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CHAPITRE II

DE LA RENAISSANCE CATHOLIQUE A LA RENAISSANCE PAÏENNE (xiI°-XV® SIECLE).

$1, — La Mère de saint Bernard (1091-1153. — Le Couronnement de la Vierge, le merveilleux tableau du Bienheureux Angélique de Fiesole développe SOUS nos yeux rincarnation des diverses nuances de l'idéal qui perce jusqu'aux profondeurs des cieux. Parmi les physionomies qu'on remarque là, deux frappent particulièrement, parce que leurs yeux indiquent qu'ils regardent plus haut que les autres. Ce sont les physionomies de saint Dominique et de saint Bernard. Dominique, c'est la Virginité qui voit le Christ, Bernard, c'est la Force qui voit Dieu; et justement parce qu'elles sont en compagnie divine, la Virginité paraît fîère et la Force attendrie. Toutefois, en Bernard, c'est la Force qui domine ; vainement les contemporains nous disent que la simplicité de la colombe reluisait dans ses yeux ; éloignons-nous du tableau, et représentons-nous par l'imagination ce portrait du saint, nous pensons invinciblement à un aigle qui regarde le soleil.

Cette force qui voit Dieu, cette vision de quelque chose de surhumain, cette puissance qui s'attendrit parce qu'elle monte vers le cœur du Christ, si c'est le résumé des idées suggérées par la pliysionomie de Bernard, c'est également le résumé de la vie de sa more.

< llltuMoiKS DE I.A MAThhMH. ^Ai>ii.. \\*J

VAlc est un (les |)liis snisissîinls types de la feinine, du l(Mn[)s (I(î la Irodîdil/;. Tille n'rst pns, coniiiK* la luère d(» saint Léon, une dame de froniières, nicnacé(î par la guerre civile et forcée à la vigilance naililaire; comme la mére de saint Louis, elle n'a pas l\ protéger un royaume; (îomme la nu'TC de saint François de Sales, elle ne voit pas les llols du calvinisnKî essayer de monter jus(]u'au mur de son cliûleau. La Bourgogne au début du \\v siècle paraissait épargnée par la guerre. Elle était gouvernée par un des descendants d'IIugui^s Capct, nommé également Hugues et surnommé le Pacifique.

(le n'est pas le cùté chevaleresque de ce siècle que nous devons chercher en la mère de saint Bernard; c'est la force morale. Elle resplendit par là. Elle est la matrone féodale, elle ouvre pour nous un coin du voile qui couvre l'idéal du Moyen Age, la beauté, la grandeur de ces Ames à la fois vaillantes et soumises, Ames du Barbare christianisé, où il y a du lion dompté. Cette force morale du matronat chrétien de tous les temps et surtout d'alors, laisse derrière elle la vigueur de la mère lacédémonienne ou romaine qu'on nous a fait admirer en notre enfance : la mère chrétienne veut que ses enfants aient plus que la chevalerie et son dévouement, plus que l'honneur et son abnégation, plus que la piété, avec sa pureté et sa charité. Elle veut la sainteté. Non seulement, elle aime mieux son fils mort que déshonoré; il n'est pas de digne mère qui ne pense ainsi. Mais elle fait incomparablement plus, elle l'aime mieux mort que souillé d'un péché mortel. Enfin elle arrive aux dernières hauteurs

de la vigueur morale : elle Taime mieux déchu, non dans son honneur, mais dans ses honneurs et privé de rillustration de sa race, que taché par un péché véniel.

C'est ainsi qu'il nous faut juger la mère de notre saint. Elle était fdle d'un seigneur, le comte Bernard de Montbard. Comment se nommait-elle? Le Père Ratisbonne, à qui nous devons une excellente Histoire de saint Bernard, la nomme Elisabeth. Les premiers biographes l'appellent Elize ou Alix; les savants traducteurs du xvii^ siècle, comme Lamy, Villefore, etc, penchent pour Alette, dans lequel nous pouvons retrouver Alix, comme Elisabeth dans Elize. Elle eut dès l'enfance la claire vue de l'amour divin et elle désirait s'y donner tout entière, en entrant dans un monastère. La Providence, qui voulait d'elle non seulement une famille d'hommes pieux, mais un peuple de saints, ne le permit pas. Elle épousa Tescelin, seigneur de Fontaine, près Dijon. Il était de la maison de ces grands comtes de Chàtillon, dont Joinville nous raconte les exploits à la croisade, en cette scène inoubliable où le sire de Chàtillon entouré par cent ennemis, perdant son sang par dix blessures, se lève une dernière fois sur ses étriers en poussant le cri suprême de rescousse : « Chàtillon ! Chevaliers ! où sont mes preud'hommes! » Tescelin, notable chevalier, expert aux armes, sage au conseil, représente bien le type des nobles, chers aux poètes chevaleresques et vantés par eux parce qu'ils sont, en même temps, lion et agneau, lion devant l'ennemi, agnel en cambres, devant les femmes, les enfants, les vieillards. Celui-ci doux et courtois,

n|)pol<'î souvent liors (Ui son cliAlrau |);ir ses doublas devoirs dr chevalier liannerel eld(; conseiller du duc, él.'iil riioninie <|u'il Hillail pour laisser dame Aletle acque'^rir, lorlidtîr, développer celle maîtrise de soi et des autres qui la rendait — nous [)ouv()ns Tenlrevoir — souveraine au foyer donu^stiqiie.

Elle avait ([uinze ans quand elle se maria. Itllle oulsixlilset une tille. Pourrésumeren une [dirase sa puissance apostoli(iue, rappelons que son l'rère, illustre guerrier, son mari, ses six fds, sa fille, embrassèrent tous l'état ndigieux, après avoir cluM'clié à évit(M\ en demiMirant dans le monde, riiéroïsmede la sainteté. Bernard devait aller [)lus loin qu'eux dans cet héroïsme, toulefois, il eut un mouvement d'hésitation, non pas en face de la chasteté qui faisait comme partie de son sang maternel et qu'il ne perdit jamais, mais il hésita, un court instant, devant la science et la gloire mondaine.

Cette puissance apostolique, la pieuse matrone l'exerce surtout après sa mort, et c'est la couleur originale de ce portrait. Elle avait si bien introduit sa volonté dans la volonté de ceux qui l'entouraient, si bien versé son Ame dans les âmes de ses enfants, que morte, elle paraissait vivre en eux. Nous verrons bientôt quelques-unes des manifestations de cette transfusion d'ûme.

De toutes les phrases qui dans les lettres, les œuvres de saint Bernard indiquent les ressouvenirs de l'influence maternelle, je citerai seulement celle-ci (qui n'est pas commune dans les statuts des chefs d'ordres) : « 11 faut que le supérieur soit une mère, »

Il est difficile aux hommes d'aujourd'hui de comprendre vite les obstacles que la féodalité opposait à la vocation religieuse dans les jeunes nobles (car dans les vieillards, il est certain qu'elle la favorisait). Eloigner ses enfants du mal, pour une mère, c'est un devoir doux et qui est facile, quand la mère est intelligente, prudente et sage, et l'enfant sans vice naturel. Mais l'éloigner du bien pour arriver à un plus grand bien, là est la difficulté. Comment écarter ces fils de chevaliers de l'œuvre de la chevalerie qui était glorieuse, qui était pieuse, qui aimait l'honneur, qui recommandait la vertu? Comment enlever l'amour des armes à ces descendants des nobles guerriers, en un temps où la guerre était nécessaire et instante. Même sous un duc pacifique comme Hugues, la société était en état de guerre : il fallait être toujours prêt à la défense comme les voisins étaient prêts à l'attaque. La lutte entre le Pape et l'Empereur entretenait la fièvre dans les cerveaux ; le grand mouvement des croisades, qui commençait, allumait dans les jeunes cœurs les flammes martiales. D'ailleurs la croisade était incessante en Espagne. Le Cid Campeador mourait Tannée même de la naissance de Bernard. Celui-ci avait huit ans quand Godefroy de Bouillon était nommé roi de Jérusalem. Pour lui, comme pour ses deux frères aînés et plus tard pour les trois qui suivirent, toute l'éducation était traversée par les échos qui viennent de Terre- Sainte, et l'épée ne semblait faire qu'un avec la croix.

Les trouvères, qui ne furent jamais si bien

CimONIQUES I)K I.A MATI-HNIT^: SAINTE. 123

iKuuicillis, 11(3 iii()iilrai(uil-ils pas PiiTrc TErmitc 8(; ballant i^ coups dci liachci ! 1^1 nr v(jilà-l-il pas qu'au nioincnldu grand assaulde.Jc'Tusalcm, une année depnHres s'avance, marclianl en lignes rr'îgulières comme dos soldais, mais sans armes, porlanl sur la poitrine une croix rouge ([ui renferme une hostie consacre ,m1s s'arrêtent, et (juand ils ont récité les litanies, tous, d'un seul geste, ils lèvent les bras au ciel pour bénir les soldats, les armes, l'armée. Tout cela n'élait-il pas saint et sanctifié! Ouoi de plus élevant que cet ensemble de leçons qui constituent l'éducation du Moyen Age, tel que nous le rencontrons dans nos poèmes chevaleresques, dans les nombreuses variétés des livres d'enseignements et de morale, les Castoiements, les Miroirs, les Diiz de toute sorte. Elles aboutissent à ce grand mot corlèsiey courtoisie, qui renferme tous les devoirs de l'homme envers ses semblables, après avoir mis au-dessus de tout les devoirs de l'homme envers Dieu. L'enfant peut-il ambitionner plus que de ressembler à l'enfant Vivien, le neveu du Grand Guillaume d'Orange. L'enfant va mourir, il se confesse et il ne se rappelle qu'une faute : « J'avais fait le vœu de ne reculer jamais devant les Sarrasins. » Aujourd'hui ils étaient cent mille, l'armée chrétienne était peu nombreuse. L'enfant n'est pas bien sûr d'avoir observé son vœu. Ainsi, c'est la seule faute qu'il ait commise en sa vie.

Le jeune homme peut-il désirer autre chose que de ressembler à Foulques ; le type du chevalier pieux, courtois, franc, bon, habile parleur, plein de piété envers Dieu, ayant toujours

aimé les vaillants chevaliers et honoré les pauvres comme les riches; et toute l'éducation chevaleresque se résume en cette parole profonde : Si vous navés avoir, Dieu a assés : Si vous n'avez rien, Dieu est riche. Dès lors, pourquoi 'vous inquiéter?

La Bourgogne était alors particulièrement soumise k l'entraînement chevaleresque. Alphonse VI le Batailleur, le contemporain du Cid, avait épousé une princesse bourguignonne, petitefille d'Hugues Capet, Constance, veuve d'un comte de Châlons et digne, par l'énergie de son caractère, d'être l'épouse du grand ennemi des Maures. Elle avait emmené avec elle en Castille bien des chevaliers bourguignons. Ainsi s'était constituée auprès d'elle une école de chevalerie. De son côté, son époux entretenait contre les mahométans une croisade qui attirait la noblesse bourguignonne et maintenait bouillant le sang chrétien.

Comment la femme du chevalier, la parente des croisés, la mère de ces enfants de race militaire pouvait-elle lutter contre ces nobles attraits de la courtoisie et de l'honneur guerrier?

Par l'exemple d'abord. « Je ne puis oublier, écrit un des amis de saint Bernard, combien cette femme illustre cherchait à servir d'exemple et de modèle à ses enfants. Dans sa maison, dans l'état du mariage et au milieu du monde, elle imitait en quelque sorte la vie solitaire et religieuse, par ses abstinences, par la simplicité de ses vêtements, par son éloignement des plaisirs et des pompes du siècle; elle se retirait autant que possible, des agitations de la vie

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niondaiiH», |)('rsév('»ranl, dans les jeûnes, dans les \rilles, dans la prlrrc, ri raelielant par des oeuvres de charité ce qui pouvait mancpier h la pcM'fection d'une personiHî cnj^agée dans le nnariai!:(^ <'t dans le in()fî(l(\ »

Plus lard et à mesure (|u\dl(^ sent la vi(; lui échapper, elh* pensa qu'elle devait redoubler d'austérité alln (jue le souvenir de ses vertus parlût encore (juand sa voix serait éteinte.

« (Quelques années avant sa mort, continue Guillaume de Saint-Thierry, elle voulut en prévenir ses enfants et leur laisser l'exemple des exercices de piété pour lesquels elle les avait élevés. S'avançant ainsi de jour en jour dans la vertu, elle arriva au terme que Dieu lui avait marqué, pour aller recevoir l'accomplissement et la dernière perfection de sa charité dans le paradis. »

Ses soins dans l'éducation de sa famille, sa vigilance, sa ferme méthode, ses conseils n'avaient pas manqué. Ils avaient servi d'interprète et de commentaires à ces austères exemples.

Les historiens de saint Bernard relèvent trois traits dans cette éducation. D'abord le dévouement absolu de la mère qui, bien que faible de santé, voulut nourrir elle-même ses enfants pour que nulle influence matérielle ou morale ne vînt relâcher le lien que Dieu a mis entre la mère et les enfants. Puis ce fut dans l'expression de l'autorité, un langage à la fois sérieux et doux, aussi éloigné de la faiblesse que de la rudesse, de la mignardise que de la violence ; et c'est à cette aimable fermeté qu'on attribue l'ilme, en

même temps virile et tendre, généreuse et pieuse qui distingua les fils du chevalier Tescelin. Deux des historiens du saint, ce Guillaume de Saint- Thierry, dont j'ai parle déjà, et Jean l'Hermite nous donnent un croquis des sept enfants de dame Alette. Ils ont deux traits communs, la droiture développée par cette éducation qui respectait le naturel tout en le conduisant, et l'abnégation. Cette dernière vertu était due surtout au maître principe pédagogique du Moyen Age, la soumission : « Soumise aux volontés de son mary » Alette faisait régner dans la maison la crainte du Seigneur et partageait ses occupations entre le soin des pauvres et l'instruction de ses enfants. Elle les éleva comme s'ils eussent dû mener, un jour, une vie pénible et laborieuse. Elle leur inspira de bonne heure le mépris des joies mondaines, l'horreur de la mollesse et de l'oisiveté et « les accoutuma si bien à i exercice du travail qu ils semblaient faire entre ses mains l'apprentissage des austérités qu'ils ont depuis pratiquées ». Et « les accoutumant peu à peu à la mortification de la volonté propre, elle fit régner entre eux tous la conformité de goût et de sympathie ».

Malgré ses désirs, qui étaient plutôt des prières devant Dieu que des conseils, les pratiques militaires de l'éducation l'emportèrent. Tout y poussait, nous l'avons vu, et vraisemblablement le bon chevalier, malgré sa douceur, malgré la force d'âme qui avait rendu Alette prépondérante dans sa famille, le chevalier n'eut pas permis qu'on jetAt ses fils, de prime-saut, hors de la chevalerie. 11 fallait l'âge, l'expérience,

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.les (Jcrni(;r(\s paroles luaUM-ncllcs, 1rs gr«1rf»s piiissanlos <|ii(» la pieuse Ame put oMenir de Jésus (Ml le priant dans son [)aradis, il fallait surtout la sainteté de ncrnanl et son inllueru^e plus inslîuile (]ik» eelle d'Alelh».

Les d(Mi\ allies <^^al!;nèrent donc l'armée du duc de Bourt^of^ne. Bernard allait-il les imiter?

On p(Mit supposer que sa mère, tout en parlag<\anl son cœur éfj^alement entre ses enfants, avait obéi à Tordre donné par la Providence, de prendre un soin plus minutieux de VCimo de celui-ci.

Avant qu'il vînt au monde, Alette avait eu de ces avertissements que Dieu allait envoyer éc^alement à la niére de saint Dominicpie. Elle avait eu un soiiiit^ (|ui Tavait troublée. Il lui avait montré en elle un cliien blanc, aboyant sans se lasser.

« Inquiète et tremblante, dit notre Guillaume — et j'emprunte cette fois la traduction du Père Ratisbonue — la mère de Bernard consulta un homme de grande vertu, qui, à l'heure même, se trouva rempli de cet esprit de prophétie dont David était animé lorsque, parlant des prédicateurs saints, il disait à Dieu: Les langues de vos chiens aboieront contre vos ennemis. Et il lui répondit sur-le-champ : « Ne craignez rien; vous serez mère d'un enfant qui, comme un chien très lîdèle, gardera la maison du Seigneur, et aboiera hautement contre les ennemis de la foi, car il sera un excellent prédicateur, et, avec sa langue médicinale, il guérira les plaies d'un grand nombre d'àmes ! » •

Elle avait offert ses autres enfants à Dieu,

celui-ci elle le lui consacra. Deux traits se détachent pour nous de la première enfance de Bernard : le soin avec lequel il imitait sa mère, puis la vivacité précoce de son intelligence.

Son amour pour l'étude, sa persévérance laborieuse, sa rare facilité pour apprendre, pour comprendre, pour retenir ne pouvaient laisser de doute dans l'esprit de Tescelin. Bernard n'était pas né pour cette plus glorieuse partie de l'éducation féodale, l'éducation guerrière, mais pour cette autre qui était, elle aussi, honorée, l'éducation littéraire et scientifique, celle qui fournissait à la société les grands ministres, les savants prélats, les moines saints et lettrés, les docteurs, les professeurs illustres.

On le pousse donc aux écoles, qui commençaient à devenir fort nombreuses. On l'envoya à celle de Châtillon-sur-Seine qui était célèbre par la hardiesse et la nouveauté de sa méthode, par le goût qu'on y avait pour les études profanes, c'est-à-dire celles qui n'étaient pas exclusivement théologiques. Nous avons parlé du irivium et du quadrivium. Mais ces sept branches de connaissances qu'on appelait les sept arts, étaient loin de représenter tout le cycle des études au xii'' siècle. La pédagogie d'alors avait pour but de connaître la philosophie, et la philosophie comprenait tout l'ensemble des connaissances humaines. Elle se divisait en seize branches ; les sept arts ne comprenaient que quatre de ces seize rameaux de l'encyclopédie du Moyen Age.

Bernard atteignit dix-neuf ans quand il acheva

CIIIIONKJUKS lii: LA MAlKliMIT: SAIN II 12Î)

le c uni US ci)iiij)U'lus. 11 rl.iil rciiuiiinir, parmi les ('îcoliers, par la vi^iicui- dcî son lalrnl, la souplesse (le sa dialecli(|ue, la lou^ue orif^juale (Je son géni(». II |K3uvait aspirer aux jilus liantes plaees soil à h» eour, soil <lans rr]<^lise. Al<»Ue (levait (ilre lîcjrc de son lîls et pourtant il Taltrislail. I^]lle U» r(îvoyait toujours vertueux et pieux, mais il avait perdu l'élan de la dévotion, l'ardeur généreuse, le cœur caressant pour Dieu et pour sa mère. Peut-être l'ambition ou la vanité le tentaient-elles? Il hésitait entre cette passion pour ra[)ostolat que « riiomme de grande vertu » avait pro|)litHisé et cette puissance sociale que son talent comme l'inlluence de sa famille lui promettaient.

Est-ce parce qu'elle eut le pressentiment que la fm de sa vie approchait? Est-ce pour amener délinitivemcnt le cœur de Jésus dans le cœur de son lils anxieux? « On voyait paraître en elle de nouveaux excès de la ferveur dont elle avait déjà donné de si beaux exemples; plus elle approchait de la fin, plus son cœur se dégageait et les travaux de sa charité redoublaient. Un ancien auteur nous rapporte qu'elle partait souvent de Fontaine, et s'en allait à Dijon, parcourir les maisons des pauvres pour y chercher les malades et les autres personnes affligées. Aux uns elle distribuait du linge et des habits, aux autres de la nourriture ou des remèdes, et les assistait tous selon leurs différents besoins. Mais elle prenait si bien ses mesures que ses pieux exercices ne trahissaient point sa modestie. Pour mieux éviter c( les louanges, rien ne se faisait par l'entremise de ses domestiques, tout par elle-même

et personne ne raccompagnait dans ses bonnes œuvres ».

Les derniers jours de sa vie approchaient donc. Nous donnons encore une fois la parole à Villefore, l'historien du xvif siècle, dont le style naïf et pieux a bien rendu la scène suprême.

c( Elle avait pour saint Ambroise une dévotion tendre. Tous les ans, le jour consacré à sa mémoire, elle donnait un magnifique dîner aux prêtres du clergé de Dijon et des environs, et continua cette pratique jusqu'à sa mort.

» Le saint parut sensible à ces marques de son zèle et lui obtint d'être intérieurement avertie du temps qu'elle devait mourir. Depuis quelques années elle ne soupirait plus qu'après la vue de Jésus-Christ et ses désirs s'enflammaient chaque jour. Une nuit elle eut un songe, où elle crut voir saint Ambroise qui lui annonçait que le propre jour de sa fête, qui était proche, Dieu satisferait à l'impatience qu'elle avait de s'unir à lui, l'assurant qu'il ne l'abandonnerait pas en ce moment décisif. A son réveil elle se trouva persuadée de la vérité de l'apparition; elle en ressentit une grande joie, et vint avec une gaieté surprenante déclarer cette nouvelle à Tescelin, à B^-nard et à ses autres enfants. Ils en furent tous accablés, car si leur amour pour elle les empêchait pendant quelques moments de croire ce qui les menaçait d'un si grand malheur, le respect qu'ils avaient pour sa vertu leur faisait ajouter foi à ses pressentiments et à ses paroles. De là en avant, elle ne s'occupa plus que des choses célestes et disposait tout comme une personne prévenue que sa prédiction s'accomplirait.

CiniONlyUES de la MArKUNlTÉ SAINTE. \'M

» Enfin la vcilli^ de la scjlennilé de saint Ainbroisc arriva : tout se [)ré[)arait chez elle, à Tordinairc, pour le repas du lendrniain, lorsque tout à coup elle se sentit attaciucci d'une (lèvre violente et niali^^ne (|ui confirma la vcrilé de Toracle. Le jour suivant le mal au^menla si considérablement qu'on n'espéra plus rien de sa vie. On lui administra d'abord le sacrement de l'Extréme- Onclion, suivant l'usage deces temps-là, et après, on la munit du saint Viali([uc, pour la fortifier dans le trajc^t im[)ortant ([u'elle allait faire. Cependant, toujours attentive et toujours tranquille, elle fit assembler les ecclésiastiques, selon la coutume, elle ordonna à Guy, son fils aîné, de les aller servir à sa place et de les lui amener après le repas. Cette fête chrétienne se célébra parmi des torrenls de larmes cl chacun y déplora la perte commune qu'on était près de faire. Ensuite ils entrèrent dans la chambre de la malade, qui, d'un visage serein et d'un air libre, leur annonça qu'elle allait mourir. Elle les conjura tous de prier pour elle autour de son lit, et leur dit qu'elle s'unirait à eux du mieux qu'il lui serait possible. Tandis qu'ils récitaient des Psaumes la voix faible les suivait lentement et lorsqu'on ne put plus l'entendre, on la voyait encore remuer les lèvres et marquer par les palpitations de sa langue qu'elle continuait de louer Dieu. Enfin, dans le temps qu'ils achevaient les litanies pour les mourants et au moment qu'on disait: Délivrez-la, Seigneur, par les mériles de vos souffrances et de votre croix, elle leva sa main défaillante pour faire sur elle le signe du salut, et avant que de l'avoir achevé, elle expira...

» Bernard, sur qui elle avait toujours eu les yeux plus particulièrement ouverts, fut plus affligé que personne. Les suites de sa vie firent voir quelles impressions les enseignements de cette femme héroïque avaient faites sur son cœur. »

L'impression ne parut pas immédiatement.

Ses perplexités continuaient. Ses parents le poussaient vers le monde. Les lettres humaines où il excellait lui présentaient mille tableaux tentateurs. Ses frères mêmes, qu'il devait entraîner avec lui dans le cloître, cherchaient à l'entraîner avec eux dans le monde, où tout souriait à son ambition, où ils lui persuadaient qu'il pouvait, en servant pieusement Dieu, rendre à son pays les plus grands services. Il hésitait donc. Il confessa même plus tard qu'il allait céder. Qui le sauva? Sa mère, qui commençait par lui son apostolat suprahumain. Il voyait souvent le cher fantôme. Il se présentait brusquement à lui, le regardait avec ces yeux doux qu'il avait vus plus aimants que jamais au lit de mort, et qui, en ce moment, laissait voir un rayon de tristesse dans leur éc^it céleste. Ils lui reprochaient de méconnaître la tendresse que sa mère avait eue pour lui. Cette tendresse, ce n'était pas seulement l'amour maternel mais l'amour divin qui la guidait; ce n'était pas pour ces frivolités qu'elle l'avait tant aimé!

Il ne résista plus.

La servante de Dieu continua son apostolat. Son oncle, le bon chevalier Gaudry, succomba le premier à cette éloquence qui venait du pays des Anges. Ses trois lîls y résistaient, André plus

ciiiioM^)n:s ni: la matliimil saimi . 1 >o

\iv(îm('iil qiir 1(5S aulnes. Tu jour il vint trouver IJcriianLd/'jà rrli|^n(.,ix : u Vide nifthrm ; yi\\ vu ma iiH^rc, » lui <lil-il. Des lorsjiucuu iic résista plus. Ils ahamiouucront la chevalerie liuuiaine pour la chevalerie du Christ. André revit encore une lois sa mère et il trouva dans le sourire attendri de cette ombre bénie la récompense du sacrilice.

Il ne restait ([ue le plus jc^une, Nivart. 11 va nous dire en une phrase la pensée qui était l'aiguillon de toutes ces ûmes, l'idée mère qu'Alettc avait mise dans tous ces cerveaux.

(Juand les lils du seii^neur de Fontaine vinrent dire un dernier adiou au cliAteau paternel, ils rencontrèrent leur plus jeune frère qui jouait avec quehjues enlants de son ûge. Guy, l'aîné, le prit dans &es bras, Tembrassa et lui dit : ce Mon petit frère, le chûleau, ces terres, tout sera désormais à toi seul. » L'enfant le regarda fixement, de ces yeux qui devaient eux aussi rester fixés sur la croix du Seigneur, et il lui dit gravement : « Vous prenez le Ciel et vous me laissez la terre, le partage n'est pas égal ».

Quelques années se passèrent. De tous ceux qu Alette avait aimés, il ne restait plus, dans le monde, que sa fille Humbeline. Celle-ci, grande dame, belle et riche, alliée de près à la famille du comte de Lorraine, ne voulait pas entendre la voix de cet amour maternel qui continuait de là haut l'éducation sainte commencée icibas. Elle se rendit enfin. D'abord restant dans le monde, pour qu'il n'y eût pas de doute sur l'inspiration à laquelle elle obéissait, elle prit pour règle de vie celle que sa mère avait suivie.

