parais à » leurs enfans ! »

Celte scène terrible était un mystère pour tout rhôtcl ; et Sophie, sous prétexte d'une légère indisposition , se priva de voir ses enfans tout le reste de la journée, dans la crainte de se laisser influencer" par leur présence.

Eille voulut ne consulter qu'elle-même

dans une circonstance aussi grave ; et comme il y allait peut-être du malheur du reste de sa vie , elle résolut de ne prendre d'autre détermination que la sienne , pour se décider à ce grand sacrifice. On peut juger aisément de la nuit cruelle qu'elle passa : que le jour lui semblait lent à paraître ! et lorsqu'il parut , combien elle souffrit de sa clarté! Yerseuil n'était pas moins agité : tantôt il se reprochait sa tyrannie envers une femme qui n'était cou-pable que de ne pouvoir l'aimer; tantôt il s'indignait de ce qu'elle osât Je

braver avec tant de persévérance

puis tout-à-coup s'abandonnant au funeste penchant qui l'entraîne , il s'applaudit d'avoirtrouvé le seul moyen de forcer la belle veuve à couronner son amour.

Il attendit néanmoins aTcc impatience l'heure que Sophie avait indir

quee : il savait par ses enfans , qu'elle leur avait donné l'ordre de passer chez elle avant le déjeûner : il avait appris qu'elle avait écrit la veille à son notaire , qui depuis plus de deux heu- | res , était enfermé dans son appartement. II ne savait que penser de ce mystérieux entretien ; et déjà son imagination dévorante se livrait à toutes les craintes d'un amour malheureux , à toute la défiance d'un orgueil humilié, lorsque sa pendule marque Tinstant convenu; il s'arme de résolution, recueille toutes ses forces, et se rend dans la bibliothèque qu'affectionnait madame Dermance. Il la trouve entourée de ses trois enfans, qui considéraient, avec une émotion respec- i tueuse , le portrait de leur père. Au- ' près d'eux le notaire, digne ami de Sophie et son conseil , achevait de ré- j diger un acte (^ui semblait coûter à sa

délicatesse , et produisait sur sa cliente une altération très-remarquable. Yerseuil s'avance , cherchant à interpréter ce qu'il lisait sur tous les visages , et s'attend à quelques protestations , à un

«clat peut-être mais quelle est sa

surprise , lorsqu'il entend Sophie dire avec le ton d'une résignation réfléchie, et baissant ses beaux yeux : « Vous désiriez , mes enfans , donner à votre

tuteur le nom sacré de père qu'il

mérite soyez satisfaits ! M. Yer-

seuil est mon époux...» Elle fait signe au notaire de lire l'acte de mariage qu'elle a fait dresser : elle y rend l'hommage dû^à l'ami, à l'associé de feu Dermance : elle déclare qu'elle n'a pas trouvé de plus digne récompense de ce qu'il a fait pour ses trois orphelins , que de lui donner le droit de les appeler ses enfans ; et les recommande à su bienveillance. Elle veut que

son nouvel époux reste souverain maître de toute sa fortune , et ne stipule pas pour elle le plus simple douaire , ni le moindre avantage. Cette lecture terminée , elle fait signer Yerseuil tellement saisi d'amour et d'admiration , qu'il ne peut proférer une parole : elle prend ensuite la plume , porte sur ses enfans un doux regard où la tendresse maternelle brille dans tout son éclat ; et signe l'acte fatal avec un courage et une résignation qui confondent le notaire lui-même. Chacun des orphelins signe à son tour et va se jeter dans le sein de sa mère : celle-ci les y presse avec ivresse , et s'écrie avec un accent dont Yerseuil et le notaire peuvent seuls sentir toute l'expression : « Em-

» brassez-moi, chers petits! serrez-

» moi bien dans vos bras caressans !... » ah ! j'en ai grand besoin ! » Yerseuil, entraîné parrinnocentcjoie qu'é-

prouvent ces enfans, ne peut résister à sa vive émotion : il tombe aux pieds de Sophie ; et saisissant avec transport une de ses mains, il la porte à ses

lèvres brûlantes Elle pâlit; respire

à peine; puis tout-à-coup se recueillant, elle dit à Verseuil qui tient toujours sa main pressée dans le's siennes : « Au moins ne choisissez pas celle qui porte Fanneau que me donna votre ami !.... » Elle désigne à ces mots le portrait de Dermance ; et semble par un dernier regard , lui demander la permission de faire pour ses enfans l'abnégation d'elle-même.

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