Plus lard elle put entrer au couvent et mourut en odeur de sainteté. Elle ferme cette couronne de sept étoiles célestes que la mère de saint Bernard porte dans le royaume des cieux.

§ II. — La Mère de saint Dominique (1170- 1221). — Jourdain de Saxe, le premierbiographe du saint patriarche, ne s'inquiète pas de l'illustration de la famille naturelle de saint Dominique : il pensait uniquement à sa famille spirituelle. Le Moyen Age, époque où Ton fondait des races, tcnaitplus à Thonneur personnel qu'à l'ancienneté de la maison. Sous l'Ancien Pégime,les grandes familles étaient fondées et le souvenir des ancêtres protégeait, illustrait, quand il ne la remplaçait pas, la vertu de l'individu.

Quand donc les quatre légendes primitives eurent tout dit sur la vie du saint et qu'il n'y eût plus rien à montrer des merveilles qui étaient en lui, on eut un grand désir d'être éclairé sur ce qui était autour de lui. Mais il ne vint à personne la volonté de savoir minutieusement ce qu'était Jeanne d'Aza, la mère de Dominique. Pieuse et charitable, nous voyons bien qu'elle le fut. C'est à peu près tout ce. qui apparaît. On ne nous donne aucun trait qui permette de pénétrer au fond de cette âme d'où sortit une des hautes âmes de l'humanité.

Presque tout l'intérêt se porte sur le nom de Guzman. Dominique appartenait-il à cette famille presque royale ? Les Bollandistes le nièrent. Des érudits par centaines l'affirmèrent et j'ajou-

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Irvix'ï le (li'Mnonlrrrcnl. I^(»s llolonais surloul ru* s'v('*|)nrfj^ii^nMil [)(is. Il faiil lire dnnsla vie écrite, en I73i>, parliî bon Vrvc Toiiron ijn(^ petite listr; rl'll;\li(uis (|iii s'employairiil à la jj^ri\rix\ofr'u' do l'huinblc Vvcve Doininicpuî. Massa dr, Liif^o et Tliierri d'Apoldo laiss(';rcnl peu de doute. Le Vcvr Brémond les leva tous.

a Dans une vallée de la Vieillc-Caslille qu'arrose le Duéro, prestpie à éii:ale dislance d'Aranda et d'Osma, est un simple village ap[)elé Calaruej^a dans la lani»iie du pays et Calaroga dans la langue plus douce d'un grand nombre d'histori(Mis. C'est là que naquit saint Dominique, Tan 1170 de Tère chrétienne. 11 dut la vie, après Dieu, il Félix de Guzman et à Jeanne d'Aza. Les pieux seigneurs avaient à Calaruega une habitation dans laquelle saint Dominique vint au , monde, et qui, jusqu'à présent, n'a point péri tout entière. »

C'est ainsi que l'un des illustres enfants du patriarche commence cette biographie qui fit oublier toutes les autres. Plus loin, il nous racontera sa naissance en ce style retentissant et doucement hautain qui est à lui. « Un signe célèbre précéda la naissance de saint Dominique. Sa mère vit en songe le fils qui allait naître sous la forme d'un chien qui tenait dans sa gueule un flambeau, et qui s'échappait de son sein pour embraser toute la terre. Inquiète d'un présage dont le sens était obscur, elle allait souvent prier sur la tombe de saint Dominique de Silos, autrefois abbé d'un monastère de ce nom qui n'était pas loin de Calaruega ; et en reconnaissance des consolations qu'elle y avait

obtenues, elle donna le nom de Dominique à Tenfant qui avait été l'objet de ses prières. C'était le troisième que le Seigneur lui accordail. L'aîné, Antoine, consacra sa vie au service des pauvres et honora par une grande charité le sacerdoce dont il était revêtu; le second, Maurice, mourut sous l'habit de Frère Prêcheur. <}uand Dominique fut présenté à l'église pour y recevoir le baptême un nouveau signe manifesta la grandeur de sa prédestination. Sa marraine, que les historiens ne désignent qu'en l'appelant une noble dame, vit en songe sur le front du baptisé une étoile radieuse. Quelque vestige en demeura toujours depuis sur le visage de Dominique et l'on a remarqué, comme un trait singulier de sa physionomie, qu'une certaine splendeur jaillissait de son front, et attirait à lui le cœur de ceux qui le regardaient.

Dominique ne fut point nourri d'un lait étranger ; sa mère ne permit pas qu'un autre sang que le sien coulât dans ses veines ; elle le garda sur un sein où il ne pouvaitpuiser qu'une nourriture chaste, et sur des lèvres où il ne pouvait entendre qu'une parole vraie. Dès qu'il put remuer ses membres de lui-même, il sortait en secret de son berceau et se couchait à terre. « On eùtdit qu'il connaissait déjà la misère des hommes, la différence de leur sort ici-bas : et que, prévenu d'amour pour eux, il souffrait d'avoir un lit meilleur que le dernierd'cntre ses frères ; ou bien qu'instruit aux secrets du berceau de Jésus- Christ, il voulait se faire une couche semblable à la sienne. On ne sait rien de plus des six premières années de sa vie. »

r.UHOMoiTES DE r\ MATrnNIT/: SAINTK. V\7

A sr|>l ans commfMK'^ S, il 4|iiill;i la mnison pn- Icriirllr (»l il fui eiivoyi' i\ (iiiinirl (l'Izan, chez un oncio qui rrrn|»lissnit dans celte église les lonriions (rarcIiipnMre.

C'est à peu ju'ès tout ce ([ue nous savons sur Jranne d'A/a. On nous dira que Don^inirpie a [)rolilé (l(\s exemples de piélc'î (pie lui donnait sa mère et on ajoutera une remarque louchante et <pn montre dans celte mère la foi <*\([uise ej, la grandeur d'ûme dans riiuinilité qui caractérisent Domini(pie. <r Par sa modestie et sa ferveur, son fils n'était pas seulement |)Our elle un sujet d'admiration, mais d'imitation. »

Puis, voyant qu'il n'y avait en lui aucun penchant à corrij^er, ne pouvant plus le pousser à une vertu su[)érieure parce qu'elle lui avait donné toute sa piété avec toute sa sagesse, elle sacrifia son amour maternel : clk^ l'envoya, disions-nous, chezsonfrèrerarcliiprétre deGumiel, prêtre selon le cœur de Dieu « homme vénérable, moins distingué par sa naissance, quoiqu'elle fût illustre, que par une tendre piété, par sa droiture et la profusion de ses aumônes ».

Pendant tout le temps qu'il étudie la grammaire et les humanités auprès de cet homme, « empli de la grAce du sacerdoce » (c'est-à-dire jusqu'à l'âge de quatorze ans), pendant tout le temps, qu'ensuite, il passa à l'Université de Palencia, mère de la u:lorieuse Université de Salamanque, on ne voit point paraître Jeanne d'Aza. On ne nous parle plus d'elle que pour nous annoncer sa mort. Dominique avait vingt ans, à ce que je puis voir. Notre saint se promit <( d'imiter ce qu'il lui avait vu faire, et de suivre

toujours les instructions qu'il en avait reçues ». Il n'est pas possible de rêver une plus élogieuse oraison funèbre. La grandiose sainteté du patriarche élève jusque dans les hauteurs des cieux Tâme de celle dont il voulut être l'imitateur.

En regardant ce visage dont la contemplation me ravit, cette figure de saint Dominique que nous peint le Bienheureux Angélique de Fiesole, je' cherche les traits de cette mère bénie. Mon imagination s'enivre en considérant ce regard, le plus tendre qu'on puisse rêver parce qu'il voit réellement les douceurs de l'amour divin. Cet œil si doux et si fin est-il l'œil de Jeanne d'Aza? ce rayonnement de majesté juvénile; ce front rempli de droites pensées ; cette lèvre dédaigneuse du mal et qui ne paraît pas pouvoir faire au vice l'honneur de le haïr, mais qui le méprise avec un si angélique dédain; ce profil d'une expression intense de virginité, en même temps que d'une sécheresse mystique, sécheresse contredite, d'ailleurs, par toute la vie du saint, qu'y a-t-il là que nous puissions détacher pour en faire le portrait de Jeanne d'iVza ?

Dans la description, non plus composée d'après les traditions, mais contemporaine, que nous livre une religieuse qui avait connu Dominique, sœur Cécile, du monastère de Sainte-Agnès, qu'y a-t-il également qui puisse nous aider à voir la pieuse dame ? « Sa stature était médiocre, sa taille maigre, son visage blanc et un peu coloré par le sang, ses cheveux et sa tête d'un blond assez vif, ses yeux beaux. Il lui sortait du front et d'entre les cils une certaine lumière

f:iinoNi^)iii:s m: i \ materniti^: sainti: 1*59

rîulifMisc (jui allirail Ir rospecL «I, I amouj. Il rlail Iniijours joyeux el ai.MV^ablo, exr(»plr (|uan(l il éfail (îmu i\c rornpassion par (piohpie nflliction (lu procliaiu. Il avait les mains lonfçues et bell(\s, une grande voix noble et sonore. »

Nous laissons aux |)liilosophos, qui on! si souvent observr la rcsscuihhuK^r existant enlrcî les fils et les mères, le soin do. trouver Jeanne d'Aza dans le portrait de son fils. Nous nous contenterons d'indiquer que cette couleur « d'un blond assez vif » est le plus souvent la manjue du sang" visip^olh, c'cst-îi-dire le sienne du |)lus noble et du plus pur sang d'Espagne.

Si nous savons peu de choses sur la vie de dofta Juana, les renseignements sur sa sépulture ne manquent pas : on l'enterra d'abord dans le tombeau des Guzman, à l'église de Gumiel. En 1318 l'Infant don Juan Emmanuel fonda un couvent de Frères Prêcheurs à Penafiel, il y lit transporter le corps de la servante de Dieu. On lui éleva un magnifique tombeau sur lequel on lit: «Sainte Jeanne, femme de Don Félix de Guzman, père du Bienheureux patriarche saint Dominique. »

§111. —Picca, Mère de saint François d'Assise (1182-1226). — Pour un historien qui étudie la vie d'un homme illustre, c'est une grande fortune de rencontrer un contemporain qui dise: « JeTai vu. Le voici tel que je l'ai observé sincèrement, d On compare ce portrait vivant à la physionomie légendaire que la mémoire des hommes a créée d'après les actions du héros et leurs résultats.

Il en peut sortir une leçon de psychologie très féconde, surtout une grande lumière historique. Nous pénétrons plus aisément dans l'intimité des personnages ; les changements que les incidents ont fait subir à leur naturel primitif nous frappent plus, et nous apprenons la façon dont l'auréole légendaire se forme dans le cerv^eau de la postérité.

D'ailleurs qui pourrait ne pas s'arrêter devant un homme disant : « J'ai causé avec Charlemagne ; j'ai observé saint Louis; voici le portrait de François d'Assise ; » les trois êtres le plus étonnants qui aient paru, depuis les apôtres, parce que le premier représente le maximum de la puissance humaine, le second le sommet de la perfection de l'homme, et le troisième un état intermédiaire entre le ciel et la terre, état plus puissant que cette puissance, plus parfait encore que cette perfection.

Voici donc le portrait de François d'Assise en son adolescence, avant qu'il fût devenu, par une surabondance de grûce, et autant que le corps humain peut le supporter, la réalisation de ce séraphin que Dieu daigna lui montrer, de ce séraphin portant les blessures du divin Crucifié. « Sa taille était au-dessous de la moyenne et bien prise. Il était maigre et d'une complexion fort délicate. Il avait le visage ovale, le front large, les dents blanches et serrées, le teint brun, les cheveux noirs, les traits réguliers, la figure expressive, les lèvres vermeilles et le sourire charmant. Ses beaux yeux noirs étaient pleins de feu, de douceur et de modestie: la paix, l'innocence et la beauté de son Ame se reflétaient

(iinoMni i:s lu: i a M\Tr:riMri': sai.mi:.

sur son visn^c». A ces avnntapes exlrricurs, il joil^iiait ces ([ualilrs (pii a(•ll^v^^t (\r rcndnr un Jeune lioninie îiiniahlr : un esprit rnjoué, une iniaf^inalion vive, un rcrureorupalissanl et généreux. Il était discret, et lidrle à sa parole, de mœurs douces et faciles et en même lem[)s actif, entreprenant et capable de p^rands desseins : natui'e souple et pl(Mn(^ de contrastes, rPune rourloisi(î toute chevaleres(]uc, et d'une droiture «Ir caractère (jui ne se démentit jamais. »

Ce portrait est utile à comparer avec les repré- ^(Mdations que nous avons du saint, avant que son Ame eût à peu près absorbé son corps et que ce corps ne fut plus que comme ces vitraux à demi transparents qui cachent à peine les lumières intérieures. La partie morale de. ce portrait est surtout curieuse à rapprocher des qualités que nous découvre le patriarche quand il est arrivé à tout le développement de sa sainteté. Comment ces qualités naturelles deviendrontelles la puissance dans la sagesse, la hardiesse dans riiumilité, le fiilgiirement du génie dans la simplicité, l'irrésistible autorité dans la modestie? Comment formeront-elles ce mélange inouï de grûce poétique, de sens pratique, d'abandon candide et de pénétration transperçante?

Comment créèrent-elles surtout ce don le plus caractéristique de tous, cette franchise, douée de finesse et de bonhomie, qui jaillissait, comme s'il n'en eût pas eu conscience et qui semblait quelquefois participer de la claire vue de Dieu?

Nous n'avons pas à le chercher. Ce n'est pas la vie de saint François que nous devons écrire et si nous avons donné son portrait, c'est qu'il a

pour nous un intérêt spécial. Il nous aide à connaître la mère de notre saint.

Nous savons que son père était un homme rude, brutal, religieux sans doute comme tout le monde l'était alors, mais surtout un marchand actif, hardi, presque exclusivement occupé des gains du négoce.

Le négoce était très étendu alors : il avait des allures martiales; et les marchands, bien armés, bien escortés, voyageaient par l'Italie, la France, l'Espagne, l'Allemagne, un peu à la façon des caravanes qui traversent aujourd'hui l'Asie et l'Afrique. Rien ne nous empêche de supposer dans le fils le germe des qualités vigoureuses et actives du père. Mais ne sommes-nous pas autorisé à chercher l'âme de sa mère dans cette grâce, dans cette poésie, dans cette pureté native, dans cet esprit enjoué, dans cette imagination vive, dans ce cœur compatissant et généreux, dans toutes ces fines, tendres, sensibles vertus que nous révèle la physionomie adolescente de François?

Quelques incidents, soulignés par le biographe de sa jeunesse, nous prouveront que nous ne sommes pas trompé.

Disons-le auparavant, nous ne voyons pas bien comment ces biographes font honneur à l'Ombrie des dons naturels qu'ils signalent en lui.

11 ne paraît pas tenir grand'chose de la race ombrienne. Son grand-père arrivait de Lucques et son père, BcrnardoneMoriconi, riche marchand, avait épousé une Française réfugiée à Assise, descendante des seigneurs de Bourlemontque le R. P. 'Fraisen nous dit, en 1751, être des gens illustres.

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I I \ MAliaiNin. .-/^i 113

ircsl ainsi <|iir par sa inèro, Picco, ce saint, t::ran(l parmi hvs }j;i'an(ls hommes, lient h la l'rance. Il y li(*nt enconi par son nom, car c'<îsI par amour pour la l'rance que son père, revenant de ce pays, lors de la naissance de Tenfant, ajouta au nom de Jean celui de Francesco. Peutùlve voulut-il aussi témoigner ^gracieusement l\ sa jcuru* épouse sa reconnaissanctî du don qu'c^lh^ lui faisait de ce gentil lils. L'histoire a oublié Jean pour illustrer François, qui se rattache encore à nous par sa tendre afTcction pour le pays maternel.

Le 2() septembre 1182, dame Picca souffrait déjà depuis plusieurs jours. Ni médecin ni vœux pieux ne pouvaient adoucir ses douleurs. Tout brusquement un |)èlerin entre dans la maison. On le reçut comme on recevait alors tous les pèlerins, et parliculiérement dans cette maison où ceux-ci, qui étaient les grands truchements entre les diverses parties de l'Europe, pouvaient apporter des nouvelles du mari, alors absent. Mais c'était à dame Picca que le pèlerin voulut parler. 11 lui annonça qu'elle ne cesserait pas de souffrir jusqu'à ce qu'elle se fît transporter dans une étable, et que là, seulement, elle serait délivrée.

Il disparut là-dessus et sa disparition fut si brusque, il fut tellement impossible de le retrouver, malgré loutes les recherches dans la ville d'Assise, que dame Picca, abandonnée par les secours humains, se résolut à lui obéir.

JElle se fît transporter dans une étable du voisinage. C'est là que notre saint vint au monde. Le Seigneur Jésus, qui voulait mettre en François

une si miraculeuse ressemblance avec lui-même, avait décidé que celui qui devait mourir avec les signes du crucifiement, commencerait sa vie humblement dans une étable, comme TEnfant-Dieu.

Sur l'emplacement de cette étable on a bâti un oratoire, San Francisco el Piccolo, sur la porte duquel on peut lire cette inscription :

Hoc oratorium fuit bovis et asini stratulum In quo natus est Franciscus, mundi spéculum.

Cet oratoire fut d'abord une étable où se trouvait le bœuf et l'âne, quand y naquit François, le miroir de l'humanité.

D'autres merveilles entouraient ce ravissant berceau. C'était, si l'on peut dire, les fées chrétiennes, les envoyées de l'amour du Christ, qui vinrent annoncer à Picca que son enfant demandait un redoublement de soins jjieux.

Non loin de cette étable se trouvait une petite chapelle, au-dessus de laquelle les gens du voisinage entendirent, au moment de la naissance de François, des voix et des chants qui parurent angéliques. Cette chapelle, dès lors, se nomma Notre-Dame-des- Anges .

Au moment où l'on allait baptiser l'enfant, on vint apprendre à Picca qu'un nouvel étranger se présentait. Il y avait dans toute son apparence une expression de douce gravité qui en imposait. Il demandait à être le parrain de l'enfant. Etaitce un usage de celte hospitalité chrétienne qui accordait tant de privilèges parfois, et toujours de la pitié, à ceux qui souffrent, aux voyageurs, aux pèlerins, comme aux prisonniers et aux mendiants?

IMcCil >r >rui,*ill-r||r, jhuii iill Jlislillll, soiis une

(liiTclion rxccplioiiiu'lle de la Providence? Lr. <'()ns(Ml lieunîii.x (Ioiuh'î ()ar le préc('*dent inconnu l;i (lis[)osail-eIle h accueillir Inutc nouveauté? i;ili* acce|)la le parrain i\\w. Dieu seinhlail lui imp()S(M\ On porta renfanl à la ealliédrale. L'inconnu, après les cérémonies du l)a|)lénie, s*agem)uilla sur les dej^rés de marbre blanc qui servaient de marches ù Taulel et il disparut, en laissant sur ces marches les manpics de ses genoux, <pic l'on montre encore aujourd'hui.

C4C ne fut pas tout. Ouand l'enfant revint du ba[)léme, un troisième j)crsonnage se présente et demande î\ voir le petit Giovanno ; c'est, avonsnous indiqué, le nom (jue Picca, dévouée au culte de saint Jean, avait désigné. La mère permit h la nourrice de le lui porter. Il prit Tenfant, le caressa avec une tendresse touchante, lui imprima sur l'épaule droite un signe de croix, et après l'avoir élevé en haut comme une offrande au Seigneur, il le remit à la nourrice en lui disant : « Aujourd'hui sont nés dans cette ville deux enfants dont l'un, celui-ci, sera un grand saint. » L'étranger disparut à son tour, et, pas plus que des deux autres, on n'en put retrouver la trace.

Dix ans avant cet événement, le Bienheureux Joachim de Calabre avait annoncé la naissance de François et de Dominique, « deux chefs d'Ordre, dont l'un devait naître en Ombrie, l'autre en Espagne ». Cette prédiction était-elle arrivée jusqu'à Assise et Picca put-elle soupçonner que cette prophétie se rapportait à cet enfant dont les Anges entouraient le berceau ?

Les contemporains ne nous permettent pas de trouver une réponse. Ils vont du reste se taire sur rcnfance de François et sur l'éducation que sa mère lui donna. 11 nous faut juger des fleurs parles fruits. En voyant ce que François devient dans la voie humaine d'abord, puis dans la voie céleste, nous constaterons des élans toujours gracieux, nobles, généreux. Ils commencent par être élégants, puis vigoureux, mais toujours escortés de poésie, toujours soutenus par la tendresse soit de l'amitié humaine, soit de l'amour divin, et même lorsqu'au début ils paraissaient si frivoles, ils ne quittèrent jamais le cercle delà sagesse. Ces observations nous permettent de deviner les leçons que François trouva dans le cœur maternel. Nous regardons la jeune mère et l'enfant échangeant les gentillesses des âmes pures et sensibles, les remarques des esprits fiers et délicats ; et en étudiant la conduite de l'adolescent, en scrutant les quatre phrases échappées à trois des biographes contemporains, nous comprendrons mieux le cœur de cette mère.

Rien ne m'a paru plus fier, plus attrayant, à la fois plus respectable et plus aimable que celte physionomie semi-française, semi-italienne. J'observe avec curiosité cette amc très forte et très faible; très faible là où il lui est permis d'être faible et très forte là où elle a le devoir impérieux d'être forte.

Ce qui, en elle, a frappé ces biographes, ce n'est pas sa piété, c'est sa vertu. Pour l'un c'est Maler honesllssima, une mère de fort bonnes mœurs. Une autre nous dit que, « décente dans toute sa tenue, elle montre dans ses mœurs qiiod-

CIIllOMol I.,-. IH, |,\ \| A I II. >l « i. ^^i>ll.. 11/

(hini insif/nr Dirliilis, « un vrrilîihhî ('•clnl (l<; v(îrtii. IIii IroisiriiK; coiiimciKT à nous (;ntr'ouvrir les \cu\. A|urs avoir signalé le caraclcre d'iionorahiiih', de liieiisùancc, d(î réserve qui a frapj)/; ses prcHlécessours, il nous dit (|u'elle ïnl simplex cl clemens, sincère et douc(». Un aulnî passajifc (l(^ l'un d(vs l)ioL>i-a|)hes étend jusqu'à la déhonnaireté, un [xmi faible, le sens de ce ([ualilicalif démens.

Oui, et je l'avoue avec quel(|uc remords et coniuK* en en demandant [)ardonà cette ûmeque je vois si vertueuse en son induli^ence, il y eut de la faiblesse dans son Cimi' niabM*ncllc. La générosité, la vertu, l'irrésistible charme de l'enfant désarmèrent ce cœur si porté aux pures tendresses; etThomas de Celano, bien qu'admirateur, lui aussi, de dame Picca, blûme l'éducation molle que les mœurs italiennes conseillaient et dont la candeur de ce cœur maternel n'entrevit pas les dangers.

Je constaterai que Thomas de Celano fut le confident du patriarche, et je me demande si ce léger blâme n'est pas l'écho des jugements de François lui-même. C'est ce point qui a toujours inquiété mon esprit. J'ai cherché dans les conversations du saint, dans ses discours et ses poésies le souvenir de sa mère. Non seulement je n'y ai pas rencontré ces élans d'amour filial que bien des grands saints nous montrent d'une façon si touchante, jusqu'à la vieillesse même, mais François paraît craindre pour ses religieux les rapports avec leur famille naturelle. Cela s'explique, je crois.

Ses biographes aiment à proclamer que Fran-

çois d'Assise a fait une révolution dans l'Europe du Moyen Age et qu'il l'a faite en disant non plus « Aimez les pauvres » , mais « Aimez la pauvreté » .

Cette vue est ingénieuse; elle n'est pas exacte. Saint François a créé un mouvement admirable, mais qui n'a pas la puissance de transformation générale, radicale et durable qu'indique le mot révolution. Celui qui a créé le mouvement transformateur c'est Celui qui a dit : « Bienheureux les pauvres. Bienheureux ceux qui souffrent. Pensez à moi, vous tous qui souffrez. Il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. » Ceux qui ont achevé ce mouvement, ce sont les Apôtres. Depuis eux, depuis le Dieu de compassion qui disait : « J'ai pitié de cette foule, » la foule des pauvres a été aimée et non seulement le pauvre mais la pauvreté. Dès les premiers siècles, je trouve cette expression énergique qui résume si bien la question : nDivitiœ, ubera pauperum sunt, et les palais sont heureux d'être les hospices du Christ ».

Mais dans cette révolution, François d'Assise crée une évolution. Jusque-là, presque toujours, on avait aimé la pauvreté par devoir, par esprit de pénitence, avec une résignation noble et généreuse sans doute, mais héroïque et presque pénible. François, lui, c'est d'amour qu'il aime la pauvreté, avec effusion, avec passion, avec enthousiasme. Il vit que la pauvreté, outre les attraits évidents qu'elle a pour des âmes vigoureuses, possédait une beauté mystérieuse, puisque Jésus avait quitté les Cieux pour la pauvreté. Ce n'est pas encore là toute son originalité. *^ Joignant le génie de l'homme d'Etat à l'élan du •

ninoMouKs i)i: i.a M\Ti:iiMTr': sainti:. I 10

|)()M<', il codilic (ri itiiioiii <l Irri^i^ vu C(>r|is solide (le doclriiic. Oui, d';mlres saints, avant comme après lui, aim^n^nt la pauvreté. Je veux eiter seulemfMil saint IJenoît Labre, [)arce cju'i' avait pour (die une passion analogue li celle dr. saint l^^'aiirois. Mais ,l('*sus donne à ses serviteurs privilrij^i(\s les insliumenls ([ui soni dans la lo}i;iqu(^ du mouvement (pi'il veut produin». Benoît Labre n'avait pas hi <^('înie de François d'Assise et il ne donna qu'un exemple au lieu d(î cette impulsi<Mi puissante qui amena des eflets consicb^rables. Par \h, en (^ITet, saint Fran(^ois constatait la lin dtMinitive de l'invasion barbare et il détruisait les éléments de paganisme intro duits dans la civilisation (dirétienne par la corru[)tion de l'an 1000. Combattant la mollesse, il retardait jusqu'au xvf siècle, la Renaissance païenne; il préparait la noble et vif^oureuse Renaissance clirélienne du xiii° siècle ; et, dès le XII* siècle, il montrait la fausseté des futures hérésies, qui se sont bien gardées d'abandonner les pauvres, mais dont aucune ne peut avoir l'héroïsme d'adorer la pauvreté.

François qui, avec des échappées charmantes de paroles et de poésie, possédait une intelligence merveilleusement logique et sensée, François vit clairement que le mouvement ne pouvait être fécond qu'à condition de tout emporter. Il fallait que la pauvreté fût pour ses enfants ce qu'elle était pour lui, sa sœur, sa mcre, sa dame, son épouse. Il n'y avait donc plus d'autre famille qu'elle.

L'autre parenté, la parenté naturelle, était un danger. Il la traita avec cette inquiétude du

père qui surveille les ennemis de son enfant.

Il estimait que ce n'était pas aimer passionnément la pauvreté que vouloir garder à côté d'elle Taffection familiale, et qu'on n'était pas complètement pauvre quand on avait l'amour filial. Il refusait d'accueillir dans son Ordre ceux qui, sans doute, s'étaient séparés de leurs biens, mais qui les avaient distribués à leurs parents.

Il fallait l'abandon complet, la donation absolue aux misérables. « Frère Mouche, disaitil, vous avez frustré les pauvres en donnant vos biens à vos parents. » Un jour il dira à l'un de ses premiers disciples ces mots qui éclairent le fond de sa conception .: « Quand on a cherché Jésus-Christ, ce n'est pas parmi ses proches qu'on l'a trouvé. » Il faut être seul, en présence de Jésus seul.

Il put donc, quand il fut dans la lumière pure, blâmer doucement sa mère d'avoir aidé au développement de ces instincts artistiques, poétiques, mondains et magnifiques qui avaient failli le distraire de sa dame la Pauvreté.

Toutefois, pendant l'enfance et l'adolescence, il y eut un échange complet de tendresse et de confiance entre ces deux êtres si bien faits pour s'aimer, s'admirer, s'épancher.

Ce ne fut pas sans peine que la mère quitta son enfant pour l'envoyer dans une école, placée sous le patronage de saint Georges. Elle fut récompensée de ce sacrifice quand elle le vit estimé pour la souplesse et l'abandon de son esprit, pour la facilité avec laquelle il apprit le latin, le français surtout. C'était la langue chevaleresque, la langue de « corlesie », celle qui,

comnm \r disait, vers cr hîin|)S nir^rnc, un conlrniporain dr l^'raiirois, était « drlrclahle U loiilc j;(»nt, » celle qui dcvelop[)aitdans les Ames lagriiérosilù, dans les esprits la clarté, dans les manières rélrL»anc(i. Pour Pi(!ca, outre les leçons de fin savoir que cette lan<;u(^ donnait, elle avait U) niéril<^ dVIre la langue des ane^'b-cs.

A Vi\y;c> de (pudorze ans, l^Vaneois (piitliî ses études, (iraiide joie de son père qui h; vit revenir à la maison [)0ur s'initier au commerce paternel.

Ouelle (Hait exactement la position sociale de la famille Moriconi? On entendit quelquefois le saint s'écrier avec un accent méprisant :•<! Tu n'es que le fils de Bernardonc! »

Une anecdote qui me revient en mémoire insiste sur ce dédain.

Un jour que la On de sa vie approchait et que son corps divinement martyrisé ne pouvait plus se soutenir, il avait voulu pourtant se rendre à je ne sais quel endroit où il avait un conseil à donner. On le hissa sur un âne et on lui donna pour compagnon un des religieux, Léonard d'Assise. Celui-ci était également fort las, et suivait l'âne péniblement en pensant, à part soi : « Ses parents n'allaient pas de pair avec les miens et le voilà monté sur un àne quand moi je vais à pied. » Le saint, qui connaissait les pensées cachées, descend péniblement, et, répondant aux idées de Léonard, il lui dit : « Non, mon frère, il ne convient pas que j'aie une monture quand vous allez à pied. Il est bien vrai que votre famille est plus considérée que la mienne. » Le bon Léonard, effrayé de voir deviner des pensées

qu'il n'avait pas formulées, se met à pleurer, se jette aux genoux du patriarche et lui demande pardon.

Avant de tirer la conclusion de cette anecdote, qu'on me permette une remarque. François ne parle pas notre langage: Il pense et parle à travers Jésus. Ce n'est pas lui, ce n'est pas un homme, ce n'est pas môme la sagesse humaine, c'est la charité, l'humilité, l'amour divin qui ont la parole. Dans ce langage le fait précis perd quelques-uns de ses contours, à moins que l'exactitude mathématique ne soit utile à la manifestation de la vérité. Aussi François diminuera volontiers le rang de sa famille par humilité ou par charité.

Le négoce était en honneur en Italie : il menait parfois aux premières magistratures dans les petites républiques.

Bernadone était un grand commerçanten draperieeten associant à son commerce ce fils d'uncœur énergique et d'un esprit subtil, il put promettre à Picca que celui-ci deviendrait quelque chose de grand. François en avait l'instinct et il dut répéter mainte fois à cette mère si fîère de son enfant, cette phrase qu'il dit un jour avec son aimable sourire à l'un de ses compagnons : « Un jour le monde s'inclinera devant moi. »

Il pensait aux armes, à la chevalerie, à la gloire.

Bernadone ne tarda pas à constater qu'il n'était pas un marchand de sa sorte. Libéral et magnifique, élégant, de vif et de souriant esprit, ayant le cœur comme la main toujours ouverts, il entre dans cette vie mondaine, dans cette exis-

riii;'>Nioni:s i)i: f.\ matkiinitI': «ainti;. \7)l\

l(»n('<î {\c IVsliiis cl. (I<^ IVIcîs (|iii iiu»nîic<*'r(»iil liirnlùl, (l'îihsorlxT loiilcs I(\s (|ii;ililrs de» son <Mrc.

Si la \\\èvi) cJnrlioiiiu* sr. nippfîl.i los prodiges (pii avai(Mil. sanclidr son l)(M*c(;aii, clliî |)iil, penser {\\\o l(^s prrsau;(*s sciairjil vains. Mais la belle physionomie de l'éléganl adolescent restait si ouverte, son r(\i;ar(l si limpide, son Ame si vcrtiUMise ! 11 montrait lellement de f^oiH pour la pureté, de mépris pour le vice et la f»;rossiéret(';, au milieu de c(îs plaisirs hruyanls, de ces fêtes mondaines, de ces jeux, de ces clianis, de ce^s promenades nocturnes (jui tenaicmt en éveil l<;s bons bourp^eois d'Assise! 1^]11<» oublia la sainteté et rôva (ju'il deviendrait un vrai chevalier vertueux et hardi, joyeux et courtois. Puis il était si beau, si aimable, si aimé! On lui venait si cordialement dire que sans doute il n'était pas son 111s mais « celui de quelque princesse »! Un l'avait surnommé la Fleur des Jeunes yens, et Bernadone malgré sa sagesse un peu avide et Picca malgré sa vertu, toléraient ses dépenses et ne voulaient pas le troubler « pour de telles choses ». Elle lui entendait chanter, avec une indulgence ravie, ces lais, ces sirventes, ces morceaux de chansons de gestes ou de romans d'aventures !

Il condamnera plus tard, dans les angoisses de la pénitence, ces joies mondaines, et son confident rappellera incantor malorum, le chef de chœur des chansons légères. Ce n'est pas sans doute que cette « décente » matrone approuvât les excès de cette vie hilare, mais elle regardait en avant et elle consolait son mari sur l'avenir, en lui disant : « Patientez, môme dans les plus

légers de ses amusements, j'aperçois une telle noblesse de caractère que j'espère tout de l'avenir. »

Celait sa charité que le vieux marchand trouvait excessive, c'était elle qui consolait la mère. Elle savait qu'il n'avait jamais rien refusé à qui lui avait demandé « pour l'amour de Dieu ». Parfois son cœur s'ouvrait entièrement, dans l'intensité de cette charité. Un jour, elle le vit ranger sur une table une quantité considérable de pains . « Pourquoi tant de provisions ? — Mère, répondit-il, avec son suave sourire, c'est pour les pauvres de Dieu, car je les porte tous dans mon cœur. »

Voilà la parole qui doit servir à interpréter toutes ses actions jusqu'à la fin de ses jours.

Je n'ai pas à écrire la vie de ce séraphique. Elle a tenté bien des saints depuis saint Bonaventure, bien des écrivains jusqu'à cette dernière et excellente biographie donnée par la Bibliothèque Franciscaine. Elle en tentera encore bien d'autres, car elle est irrésistible; et si jamais elle séduit un historien qui soit en même temps un psychologue, un savant et un poète, il nous donnera la plus saisissante et la plus suave page de l'histoire de l'humanité.

Je. vais donc quitter cet exquis compagnon des belles heures de la pensée. Je laisse aux heureux qui font sa biographie, le soin de raconter comment il prit part à un des épisodes de la guerre des Guelfes et des Gibelins, comment il resta un an prisonnier, comment Dieu lui donna * un premier avertissement après sa maladie, comment il partit pour devenir un grand capitaine

riluoNiolJKs lii: L\ MATKUNiTi': SAiNTi:. ir>r>

et coinm(Mit le Seif^^nôiir l*arn>ta en cluîniin.

l'raïK^ois fui (Irsoiiiiais atlachr h Lui par les visions, |»ar les iniracl(;s, |)ar rîiniour, par la grandeur des eons(Mls et des coiice|)li()ns, jusqu'à C(î <[U(^ le bou Jésus, pour ïr réronipeuser d'avoir toujours voulu t>tre bon comme Lui, lui nccordAt ce (|iril souhail-îul, des soulTrances scml)I;d)l(\s aux siennes.

'loutcfois, nous (h^A'ons si^n;d(;r les scènes (jui suivirent les [)remiers clVorts de François pour quitter la maison paternelle. Elles tiennent à la biographie de sa mère.

Ce qu'elle souffrit en voyant ce fils élégant et brillant changé en mendiant et devenu la risée publique, nous ])Ouvons \c d(îviner. Ce fut surtout la fureur de Hernadone qui la mit dans les angoisses.*

Celui-ci, blessé dans son orgueil comme dans son intérêt, en vint jusqu'à battre son fils; il le traîna devant le magistrat, l'accusa de lui avoir pris de l'argent, puis l'emprisonna dans sa maison. Le lier jeune homme — il avait alors vingt-cinq ans — prélude à cette vie de souffrance et de patience qui va être la sienne. Il se laissa emprisonner sans récriminer, mais il tint bon à la vocation qui l'appelait au service de la pauvreté.

Picca, tout en blâmant la rudesse de son mari, essayait par ses larmes, par ses prières, de persuader son fils d'obéir au père et de rester dans le monde. Celui-ci doux, caressant et souriant, était inflexible. Enfin, un jour, craignant que Bernadone, dont la fureur croissait avec la résistance, ne maltraitât violemment François, elle lui ouvrit la porte de sa prison.

Fureur du vieux marchand. Il se mit à la poursuite de son fils, le retrouva et l'accusa, comme je l'ai dit, de l'avoir volé ; il le traîna devant le tribunal de l'évoque d'Assise. Les Trois Compagnons, biographes contemporains du saint, nous ont donné cette scène, avec la naïve sincérité que caractérise leur récit et que le Père Léopold de Chérancé, l'auteur de la meilleure biographie du saint, a fidèlement traduite et interprétée.

L'évêque, qui était alors don Guido Secondi^ cita le prétendu coupable à son tribunal. François respectait trop l'autorité pour résister un seul instant à pareille sommation. « Oui, répondit-il aux envoyés, j'irai trouver l'évêque, parce qu'il est le père et le pasteur des âmes. » Le digne prélat, qui avait eu plus d'une fois l'occasion d'apprécier le mérite et' les vertus de l'accusé, le reçut avec la bonté d'un père plus qu'avec la sévérité d'un juge. « Mon fils, lui dit-il, ton père est grandement irrité contre toi. Si tu veux servir Dieu et accomplir toute justice, rends-lui l'argent qui lui appartient. Aie confiance en Dieu, agis franchement, ne crains pas. Dieu sera ton aide et daignera pourvoir à tes besoins, pour le bien de son Eglise. » Encouragé par ces paroles, François se lève, et, dans un transport de ferveur, comme enivré de l'Esprit-Saint, il réplique en ces termes : « Seigneur, je rendrai à mon père tout ce qui est à lui, et môme les vêtements que je porte ». Aussitôt il se retire dans une chambre voisine, se dépouille de ses habits et revient, la chair recouverte seulement d'un cilicc, les déposer aux pieds du prélat; puis il s'écrie d'un ton inspiré qui fait

CIIhONlyUDS I)i: I.A MATlillMTI. SAINTi:. li)/

liTSSîiillii Ions les nssishiiils : « Krowlcz et roniprcnc/: jus^inj'i ce» jour j'ai îipprir Pierre l'rriinnloiic mon prtc; «h'sormais jr puis dire liaiileiiieiil : i\olr<' lUir (jiii (Mes aux cieux, dans le sein (ln([nel j'ai (lé[)osé Ions mes trésors et lonles mes espérances. »

L(\s lémoins (1(* eeth» s(*éne inell'iiMe [)lruraient (ralleudrissemenl et d'admiialion. L'évérpie élail, lui aussi, visiblemeni ému, vl dr j^rosses lai'inc^s coulaient sur son visai^c». Il (Jescendit de son siéfrc, couvrit de son manteau la sublime nudilé du saini, et lui ouvi'ant les bras, le tint longuement pressé sur sa poitrine, (^omme la mère de François, il comprit, en présence d'un sacrilicc si héroï((uc, que Dieu conduisait ce jeune homme par des voies extraordinaires ; il l'assura de son dévouement et de sa protection; il lui promit une large part dans ses affections.

On apporta le manteau d'un pauvre paysa» qui était au service de l'évoque; François l'accepta avec reconnaissance, y traça une croix blanche avec du mortier, et s'éloigna, dépouillé de tout, le plus pauvre, mais aussi le plus joyeux des hommes, « heureux de n'avoir d'autre bien que Dieu, de n'attendre rien que de Dieu, de ne rien recevoir que pour l'amour de Dieu ».

Bernardone le poursuivit longtemps encore de ses malédictions. « De toutes les peines que j'aieuesà endurer, celle-ci m'a été la plus amère,> nous dira-t-il ; et un jour, avec cette originalité qui saisit d'abord et qui s'explique toujours, il adopta un mendiant. « Viens, lui dit-il, je serai ton fds, et chaque fois que mon père selon la nature me maudira, toi, tu me béniras ». Il suivait avec

son imperturbable logique, la vue que lui avaient donnée son génie et la grâce divine. Le pauvre était son père, de môme que la pauvreté était sa mère et comme il avait encouru pour eux les malédictions paternelles, pauvre et pauvreté devaient lui faire la compensation en bénédictions. C'est à ce moment que Picca disparaît de la vie de son fils. La grande tendresse qu'il avait pour elle lui imposait un devoir d'autant plus strict de se séparer complètement d'elle. Je pense que Jésus eut compassion de son serviteur, de son âme si aimante. Elle perdait la seule tendresse qu'elle eût eue jusque-là et, étant encore jeunette dans les voies de l'abnégation, elle n'avait pas pour se consoler les grandes caresses de l'amour divin. Le bon Jésus lui adoucit donc cette séparation: Il lui permit de l'effectuer sur une dernière preuve de délicate affection. François, avec grand courage, avait puni dans lui-même le délicat, l'élégant, le mondain, en s'imposant les compagnons les plus répugnants pour la délicatesse mondaine. Il s'était mis à soigner les lépreux, comme un soldat hardi se jette à l'endroit le plus épais de la bataille. Il cessa de s'approcher de sa mère pour ne pas lui communiquer le germe de l'épouvantable maladie. Ainsi put-elle croire que c'était par dévouement pour elle qu'il la quittait et elle put trouver dans cette pensée quelque consolation.

§ IV. — La Mère de sciinl Honoré {xiii^ siècle). — 11 n'y a rien de poétique et de mélancolique

rimoNion-s m: i.a MATKaNiTÈ sainth. 1;VJ

< oiiiMK* I hisioin* (1(3 cr inarchaïul de IxiMifs du Herry. Lors(|ir()ii (dicrclK' i\ n''Siimcr sa vie et <|uc cv résumé, s'idéalisanl comme il arrive prosipuî ((Mijours (|uaiid on son^c aux saints, laisse dans l'imaginai ion la vision des traits prinripaux de la hio^rapliicî, on ap(Mvoil une jeune physionomii* bienveillante et rêveuse, une autre physionomie, de femme vieille mais également douce et attendrie, aussi incpiiétc (|ue l'autre est sérieusement souriante. Toul(»s d(Hix regardent avec une caressante charité des fêles lie lianc^îulles. La vision nous laisse voir ensuite des larmes maternelles, puis le même sourire paisible et j)res([ue triste du jeune homme. A i'arriére-[)lan un laurier vert qui se flétrit et disparaît derrière une trace de sanj^:. Enfin de nombreux miracles recouvrent cette vision comme d'une auréole.

Nous savons beaucoup de la mort du Bienheureux Honoré; de sa vie nous ne savons guère que sa charité, cette espèce de charité qui révèle une ûmc délicate et aimante : sa mère et lui portaient leur tendresse chrétienne à cette classe très touchante des pauvres, à ces jeunes fdles que leur misère condamne à un célibat pour lequel elles n'ont aucune vocation. Les plus chères des œuvres de notre saint et de sa mère étaient donc les dots qu'ils distribuaient autour d'eux.

Son père, qui était un riche et actif marchand de bœufs du Berry, lui avait communiqué son activité et sa probité. 11 tenait de sa mère la piété. Les habitudes commerciales d'un temps où les routes n'étaient ni aisées ni sûres, le forçaient à

faire de longs voyages à pied, en compagnie de domestiques, à la suite d'un grand troupeau de ba3ufs qu'il allait vendre dans les provinces voisines.

Ces absences l'avaient enrichi sans doute, et lui avaient permis d'augmenter ses revenus, de marier plus de fdles pauvres et d'arrondir les dots.

Mais, en vieillissant, sa mère supportait moins bien la solitude. Elle se trouvait assez riche et eût voulu garder son fils à ses côtés.

Un jour du mois de janvier, qu'il se préparait à un nouveau voyage, elle se sentit plus affligée que jamais. Elle lui prit la main, l'emmena dans le jardin et, le faisant asseoir près d'un laurier qui était la gloire du jardinet, elle dit à son fils : « Je ne sais si c'est la vieillesse, mais je te vois partir avec plus de tristesse encore que d'habitude. Est-ce un pressentiment, un conseil que Dieu m'envoie ? Je crains que ce voyage ne soit malheureux. Ne pars pas, nous sommes riches, reste auprès de moi, qui n'ai pas une heure de repos aussi longtemps que tu es absent. »

Honoré embrassa tendrement sa mère. Il s'efforça de la rassurer : il était jeune, fort, sans crainte, habitué aux voyages. « On n'était jamais assez riche quand on avait tant de pauvres dans son voisinage. » D'ailleurs, il avait pris des rendez-vous, fait des promesses. Il fallait remplir son devoir avant tout. Sa mère le savait bien. Enfin, il ne partait pas seul. Il avait avec lui deux domestiques robustes. L'histoire nous a laissé leurs noms : Gabidier. C'étaient justement

ciînoNioi i:s in: r,\ maticiimtk sainti:. 101

CCS (îabidirr <lonl l.i sîuivîi^*» rudrssc clTniynit l;i in^rc. « Ml |)uis, disail-rlli», lu vas de Biizençay h Tli(Miezay : i*/(îsl iiii voy.i^n» d'im mois; et rester un mois sans iiouvclirs de loi! n

Ihmorr irgarda autour de lui, leva les yeux ui (ici. Puis, encouragé par (|U(d<|ue promesse ciMesle, il dil à sa mère en lui nu)nlranl le laurier : « Si vous voulez, chère mère, avoir de mes uouveil(\s, repirdez ce laurier (|ue mon [)ère a piaulé le jour de ma naissance. Vous m'avez, un jour, raconlé que, pendant une» <^rave maladie i\uc j'avais faite, il s'élait mis à jaunir et qu'il ( lail r(nlevenu verdoyant cpiand je suis revenu moi-même i\ la santé. Je n'ai pu m'empécher de p(Misor (pTil y a quelque lien mystérieux enlre cet arbre et moi, et (jue Xolre-Seigneur, dans un but que nous ne connaissons pas, a mis (|uelque rapport entre sa vie et la mienne. lîeji^ardez-le donc chaque jour, et aussi longtemps qu'il restera vert, n'ayez aucune crainte. C'est lui, conclut-il en souriant et en embrassant de nouveau sa mère, qui sera chargé de vous donner, à chaque heure, des nouvelles de ma santé. Jamais vous ne pourriez trouver un commissionnaire aussi actif, aussi zélé. »

Le lendemain, après avoir porté un cierge devant l'autel de la sainte Vierge, Honoré partit. Nous n'avons pas besoin de dire quelles larmes versa la pauvre mère. Elle se consola un peu en venant s'installer auprès du laurier, qu'elle soignait, dont elle nettoyait les feuilles^ dont elle éloignait les insectes, à qui, sans doute, elle demandait des nouvelles de son fds.

Pendant plusieurs jours, le laurier, toujours

vert, répondit que le fils se portait bien ; que le voyage était heureux.

Le 9 janvier, la mère courut, dès son lever, vers le cher arbre. Il était jaune, flétri; elle saisit une branche qui se cassa.

Elle est d'abord sans voix, épouvantée. Mais c'est une femme aussi énergique que tendre. Elle sort, crie au secours ; les voisins arrivent. Elle leur raconte l'histoire du laurier, les persuade que son fils, leur ami, est en grand danger.

Ils veulent douter, mais, pendant ce temps, le laurier, hier encore si vert, avait achevé de se flétrir et il était complètement mort. Cette merveille les convainc et les voici enfiévrés à leur tour. On court au clocher, on sonne le tocsin. Les paysans s'arment, se réunissent sur la place et déclarent qu'ils vont marcher au secours de leur concitoyen. Les plus lestes montent à cheval et les voici partis pour le Poitou.

La troupe d'hommes et de chevaux qui accompagnait Honoré n'était pas bien difficile à suivre. On retrouva donc aisément chacune de ses étapes. Dans chaque village on se rappelait fort bien avoir vu un homme jeune, avec une physionomie à la fois bienveillante et recueillie, dont la bonté, les allures franches et les charités qu'il répandait sur son passage, contrastaient avec la face sombre et sournoise des deux hommes qui l'accompagnaient. On arriva ainsi dans la partie du Poitou qui est aujourd'hui l'arrondissement de Parthcnay, dans les Deux- Sèvres, à un hameau situé près de la paroisse de Thénczay. Là, tout brusquement, au milieu

CHRONIOIIES I)K LA MATHUNITÉ SAINTK. 103

tl'uno [)lain(' iiili;il)iléc, les chevaux se cahrèmil. Jls n^fiisrrcMil (ravanr(»r.

Après (le vains (^(Torls |)onr vaincre leur ohslinnlion, les cavalicu's ininMil pied h irvrc et essayènMil (l(*linM* parla l)ii(lel(M]rsl)(M.es, jiisque- U\ Tort douces et dociles. Rien n'y lit. Ou'(;sl-ce <pie celle plaine, et que s y était-il passé? Ils <'oururent à droite et à f^fauche pour trouver cluiz <|ui se renseigncM'. Ils aperçurent enfin, à Texlréniilé du [)lalcau cl à demi cacli('*e, à Torée d'un bois, une maisonnellc vers IcUjuelle ils se dirigèrent.

Ils y trouvèrent une vieille femme rpii, nouvell(Mnent installée dans cette chaumière et se trouvant hors de la roule habituelle suivie par les voyageurs, ne connaissait pas Honoré. Mais elle raconta, avec une ligure encore eirrayée que, trois jours auparavant, un homme était venu lui demander à boire. Elle faisait le pain et avait épuisé toute sa provision d'eau; et elle n'avait pas d'autre boisson à lui donner. Elle indiqua au voyageur, qui l'avait frappée par son air de bonté, une source qui coulait dans un bois de l'autre côté de la route.

Elle raconta ensuite que, peu de temps après, la pâte qu'elle pétrissait était devenue rouge. Elle avait été tellement épouvantée qu'elle s'était sauvée de la maison et, courant comme une folle dans la plaine, elle avait vu une troupe de bœufs qui rebroussaient chemin du côté de Poitiers.

Les gens de Buzençay crurent bien reconnaître Honoré dans le portrait que la vieille femme faisait du voyageur. Cette pâte, qui de-

vint si merveilleusement sanglante, les épouvanta à leur tour. Ils revinrent en hûte auprès de ceux de leurs compagnons qui étaient restés à garder les chevaux.

Ils les trouvent entourés d'une bande de cavaliers. C'étaient les gens de Thénezay escortant les officiers de la justice du seigneur de ce village. Ces derniers venus racontèrent qu'Honoré était aussi aimé, aussi vénéré en Poitou que dans le Berry. Son arrivée avait été annoncée à Thénezay. Comme il était parfait en tout et qu'il joignait l'exactitude à toutes ses vertus, quand on ne le vit pas arriver au jour dit, on s'inquiéta. Le lendemain, l'inquiétude augmentant, on courut aux nouvelles. On apprit que les frères Gabidier, les valets de touche d'Honoré, avaient été retrouvés la veille dans une foire où ils faisaient des dépenses tout à fait extraordinaires. On leur demanda d'où leur venait tant d'argent : ils répondirent mal ; puis, où étaient leur maître? ils furent encore plus embarrassés. On les avait arrêtés.

La justice de Thénezay commençait les recherches. Le récit de la vieille femme, rapporté et commenté, les laissa tous d'accord qu'il avait dû y avoir crime et que le lieu du crime n'était pas loin. Mais comment faire? La paysanne répéta ce qu'elle avait dit; elle ne savait pas autre chose.

Alors un notable habitant de Buzençay qui^ parent de la mère d'Honoré, avait voulu accomgner ses concitoyens, ouvrit un avis qui parut inspiré de Dieu : « Puisque ce sont les chevaux qui, en se cabrant et en s'obstinant à ne pas

rilIlONloiIKS nK LA MATi:i\NIT^: 8AINTK. 105

vouloir avancer, nous oui donné Irscil, c'est <|u'ils oui vci^u la nnissioii de nous faire connaître la vérité. Les historiens nous racontent que parfois Dieu choisit les animaux pour faire valoir la justice et la vérité. (Continuons donc <lc nous confier h leur instinct rX à l.i \oh>nl6 diviiK». »

Cha(pie cavalier remonte sur sa monture, et le cheval (jui le premier s'était cahré et qui avait mainte fois porté Honoré, se dirigea délibérément vers la cabane de la vieille femme. Fous les chevau.x suivirent docilement; on eut dit (ju'ils obéissaient à un ordre.

Là, le cheval ([uitle la grand'route, toujours suivi par ses compagnons, marchant avec gravité comme s'ils comprenaient qu'ils avaient à remplir un devoir providentiel. Il s'enfonce sans hésitation dans le bois, arrive à un taillis, et se précipitant malgré tous les efforts de son conducteur, il traverse les fourrés et s'arrête auprès d'une fontaine. Il se cabre de nouveau, refuse d'aller plus loin et toute la troupe chevaline entoure la fontaine, refusant également de faire un pas de plus.

On descend donc. Bientôt on croit apercevoir sur l'herbe une ligne rouge qui part du bord du ruisseau et qui va se perdre sous les arbres. On suit cette ligne, on avance, les chevaux semblent surveiller leurs cavaliers et approuver la marche suivie. On arrive à un grand tas de broussailles, dans le voisinage duquel les traces de sang deviennent plus visibles. On écarte les ronces et on aperçoit un cadavre sans tète. Les vêtements sont déchirés, personne ne peut reconnaître

avec cerlilude si ce corps est celui d'Honoré. On continue les recherches, et enfin on parvient à un endroit plus touffu où on trouve une tête, mais souillée de boue. On la porte pieusement jusqu'à la fontaine, on la lave et tout le monde reconnaît dans ce visage exsangue et déjà violacé, les traits du saint marchand.

On rapproche la tête du corps, et on le place respectueusement sur une civière qu'on porte à Thénezay.

Le Seigneur Jésus voulut montrer, à l'heure même, qu'il avait pris en grâce la grande charité, la tendresse filiale, la bonté pour les orphelines qui avaient distingué son serviteur Honoré, et déjà commença cette série de merveilles qui a rendu, jusqu'aujourd'hui, son culte célèbre dans cette partie du Berry et du Poitou. Plusieurs malades qui s'approchaient de la civière où reposaient le^ restes du saint furent guéris.

Ces merveilles augmentèrent encore le zèle de la justice. On fit comparaître les deux frères Gabidier qui, épouvantés, eux aussi, par les miracles, avouèrent tout.

Ils racontèrent qu'ayant enlevé une vache, ils l'avaient mêlée au troupeau. Honoré les avait forcés à ramener cette vache à son propriétaire. Eux, furieux de cette perte et de cette humiliation, ne voulaient plus servir un maître si probe, et devinant qu'on les renverrait à la fin du voyage, ils avaient suivi Honoré dans le bois où il allait boire ; et là, au moment où il se penchait sur la fontaine, ils lui avaient enfoncé le couteau dans la gorge. On les roua.

Il n'y a pas longtemps que leur race s'est

îinoNlori'S DE LA MATF.HNITl': SAINTK. 107

clciiiUî. .Iiisini'au coiniiicnccniriil, (1<; ce sutclit il y avîul, h |{u/en(;ay et aux environs, des familles (le [)arias qu'on nommait la race des (lUhidirrs.

Le viciux panMit dont la saji^esse avait conduit à bien cette en(|U(-Mejudieiair(», se piY^pnra h mon- [vcv de nouveau cette sagesse, vu prenant cent précautions pour avertir la bonne mère de la mort du sainl.

Ses précauhions furent inutiles, l^lle lui dit doueenuMd. (pi'elle; savait (]ue le laurier ne s'était pas trompé, ([U(î le 15on Dieu, voulant récompenser 1(* grand amour que son fils avait eu pour les pauvres, et son rare amour lilial, avait chargé cet arbuste de lui dire la vérité. Elle était avertie de la mort d'Honoré ; elle savait quelle ne larderait |)as i\ le rejoindre et elle s'était préparée à la mort.

Le lendemain, en effet, on la trouva étendue sans vie, les mains jointes et la figure souriante, comme si elle eût obéi à un signe de son fils qui rappelait auprès de lui dans le Ciel.

§ V. — Blanche de Castille, Mère de saint Louis {1214-1270), — Les historiens s'accordent à direquela maîtresse qualité de la reine Blanche fut la fermeté. Il faut ajouter que ce fut la fermeté christianisée. Elle ne procède pas de l'orgueil, elle n'agit point par violenceet ne s'obstine point par déraison. Elle procède du devoir, agit avec bon sens et comme elle n'a pas de haine, elle peut s'arrêter là où la raison, la politique

OU la charité le conseillent. Blanche aime les avis, suit les bons; et restant douce en sa ténacité, réfléchie en son action, mettant au-dessus de tout la justice, elle n'exaspère pas pour toujours les hommes qu'elle contraint à obéir.

Cette fermeté de Blanche, nous la retrouvons en saint Louis, non plus seulement christianisée mais sanctifiée, par une sorte de transfusion d'héroïsme dans les aualités maternelles . Ainsi tandis que Blanche, teintant de grâce sa fermeté, force l'inimitié de Thibaud de Champagne à devenir ce dévouement chevaleresque qui, à plusieurs reprises, sauva le roi et l'unité française, Louis, vaincu, esclave, moribond, le cimeterre sur la gorge, abat, avec son énergie nourrie de patience et de justice, la haine furieuse •des émirs musulmans.

L'Église en ne canonisant pas Blanche, qui paraît sainte par tant de côtés, a indiqué qu'il y avait quelques points défectueux dans ce caractère, humainement parlant, admirable. Quelques contemporains ont, en effet, accusé sa fermeté d'avoir été impérieuse, jalouse même. Ces contemporains doiventrils être crus ? Non pas complètement. La vaillante reine avait soulevé quatre espèces de haines qui sont implacables : la haine patriotique, la haine gallicane, la haine universitaire, la haine anglaise.

On ne lui pardonnait pas plus d'être Espagnole qu'on ne pardonna à Marie-Antoinette d'être Autrichienne. Joinville nous le dit : « La mère du béni roi, qui était venue d'Espagne, n'avait ni parents ni amis dans tout le royaume de France».

MllUiMol l'^ »>'^ lA MA I l.iiNI i I. s\lMI.. I<>ll

Le j;;;illicaiiisiiM' ne |)()iivail loi |»ar<l(Miiicr son ^jUachcmml indcraciiiahlr nu Sainl-Sir(i'c\ sa €onliaiicr dans le sage cardinal Humain. t)n ne <îom|)renait pas que, en dehors in(^rn(» de sa piété (pii l'îillachail à la Papauté, (die nionlrail ainsi un grand sens polilicpie : Home étaille refuge de riiuinanité. Toules l(\s faiLli^sseseomme tous les op|>riniés y venaient eriiM* à l'aide. De niônie que la pauvre reine Ingelburge, calomniée par l(^ mépris de Pliili[)pe-Auguste, éperdue au milieu d'un pays dont elle ne connaissait même pas la langue, de même qu'elle n'eut qu'un cri d'appel : « Uome! Rome! » de même Blanche, sus[)ecte parce qu'elle était étrangère, s'appuyait sur Rome, im[)artiale au milieu de tous ses enfants. D'ailleurs la Papauté exerçait une puissance temporelle considérable, qu'il était bon d'avoir de son parti. Enfin laisser écraser le pape par l'empereur, c'eùtété attirer sur la France, à bref délai, toutes les forces de l'Europe : le souvenir d'Othon et de la bataille de Bouvines n'était pas si loin !

Les écoliers ne devaient jamais oublier la sévérité avec laquelle la régente les avait traités et comment elle avait pris parti contre eux pour la bourgeoisie parisienne, qui le méritait pour l'attachement enthousiaste des Parisiens à la royauté.

L'Angleterre, envahie par son mari, à son instigation et pour faire valoir les droits qu'elle avait sur ce pays, l'Angleterre ne pouvait jamais lui pardonner d'avoir presque toujours été battue par la politique et les armées de la régente.

Les calomnies sortirent donc aussi grossières

qu'injustes de ces quatre sources. Il faut s'étonner qu'elles ne fussent pas plus abondantes. En tout cas, la vie entière de la reine met à néant les plus viles de ces accusations. Dans cette vie, nous indiquons seulement deux faits, l'éducation qu'elle donne à ses enfants et l'amour ardent, respectueux qu'ils lui gardèrent. Ces deux faits prouvent une élévation morale indiscutable.

Le principe qui caractérise cette éducation, a frappé tous les historiens par sa grandeur morale et il n'est pas de pensée plus connue que celle qui se dégage de cette phrase : « Le béni Louis répéta à plusieurs reprises : « Madame disait de moi, qu'elle aimait par-dessus toute créature, que si j'étais malade à la mort et ne pusse être guéri qu'en faisant telle chose qui fût un péché mortel, elle me laisserait plutôt mourir que de consentir à courroucer mon Créateur d'une façon damnable. »

L'amour des enfants pour cette mère austère, saint Louis nous l'indique par toute sa vie ; nous le verrons surtout à la mort de Blanche.

Nous ne voulons pas nier que Blanche n'eût l'envers de ses qualités. Habituée à traiter de grandes affaires, à diriger la politique française en un des moments les plus périlleux de notre histoire, contrainte à se défier de la fourberie, de l'indiscrétion, de la trahison, elle dut laisser croître l'esprit de domination qui était en elle. L'exercice de l'autorité lui donna parfois des allures impérieuses; et, jalouse de cette autorité, elle paraît quelquefois encore l'être des sentiments de ses amis et de son fils.

Nous constaterons, du reste, que les trois anec-

i lllioMvJ I ^ I" I \ MATI^nNITl' 171

il(»l(\s(|ir()n cil r |)riii('i|h-i liMiir lit |M>iir prou \ crée II (! nalun' iinprricusc ri j.ilousc ont rir (Iriiahirrrs. A C(Mc ilr cela <|urllc \ i;;;ilimc«' sur clir-mi^inc ; qiKMle prouves, non s(Mileuieuld'unepi(''lé h la lois can(li(l<* et grande, mais (riiumililr, «le douceur vl de facih*. soumission ! .ICn citerai une, la moins connue de tous.

L cvi^pn' (iuillaum(% de Paiis, savait (|ue les Im'ci'cs Prt^cluuirs de C(»tl(î ville élaiiMit end(4lés et qu'ils ne pouvaient satisfain^ à leurs obli^^alions. Il s'en alla Irouverla reines Blanche, dont il élait le confesseur; et, comme» (die devait pari ir <Mi pelerinai^e h Saint-Jacques-d(*-(^ompost(dle ; ([u'elle avait l'ait des préparalii's considérables et fort coûteux, il lui demanda si tout élait bien prêt.

« Oui, seigneur, répondit-ell(\

— Eh bien, madame, vous av(»z fait beaucoup de dépenses inutiles pour être i»lorifiée aux yeux du monde, pour étaler votre magnificence au pays d'où vous êtes sortie. Tout cela ne pouvait-il pas trouver un meilleur emploi ?

— Parlez, seigneur, fit la reine, je suis disposée à suivre vos conseils.

— Je ne vous en donnerai qu'un, mais un bon, et je m'engagea répondre pour vous, sur ce point, au tribunal du Juge suprême. Voilà nos Frères Prêcheurs, qui sont appelés les Frères de Saint- Jacques et qui ont pour quinze cents livres de dettes ou environ. Prenez la gourde, et le bâton, étaliez à Saint-Jacques, c'est-à-dire à leur couvent: là vous leur remettrez la somme. C'est moi qui modifie ainsi votre vœu et qui prends l'entière responsabilité de la chose. Croyez-moi, vous

VOUS en trouverez mieux que de tout le faste et de l'appareil superflu dont vous vouliez vous entourer. »

Et la reine, en femme très sage, acquiesça au désir du saint homme.

Elle était l'une des filles de cet illustre roi de Castille, Alphonse le Noble, vaillant et pieux, qui remporta une de ces victoires décisives pour la civilisation, et qui honora François d'Assise. La victoire de Tolosa, qui enraya définitivement l'invasion musulmane, et l'accueil fait au séraphique mendiant avaient suivi d'environ douze ans le mariage de sa fille Blanche avec Louis Cœur de Lion, fils de Philippe-Auguste. Le mariage avait eu lieu en 1200. Louis avait treize ans, Blanche quinze. Sa beauté, la grâce svelte de sa tournure^ cette naïve majesté, ce mélange de dignité et de charme qui décelaient la double qualité de son naturel aimant etferme, excitèrentrenthousiasme universel. Ses contemporains sont unanimement émus. « C'est, dit l'austère Chronique de Sigeberl une jeune fille dontlecorpsetl'ûmeméritentd'ètre également honorés. » Le poète Guillaume le Breton exulte. On nous pardonnera de citer de lui un vers latin :

Cnndida candescens candore et cordis et or/.s\

Blanche resplendissait de la blancheur de son cœur et de son visage. » « La plus belle dame, que l'en puist veoir ne regarder, disent les Grandes Chroniques, très bonne et très belle, très noble jeune fille, et sage solidement ». « Elle fut^ dit Guillaume de Nangis, véritablement aimée de Dieu et des hommes ». « La plus avisée

I MhMVTnT r^ hl r\ M\|| hvnî <M\Ti: 173

IniiNir (lr >ini h'iiij)s, dii mi aiilrr, r| t'ii ''UvoyiHil. lUanchr à In r'r.imr, hini lui envoya tous les l)i(Mis. »

r]|lo fui sm-loiil chrn* n son ni.iii siii'(|ui cjh; |)ril (le l'iuilorilnol donl, iwa- un jnnour lidric, rlU^i^Miida la nature» <'lH'valcr(îS(|u<î (;l|»iciisc, mais ini|)rlii(MiS(» cl rioiirdic*.

l^llc |)lulrj;aleni(Md à l'Iialiilc IMiilippr-Aiij^uslc (|ni, prévoyant qn\dlc auiail un rùlc impoiiant à r('fu|)lir aui>rrs d'un prince plus f^ucrrier que diploniale, aimait, dit-on, a l'instruire des {grandes alVairos de l'Ktat. ('e fui [)lus lard, ([uand sortie de l'adoh^scence, elle eût pu prouver la sagacité et la fermeté de son intiîlligence, qu'elle reçut ses graves confidences. A son arrivée en France on eût di\ la mettre sous la conduite de la reine, In^elbur<>'e. On connaît la lui^ubre histoire de celle-ci. Répudiée par le roi, défendue par la Papauté qui ne voulait pas laisser porter atteinte au mariage chrétien, elle venait, au temps même du mariage de Blanche, de reprendre son titre de reine. Extérieurement respectée, toujours détestée, elle avait plus besoin d'appui qu'elle n'était en situation d'en donner. Blanche s'attacha à cette reine, étrangère comme elle, dédaignée par les grands seigneurs comme elle pourrait l'être un jour, du reste pieuse et douce, non sans dignité pourtant. Toutefois ce fut à la vieille et sage reine Alix de Champagne, mère de Philippe-AugTiste, que la jeune épouse fut confiée.

Quelques années après le mariage, en 1205, naquirent d'abord une fille qui ne vécut pas, un fils, Philippe, qui mourut quatre ans après la naissance de Louis. Celui-ci naquit en 1214.

Les Annales dominicaines assurent que la naissance de celui qui devait être un si grand roi fut due aux prières de saint Dominique, qui avait mis l'enfant à venir sous la protection de Notre-Dame du Rosaire.

A cetteheure, commeentouteslescirconstances graves de sa vie. Blanche montre son énergie en même temps que sa piété. Louis venait au monde. C'était le 25 avril, le jour de saint Marc. Blanche écoutait. Elle demanda pourquoi '-les cloches, qui annonçaient habituellement la procession solennelle, avaient cessé de sonner. On lui répondit que c'était pour ne pas la fatiguer. Elle se souleva, ordonna que les cloches reprissent leurs volées et que, sur l'heure, on la transportât dans un endroit reculé où leur son ne parviendrait pas.

Elle eut encore cinqfds, dont trois ne vécurent pas, et une fille, la Bienheureuse Isabelle, qui naquit en 1225.

L'éducation, d'abord commune entre les fils, fut poussée assez loin pour que Louis apprît le latin. L'avenir qui lui était réservé lui imposant des devoirs particuliers, exigea aussi une éducation particulière. Le Confesseur de la reine Marguerile nous en donne les détails. Avant de les exposer nous pouvons faire justice de la première des calomnies qui assaillirent Blanche. On connaît l'anecdote. Blanche, furieuse de voir une dame de la cour donner le sein à l'enfant qui criait famine, aurait saisi violemment le petit Louis et lui eût fait rendre le lait qu'il avait pris, ne voulant qu'aucun lait autre que le sien ne nourrît son enfant. Ce récit fit, jusqu'en

cimoNiouRs ni: la MATniiNiTK saintk. 175

ces (IcrnifMS temps, pnrlif^ inlé^ranledi^riiisloinî. Mniheurcusomoiit pour lui, on a (l(';couvcrt nnjT^ïi^rc (|no Louis avait uiio noiirrico. Los archives de la flliainhre (l(\s cornplrs nous (lonucnl iTK^me son nom : elle s'appelait Mdi'ic lu Picarde, Mais Hlanclie ne délr^nie pas h d'autres les soins intellectuels de l'éduc'ation. <( Llle instruisit le futur roi comme il seyait h celui (|ui devait i^ouv^rner un p^rand royaume. Il lut élevé l)i(Mi (^t saintement par les soins de cette mère <[ui lui donnait h^s bons exemples avec les bons <Misei^nements. Elle lui apprenait à faire ce qui doit plaire à Dieu, par quoi les bons princes, comme tous les autres bons chrétiens, doivent témoigner leur respect pour Noire-Seigneur et éviter ce qui est contraire i\ la volonté de Dieu. r]lle choisissait soigneusement ceux (\m devaient le surveiller et l'instruire, et mettait à coté de lui des hommes de bon conseil qui devaient lui apprendre à gouverner loyalement, sagement et vigoureusement. Elle même l'aidait, et il l'honora toujours d'un grand respect, parce qu'elle était bonne dame, et sage et noble femme, parce qu'elle aimait et craignait Dieu. Quand il eut le gouvernement de son royaume, il ne voulut pas s'éloigner d'elle, et lui demandait conseil quand il le croyait profitable. La vie qu'il mena, et où il persévéra jusqu'à la fin, démontre qu'il avait été dès le commencement enseii^né à faire tout bien et à éviter tout mal. En effet le béni saint Louis ne perdit pas le temps où l'homme doit apprendre à endurer le travail, à enrichir son esprit, à former son corps aux exercices. Et ce temps de jeunesse, il le passa saintement.

Toutefois la bonne dame, tout en le gardant diligemment, le faisait aller en nobles atours, comme il convenait à un si grand roi. Quand il eût Fûge de quatorze ans, elle lui fit apprendre à chasser au bois et en rivière, à jouer aux jeux honnêtes et convenables, à fuir ceux qui étaient inconvenants ainsi que toute déshonnêteté et laideur.

» Même à cet âge, il avait toujours avec lui son maître, qui l'insk-uisait aux belles-lettres, et le béni saint Louis le dit souvent : encore quand il fut roi, ce maître le battait, pour lui apprendre le respect de la discipline. La bonne dame voulut aussi qu'il entendît chaque jour la messe et les vêpres en musique, tous les offices canoniaux également. Elle lui avait appris toute douceur, à ne jamais faire injure à personne, par fait ou parole, à ne mépriser ou blâmer qui que ce soit. Il reprenait doucement ceux qui faisaient mal ou quelque chose qui eût pu le fâcher; il disait simplement : « Soyez en paix, ne faites plus désormais telle chose qui pourrait vous amener de la peine. » Et à chacun il parlait toujours au pluriel. Il ne chantait pas de chansons mondaines; il ne souffrait pas qu'on les chantât. Il avait un écuyer qui était, au temps de sa jeunesse,, un habile musicien ; il lui commanda de ne plus chanter de telles chansons, mais d'apprendre de belles antiennes à Notre-Dame, notamment Y Ave maris stella, quoique ce fût bien difficile à apprendre; ces antiennes ils les chantaient à eux deux.

Louis n'était pas seul, parmi les princes contemporains, à pratiquer ainsi la piété. Bérangère, la sœur de Blanche, avait donné la même édu-

CIIRONIOUKS T)i: r.A MATrilNITl': SAINTi:. 177

calioii à son (ils s.uiil P'crdinîmd, roi de (las- \'\\\i\ llcîiui m, roi d'Aii^l<îloiTe,enl(*iidnit (:ha(|uc jours plusieurs mosscs hnssos vl trois messes chaulées, el, pour nous aricMer là, le bon chevalier au coMir de lion, Hichard, se levait cha([uc jour poui' (Mitendre l(\s matines et il ne cpiitlail pas réi^'lise ([ue tout rolliee ne fût termine'».

•loinville nous donne un curieux petit détail. \a' roi est en Mi!:yi)le. Il asseud)le ses chevaliers; il s'agit de prendre une grave détermination. c( Le dimanche suivant nous revînmes tous devant le roi et (|uand nous fûmes tous réunis, il commença par faire le signe de la croix sur sa bouche, selon sa coutume. C'était, disait-il, un enseignement de sa mère qui lui avait appris à invoquer ainsi le secours de Dieu et la lumière du Saint-Esprit, avant de parler.

De la bonté de cette éducation, le pape Innocent IV nous est garant. Nous avons une lettre de lui, adressée à Blanche, qui se termine par ce résumé de toute la vie de notre reine : « Cette foi et cette dévotion, vous les avez reçues, très chère fdle, de vos chrétiens parents ; elles s'entretinrent auprès d'un époux digne de vous, et la pieuse éducation que vous avez donnée à vos fils les leur ont léguées comme un héritage. » Dans une autre lettre, il lui dira encore : « Tous les fidèles unissent l'éloge de vos fils au vôtre. Dès leur enfance, vous leur avez enseigné la crainte du Seigneur et son amour. »

Sa surveillance était continuelle. Deux prud'hommes, chevaliers de haute vertu, Pierre de Loisi et Pierre de Laon, couchaient à tour de rôle dans la chambre du jeune prince. Elle-

viiême se levait parfois la nuit, et venait jusqu'à cette chambre pour voir si son corps ou son âme ne couraient aucun danger. Elle le voulait parfait. Le plus innocent serment blessait sa délicatesse. Un jour elle entendit Louis jurer : Par les saints de céans! Elle l'en reprit. Il ne dit plus désormais que : En nom de moi. Plus tard il trouva même cela déplaisant, et le Confesseur nous apprend qu'il n'employait plus que les simples paroles « oui » et « non ».

Les chroniqueurs nous montrent Louis, déjà adolescent, partageant avec sa sœur, la douce Isabelle, les bienfaits de cette éducation pieuse. Il récitait avec elle les heures canoniales ; avec elle encore il apprenait de leur mère à aimer saint François d'Assise qui devait les compter tous trois, à des titres différents, parmi ses enfants.

La Providence voulait préparer Blanche aux grandes aflaires qu'elle aurait à traiter dans la suite. Elle se trouva fort mêlée, à cause des droits qu'elle avait à la couronne d'Angleterre, à la conquête de ce royaume. Nous ne voulons pas ici nous occuper de la vie politique de notre reine. L'éducation qu'elle donna au saint son fils et quelques traits de son propre caractère suffisent à cette esquisse. Toutefois nous ne résistons pas à raconter la scène où la Chronique de Reims nous montre Blanche, jeune épouse, et loin encore de cette gravité diplomatique qu'elle saura mélanger à son ardeur naturelle.

Son mari, après avoir été envoyé par le Pape et reçu comme un sauveur par les communes anglaises et la plupart des barons, est abandonné de l'un et des autres. Il se trouve mal en

CIIHONlOUi:s I)i: I.A MATKRNITi'': SAINTi:. 170

point. Il (leinaiulo î\ son père IMiilippr-Angusle (les secours, (lelui-ci refusa.

« 11 advint (pie Monsei{^neur Louis se trouva sans argent; il (h^manda à son prre cpTil lui en envoyât. Ia'. roi dil cpic, « par la lanecî de saint Jaequrs! » il n'en ferait rien. iMadaiiKî Blanche le sut, elle vint an roi et lui dit : « 0>mnrient, Sire, laisserez-vous votn» lils mourir en lerre (étrangère, votre fds, celui (jui doit (itre votre héritier? Envoyez-lui ce dont il a hesoin, ou, du moins, les revenus de son patrimoine. — Certc^s, Blanche, je n'en ferai rien. — Non, Sire? dit la dame. — Non, vrai, dit le roi. — Alors je sais bien ce que je ferai, dit la Dame. — Et que ferez-vous? dit le roi. — Par la Bénie Mère de Dieu, j'ai de beaux enfants de mon seigneur, je les mettrai en gage et je trouverai bien quelqu'un qui me prêtera sur eux. » Elle s'éloigna du roi, comme hors d'ellemême. Le roi crut alors que cela était sérieux. Il la fit appeler : « Blanche, je vous donnerai sur mon trésor tout ce que vous voudrez ; faites-en ce que vous voudrez et trouverez bien. — Sire, dit Madame Blanche, vous parlez bien. »

L'habile roi mourut en 1223. En 1225, Louis le Lion part pour la croisade contre les Albigeois. Les adieux sont touchants. Il donne à sa femme le royaume à gouverner « et bien le pouvez faire, car vous êtes accorte et bien avisée ». La voilà bien jugée en deux mots, et c'est celte sagacité non moins que cette grâce qui viendront en aide à sa fermeté pour triompher des périls qui se lèvent à l'horizon. Le chevaleresque Louis les entrevit. « S'il m'arrivait malech.ance, je vous prie, Madame, de vous souvenir de moi.

car je m'en vais le cœur plein de vous. »

Ellenedevait plus le revoir. LeSnovembre 1226, la royauté française, Tunité de la France, l'avenir de la patrie, n'avaient plus d'autres défenseurs apparents que cette jeune femme étrangère. Les chroniqueurs insistentlà-dessus. Le roi, un enfant de onze ans, avait contre lui toute la féodalité, à peine affaiblie depuis le jour où le seigneur de Montlhéry tenait la royauté en échec, mais « elle prit courage d'homme en cœur de femme ; Blanche administra vigoureusement, sagement, puissamment, droiturément, et, par sa fine prévoyance, ' elle défendit les droits du royaume contre les adversaires nombreux qui se montraient déjà. »

Parmi eux, le plus rapproché et le plus dangereux était Thibaud de Champagne. Elle sut d'abord le désarmer, puis le conquérir et en faire un allié fidèle, aussi bien par sa fermeté que par son habileté.

Cette habileté , comme Louis VIII l'avait dit, était accorte autant qu'avisée et elle utilisait cette grâce féminine, à la fois pure et puissante, qui correspondait à l'instinct chevaleresque.

Ici nous sommes en présence de la seconde calomnie. Les vilains d'alors et de plus tard, insinuèrent que cet attachement du comte de Champagne pour Blanche n'avait été ni purement platonique ni sans réciprocité.

Quand toute la pieuse et ferme vie de la reine, quand le persévérant respect de ses enfants ne détruiraient pas cette accusation, Thibaud lui-môme protesterait naïvement, par ses poésies plaintives, par toute sa conduite, qui est celle d'un chevalier fidèle et non récompensé. On

ciiiiuNinin-s i)K r.A MATi:nNiTi': SAiVTi:. ISl

donne, pour [neuve de I anioni, la jiilonsir dr. lîlanclie et celle jalousie on la dénionlnî nnicjueniont par ce que la reine» ein|K^ehc le niarinj^e de son féal anni avec Yolande de Urela^^ne. Mais la lettre inOmc (|ui porte défense, an nom du roi, d'effectuer celte* union, en e\pJi(|U(î la raison; c'est que la polili(iue royale ne> pouvait tolérer de voir le père de Yolande, l'hahile et puissant Pierre Mauch^rc, installé sous le nom de sa filh; aux portes de Paris, a Vous savez, dit cette Icttrt^ oflicielle, que le comte de I>relagne a pris fait contre le roi, jïlus que nul homme fjui vive. »

On peut supposer que Blanche n'aurait pas emprunté, pour dévoiler une fureur jalouse, la main, le parchemin et les sceaux du chancelier. D'ailleurs la réponse est précise : Peu de temps après. Blanche poussait Thibaud à épouser la fille, non plus d'un ennemi mais d\m allié, Marguerite de Bourbon.

Le soin qu'elle prit de s'entourer et d'entourer son fds des prud'hommes qui avaient été dans les conseils des deux rois précédents, ne lui évita pas d'autres et plus basses calomnies. Dieu voulut que cette grande et glorieuse vie ne fût pas sans ces épreuves humiliantes, les plus douloureuses pour un cœur pur et fier.

Peuf-étre voulut-il lui faire expier cet esprit dominateur dont elle ne sut pas toujours assez se défier et qu'elle laissa voir, dit-on, à propos de Marguerite, l'épouse de saint Louis. C'était elle pourtant qui l'avait choisie ; elle avait envoyé un de ses conseillers, Gautliier, évéqiie de Sens, la demander en maria 2:e à Ravmond de

Provence, son pore, et ce mariage avait eu lieu en 1234.

Joinvillc indique ouvertement que Blanche ne permettait pas à son fils, qui n'avait encore que dix-neuf ans, de passer toutes ses journées avec sa femme et Ton a un écrit de Marguerite ellemême qui s'en plaint. Blanche avait-elle déjà deviné que sa belle-fiUe, charmante et parfaite d'ailleurs et dont son confesseur nous apprend à aimer les grâces naïves, n'était pas sans désir de jouer un rôle politique? Tenace et aimant le j pouvoir, Marguerite appartenait par sa mère à cette race de Savoie, race besogneuse, ambitieuse, dont l'activité remuante mettait le trouble partoutoùon luilaissait ombre d'autorité. En ce moment môme, une sœur de Marguerite avait rallumé la guerre civile en Angleterre, en mettant ses oncles à la tête du gouvernement. Blanche ne voulut pas laisser défaire par cette jeune femme, plus active qu'avisée, l'éducation royale qu'elle avait faite, ni céder l'influence aux Savoyards et aux Provençaux. Voilà l'explication de cette jalousie, dont Louis non seulement ne se plaignait pas, mais qu'il ne paraissait même jamais sentir. Non qu'il ne sût résister, même à sa mère, quand il le croyait de son devoir. Nous le voyons bien, quand elle se précipite vainement à ses pieds en compagnie de Marguerite pour le prier de retarder son départ pour la croisade.

A part cela, sa tendresse et son respect

étaient touchants. Quand il alla, en 1247, avec sa

mère, ses frères et sa sœur Isabelle, assister à

,1a translation des reliques de saint Edouard à

ciirroNioiiKs uK la matkiiniti': saïnti:. 183

l'alihaytMlc, lN)lii;iiy, il rrl'iisa tout liouncMir id il (lit : « Faites cet a<'ciiril t^i ma m(»ro, je m'en lien- (Irai plus hoiiorr. »

Mais le voi<^i s'eml)ar([nant |)()iir l'r]^^y|)le.

B<NHi tn'\s cher (ils, s'écria iJlaiiche, coiiiiiient mon cœur pomra-t-il (^ndiirci* noinî sc|)aration? CtM'tes, il sera [)lus dui- (|U(î pi(M're s'il ne se fend, car vous avez (Me le meilleur lils que jamais mère eut eu. » EllctomhapAniée, le roi la nnlressa en pleurant et elle lui dit : « Beau tendre lils, jamais je ne vous verrai plus, le cœur me le dit bi(Mi ! » Elle disait vrai, car elle mourut avant ([u'il ne revînt!

^uand, Louis alors en Asie, apprit cette mort, il fondit eu larmes, s'agenouilla et dit : « Sire Dieu, je vous, rends grûce de m'avoir prôté si longuement ma chère mère. Il est bien vrai, beau 1res doux Père de Jésus-Christ, que j'aimais ma mère par-dessus toute créature qui fût en ce siècle mortel, car elle lavait bien mérité^ mais puisque c'est votre volonté qu'elle soit morte, que soit Ijéni votre nom ! »

Nousl'avons dit, la Providence, qui avait donné à Blanche de faire tant de bien, tant de grandes choses patriotiques, ne l'avait pas laissée sans angoisses intellectuelles et sans douleurs morales. Ce n'avait pas été sans l'aide d'une préoccupation intense qu'elle put arriver à triompher d'ennemis dont quelques-uns furent de proches parents. La mort de son mari, de beaucoup de ses enfants, particulièrement desprinces Jean et Dagobert, qui moururent l'un à dix ans, l'autre à treize ans,, tant d'autre coups parmi lesquels il faut compter ceux de la calomnie, l'avaient

184 LES iMÈRES DES SAINTS.

assombrie. Les désastres de la croisade, la prise du roi activèrent sa mort.

On nous la représente, en contraste avec cette jeune fille gracieuse, svelte, éblouissante de beauté qui arrivait en 1210 en France, on nous la représente en 1252 le long des cloîtres de l'abbaye de Maubuisson, marchant silencieusement, les mains croisées, les lèvres minces et blanches, la figure émaciée. La mort approchait. Elle voulut éteindre dans l'humilité les derniers reflets d'une des plus grandes gloires qu'une femme ait eues. Elle fit vœu d'obéissance entre les mains de l'abbesse' de Maubuisson. Devenue une des plus humbles filles de l'Ordre de Saint- Benoît, et revêtue de la robe de laine blanche, elle se coucha sur son lit mortuaire : une planche avec de la paille et un drap de serge. Toute la cour était là, toute la famille, sauf le fils bien-aimé, le roi de France qui est esclave des musulmans; là aussi ce qui lui restait des vieilles amies de sa jeunesse; des évoques, quelques-uns de ces fils de Saint-François et de Saint-Dominique, ses frères en Dieu, qu'elle avait tant aimés et protégés. Les conseillers qui l'avaient aidée dans les premiers périls, ceux qui travaillaient à conserver les fruits de la victoire, entouraient son lit. Elle était étendue, muette. Tout d'un coup elle s'agite, on entend un reste de cette charmante et puissante voix ; elle murmurait un verset de la prière des agonisants: Approchez, saints de Dieu, Les évoques, les prôtres, les dominicains, les franciscains continuèrent : — Allez au-devant d'elle, Anges du Seigneur, prenez son âme et la portez jen pré-

( lIKONlnl L^ ni. LA MAilJiMlh >Al.>il.. 185

scnce (lu rrc^-llaul ! \a\ doiiciî Is.'ilx'llc prit su \\\rvi\ (lîuis S(\s hras, cl IUîhicIh'. rendit l'espril.

Kiicoi-r uiK» l'ois, je n'îii pas voulu rludier la vie [)olili(iiie, (pii est coniiucî de Ions; en voici h; t^lorieux résume : IManchc avait résisté, a (|uatre ligues des plus [)uissants seif^ncurs de France, à l'Angleterre, ù des provinces révollées, aux .Mhii;*(M)is connue aux Pastoureaux; et elle donna à ri^i»lis(^ un saint cl une sainte, à la l'rance, le MAconnais, le Poitou, la Provence et le Languedoc.

^ VI. — Donna Maria Rolelli, mère de saint Bonavenlurc (P225-P274.) — Lucrèce, dans une image saisissante, nous montre les cursores vilœy les courriers de la vie humaine, qui se transmettent l'un à l'autre les llambeaux de la civilisation. Les saints sont les cursores cœli, les courriers du Ciel, qui se passent de main en main les preuves éblouissantes de la Divinité du Christ et les promènent à travers l'histoire. Il vaudrait mieux dire qu'ils sont eux-mêmes les flambeaux car ce qu'ils ont en eux c'est Dieu, le Dieu de lumière, le Dieu de force aussi.

Ilya,en effet, une saisissante preuve du souffle divin qui les anime, dans cette clarté qui sort des saints. Car la lumière qui est en eux illumine non pas un coin particulier de l'esprit mais l'esprit tout entier ; et la force intérieure qui les meut porte au-dessus du niveau moyen de l'humanité non pas seulement telle ou telle partie derc\me,maistouterame.La science élève Tintel-

licence, la poésie élève le cœur, la philosophie élève la volonté ; la sainteté seule élève à la foisl'intelligence, le cœur, la volonté. La sainteté n'a pas donné à tous du talent, niais à tous elle a donné une élévation de toutes les facultés, incomparablement supérieure à ce qu'ils eussent pu espérer sans ôllc. Chez ceux qui ont reçu, en don naturel, le génie, elle pousse l'ameau niveau de l'intelligence. Thomas d'Aquin, sans la sainteté, eût laissé atrophier par l'ambition, par la fatigue des passions ou les distractions des plaisirs, une partie de son intellect : la sainteté le lui conserve tout entier, et tout entier dans les hauteurs, en compagnie d'une àme également surélevée. Louis IX sans la sainteté n'e<lt pas présenté ce spectacle rare et par où il l'emporte sur tous les princes, le spectacle d'un roi qui remplit avec une égale supériorité tous les devoirs de son office royal. Sans la sainteté Bonaventure eût pu être un docteur, il n'eût pas été le Docteur Séraphique.

Séraphique ! Cemotsuave, qui représente bien Tune des âmes les plus suaves qui aient existé, je voudrais pouvoir l'appliquer à la mère de mon saint, à donna Maria Rotelli, car elle mena son fils à l'entrée du chemin où il devait recueillir la pleine moisson des fruits de la Science et des fleurs du Séraphisme. Après lui en avoir ouvert l'accès, elle l'y conduisit et elle disparut. L'enfant n'avait plus besoin d'elle, saint François avait mis sur lui sa main miraculeuse.

Donna Maria était de vieille famille toscane noble et riche, et avait épousé un gentilhomme llorenlin, Jean de Fidenza. L'enfant reçut au

cimoNiours di: ta MATrnxiTi': saintp. IS7

hnph^rno IcMioin (Ir .snii jhH'. l/liislom n. imhj>

si^niah; aiuuiii de; ers finis iiicrvcill(îiix (|iii ont

annonr(S ou accornpnp^n^S la naissance do tant de

saints. Donna Maria ne paraît pas avoir songé

lout d'ahord il' donner son fils h J<'»sus. Il le lui

prit cti^llc Ir Lui id);ni(loiina ;ivec une {i^rnrrositr^.

loïK^hante. Mlle vrilla h cr (pril ne Lui éeliappîU

plus et i\ C(* (pi'il devînt un don préc'ieux [)our le

cœur aimant du Miiître de toute bonté et de

Ion te pureté.

L'enfant tomba malade. Quand la mère vit que

tous ses soins étaient vains, que les efforts des

nuMlecins étaient également inutiles, quand ilslui

eurent annoncé (jue l'enfant all.ut mourir, elle

revit cette scène toucbante où Marthe et Marie

disaient au doux Jésus : « Seigneur, celui qui est

mort c*est votre ami, redonnez-lui la vie pour

qu'il continue à vous aimer. » Elle prit l'enfant,

l'offrit à rÉiilise et elle dit au Seigneur : « Ne

rendrez-vous pas la vie à celui qui sera toujours

votre ami? » François d'Assise vivait encore, mais il avait fait tant de miracles, il était si resplendissant d'amour divin qu'il était déjà comme canonisé et revêtu des privilèges des esprits célestes. Donna Maria promit son enfant moribond à saint François. « QueNotre-Seigneur le sauve par votre intercession et je le revêtirai de votre habit et je vous le donnerai ! »

Sur l'heure il fut guéri. Quelque temps après, François vint visiter la ville de Balnea-Regia où demeuraient le père et la mère du petit ressuscité." Il regarda longtemps l'enfant dont la figure angéliquele frappa, et, saisi d'un esprit prophétique, il entrevit, dans l'obscurité, pour lui lumineuse,

des temps futurs, les grandeurs de celte intelligence, les douceurs de cette âme, la vigueur de cet apôtre, la science de ce Docteur, le bien immense qu'il ferait à son Ordre. Il s'écria comme en un rôve : « 0 Buona Ventura ! » Quelle admirable rencontre, quel don précieux Dieu fait à son Eglise, à ses lîls les mendiants du Christ !

A quelque temps de là, le grand saint mourut. ]\Iaisil avait laissé le parfum de sa sainteté dans Tame déjà sage et vigoureuse de donna Maria. Elle se dit — et c'est là une des gracieuses recherches de l'amour chrétien — que cet enfant dont le saint avait prophétisé la grandeur angélique n'était plus son enfant mais un dépôt que Dieu lui avait confié pour le rendre à l'Ordre des Franciscains. Désormais elle le voulut digne de cette vocation supérieure, de cette grande destinée monacale, de cette Bonne Aventure que le patriarche avait promise en lui à ses enfants. Comme il avait l'habit des Frères Mineurs, elle le revêtit de leurs vertus, l'amour de Dieu, le dédain du monde, l'effroi du mal, la douceur, l'humilité.

Mais rOrdre ne visait pas uniquement à une sanctification individuelle ; il était le sanctificateur de la société. Il fallait que la pauvreté fut non seulement secourue mais honorée, et que la science des descendants cultivât les germes déposés dans l'humanité par les miracles du Père. Donna Maria fit donc parcourir à son fils le cycle fort étendu des connaissances d'alors. Il le parcourut avec une aisance intellectuelle si étonnante que la mère ne pouvait discerner ce qui l'emporterait en lui du génie ou de la piété. 11 lui

riIIloMol.i.-. i.i. I.\ M\IIJi>lii, .^AiNTE. 189

parut, ([ii'il nionlt'iil vers Ir. ( jcl ponss/î (Vm bas par le soiirilc piiissaiil de la phil()S(j|>lii(», allirrcn haut [)ar riiis|)iralioii cclcsle de l'amour pour Jc'^sus. Ouand il fui devenu aussi luiiiineux cpie pur, aussi inslruil (prinnnble, aussi viHu d'ahnc'î- (jî^alion (jue de uolions, aussi éloquent par rcxenipie i\\\r parla parol(\ donna Maria se dit (ju'elh^ [)ouvail remet lr(i à l'IJrdre le trésor cpii lui avait été eoulié.

lîonaventure avait vingt et un ans. VMq l'amena sous cette règle austère où il secourha comme un petit enfant; et comme elle avait rempli la mission poui* la([nelle elle était née, qui était cralhimer l'un des deux grands [)liares destinés h donner l'auréole catholique a la Henaissance féodale du xiii° siècle, donna Maria disparaît à nos yeux.

î^ VII. — Thêodora, Mère de saint Thomas d\i(]uin{V2'2(j-lQ74). — La maternité chrétienne est le plus utile ressort de civilisation que la raison puisse désirer. Elle maintient en équilibre les trois éléments nécessaires pour le développement sage de cette civilisation. Elle défend les leçons du passé contre Toubli, car elle respecte la tradition; elle protège la paisible jouissance du présent, parce qu'elle prêche la pureté; et, en forçant la jeunesse à la réllcxion, elle prépare l'avenir logique et ferme.

Elle est plus admirable encore dans l'ordre moral que dans Tordre social, car ce n'est pas seulement le passé, le présent et l'avenir

humains qu'elle donne, c'est encore Téternité,

Mais la Maternité chrétienne ne peut montrer son excellence qu'à la condition de respecter avec désintéressement les vocations éprouvées. La vocation de chacun c'est ce qui crée le mouvement de la masse; et ce mouvement doit être protégé contre la tradition, de même que la tradition doit être défendue contre l'individualisme. Entre l'immobilité chinoise et la course révolutionnaire, il y a la marche chrétienne.

Parfois la tendresse maternelle l'emporte sur ce respect de la vocation. La maternité chrétienne, même représentée par des femmes de haute intelligence, par des femmes vertueuses^ par des femmes pieuses, n'échappe pas à la faiblesse humaine. Les Mères des Saints ne sont pas nécessairement des saintes.

Sans doute, c'est une partie de leur ûme que représentent ces saints. C'est à elles presque toujours qu'est dû le développement des dons divins, mais parfois il arrive qu'elles admirent trop ces dons : ces fleurs du jardin céleste, elles ont aidé à les faire fleurir et elles leur paraissent si belles qu'elles ne peuvent consentir à les perdre. Alors se développe soit l'orgueil maternel, soit la passion maternelle, soit même Tégoïsme humain. Cet enfant que la mère a élevé pour Dieu, elle le lui dispute.

Nous l'avons signalé dans la mère de saint Jean Chrysostome. Encore celle-ci ne retenait pas pour elle tout le cœur de son fils, elle réclamait seulement son aide et sa présence.

La mère de saint Thomas d'Aquin est plus exigeante. Elle est bien la descendante de ces

ClIhONIOlJKS DIC LA MATFriNITK SAINTIC 101

i^nimls ('(HHiiiri-.-mls normaiHls, ;i(i ('(riir à la lois ;i|H)sl()li(|iu» ol aiiihilirux ri <|iii, cluîVulcresqiKîS dans l'aclioii ri inarcli.iiKis aprrs la victoire, d/;- IViidaicMit passioiuirinrnl rM^^disc à la corulilion ciu'à la lin de. la l)alaill(\ il I(»ur reslera (jucl- (|n'im à (lri>()uill('r. D'aillrurs hautains, inllcxiblcs, ils ainicnl dans l'I^^disc pinlol le princido d'aulorilr ([ne la loi (rainonr.

ThcSodora, onlre celle ficrlr anioritairc rjirelle tenait des princes normands con(ju6ranls du royannie de Na|)les, avait épousé l'orf^ueil de la raniilleoù elle enli'ait. VA\c voulait étn* vertueuse, pieuse même, mais l'idée ([ue le d(\scendant des compagnons de Cliarlemaii;ne, le petit-fils du conscill(M- de Frédéric Barberousse et d*une ]>iincesse de la maison de Souabe, pût être un lunublc moine lui paraissait insup|)ortaI)le. Elle eut voulu peut-être (jue 1 liomas imilAt ses frères aînés qui étaient de vaillants capitaines. Toutefois, voyant la gravité précoce de Tenfant et son intelligence surprenante, elle put consentir à lui voir suivre les cours de l'Université de Naples que Tempereur Frédéric, son cousin, venait de fonder. C'est ainsi qu'on arrivait aux hautes charges du gouvernement, et ceci encore était digne du descendant de tant d'illustres familles, l'dle ne pouvait supporter plus. Nous ne la donnons donc pas comme un modèle de l'humilité sainte et delà patience chrétienne. Toutefois, en constatant cette inlirmité qu'elle devait à son temps, à sa race, nous demandons qu'on n'oul)lie pas sa vertu parfaite, la noblesse de son cœur et sa vigueur morale. C'est cette force morale qui, bien dirigée, fait les saints; c'est

clic qui a fait la grandeur du xiii' siècle, un des plus éblouissants de Thistoire. D'autres siècles montreront plus de patience. Encore une fois, rappelons-nous que si l'excès de la vigueur morale engendre le tyran, l'excès de la patience -engendre la lâcheté.

La princesse Théodora eût pu constater dès avant la naissance de son fils, dès ses premières années, qu'il était appelé à quelque chose d'exceptionnel dans l'ordre divin et dans l'ordre intellectuel. On nous cite des traits charmants.

Quand, étant encore au berceau, il pleurait, on avait un moyen sûr de l'apaiser en lui mettant un livre dans les mains.

Un jour que Théodora se rendait à la salle des bains, suivie de Thomas porté par sa nourrice, celle-ci assit l'enfant à la place où il avait l'habitude d'attendre que sa mère vînt le reprendre. Elle aperçut qu'il tenait à la main un morceau de parchemin. C'était alors une chose très rare. La nourrice n'en avait vu aucun morceau à la portée de la main de Thomas. Comment et où l'avait-il trouvé? Cela parut un fait mystérieux, pour la nourrice comme pour la princesse. Celle-ci avait essayé d'ouvrir la main de Tenfant, qui, habituellement docile, s'était défendu en pleurant très fort. On le ramena à sa chambre sans qu'il eût voulu ouvrir ses petits doigts. Cette résistance a laquelle on n'était pas accoutumé, développa encore la curiosité de sa mère qui, usant d'autorité, lui ouvrit la main malgré ses pleurs. Le papier contenait uniquement ces mots : Ave Maria. La princesse, comme les biographes contemporains du saint, resta pcr-

riIllONIOlJFS |)i: I.A MATKUNITÈ SAINTK. 193

sn.'nlrc que rml'iuil a\;iil lioiiNr cr p.iniii f/nn- /liliis, \)i\r mii'aclc.

IMiis liird oïl nous le monlrc, inlorrorn|KHil l)rus([n('in(*nt ses jeux, rassemblant aiiloiir do lui SOS prlils compagnons et posant f^ravenn^nl la su|)r<'^me (pH'slion : <( Ou'esl-<-e que l)ieu? »

Dès l'Age (le ein(| ans, son (lévelop[)em(înt inlellectuel (;t |)ieux était tel qu'on l'envoya h l'abbaye du Mont-Cassin située non loin du eliAleau de Hoelie-Sèebe, forteresse patrimoniale* des A([uins.

A dix ans, les études qu'il y pouvait faire élant aelievées, on l'envoya, avons-nous dit, à l'Universilé de Naples. Avant d'y arriver, il resta 4[uel(|ue temps auprès de sa mère. Celle-ci, qui voulait faire de son fils un mondain rempli de vertus chrétiennes, encourai^ea la charité, qui élait déjà eliarmante en lui. Aussi le Seigneur renouvela-1-il i)our lui le miracle, dont la vie de plusieurs saints nous offre l'exemple.

Vers cette année 1236, la famine ravagea le royaume de Naples. Thomas avait obtenu d'ôtre distributeur des aumônes. Celles-ci, toutes nombreuses qu'elles fussent, ne suffisaient pas à nourrir la masse des mendiants qui venaient chaque jour à la porte du château. Thomas entra en lutte avec le maître d'hôtel, qui défendait ses provisions, quand l'enfant y faisait des brèches formidables. Il fallut recourir à l'autorité du père et de la mère, à qui l'intendant vint signaler le jeune seigneur comme un effronté larron.

Un jour qu'il cachait dans un pli de son manteau une provision de pain qu'il avait en effet été

chercher dans les armoires du maître d'hôtel, il se vit arrêter au passage par ses parents. Ils lui demandèrent ce qu'il portait. L'enfant troublé, laissa retomber le pli de son manteau et il en sortit une cascade de fleurs qui couvrit les vêtements de son père et de sa mère. Ceux-ci, émerveillés, l'embrassèrent tendrement et lui permirent de distribuer autant d'aumônes qu'il voudrait.

L'Université de Naples, où il fut envoyé, n'était pas célèbre par le culte de la vertu. La charité, la prière fervente, la dévotion à la sainte Vierge toutes les vertus dont sa mère lui avait donné l'exemple et la leçon, vinrent, pour le protéger, se joindre à d'autres qualités, l'amour de la vie retirée, l'application au travail, que la princesse Théodora n'eût pas autant approuvés.

Son gouverneur, homme de grande piété, le menait fréquemment au couvent des Frères Prêcheurs. Ce fut un des moyens employés par la Providence pour mener Thomas là où il devait développer son génie et sa sainteté.

Le seigneur étudiant ne tarda pas à mdiquer le désir d'entrer dans l'Ordre de Saint-Dominique. Les Frères résistèrent longtemps, mais quand il fut arrivé à l'Age de dix-neuf ans, après avoir constaté son angélique piété et son puissant esprit, les Dominicains furent contraints de reconnaître que sa vocation était véritable. Dès lors, quoi qu'il dût arriver, ils n'hésitèrent plus. Le comte d'Aquin, averti, se répandit en menaces. L'Empereur, assura-t-il, allait joindre sa colère à la sienne et poursuivre l'Ordre tout entier de sa défaveur. Les enfants de Saint-Do-

rmiONloiKS hl l.\ MMIJlNITI-: SAINTIi. 195

mmi<|U(' passrn'iil onirr. Ils donrirnMif l'habit ilr 11 hilrc au jciiiK' sci^nicur*.

La iiiorL du <*()uil(* ne laida |v<'is, croit-on, à suivre colle enlréc^ en r<*lit;i()u. IN'ul-<^lre h Tori^aieil blessé se joifj^nil-il (mi res[)ril de la princesse Théodora 1(^ resseulirnent causé [)ar la iiiorl du \)rvc cl (|u'(dl(* allrihua h l'obslinalion (le riiouias. A partir de celle épfxjuf», (die va drv( lopper conlnî la vocalion de son fils une rii(M{j;ie saisissante.

A peine a-l-elle appris (f ue son fils a pris Thahit {\c Saiid-r)oniini<[ue, qu'elle accourt à \aples pour r(Mdcv(M* et l<* ramen<M' au cliAlcau |)aternel.

Celui-ci, ne vuulanl pas lui manquer de respccl par une résistance ouverte, (piilte brus- (|uenienl c(dU* vilh^ et va se réfugier à Rome (lans le couvent de Sainte-Sabine. Théodora le poursuit jusque-lù, cette fois sans Tavoir averti. Thomas surpris ne peut s'enfuir, il se cache tout en versant des larmes, car il ne voudra pas nous dissimuler combien il aimait sa mère.

Les d'Aquin étaient puissants en cour de Home; les Dominicains craignirent que la comtesse ne parvînt, à la longue, à forcer la retraite où le novice s'enfermait. Ils décidèrent de l'envoyer à Paris. Le-secretne fut pas si bien gardé que les frères de Thomas n'en fussent avertis. Ils firent donc surveiller toutes les routes qui sortaient des Etats de l'Église. Le jeune religieux parvint sans encombre jusqu'aux environs dWcqiiapcndcnie. Là, ses compagnons et lui furent brusquement entourés par une troupe d'hommes armés, conduits par Raynald, l'un des frères de notre saint. Ce capitaine suppor-

tait plus difficilement encore que sa mère, rhumiliation que la résolution du jeune moine imposait à leur famille; il voulut lui arracher son habit de religieux. Cette insulte faite non pas à lui mais à ce qu'il regardait comme le signe de son honneur religieux, indigna Thomas : « C'est une chose abominable, dit-il aux soldats et à son frère, de vouloir reprendre à Dieu ce qu'on lui a donné. » On lui laissa donc son froc et on l'enferma au château d'Aquin.

Sa mère vint le rejoindre. Dans le premier moment, la douceur de la tendresse l'emporta; Théodora pleura sur le sein de son fils. Il fut inébranlable et essaya de quitter le château^ Théodora prodigua les prières, puis les raisonnements. « Ma mère, répondit-il, vous en aimeraije moins pour en aimer Dieu davantage? »

Il pleurait avec elle et essayait de lui persuader de lui rendre la liberté.

La colère l'emporta bientôt chez la fière princesse. Elle fit enfermer son fils dans une des tours du château, en se promettant de ne plus le voir. Deux de ses sœurs, religieusement élevées, mais qui partageaient l'éloignement du reste de la famille pour l'habit religieux, étaient chargées de lui porter à manger. Thomas n'avait eu garde de murmurer contre la Providence. Bientôt il la remercia. Il comprit que le Seigneur l'avait mené dans cette prison pour la conversion de ses sœurs. Sa douceur, sa patience, sa sainteté, l'éloquence avec laquelle il parlait du bonheur de tout sacrifier h Jésus, les couvainquireni, si bien que l'une d'elle renonça, elle aussi, au monde.

CIIhOMorKS I)K LA MATÏ-HNIT^: SAINTK. \\)7

Il cul d(*. |)lus rudes (•oinl)als h livrer conlrc s(»s iliMix rrèr(\s, (pii ne lui /•pargnerenl ni les niilleries, ni les injur(»s, ni les mauvais IrailoiiKMils. Peudaul près do deux ans il suhil ces <lur(*s é|)reuv<\s sans <|U(* son couraj^n» ralMll un s(Mil iusianl. Au houl de ce IcMUps la paix se (it 4'nlre \c Pa|)eel ['r]nip(M'(îur. L'Ordre de Sainl-I)oniinique savait (|u'il n'avait aucune justice à atlendrc de celui-ci tant que durerait son hostilité contre la Papaulé. La réconcilialion faite, il crut le nionienl venu de |)orler ses |)lainles devant rLin[)ereur. Celui-ci voulut montrer au l*ape condjien il élait sincère dans son amour pour rb]i;'lisc. Il feit^nit la [)lus vive irritation. Enchaîner un religieux sur les terres del'Lmpire! (hélait un crime qu'il pardonnerait difficilement. Avant tout, il envoya à Haynald et à Ludolphe l'ordre de rendre leur frère aux Dominicains.

II était impossible de désobéir, mais humiliant de le laire. Théodora avait depuis longtemps dompté son orgueil et elle eût pardonné à son lils sans la crainte qu'elle avait de blesser les deux aînés. Elle trouva aisément un biais pour obéir à sa pitié maternelle et à l'Empereur, sans abaisser l'orgueil des représentants de la famille. Elle autorisa ses deux fdles à laisser fuir leur frère et à l'aider dans ses préparatifs de fuite. Elles firent avertir les Dominicains de Xaples de venir, la nuit, au pied de la tour où était enfermé le novice. Ils ne tardèrent pas à entrevoir une corbeille qui descendait du haut de cette tour. Les deux princesses dirigeaient de leur mieux la descente. Cette corbeille renfermait Thomas d'Aquin.

Le Seigneur ne voulait pas punir sévèrement dans l'autre monde la famille de celui à qui il avait dit: Thomas^ lu as bien écrit sur moi. Il accorda à ses deux frères l'honneur de défendre l'Eglise et à sa mère le bonheur d'être tourmentée pour cette cause. Avant de recevoir ce coup de la miséricorde divine, elle put constater combien, môme en vue de l'orgueil humain, elle avait eu tort de dédaigner le froc. Quand son fils, quelques années après sa sortie de prison, revint à Naples, tout le peuple le suivit avec un respect et un enthousiasme qu'il n'eût pas accordés à Thomas d'Aquin s'il était resté, comme sa mère l'eût voulu, un des grands de ce monde.

Mais, encore une fois, il fallait que cette mère d'un si grand saint expiât ici-bas le seul vice qu'elle eût, sans doute. Frédéric s'irrita contre le dévouement montré à la Papauté par la famille d'Aquin, prit leur ville et rasa leur château. Théodora comprit cette leçon et elle accepta cette épreuve. Elle finit sa vie dans une humilité qui racheta l'orgueil.

La Mère de sainte Boseline, Chartreuse (1263- 1329). — Cette sainte, dont le nom semble parfumé et dont la vie est plus parfumée encore de grâces virginales, appartient à l'une de ces puissantes familles dont il faut étudier l'histoire intime si Ton veut pénétrer dans l'âme du Moyen Age. Elles nous démontrent quelle vigueur morale dominait en ce temps qui paraît ensanglanté, obscur, au moins désordonné. Ces familles qui

cimoNinuKs di: i.a matkrniti': saîntk. lîK)

l»ossr<l(Mil Ir iiioiuhî, (|ui ont lous les élc^mcnls (lu l)()riheiiiMrici-l)as; la piiissanco, la richesse, la i(»noinin('M\ loiili* la loicc sociale, cl les moyens dri) iisci' prcscuir iin|miirmcn[, scnihlcnl iravoir «l'aMlrc |)ré()('('n|)ali()n t\u() do se |)rivrr de tout, (le refuser les joies et. les biens (|iii l'ont \r bonlieiir terrestre, (^(uix dv Icuirs nir'inljres (|ui en ont joui, n'ont h leur tour qu'une pràoccu[)ation : r(M*herchcr s'ils ncn ont pas abusé. S'ils l'ont fait, ils avou(Mit la fautt* et la réparent avec la j)lns lnnnl>le candeur.

Hoseline est lille de (îérard-Arniand d(^ Villeneuve et de Sybille-Burgole de Sabran, deux familles qui, dans l'espace d'un siècle, ont compté huit saints ou saintes canonisés. La bonne reine Mariruerite, épouse de saint Louis, h^ général des (Miarlreux, Dom Hélissaire de Grimoard et maint autre personnaii^tî moft en odeur de sainteté, appartiennent également à ces illustres races. Roseline a dix frères ou sœurs Dans ce nombre six entrent en religion. Ils n'en étaient pas, pour cela, perdus pour la civilisation. Chacun gagne le Ciel par une voie rude; mais, l'historien qui les étudie voit bien qu'ils servent Dieu pour mieux servir la patrie et la société. Ainsi Roseline, tout en restant le plus gracieux et le plus vénérable modèle de la vierge chrétienne, exerce une action puissante, directement sur les mœurs et indirectement sur la politique contemporaine.

C'est elle qui, par ses prières, par ses exliorlations, par ses conseils, soutient l'àme de cet illustre Hélion, grand maître des chevaliers de Saint-Jean, le créateur de cette gendarmerie de la

mer qui arrêta l'invasion maritime des musulmans, protégea tous les rivages de la Méditerrannéc et contribua ainsi au développement des marines de France, d'Espagne et d'Italie. C'est notre sainte encore qui entretient l'enthousiasme de la Croisade, elle qui inquiète les musulmans maîtres de l'Asie et menaçants pour la civilisation.

Ceux des frères de Roseline qui abandonnèrent le monde se fussent crus suffisamment utiles, sans doute, en priant, et en dirigeant un plus grand afflux de la bonté divine sur la société. Ils ne se bornèrent pas là. A côté de l'illustre grand maître des chevaliers de Rhodes, nous voyons un Franciscain, Hugues, qui est un philosophe et un théologien renommé; un grand évêque, saint Elzéar, et un prêtre, Renaud, chancelier de l'Empereur. Je disais que, quand ces puissants dépositaires de la force sociale en avaient abusé, ils ne voulaient pas mourir sans réparer leurs injustices. Ils ne le faisaient pas sourdement et lâchement. Ils confessaient leur méchanceté par acte authentique et vendaient leurs biens pour indemniser ceux qu'ils avaient opprimés.

Je relis le testament d'un oncle de notre sainte, de ce sénéchal de Provence, qu'on appelle Romée le Grand.

« Je déclare, écrit-il, avoir injustement dépouillé Quibonnie et ([uelques autres personnages, de trois mille sous raymondins. J'ordonne de le leur restituer... J'ai injustement dépouillé de vingt livres tournois des hommes de Rocabif^ qui se nomment Brochie. Je lègue deux cents livres a l'église de Meyronnes, en restitution

ciiiioNioirEs m- la mati-hnith sainte. 201

(le biens rcrlrsinsliqncs qiH* j(î lui ai enlevés... .!<» (lois IrcMilr livr(\s (1(3 fu^nos h lUhaud, car je; m'en suis injuslcmcnl (Mn[»aré... » Kl tout Cf^la sv d'il |>ar-(levanl notaire, sous la signature et le sceau (le sept jxM'sonnes nohiMes.

Ces onze enfants vaillants, inlelligenis et pieux, celte parenl('3 illusln* où les saints et les repentants sont éi»:alenienl admirables, c'est là le cadre où on doit placer la Mère de notre Bienbeureuse. Il est juste que les pierres précieuses qui ornent ce cadre donnent leur éclat aux traits vagues de Sybille de \ illencuve.

Hoseline était sa première-née. La pieuse épouse roflVit à la Vierge Mère avec une ardeur de prières que la « Doulce Dame » récompensa. Fût-ce en une extase, fût-ce une réalité? Sybille ne put le dire, mais elle eut la certitude que Marie lui dit : « Il naîtra de toi une rose sans épines dontle parfum embaumera la contrée tout entière ».

Parfum, fleur, rose, c'est tout ce qui vient à rimagination quand on parle de notre Bienheureuse. Son visage, tel que les portraits nous le donnent, et tel qu'on peut le deviner encore dans ce qui nous reste de son corps, rappellt^ la forme mignonne et rondelette qui est le type admis pour représenter la jeunesse virginale. C'est avec des roses qu'elle se présente à nous pour la première fois. Son être tout entier était comme plein de cette odeur delà rose, et, quand elle mourut, c*e fut ce parfum qui s'exhala d'elle avec son âme et qui embauma sa cellule.

Sa mère lui avait appris que la charité était le devoir commun, plus particulièrement imposé

aux riches et aux puissants. Elle en prit un tel amour pour les pauvres qu'elle ne pouvait voir une souffrance sans la soulager.

Un jour, la gouvernante du château, fort étonnée de voir diminuer si vite les provisions de pain, se mit aux aguets. Elle aperçut Roseline remplissant son tablier de miches et les portant aux pauvres. Elle vint en avertir les parents, qui guettèrent à leur tour et saisirent l'enfant. « Qu'avez-vouslà?lui demandèrent-ils. — Ce sont des roses fleuries » répondit-elle en souriant. Elle ouvrit son tablier. Le pain avait été en effet remplacé par des bouquets de fleurs. On me pardonnera de citer un couplet d'un très beau cantique franco-provençal en l'honneur de notre sainte. Il raconte comment

Elle relarge son tablier Il en sort des roses vermeilles,

Elle relarge son tablier Et le pain se change en rosier.

Nous voyons ensuite la dame de Villeneuve se séparant douloureusement de cette lîlle aimée qui va s'enfermer dans la Chartreuse de Saint- André. Mais bientôt la mère désira que le parfum de sainteté vînt, selon la prédiction, embaumer la demeure paternelle. Armand de Villeneuve bâtit une Chartreuse à la Celle-Roubaud, près des Arcs où était le château seigneurial, et Roseline vint s'y fixer. Sybille de Villeneuve était souvent séparée de son mari, obligé de demeurer à Naples, où il avait une grande situation politique. Elle sentait le besoin d'avoir non loin d'elle cette fille sage, intelligente et sainte qui l'avait aidée à

niHONIOUKS I)K I.A MATF.nMTK SAIM . 03

rlcvcr la ramillc noml)i«Mis(î, rX doiil, les prirrcs coiniiHî 1rs soins vcillaiciil sur Icrs j<îunes soeurs.

VA\c (lispanildii inondiMii l!{()7cn m<>mc lemfis <|U(» son mari. Mosidiiic vécut juscpren 1329. Noussoinnu's lonir do dinî (|ir(dl(; vr('ull)ien |)Ius loiif^lonips : I)i(Mi vonlut récompenser la piirclé idéalcdc noire bi('nli(Mir('iise,(»n hii('onservanl, six siècles après la mort, une mcrvcillcîusc inléjj^rilé. Le corps de Hoseline existe, il est visible. (Jnoi- (]ue sa chûsse ait été ouverte mainte fois, offi- 4'i(dl(MnentousacrilèL!:(Mnent; ([uoiijue cette cliûsse Tilt mal close, que riiumidilé, les ins(»ctes, les ronfleurs eussent dû se joindre au temps pour dcliuire les rentes de la Bienheureuse, celle-ci avait Iriomphé des siècles. Il n'yapas longtemps, encore, Tévéque de Fréjus a présidé à la translation de celle relique dans un monument plus facile à protéger. Il a pu constaler, et avec lui mainte autre personne notable, que non seulement ce corps béni était encore entier, mais que la peau môme était encore si flexible que, pressée, elle avait repris, aussitôt la pression finie, sa tournure première, comme si elle eût appartenu à un être vivant.

J'avais écrit ces lignes quand j'ai rencontré un éminent pèlerin qui revenait de vénérer les restes de la chère sainte. Il me dit : « Dieu n'a pas voulu que le miracle de cette conservation durât plus longtemps, et les dix dernières années de ce méchant siècle ont avancé la décomposition de ce corps virginal plus que les six siècles précédents. »

§ IX. — La Mère de saint André Corsini^ Carme, évêque de Fiesole (1309-1373). — La pieuse dame Pelerina est à sainte Monique ce qu'une esquisse est à un tableau. Elle aussi adoucit la Jfustice et violenta la Miséricorde. Ici encore c'est la mère qui, après de longues prières et bien des angoisses, mit son fils sur le chemin où il devait trouver le repentir, les rudes pénitences, Téloquence, la sainteté, et le don des miracles.

Elle avait épousé son cousin, comme elle, de Fillustre famille florentine des Corsini. Elle était restée plusieurs années sans enfants et s'en désolait.

Un jour, qu'accompagnée de son mari elle entendait un sermon sur ces paroles de l'Exode : « N'hésite pas à off'rir à Dieu les prémisses de tes biens, » elle vit là un conseil divin. Elle alla dans l'église des Carmes et là, devant une image de la sainte Vierge, invoquée sous le nom de Notre-Dame du Peuple, elle promit au Seigneur de lui off'rir le premier de ses enfants.

Son mari l'avait suivie dans cette chapelle. Elle, remarqua qu'il avait prié, lui aussi, avec ferveur, et quand ils furent de retour dans le palais, elle lui demanda quel avait été le sujet de sa prière. Il lui apprit qu'il avait offert à Dieu le premier des enfants qu'ils pourraient avoir. Frappés de cette rencontre, ils s'agenouillèrent l'un à côté de l'autre et renouvelèrent en commun le vœu qu'ils avaient fait séparément.

Plusieurs mois après, dame Pelerina eut un songe. Elle rôva qu'elle mettait au monde un louveteau. Elle l'avait pris pour le mener à

rimoMUl ! s IM. l.A .MAII.IIM II. SAINIi:. Jif,>

ri^]j4:lis(.», selon le \(imi (|ir<3lle av;iil fnil el aussilcH (|iril lut ciiliv dans le leinplr, le loup s'éUiit cliiuinv (Ml agneau.

(]v soiij^c, qu'elle Inuivait obseur et inenaranl, la troubla. I/enlaui (|ui viul iTeii fui pas moins bien reçu. On le noniiua André, parce (|u'il àlait venu au inonde h» jour de la fôtc de ce saint.

( )n pense ([u'elle n'épart^^na ric^n pour lui donner avec raniour du travail et des lettres, le f^cjilt de la piété, llien n'y lit. Il commença par la paresse el iinil par le libertinaj^e. Il en vint à perdre non seulement toute tendresse, mais tout respect pour sa mère. Un jour (pTelle lui reprochait ses débauches, il entra dans une viohmlc eolére et lui jeta les plus oulrati^eantcs injures. Elle le regarda avec tendresse et lui dit : « Je comprends maintenant le songe que Dieu m'a envoyé. Tu es bien le loup que je devais mettre au monde. » André resta un instant étourdi et comme frappé par un coup violent. Puis, revenant à lui, il demanda à sa mère ce qu'elle voulait dire. Elle lui raconta alors son vœu et son songe. « Oui, tu es bien le loup, mon pauvre enfant, Dieu veuille que l'autre partie de la prédiction se réalise et que lu ne tardes pas à devenir l'agneau. »

Il n'y avait là rien de puissamment dramatique ni d'illuminant, aucun de ces coups de foudre, de ces grands tremblements de la vie qui entr'ouvrenl quelques-unes des profondeurs de l'enfer ou du Ciel. Pourtant, c'est à ce petit détour du chemin que la ^Miséricorde attendait André. Il tomba à genoux, implora doucement le pardon maternel; il courut se réfugier dans sa chambre et y passa la nuit à prier et à réfléchir sur ce

vœu qui Tavait consacré à Dieu et à la sainte Vierge. Le lendemain, dès le matin, il se rendit a cette église des Carmes dont sa mère lui avait parlé, et s'agenouillant devant cette image de ' Notre-Dame du Peuple qui avait été le témoin et comme le conservateur de la promesse, il s'humilia :• « Oui, très pure Vierge que j'ose à peine regarder, oui, je suis le loup dévorant, mais je veux devenir l'agneau que ma mère a entrevu. C'est sous vos auspices, puisque c'est à vous que j'ai été promis, c'est dans votre saint Ordre que je veux travailler à devenir aussi doux que j'ai été méchant. »

Il alla sans tarder demander le provincial de Toscane, qui était prieur du monastère. « Qui vous pousse? demanda gravement celui-ci. Qui dirige votre volonté? Vous êtes noble, vous êtes riche. Savez-vous ce que c'est la pauvreté, l'humilité, la patience, l'humiliation que vous venez chercher ici ? — Oui, répondit-il, et ce qui pousse ma volonté, c'est la grâce évidente du Seigneur qui m'a transformé comme si le jour succédait brusquement, sans aurore, à la plus sombre nuit. C'est aussi la volonté de mes parents qui m'ont consacré à la sainte Vierge dès avant ma naissance.— Attendez donc un instant, ie vous rendrai réponse. »

Il le quitta, envoya chercher les parents d'André et assembla ses religieux. Dame Pelerina était dans la plus grande inquiétude. La neuvième heure (trois heures de l'après-midi) était sonnée depuis longtemps. Elle savait que son fds, après une nuit vivement agitée, était parti dès le grand matin. Elle craignait que, désespéré

CIIIIONIOUES \)K L\ MATnilMTl': SAINTE. 207

parles rrproc.lKîs (|u'('ll(» lui avnil fîiils la vcillrj! ne se fill ('nfiii cl pcnlH^Ircî lue. l']ll(^ arc!()iinil au inoiiaslrre iwrr son mari. Ouaiul rlle vit son fils les halls lires, les lèvres liévreuses, mais le r(*jj;ar(l calme et la physionomi(» empn^inle d'une \i<4()urcusc résolution, elle s*6cria : « Voilà mon vC^yc réalisé, el de l(jup mon lils est devenu airneau ! »

Après (pi'tdle (uil ainsi accompli son vœu et donné son vMil'anl à la sainte \ ierg(i et au cher Seigneur, le rôle de la pieuse dame est fini pour 1(* monde; les l)iograplies du saint ne nous la nomment plus.

^^ X. — La More de sainte Calherine de Sienne (1347-1380). — Dieu, dans la Maternité sainte comme dans la sainteté elle-même, a admis la grûce et l'exemple du repentir.

La plupart de nos Mères ont cherché à tracer dans Tûme de leurs enfants Tavenue du Ciel et elles y ont cultivé, dès Taube de la petite enfance, toutes les fleurs de ce pays que les écrivains pieux du xv*" siècle nomment le jardin du Paradis. Quelques-unes ont essayé de s'opposer à la vocation angélique. Nous l'avons déjà vu et nous avons indiqué que le bon Jésus, voulant accorder plus de faveurs et plus d'amour à des âmes particulièrement bénies, voulut aussi que son amour fût plus chèrement acheté. Elles acquéraient par là plus de droits à d'ineffables récompenses. Comme Tamour filial est le plus facile amour ici-bas, Il éprouvait péniblement

ces âmes en leur rendant cet amour difficile, et comme l'obéissance filiale est la plus sainte après celle que nous devons à Dieu, Il mettait ces deux obéissances en apparente contradiction pour que ses amis eussent plus de mérite à Lui obéir.

Ainsi, pour éprouver à une flamme plus ardente le cœur prédestiné à un amour également plus ardent. Dieu faisait que la mère eût toutes les vertus, sauf une, qui était le respect delà vocation supérieure. Il arrivait alors que le cœur, raffiné en délicatesse pieuse, souffrait la double angoisse de ne pouvoir complètement obéir à une mère respectable et de désobéir à une mère pieuse.

Ce sont ces deux douleurs qui firent l'éducation sainte de Catherine. Son âme, dont l'avenir révéla toute la suavité, dut les ressentir vivement. Peut-être avait-elle besoin de ce puissant exercice de la douleur pour acquérir une force morale égale à sa sensibilité.

Elle était fille d'un gentilhomme siennois tombé dans une misère noire. Il était teinturier. Il avait épousé une jeune fille, comme lui de bonne naissance, dont la famille avait été ruinée pendant les guerres civiles. Ils eurent vingt-cinq enfants, Catherine fut l'une des dernières filles. Elle fut élevée, ainsi que l'écrit Raymond de Capoue,son confesseur et son historien, « comme une enfant qui appartenait à Dieu ». En efl'et, elle était de Dieu par l'intelligence autant que par l'ûme. Cette enfant, si suavement gracieuse, si constamment aimable, qu'on surnommait Enphrosine, la Gaieté, devint Tune des plus torturées de toutes les martyres volontaires du calho-

( IIIIONIQIJES II l\ MATKHMTÎ: sMMi 709

licisiiH'. (l'rsl h ce prix (|ir('llr .iclicla non sciilr;- FiH'iil ridr.il, In saiiilrlc, mais aussi — cl il faut rcicnir celle |M'iiséo — le |4:cnie. (]ell<î lilh; de pauvres ouvriers, sans inslruclion, acquiert Tespril le plus sensé, \c plus suhlimeincnt |)uissont (pie jamais femmcî ait possédé.

Mlle es! la so'ur de ^^'^nie de sainl. 1 JKjmas d'A(piin.

Nul [)hil()soph(* ne laissa voir plus de profondeur, nul Ihéolofj^ien ne mélangea {)lus grandiosement la sou[)lessc de l'esprit à la logique de l'inlelligence. Peu d'hommes d'Etat laissent voir des idées plus graves, })lus ingénieusement profondes, (jue ce que nous voyons dans la correspondance de (Catherine avec le Pape (îrégoire XI, par exemple.

Il faut dire et redire que c'est en détruisant son corps ([u'elle arriva Ji cette sublimité de Tèlrc intellectuel; et l'asservissement absolu delà chair à la volonté développa une vigueur de i'crveau dont nul travail humain ne donne un second exemple. Les chrétiens reconnaîtront là, d'abord la récompense donnée par Jésus à ceux qui l'aiment sans réserve. Ils savent de plus que ragrandissement de l'esprit suit toujours la vigilance contre les instincts matériels.

En Catherine, cet anéantissement de la vigueur corporelle eut ce caractère particulier de développer non seulement la puissance, mais la grâce de l'àme. Ses austérités arrivaient à supprimer la nourriture, en la remplaçant par l'appétit des choses mystiques, et à mépriser le sommeil en le soumettant à l'aiguillon de l'amour divin.

Plus tard elle devint une puissance de ce

monde. Cette fille d'artisans étonna la chrétienté par son éloquence. Elle domina, comme le maître domine les disciples, les esprits les plus distingués de cette Italie d'alors, à la fois sanglante et poétique et où les plus beaux et les plus nombreux vers alternent avec les plus horribles et les plus fréquents assassinats. Enfin, conseil et presque guide de deux Papes, elle joua un rôle considérable dans la diplomatie' pontificale, .qui domine toute la politique de l'Europe. Alors, quand elle semblait être à la tête du monde chrétien; quand, d'autre part, elle paraissait être la dispensatrice de la puissance divine et que les miracles sortaient de ses mains comme l'éloquence de ses lèvres, elle avait encore gardé sa candide douceur. Son cœur n'avait pas perdu les charmes caressants de ses puériles tendresses. Rien n'est doux comme les mots dont elle se sert envers ces frères, ces fils, ces amies que sa sainteté lui avait faits. Elle savait que l'amitié sainte est la sœur humaine du divin amour. On eût dit qu'elle revenait du Ciel où ses extases la menaient si souvent, en en rapportant cette idéale bonté pour l'homme, que le bon Jésus en avait apportée. Lui aussi.

Ainsi cette femme, à la fois sublime et sage^ qui, mystique et sensée, sut, pour ainsi dire, atteindre le Ciel sans se perdre dans les nuages qui le séparent de la terre, cette femme admirable garda toujours la simplicité et cette aisance dans l'héroïsme qui en cachait l'effort et même l'apparence.

Nous insistons là-dessus pour expliquer la mère que nous esquissons en ce moment. Cette

nmoMOlIES DK LA MATFnNITli SAINT!' ?I 1

aisîinco, cvWr siinplicilr, rrWr nllnro fnuHlic et pur ('iii|>(^clirr('nl, Lipa «rrnlrcvoir I(;s f^rAccs exc('|)li<)nn('llrs <jui, (1rs l'A^^c h*, plus tendre, l)()iinlc)iUKU(înt autour de Catlu^riiK» comme les ahrillrs (jui veulent entrer dans la ruche. Lipa voulait sa lille v(*rtueus(\ pi(Mise nu^inc», mais pas saillie. S(*s vinti^t-einc] (Mifanls nous prouvent aiséiu(Mit le prix <[u'elle allaeiiait à la vie donuis- • li(|ue. L(^ saenunent de mariage lui paraissait le plus loual)l(» des sacrements et elle voulait ses filles, sinon mondaines, du moins dans le monde.

Elle eonimenea par admirer la précoce piété de la 1111(^1 te. Dès (pi\dle sut parler, elle lui appritla Salutation Ani;éli(|ue et Teniant trouvait cette prière si belle, qu'elle la récitait sans cesse en s'agcnouillant soit dans la maison paternelle, soit à chaque marche des églises devant lesquelles elle passait.

L'enfant revenait toujours à la maison avec une marche si vive que sa mère s'en étonnait. La iîllette, ne comprenant pas encore qu'elle devait cacher les merveilleuses faveurs que Dieu commençait à lui faire, disait qu'elle était revenue sans toucher terre et que les Anges l'avait ramenée.

Lipa put connaître encore d'autres incidents plus caractéristiques. Nous citerons uniquement celui-ci. La bonne femme avait envoyé Catherine chez Bonaventura, une autre de ses filles : celle-ci mariée et demeurant à quelque distance de Sienne. Elle avait confié la fillette à Etienne, un de ses fils un peu plus âgé que Catherine. Les deux enfants tardèrent à revenir. La mère s'inquiéta. Enfin, elle les vit rentrer. Pourquoi

avaient-ils été si longtemps? Etienne le raconta. Il marchait en avant, courant, buissonnant, cueillant des fleurs, lorsque tout à coup il s'aperçut que sa petite sœur ne le suivait plus. Il retourna avec quelque angoisse sur ses pas et Taperçut sur le penchant d'une colline qui domine la Valle Pialla. Elle était arrêtée, les regards fixés vers un point du ciel, avec une expression de ravissement qui étonna le petit garçon. Il ne lui avait jamais vu une telle physionomie. Elle lui rappelait les portraits de saintes qui, dans les tableaux d'église, prient en regardant les cieux entr'ouverts. Il s'approcha d'elle. Elle ne l'entendit ni ne le vit. Il la secoua. Elle baissa enfin les yeux, et, poussant un soupir, elle lui dit : « Si tu avais vu les belles choses que je vois, tu ne m'aurais pas troublée ». Elle releva les yeux, puis les baissa en fondant en larmes. Ce qu'elle avait vu de si beau avait disparu. Pourquoi avait-elle baissé les yeux ! Qu'avaitelle vu? Elle le dit à sa mère comme elle l'avait raconté à son frère. Sur le sommet de l'église de Saint-Dominique, elle avait vu un trône brillant comme le soleil. Notre-Seigneur y était assis entouré de saint Pierre, de saint Paul et de saint Jean. Jésus fixa sur elle un regard qui lui révélait tout son avenir, un regard majestueusement doux comme devait être l'intelligence de cette sainte. La majesté se fondit bientôt en une tendresse qui donna à l'enfant un bonheur indicible. Et Notre-Seigneur la bénit.

La bonne mère ne prit pas au sérieux celle extase, si étonnante pourtant en une enfant de six ans ; Catherine cacha désormais le secours

rmiu.M<JLh> 1)1. I.A MAiLllMlb .sAI.MI.. 213

iuin\('.ul(îux que I(î S(îi^n(;ur nccordt^ni pn^sipie toujours h ses prirnîs.

(ïcsl h pîirtir (1(î ce inornenl (|ir(;IIo rcronmil tout cv, i\\\\l y a (\e force et de beaul/î non sonloiuenl dans l'abandon eoinpiet îi la volonté de Dieu, mais dans la recherehc do celle volonlé, dans celte recherche continue, in(|uièle, ani»'oissanle, (|ui est Tarnour. VA\r était encore enranUjuand clic comprit la touchante parole de de Jésus : « Peut-on l'aire plus que donner sa vie pour ceux qu*on aime » ? Ce fut désormais la loi de sa conduite. Klle ne pouvait pas donner sa vie d'un coup, en bloc; elle distilla sa mort, heure par heure. Klle ort'rit son sang goutte à goutte à Celui qu'elle aimait.

Maint historien a écrit le récit de celte vie idéale qui commença dès TAge de sept ans par les flançailles mystiques par devant la sainte Vierge, « la mère du Bel Amour, » jusqu'à ces épousailles célestes dont le Giorgone nous a laissé une si sublime peinture.

Nous, nous cherchons, dans cette existence qui ne quitte pas des yeux le Ciel, seulement ce qui en frappait les yeux de la mère.

Il ne faut pas calomnier celle-ci. Il n'y avait en elle nulle impiété. C'était une femme d'artisan, sage de la sagesse mondaine, d'esprit pratique, et toute courbée dans les sentiers de la vie vulgaire ; elle voulait établir ses filles, en faire de bonnes mères comme elle l'avait été ellemême. Peu satisfaite de n'avoir eu que vingt-cinq enfants, elle rêvait tout un peuple de petitsenfants. Elle ne pouvait croire que cette Catherine, belle et forte, qui portait du rez-de-chaussée

au grenier « la charge d'un cheval », ne fût pas faite pour illustrer la maternité siennoise.

Celle-ci humble et douce, eût voulu ne pas désobéir. Elle savait qu'elle était la fiancée du Seigneur. Elle espéra que son Fiancé éclairerait l'esprit de ses parents. Elle supplia Jésus de leur faire connaître le « don de Dieu ». Elle donna toute l'obéissance qui n'allait pas directement contre la promesse faite au Fiancé céleste. Elle accepta les fleurs, les parures et se laissa faire jolie..

Bientôt elle craignit que cette vie mondaine ne pénétrât dans sa vie intérieure. Elle demanda qu'on lui épargnât les fêtes et les beaux ajustements. Après avoir indiqué, puis affirmé qu'elle ne voulait pas se marier, voyant queLipa persistait et insistait, elle prit un grand partie elle coupa la magnifique chevelure dont sa mère était si fière.

Cette fois, Lipa ne put retenir les élans de sa colère italienne : « Tes cheveux repousseront et quand ton cœur devrait en être déchiré, nous te forcerons à prendre un mari ! » La colère ne lui faisait pas oublier la sagesse pratique. Elle se dit qu'il fallait combattre l'idéal par des occupations matérielles et extérieures. Elle lui donna même le soin du ménage et en fit une sorte de servante, la plus occupée de toutes les servantes.

Catherine souffrit toutavec son amène patience et sa riante docilité. Elle servit sa mère en se disant que c'étaitla sainte Vierge qu'elle servait.

Giacomo de Benincasa, son père, avait l'esprit moins absolu el plus clairvoyant. Il se deman-

4hill s'il n'<M;iil pis Imn inti»- il«: |hiiiii rcUc <l()iu'(3 (MifaiiL |)()iir liiK» [nrlr qu'on avait dévc- I(>I)[)('mî (Ml elle clsi Dion ik; s'irriirrail pas <lc voir 4|iron niallrailail, la |)his|)nn\ la plus olicissantc <l(îs lilhîs pour Tuiiiquiî criuM' d'aiiuiM' en Dieu la source*. (1<î loulcs les vertus. Une filhî (pi'il perdil, déviMoppa ('(îs réllexious e!i hii. l'u jour (pi'il enira l)ius(iU(Mn(Mit en un lieu où Callierine élail [)rostcrn6e en prière, il vit une colombe qui planait sur sa tôte et (jui disparut coininc une nuée qui se fond, (^.clle vision le décida à nr plus eoid parier la vocation de la jeune (ille. DauH* Lii>a lut [)lus dil'liciliî à convaincre. Enfin elle céda, ell(*< aussi.

Elle ne tarda pas à le regretter. Catherine, recevant la perniissionde s'abandonnera sa piété, nourrit tellement son Ame des souffrances de son corps et se livra ù de telles austérités que celte belle et forte (îlle dépérit à vue d'œil. Que de fois lii pauvre mère, se réveillant en sursaut, se levait brusquement et allait chercher sa fille sur le plancher où elle couchait dans un drap de crin, pour la porter dans son lit! Elle dut mener Catherine aux eaux.

Elle espérait encore. « Comment mépriser ainsi le mariage! N'a-t-on pas vu bien des mères sanctifiées par leur enfants et bien des enfants sanctifiés par leur mère ? N'était-ce pas une preuve que le mariage est béni par Dieu ? »

Il fallut qu'elle cédât de nouveau. Catherine s'affilia aux Sœurs du tiers ordre de la Pénitence de Saint-Dominique. Ellecontinuaitde vivre dans la maison paternelle, mais elle ne s'y considérait plus que comme une servante et elle ne

se nourrissait que d'eau et d'herbes cuites.

Lipa fitenfinson sacrifice complètement, sans arrière-pensée. Elle ne tarda pas à trouver dans la gloire de sa Catherine la récompense de celle abnégation tardive, sans doute, mais bien méritoire, car elle lui avait bien coûté. Nous n'osons pas dire en effet que dans cet esprit, dont la sagesse vulgaire et utilitaire contraste si étonnamment avec la sublimité mystique de sa fille, cette gloire ne fut pas souvent plus agréable que la sainteté.

Jésus allait lui démontrer non seulement la grandeur mais même l'utilité de Son amour. Il donna à cette enfant, pour un instant, une partie de son pouvoir : « Je suis la Résurrection et la Vie ».

« Sa propre mère étant morte sans avoir eu le temps de faire pénitence, Catherine la rappela à la vie par ses prières. »

Lipa ressuscitée, Catherine avait quitté la maison paternelle. Sa mère ne put plus suivre de près cette vie tramée de pénitences incroyables et de miracles écrasants. Mais cette enfant qui n'avait pu apprendre à lire que par une intervention miraculeuse; cette enfant dont elle avait voulu faire la femme de quelque meunier de la campagne florentine, cette enfant dont, pendant des années, elle avait fait une sorte de béte de somme, c'était bien elle qui l'avait ressuscitée. C'était elle qui était puissante à Avignon comme h Florence et à Rome? N'était-elle pas l'égale des plus illustres philosophes et des plus émincnls théologiens, le conseil des princes et une soilc de docteur delà sainte Église! Mais nulle gloire

CIIHONIOUKS I)i; r \ MATKUMTÉ SAINTE. Iîl7

liiimaiiio n'est sans envers. Le Seif^neur voulait, tout en eoiublnnl. son <'|)(Mise de ses faveurs divines, l'aider à rest(»r Ininiljlr et à mieux f^oûter les choses cél(\sl,es, en l;i l'.iisant soulTrir de la niéelian(*eté du monde. I.a démoeralir italienne, comme tontes \rs démocraties, envieuse de tout ce ([ui dépassait le niveau commun, persécuta et menaça de mort cette reine de sainteté. Li[)a soiilIVitces aniroisses que la sainte ne ressentait pas. Mlle nu'ul un coup pins douloureux. Lille vit mourir cette lille qui disposait de la vi(» en laveur des autres.

Quand le corps de Catherine fut porté triomphalement par les rues de Sienne, au milieu d'un j^roupe des disciples et des amis de la sainte, i^'randscsprits,t!:ran(les unies, personnages illustres par leur talent, par la vaillance de leur piété et l'élévation de leur volonté plus encore que parleur naissance, on put voirLipa entourée (les plus glorieuses femmes de la République llorentine : La vieille arfisane, appuyée sur le bras d'une fllle de la grande race des Saraceni, regardait passer en pleurant le cercueil de Tentant qu'elle avait voulu arracher des bras du Seigneur Tout-Puissant.

Vit-elle cette petite maison où étaient nés ses vingt-cinq enfants, où le bon Giacomo et elle avaient humblement travaillé, vénérée par les illustrissimes seigneurs de la République siennoise comme un temple sacré?Nous ne le savons; La bonne dame disparaît, éclairée une dernière fois parléclatsans pareil des obsèques de sa fille.

^'XI, — Charlotte de Savoie, Mère de la douce Sainte Jeanne de Valois (1464-1505). — « Mère très digne, Mèpe de Jésus, faites de moi votre suivante domestique, accordez-moi cette faveur d'être toujours aimée de vous et de n'aimer aucune autre personne, sinon parce que vous l'aimez ou parce qu'elle vous aime. Donnez-moi aussi une si pure vertu que toute personne qui vous aime m'aime et m'aime seulement parce que je vous aime ou parce que je vous aime mieux. Faites aussi que nous puissions arriver près de vous pour louer et aimer éternellement notre Dieu, si bon, et vous également. »

La sainte, Jeanne de Valois, à qui nous devons cette prière d'une piété à la fois si douce et si réfléchie, est aussi connue que sa mère l'est peu. Toutes deux reines et toutes deux martyrisées par leur couronne, elles en supportèrent les douleurs, en pensant à la couronne d'épines du Sauveur Jésus. Mais ces douleurs royales dépassèrent souvent les angoisses des plus misérables mendiants.

Nous n'avons pas à nous occuper de la Bienheureuse Jeanne. Elle a laissé une famille religieuse qui est son honneur. Sa biographie a été souvent faite. On nous excusera de nous arrêter longuement auprès de sa mère, à qui l'histoire n'a pas jusqu'ici accordé une attention suffisante. La chronique l'a gardée dans la demiobscurité où la cachait Louis XL

Pour l'en tirer, l'enquête morale est aussi utile que l'étude des documents. Aussi tout en cherchant, d'après les renseignements épars dans une douzaine des Chroniques contemi})oraines, à

rcl roilN <*r lOS lnU*(*S .s<>U\riii jmu iij»j>.n «ulrs DU

clVacrcîS (lu passnfj^iî (1(î crWr, ivÂiu*, nous essayerons de soulcwcr (|uel(|ues-uns des replis de celle ûme nio(l(\sle cl vigoureuse. Nous devinerons (iuol(|ues-unes de ses verlus dans les larruc^s (1(^ son cœur hunil)l(Mnent maf^naniine. Sainlc* .Ieann(% avec la i)(M*s[)icacilc précoce de son inlclli^cncc, put y apprendre riicroïsme de la palience chrétienne.

On n'est pas d'accord sur la date de sa naissance. (Juclques dictionnaires bio^-raphiciues la niell(Miten 1439, d'aulresen liir). Nous croyons que la princesse est née en 1441. VA\c était fille de Louis, duc de Savoie, et d'Anne de Chypre. Elle était dès sa naissance, et par cette naissance même, deslinée à souffrir. Son père fut la principale, la plus douloureuse peut-être de toutes les causes de ses chagrins. Il est difficile de rendre le mépris avec lequel les chroniqueurs traitent ce prince ignoble, toujours occupé « à boire, à manger, à dormir, toujours courbé ou assis, passant sa vie en péché et en mœurs bestiales ». Ils parlent de « son inutilité en ce monde >^. de sa féminine et vile condition » et de la servitude où le tint plus tard son gendre le roi de France. C'est à ce père avili qu'il faut attribuer une partie des mauvais traitements qu'eût à subir Charlotte. Son mari n'eût pas osé ainsi la maltraiter, s'il eût craint les reproches d'un père ferme et respecté. Elle avait été promise à Frédéric de Saxe lorsque le dauphin Louis, fils de Charles VII, la demanda en mariage. Elle avait alors dix ans. Louis obéissait à des considérations financières et politiques que nous n'avons

pas à exposer ici. On ne peut pas supposer qu'il eût pour l'enfant un attrait que ni la jeune fille ni la jeune femme ne lui inspirèrent jamais.

Le couvent des Clarisses de Y Ave Maria que Charlotte, devenue reine, fonda à Paris en 1472, conserva longtemps son portrait. Il nous la représente très petite, le teint brun, la figure longue avec des, traits arrêtés, le nez rond et long, le menton avancé, la bouche gracieuse et les yeux riants. Cette grâce de l'expression unie à la vigueur peu féminine des traits, résume bien tout cet être où la bonté du cœur se joint à la maturité de l'esprit, où la fermeté, la résolution, la droiture se fondirent, par un curieux et pieux travail, pour produire la patience sainte et la docilité résignée.

Cette patience, sans doute, était nécessaire. Il était difficile de résister à un homme qui avait, comme Louis XI, le génie de la tyrannie. Mais ce fut la foi qui rendit cette patience sainte; ce fut le respect que la constitution de la société chrétienneimposaitenversl'époux, comme envers le roi, qui donna à cette résignation son caractère noble et touchant.

Pourquoi cette patience fut-elle nécessaire ? etcommentexpliquer les continuelles séparations, les longs exils, la solitude fréquemment imposée, le dédain de l'amour de l'épouse, le mépris des droits maternels, enfin, tout ce qui constitue la conduite de Louis XI envers Charlotte de Savoie?

On admet volontiers que ce roi fut un des hommes les plus utiles que la France ait eus : un de ceux qui contribuèrent puissamment au développement et à l'unité de la patrie. J'ajouterai

ciinoM^)rES Dr: i.a MA'rrnMTf: sainti:. 221

qu*il mit la iManrr ru position do lutter virtorieiis(*niciit, au siècle suivant, contre le prolestanlisinc. (\rl\r îionvc^llc rcli^^ioii s'np[myait, sans d()ul<\ sur la (Irruocrali^* rrvoluliomiain*, mais ell(î lut surtout un <l(»s (l(»rniers mouvements de la rc'^volle féodale contre la royauté. Il est vraisemhlahle (|U(* si Louis XI n'avait pas détruit la puissance des princ(*s du sant»; et des farauds vassaux, notrc^. pays eiU imité l'Allemaf^ne ; et rand)ilion des princes eût réussi 'i dépecer le sol de la pairie.

Mais s'il fut un i»rand roi, il fut le plus méchant des hommes. Outre l'instinct très développé de la détiance et de la fourherie, il avait la joie de la férocité. 11 lui fallait des esclaves, d'abord parce que son génie [)uissant avait besoin d'instruments absolument souples, puis parce qu'il jouissait de l'abaissement et de la souffrance d'autrui.

Il devait logiquement se défier de sa femme plus que de tout autre. L'ensemble des traditions, des mœurs, des devoirs créés par le catholicisme l'obligeait à respecter extérieurement son épouse, si elle était respectable; et l'instinct royal l'empêchait de déshonorer la mère du futur héritier du trône. ^Lais comment garder auprès de soi un témoin inévitable des ruses, des fourberies, des incertitudes, des vilenies? un être qui pouvait vouloir donner des conseils et des directions, qui eût pu résister, avoir des partisans, former des groupes hostiles, des coteries embarrassantes?

Ce n'est donc pas à son manque de beauté qu'il convient d'attribuer l'éloignement pour

Charlotte de Savoie. La haine sombre que Louis avait témoignée à sa première épouse, la charmante jNIarguerited'Ecosse engagerait, d'ailleurs l'historien à chercher une autre cause. Ce sont les qualités mêmes de sa femme, les qualités morales, intellectuelles surtout, qui furent la cause de cet éloignement : un témoin intelligent, était particulièrement redoutable à ce fourbe; un témoin miséricordieux à ce cruel, un témoin austère à ce dépravé.

Nous insistons particulièrement là-dessus. Nous ne voulons pas laisser peser • sur la mémoire de cette bonne reine le mot historique de Louis XI sur les femmes. Anne de Beaujeu, sa fille, avait seule trouvé grâce à ses yeux : « Elle est la moins folle femme du monde, car de femme sage il n'y en a point ».

Il rendait à Charlotte une justice meilleure que ce grossier brocard ne permettrait de le croire. « N'oubliez pas, » dit-il à Louis d'Orléans qu'il violentait pour le forcer à épouser sa fille Jeanne, « que votre espouse est la fille d'une mère dont la vertu et l'honneur n'ont jamais été soupçonnés. »

Les contemporains sont unanimes dans l'estime de ses vertus. Je me bornerai à citer le jugement de la cour et des politiques représentés par Commines, l'historien de Louis XI, et l'opinion de la société pieuse représentée par le rédacteur de la Chronique anonyme des Annonciades. Commines nous dit que Louis XI « tenoit à sa femme bien mauvaise loyauté, et pourtant c'estoit une bien bonne dame ». La Chronique écrit, avec cette prudente charité dont

ninoNKn !>; hi; i..\ MATrnMTi'; sainti:. ?'?*{

1,1 K'srrxr rsl si <''|()(|U('ri I r . ■- . .^loll, ilii* >.i-

liKMise (laiiir, rciiiplir <l une (^n'îiiidc Idlénincc (!t priidrnce, comme il lui esloit nâressaire ».

I/exil, r/'Ioi^nu^mcMit Iniinili.inl, 1rs sopîirnfions hlessaiil(*s, lîi soliliuN; injiislcîiiicnl impo m'*(\ irrlîUcMîl pas (oui,. II faut ('r)iii|)|(M' dans la vie (lu roi hîs jouriu'^os de priuc itl <i(î dur travail. On n'en trouverait a pas une de coiitenlernent contre dix d'ennui ». De ces jours de colère, il faisait peser tout le poids sur ceux qui Tentouraicnt; les jours d'aise il les employait loin de sa riMiimiî, souvent en compau^nie grossière, bien laite, de toute façon, pour blesser une épouse môme moins délicate que ne le fut Charlotte de Savoie.

Nous pouvons déjà entrevoir les angoisses de la bonne reine. Interrogeons la chronique de sa vie.

En 1444, Louis avait perdu sa première femme, cette belle, alTable et célèbre Marguerite d'Ecosse. Oh l'avait fort accusé de l'avoir fait empoisonner. L'accusation était injuste. En tout cas, Louis de Savoie ne s'en préoccupa guère quand Yves de Scepeaux et Aymar de Puisicux vinrent lui demander la main de sa fille pour le dauphin. L'opposition très vive que fit Charles Vil au mariage ne l'arrêta pas davantage. Après une longue discussion sur les stipulations du contrat de mariage, la cérémonie religieuse fut célébrée au mois de mars 145L Louis avait vingt-sept ans et Charlotte dix. La jeune épouse devait rejoindre son mari quand elle aurait quinze ans.

Peu de temps après, elle eût pu prévoir la

vie qui raltendait. Louis déclara à son beaupère c( une guerre très aspre », dit Commines. Et ce ne fut pas pour Charlotte chose facile de concilier le respect qu'elle devait à son père et l'amour dû à l'époux. Le duc de Savoie se plaignait de l'alliance que son gendre venait de conclure avec François Sforza, duc de Milan, qui avait détruit plus de trente villes ou villages du duché de Savoie. Louis voulait bien abandonner Sforza, mais avec des compensations. Il lui fallait quelques bonnes villes pour arrondir le Dauphiné où il séjournait depuis qu'il avait fui son père. Il arriva à ses fins en 1454, c'està-dire après trois ans de lutte, et il « gaigna deux bonnes villes grosses et marchandes ».

Charles VII, à bout de patience, se prépara à envahir le Dauphiné. Louis s'enfuit et vint chercher refuge à la cour de Philippe de Bourgogne. Celui-ci le reçut avec toute les apparences de l'amitié. Il constata bientôt que le dauphin ne paraissait pas songer à faire venir auprès de lui l'épouse qu'il ne connaissait pas encore. Comme cette épouse était la propre nièce de Philippe. Louis comprit la nécessité de s'exécuter. II y mit, paraît-il, peu d'empressement et il faut ainsi comprendre le passage d'un célèbre chroniqueur contemporain, Olivier de la Marche. Celui-ci assure que, au moment où le dauphin vint se réfugier en Bourgogne, le duc exigea qu'il épousât sa nièce. Il y avait cinq ans que le mariage était célébré officiellement. L'exigence doit porter évidemment sur la réunion des époux.

Louis envoya le seigneur de Montaigu chercher sa femme. Celle-ci, se rappelant unique-

CIIHONIOIJKS I)K I.A MATKIINIT^: SAÎNTR. 22">

inciil SCS devoirs dVpoiiscî, parliL l)riis(jiiciii(Mit sniis (l('rn<'iii(l(M' permission ni h sa mèn; ni nu roi. Sous 1.) conduite du prinre d'()ranf^(% elle arriva hî 10 juillc^t 11.')? h Nanjur, où Louis Tal tendait. On lui « lit. p^raiule leste, lu uinsi (|u'au\ autres places du duc d(* Hourfi^ogue ». r^lle avait près de seize ans.

Mll(* r(*sta quatre ans au cliAteau dcî Genappc, (pi(^ le duc d<' l?our<^oi::ne avait attrihin'* comme résid(MUH^ aux époux. 11 donnait un(» pension de Ki ()()() écus au princ(^ et une de HHM) à la princ(»ssiv ElU^ (Md, p(UKlant ce siyour à Gena|)p(î, plusieui's eidants dont un lils, un de ces liériti(TS que Louis désirait passionnément; passion curieuse en Tliommc qui haïssait son père.

Il nous est permis, en lisant les contes publiés sous le nom de Louis XL d'entrevoir à quelles é})reuves la délicatesse de la jeunc^ princesse fut mise au milieu des grossiers libertins, compagnons de son époux.

En 14(j1, Louis, devenu roi, quitte Genappe. Il ne veut pas emmener sa nouvelle épouse avec lui. Nous ne la voyons ni au sacre à Reims, ni au voyage de Normandie, ni aux fêtes qui célèbrent l'entrée à Paris.

Nous pouvons juger de l'état misérable où elle était tenue par ce fait que nous révèle l'historiographe du duc de Bourgogne. « Elle n'avait ni chevaux ni habillements. Le roi lui ordonna d'emprunter à la comtesse de Charolois ses chevaux et ses chariots. Celle-ci y consentit et elle confia la conduite de la nouvelle rovne à un de ses écuyers Corneille de La Barre qui la suivoit à pied pour ramener les chevaux de la comtesse. »

Craignait-elle que Louis n'oubliât de les renvoyer? Nous savons, d'autre part, qu'elle vivait à Genappe « de telle sorte que la femme d'un noble homme, le plus pauvre de la terre, n'eut voulu vivre ainsi ».

En 1463, un chroniqueur nous la montre à Pontoise, à côté de son mari. « Elle ne menoit pas grand estât, » écrit-il. Les bonnes gens qui voyaient passer le roi s'émerveillaient de sa pauvre mine : « Benedicite ! est-ce là le roy de France, le plus grand roy du monde? Tout ce qu'il a sur son corps, en y ajoutant son cheval, ne vaut pas vingt francs. »

En 1464, le roi a besoin d'elle. Nous verrons qu'il la mettait en avant chaque fois que la politique requérait les apparences de la bonhomie et les abandons de l'intimité, pour désarmer ses ennemis et les pousser sans défiance dans le piège préparé.

Elle arrive en grande pompe àDampierre, près Hesdin. Elle a à côté d'elle ses deux sœurs, l'une « très belle et très vertueuse » : Louis attend là les ambassadeurs du roi Edouard d'Angleterre et il voudrait lui faire épouser cette belle-sœur.

L'affaire ne réussit pas. Il s'agit dès lors de tromper le duc de Bourgogne. Louis envoie la reine à Hesdin. Pour la première fois et pendant trois jours, elle est vraiment en office royal, extérieurement du moins, car nous pourrions découvrir, au fond de ses pensées, le pressentiment de la grande angoisse qui la menace.

En mars 1464, il lui fut permis de revoir son père et son frère aîné. Tous deux, détestés par

ClIIlONIyiKS l)i: LA MATlillMIi: SAI.Mi:.

les hahilaiits de la Savoie, vcnai(»nl. clwsclwr assislancc aiipriîs du roi, (|iii los rcroil h Saird- Cloiid. l/rlal- dans leMpicd (lliarlolle vil son [h rr et la vilaine renoninice de ec fn^re n'rlaieid, pas faits pour r(\jouir ce cœur aimant et lier. Klle put bientôt comprendre que celte visite avait un l)ut odieux, menacîint pour son second frère lMiilip[Kî « aussi f4;eidil, sat^(» cX aimr cpie h* fils ainsnr estoil délesté ». Mais il fut im[)ossil)lc à la n'ine d'avertir son frère très r\uir. lMiilip[)e vint ix Saint-Cloud, sur la foi du roi qui lui avait envoyé un sauf-conduit. Malp^ré la promesse solennelle qu'il pourrait retourner en Savoie « sans empêchement », Philippe fut mis en prison. Les larmes de la reine n'y purent rien. Celle trahison fil dans toute l'Europe chevaleresque un bruit considérable. « Les peuples et les nobles murmuroienl et disoienl: puisqu'en parole de roy on ne peut plus se fier, la foi, la vérité, la fiance sont bannies de la terre. Il n'y a rien désormais qui puisse servir de lien entre les hommes. » Les murmures s'en élevaient contre le roi, non seulement en France mais en Angleterre, en Italie, dans les Espagnes. Il n'y avait qu'un cri dans les nations voisines de France; les nobles de Savoie s'en désespéraient, les Genevois en vinrent jusqu'à menacer le roi. On lui envoya des ambassadeurs qui s'adressèrent à la reine. Tout fut inutile. Louis, voyant que le duc de Savoie était tombé complètement sous sa domination et que le fils aîné était exécré, s'était dit que s'il parvenait à se débarrasser du vaillant et sage Philippe, le duché lui viendrait aisément en la main

II fallait que la visée politique de Louis XI fût bien ferme pour qu'il résistât en ce moment aux prières de la reine. Elle était dans une de ces situations où, attendant d'elle un héritier, il lui témoignait de la bienveillance. Ce ne fut par cet héritier si ardemment désiré qui vint au monde, ce fut une fille, notre douce sainte. Le roi, furieux, délaissa brusquement sa femme, et quittant Nogent-lc-Rotrou où elle avait fait ses couches, il revint à Paris. Charlotte espérait attendrir Louis XI, et se rappelant la dévotion qu'il avait pour saint Jean-Baptiste et saint Jean l'Evangéliste, elle donna à la fillette le nom de Jeanne. Vain espoir. L'éloignement du roi, nous le verrons, devint de la haine.

Il lui laissa pourtant l'enfant, qui resta aux côtés de sa mère et de sa nourrice, Catherine de Bruxelles, jusqu'à l'âge de cinq ans. C'est pendant ce temps que Charlotte commença à former cette âme héroïque et douce qui fait de Jeanne de Valois, à la fois une des plus intelligentes, des plus touchantes, des plus sympathiques, des plus saintes femmes de ce temps et de tous les temps. Cette éducation dérangeait les prévisions politiques du roi, qui voulait une fille pieuse, sans doute, mais non « une nonne ». Il força Charlotte à l'envoyer au château de Linières, aux environs de Bourges. Il la mit sous l'autorité d'Anne de Culant, épouse de François de Beaujeu, sire de Linières, montrant ainsi que cette mesure était prise plus encore contre la reine que contre la piété, car le sire de Linières était aussi bon et digne chevalier que sa femme était vertueuse, intelligente et dévouée. Le voisinage

cHnoNiorr:s di: i.a MATKiiNnï: sainti:. 22î>

d'im convcnl linhilr p;ir les rclif^ciisoR do rnhhnyc (rissouduii (înlrcliiil la pi/îlé de

(llmrlollr ur lui pns, sans doulc, cnnlrainlc (r^hniuloniUM* (^oinplMniicnt s;i lillc l^llc piil )a voir mais rarcniciil, ri\ caclicUe pcul-cHre. ÎSous avorïs iino lettre d'elle, la seule qui soit venue à notre* eonnaissaFice. C'est un document [in'^eieux; il nous rens(Mp^n(* sur la situation et aussi sur la rrsiti^îialion, la [)ali('nc(', la docililr de la « bonne i'(Mii(^ ». MadaiHiî de Linières l'avcrlil que Tentant venait d\Mi-e malade et que sa convalescence serait bien hfttée si elle pouvait passer cjuelque temps auprès de sa mère. (Jue voyons-nous? Bans une circonstance aussi grave, la reine est sans autorité. Elle n'ose m(^mc pas écrire au roi, sans que sa lettre soit appuyée auprès de lui. Elle s'adresse au sire du Bouchage, dont Louis XI ne se défie pas trop.

« De par la reine. Monsieur de Bouchage, madame de Linières m'a écrit que ma fille Jeanne a été malade de la vérole et qu'elle est guérie. Elle m'écrit aussi que monsieur de Linières est très malade d'une fièvre. Elle voudrait bien que j'envoyasse quérir ma fille afin qu'elle pût se guérir complètement. Vous pourrez le voir par ses lettres que je vous envoie parle porteur.. J'en ai écrit une au roi afin qu'il en ordonne selon son plaisir, car je n'oserais pas envoyer chercher ma fille sans l'en avertir. Je vous prie de remettre ma lettre à mon seigneur et communiquez-lui les lettres de madame de Linières. Faites agir le porteur le plus tôt que vous pourrez, afin que tout soit fait

selon le bon plaisir de mon seigneur et écrivezmoi. Adieu. — Charlotte. »

Il faut méditer cette lettre. Elle nous éclairera complètement sur le servage de cette mère qui ignore la maladie de sa fille, puis qui n'ose pas la soigner sans autorisation.

Son cœur et sa dignité d'épouse n'étaient pas mieux traités. Pendant le siège de Paris, après la bataille de Montlhéry, en 1465, la reine est confinée à Amboise.- Après la paix, Louis lui défend de venir à Paris, où il fait grande chère, il l'envoie à Orléans où il se rend bientôt luimême, en une compagnie des plus blessantes pour l'épouse. Il ne tarde pas à partir pour la Normandie, revient à Orléans, « mais il n'y reste guère ». C'est le résumé de tous les séjours qu'il fait auprès de sa femme.

Toutefois, l'opinion publique, dont Louis tenait et était obligé de tenir grand compte dans la lutte contre la féodalité, lui imposait le respect extérieur pour la reine. La bonté de celleci, sa piété, sa dignité morale, peut-être même les mauvais traitements du roi, l'avait rendue populaire dans le clergé comme chez les bourgeois. Nous choisissons ce trait entre autres : « Le dimanche 11 juin 1465, maistre Jean rOllive, docteur en théologie, prêche très ouvertement, après la haute messe de Notre-Dame, en l'honneur de la royne. »

Quand Louis, préparant quelque grande manœuvre politique, a besoin de surchauffer ses bons compères les bourgeois de Paris, il exhibe « la royne en grant triomphe ». Plus tard il ne se contraignit [)lus. Mais jusque vers 1470,

ciinoNini i:s hi: i \ MATKiiNnï: saintk. 'SM

il p.iraîl. avoir pai l'ois dos remords. Sans donir, il lui 1111 drs rar<'s lioinincs qui ont la (uArre dural)l<\ mais la foi, <|iii élail p^raiido (mi lui, le lamrnail, d(^ Inups à aulre, h (|U('l<|ur sculi- MHMil humain. Mu loul cas, il com|)i'('iiail, bien (ju'cn houoranl (^xlcricurcmcnl la reiiu!, il rehaussait la (lii»nilé royale dans l'esprit du peuple.

L'année 1 1G7 et les trois suivantes sont, |)our C.harlotte, des «innées moins malheureuses, sinon heureuses; nous la voyons employée h une népx'ialion diflicile. Dieu voulait montrer (jue riiumililé de sa servante naissait non d'une inlirmité mais d'une vertu, comme il prouvera, a|)rés la mort du roi, (jue si Charlotte s'était elTaeée jusque-là, c'était non par manque de résolution, mais par obéissance au devoir.

Le mardi l""" seplembre 1 1G7, un grand nombre des bourgeois et des conseillers de la ville de Paris montent sur des bateaux richement couverts de belles tapisseries et de brillantes étoffes de soie. Ils. s'en vont au-devant de la reine qui arrive de Rouen. D'autres bateaux suivent. Les uns portent les enfants de chœur de la Sainte-Chapelle a chantant très mélodieusement des virelais, des chansons et autres bergerettes ». Les autres sont montés par un grand nombre de musiciens, « jouant des clairons, des trompettes, toute sorte de hauts et bas instruments accompagnant d'habiles chantres ».

Ceux-ci, aussitôt qu'on aperçoit le navire où est la reine escortée de ses dames et damoiselles, chantent des « morceaux à sa louange ». Les bourgeois s'approchent d'elle et entrent dans son bateau jonché de ileurs parfumées. Ils

lui offrent de riches boîtes, remplies de dragées et de confitures, des fruits nouveaux, et « un beau cerf en sucre ayant les armes de la royne pendues à son col. Le vin ne fut pas épargné et tous les passagers en eurent à leur volonté. »

Elle vint débarquer au terrain de Notre-Dame. Tous les présidents et conseillers de la cour du parlement, Tévêque de Paris et plusieurs autres gens de cette sorte, vêtus de leurs habits de cérémonie, l'y attendaient. La ville de Paris avait disposé à cet endroit diverses figurations et personnages muets, quelques-unes de ces représentations mimées, tableaux vivants, scènes sans parole, où excellaient les gens du xv® siècle et qui constituaient, après les fontaines de vin et les tables ouvertes à tout venant, le plus grand attrait des cérémonies publiques.

La reine se dirigea vers l'église Notre-Dame^ où elle fit son oraison, remonta en bateau et s'en vint faire une nouvelle station à la porte de l'église des Célestins. Elle y admira quelques autres de ces scènes muettes. De belles haquenées l'attendaient là, ainsi que ses dames et damoiselles. Elle alla rejoindre le roi à rhôtel des Tournelles, à la porte duqueL étaient disposées d'autres figurations.

Paris fut en liesse pendant toute la nuit suivante. Les rues étaient illuminées. On y dressa des tables où qui voulait pouvait venir boire et manger.

Pendant tout le reste du mois, les bourgeois et les seigneurs de Paris offrirent des fêtes au roi et à la reine. Nous la rencontrons notamment chez maître Jean Dauvet, premier président du

ClIlIflNIorrS in; l \ MATrUMTK SAINTK. 'SX\

p.'irloiiH'iil, <|iti donne un Irslin en son iionncMir. Elle y osl (Mî cornpîi^nit' <lr sa S(rni% |{onn(î de Savoie, <'l de (|uel<|ues d;irn(»s el InniVfroAnsoéi (loid le v()isinaf»;(* hii avait (''viderririKuit éU* — erneliernerd ponr sa ditifnilé d'é|)ous(» - - imposé par le roi.

Le respeel n (''lait, en elVel, qn exléri(Mir et (•(M'Iains délails de ces magnilicences nous d/»voilent tout ee (pie le eœur de Cliarloltf* put y soulTrir. Mais h^ roi pn'^parait une de (;es danii:(M"e!ises inlriii'ues où il avait besoin d'un redoul)l<Mn(*nt (\c lidélilé et de sacrifiées. Prouver aux bourj^eois de Paris qu'on était bon éj)0ux, c'était les préparer à croire qu'on était bon prince; et leur montrer une* scène brillante et sainte, c'était les toucher aux deux points les ])lus sensibles à un creur du xv^ siècle. C'est devant Cliai-lotle que délile celte armée de quatre-vin^t mille bourgeois dont trente mille sont vêtus de Jacques et de brigandines, c'est-à-dire de cuirasses en peau ou en lames de fer. Spectacle merveilleux, au dire des contemporains et nulle autre ville au monde n'eût pu faire paraître une telle masse de soldats.

Nous avons dit qu'elle venait de Rouen. C'est là que nous la trouvons au mois de juin précédent. Elle v est avec ses fdles. Le roi avait besoin de faire cette exhibition patriarcale pour mieux endormir les déiiances de ^^'ar^vick, qu'il veut C'a2:'ner à sa cause.

Il y a une éclipse dans les bonnes grâces de Louis. La reine reçut le contre-coup de l'afTaire de Péronne. Elle expie la bonne mine que le roi est forcé de simuler envers Philippe de Sa-

voie. Celui-ci, pour se venger du manque de foi de Louis XI, s'était mis, une fois sorti de prison, à la tête de quelques seigneurs révoltés. Dans le traité de Péronne, si humiliant pour la dignité royale, Charles le Téméraire exigea que Philippe de Savoie fût gracieusement pardonné et traité.

La reine est de nouveau reléguée à Amboise, qui est, avec Loches, le lieu le plus habituel de son exil. Mais la politique va réclamer de nouveau ses efforts. Cette fois l'œuvre est douce au cœur de Charlotte. Il s'agit d'amener la paix entre le roi et le duc de Guyenne. Louis met sa femme en avant pour mieux endormir son antagoniste, Charlotte voit seulement que cet antagoniste est le frère de son époux et que le grand devoir de l'épouse chrétienne est de procurer la paix domestique. « C'est elle qui, comme honneste et très noble dame, avoit fort travaillé à traicter ladite bonne paix et unité. » Elle vint recevoir son beau-frère au château de Moutierlez-Tours, en compagnie de Madame de Bourbon et autres dames et damoiselles pour « le fester très amiablcment ». Il demeura là jusqu'à Noël. Lui parti, l'œuvre pour laquelle la reine avait été retirée de sa retraite étant accomplie, on la renvoya à Amboise.

Mais le moment, le seul peut-être où elle fut vraiment bénie par son époux allait arriver. « Le samedi, dernier jour de juin 1470, environ entre deux et trois heures du matin, la royne accoucha dans le chûteau d'Amboise de ce beau fils qui là fut baptisé et nommé Charles. De ladite nativité fut grand'joye répandue par tout

CimONIOllKS 1)1-: I.A MATI'IlNITi^: SAINTE. Î^.T)

1(3 royaiiiiic (\c Iviincr. cL l'ul clianlr parloiil YV' Deiun l(tfi(lamus. >> Le roi inonlra uik» joie sans pareille rt, comme nous venons de le voir, tout le royaume y pril pari. Nous avons le récit des l'iMrs ([ui euHMit lieu : on ne nous y signale pas la |)rrsence de la reine. Le roi a besoin d'elle à Paris en janvier 1 171. Le 1 leviier, elle va en i>;rand(* |)ompe en procession à Notre-Dame et i\ l'église des Carmes «pi'on nommait Notre- Dame-dc-Hecouvrance, pour remercier Dieu <lu suc(*ès rcMiiporté par le roi en Picardie.

Les journées royales sont terminées ; la bonne reine va reprendre la voie douloureuse, avec des angoisses désormais plus intenses, une marche sans guère de repos, un exil plus surveillé, une solitude plus péniblement sentie. En vieillissant, le roi fortifie ses défauts, il les enfièvre, il les change en maladie et en monomanie. Il s'en cuirasse, il en fait le rempart, non seulement de sa politique mais de sa vie même. La défiance, le soupçon, la méchanceté, la haine, Y autoritarisme implacable sont devenus indispensables à chacune de ses pensées. Charlotte n'est plus une enfant. Elle a trente ans. Elle a montré son intelligence, sa fermeté morale sous sa docilité chrétienne. Elle est condamnée, dans l'esprit du roi, à ne plus guère quitter Loches ou Amboise, et dans des circonstances instantes à être éloignée plus encore.

Le roi la visite de plus en plus rarement. Elle ne paraît plus à côté de lui pendant les cérémonies officielles où parfois il avait cru devoir l'appeler. Il ne lui permet même plus de l'approcher pendant ses maladies.

Le chagrin, causé par l'éloignement de son époux, devenait angoisse, quand la mère constatait cette haine exaspérée que Louis ne cachait pas contre sa fille Jeanne. Celle-ci, sans cette haine qui pesait sur elle, eût été la récompense humaine des épreuves maternelles. Dieu, par une ingénieuse caresse de sa bonté, avait donné à Tenfant toutes les vertus qui avaient été nécessaires à sa mère pour vivre sans se désespérer : la douceur exquise, la patience énergique, la piété angélique, la modestie sainte.

La foi de Louis XI était grande, mais en venait aisément aux accommodements de la superstition quand elle était en contradiction, avec les visées politiques du roi. Ses filles étaient un des enjeux de cette politique. Il ne pouvait donc supporter que celle-ci eût « l'air plutôt d'une nonne que d'une princesse ».

Il refusa longtemps de la voir. Il y consentit enfin et il s'écria : « Je ne l'aurais pas crue aussi laide! » L'enfant voulut l'embrasser, il la repoussa. Une réflexion plus profonde et plus âpre le réconcilia avec la difformité de Jeanne. Il pouvait l'utiliser cette difformité et il prouva qu'il y pensait, en laissant échapper une phrase qu'il est inutile de rapporter ici. Mais quand il constata l'intensité de la piété, chez l'enfant, quand il lui entendit dire qu' « elle se destinait à Dieu qu'elle aimerait plus que tous les princes de la terre », Louis XI contraignit à peine l'impétueuse férocité de sa nature. Il tira son épée à plusieurs reprises pour tuer sa fille et déclara qu'il la tuerait. Nous avons la scène, et nous

r.iinoNiniiEs 1)1-: r.A matriimté saintk. 2IJ7

lyoïis \c si'ij^iHMir du Liiiiùrcs cachant dans on manteau Jejinne, (pii y resta sans Irernliler. On Mevin(* la donlnir dr la pauvre mère, 4|uan(l cela lui fut raconté. Il r.illul <|ue tout rdM, h la tyrannie du roi rA (|ue Jeanne congru! il à se marier. h]ll(; boitait léj^ènîmenl. Sa pliysiononue {gracieuse et cette expression vraiment anf^éli(|ue (|ui rellélait son unie eussent [)u l'ain* oublier la dilTorniité (\c son corps. Mais Louis d'Orléans, à (jui on imposa violemment celte épouse (en 1 17()), ne dissimulait ni son mépris ni peut-étr(i son dégoût.

Ici encore nous |)ouvons deviner les angoisses maternelles, quand Charlotte vit tyranniser et sa fille à qui ce mariage répugnait, et celui qui, sous peine de mort, acceptait celte épouse, avec une haine (jui n'était pas sans excuse. Elle prévoyait pour la pauvre enfant un avenir douloureux et elle ne pouvait la protéger! Déjà, quelques années auparavant, la politique de Louis XI avait mis sa fierté maternelle à une désagréable épreuve. Il avait voulu imposer sa fille aînée au duc de Calabre, neveu du roi de Sicile. Celui-ci avait subi les fiançailles. Mais aussitôt qu'il avait pu, il s'était enfui. Anne, moins patiente que Jeanne, avait ressenti ce dédain injurieux.

Nous revenons au mois de mai 1472, et, si Ton veut me pardonner celte parenthèse, je me permettrai de recommander ce mois au souvenir des pieuses âmes de France. Il est signalé par la première — et rudimentaire encore — apparition de Y Angélus en notre pays.

Au mois de septembre de cette année, la reine

eut un fils qu'on nomma le duc de Berry, « mais il ne vesquist guère ». Si Louis comprit que c'était la punition des durs traitements qu'il faisait souffrir à la reine, il n'y parut guère. Il ne pouvait pas encore lui enlever son fils Charles, mais il emprisonna la mère à côté du fils.

Pendant que la pauvre Jeanne vivait au château de Linières avec la pension de douze cents livres que lui faisait le roi, et si pauvrement qu'on nous la représente avec « sa petite robe de camelot percée aux coudes », la reine était enfermée à Amboise sans avoir le droit d'ajouter à cette maigre pension, sans qu'il lui fût, d'ailleurs, permis de recevoir « personne de bonne naissance ».

L'éducation du petit prince lui fut bientôt enlevée pour être soumise à l'autorité de personnages de bas étage dont les plus notables était le secrétaire du Plessis et le valet de chambre, Etienne de Vère.

Il ne fallut rien moins qu'un danger que courut le dauphin — et l'on en peut deviner le retentissement dans le cœur nîaternel — pour qu'elle quittât cette espèce de prison. En 1476, nous Tcntrevoyons au Plessis-du-Parc près Tours, avec son fils. On venait de saisir un individu qui avoua être venu là pour assassiner le fils du roi.

Les préoccupations lui venaient du dehors comme du foyer domestique.

En cette môme année 1476, elle apprit que le duc de Savoie, la duchesse et leurs trois enfants avaient été atta((aés et faits prisonniers auprès .de la porte de Genève par les gens de Charles

CMIIONIQUKS ni: I.A MATi:UNITI^: SAINTi:. t?.'îîl

(le IJoiirjj^oj^nc. I^r «lue j)iu\iiil a sr .saii\rr. Olivier <l(* la Marche; noiis raconte \r. l'iiil. Il était cIk'!' (h' IVntrepriso cl il a\ail obéi h contrc-c(i3ur à son iiiaîlrc, mais il y allait de sa vie. Il nous rnonln; la ilnchcsse assise (l(;rricri^ lui, sur son ^rand cJunal. Les deux filles (le la princ(»sse suivaient, eniourécîs de (HH'l(|ues (lauioiselles. Le plus jeune des deux lils était porté par un ti;TMitilhoninie bourguignon. On les euunenait à Saint-Claude, à travers la montagne. Toutefois le roi Louis ne pouvait tolérer cette insulte laite dans sa personne h sa belle-sojur. Il envoya donc des soldats qui feront ouvrir les portes du cliAtcau de Rouvres oii elle était prisonnière.

En ses dernières années, Louis XI, malgré les grandes [)réoccupalions de la politicjue générale n'oublie pas sa haineuse déliance contre la bonne reine. Il paraît surtout redouter rinlluence qu'elle pourrait avoir sur son fds. Quand la maladie lui laisse entrevoir que la nlort approche, il craint moins que le dauphin Charles, qui va devenir Charles VIII, ne venge les torts que le dauphin Louis a eus envers Charles VII. Il Ta tenu jusque-là dans une demi-enfance et loin de toute pensée politique. Il consent en 1482 à lui apprendre qu'il va régner et à lui indiquer quelques-uns des devoirs delà royauté. La scène est saisissante. Lui parlera-t-il de sa mère?Xon. Il lui parle d'Olivier le Daim, de Jean Doyat, des plus vils et serviles instruments de ses puissantes et sournoises intrigues. Pour la reine, qu'il ne nomme même pas, il la rejette hors de toute influence, en faisant jurer au jeune prince

([iril n'aura cVautres serviteurs que les hommes de confiance de son père.

Il va plus loin. Un grave historien contemporain, Claude de Seyssel, nous l'apprend; il envoya la reine en Dauphiné afin qu'elle n'eût plus de relation Avec son fils.

Il meurt le 30 août 1483 et il donne une dernière et cruelle preuve de son mépris. C'est, non pas à la reine mais à sa fille aînée, Anne de Beaujeu, qu'il confie la tutelle du jeune prince. Charlotte, nous le répétons, était bonne mais sans lâcheté. Elle avait été humble et docile parce que c'était son devoir conjugal. Elle comprit qu'elle avait actuellement un autre devoir à remplir. Malgré la faiblesse de sa santé ruinée par cette vie d'angoisses, malgré l'absence d'ambition et son dégoût pour les intrigues, elle réclame la tutelle et la régence : La régence, au nom du vieux droit de la France; et au nom de son droit maternel, la tutelle. Accepter une indigne exclusion c'eût été admettre qu'elle la méritait, et elle ne pouvait pas laisser déshonorer en elle la piété, la sagesse, la patience chrétienne.

Ce n'était pas seulement sa fille qui lui dis putait cette tutelle, mais Pierre de Bourbon, le frère aîné du comte de Beaujeu, et le duc d'Orléans. Aidée par les conseils du comte de Longueville, fils du célèbre Dunois, grand personnage lui-même, habile et vaillant, la reine mère l'eût sans doute emporté; son droit évident, sa vertu, sa parfaite bonté, l'indignité des traitements qu'elle avait subis, lui avaient fait, avons-nous dit, des partisans.

« ill'.MNfMl |.s; |>| i\ M\iii\il|', SAI.\1I 'Ml

iMai.s Ncr.s l.i lui (Ir I ;ml«)iiiiir I 18.*{, cllr sriilil rappioc'lu' (l(î l.'i inorl. Le 1" dcrciiibrc, elle dirl.i son hîslaiiKMil. dont cllr «-oiilia l'exécution h Vnir\iC\(^{\no (JeTours, i^ son gendre Pierre de Bourbon-lUMujcMi, et à ce comte de Danois, son beau- IVrre. a Les pleurs, les génussenients, les cris douloiir(Mi\(l(* Ions les fixons de sa maison, refi:r(dlanl une si bonne dame, lurent si grands (JUCî son agonie en fut troublée. » Elle mourut le même jour, le l*"" décend)re 1183, trois mois après son mari.

Klle avait dans son testament donné un souvenir naïf et louchant à sa lillc bien-aimée. a Je donne à ma lille Jeanne, duchesse d'Orléans, ma vaisselle d'argent, valant deux cents marcs, pour luy ayder à emménager. »

Pieuse et humble juscju'à la mort, elle recommande à son fds les serviteurs qui ont partagé son exil; les couvents des Frères Mineurs où l'on a bien prié pour elle, et elle laisse au jeune roi le soin de désigner le lieu de sa sépulture. Celui-ci voulut joindre dans la mort ces deux époux que la vie avait souvent séparés. Il fit porter en grande solennité et enterra le corps de sa mère à l'église de Notre-Dame de Cléry, auprès des restes du roi Louis XL

La vie de Charlotte de Savoie n'avait pas encore été écrite. Elle est toute lleurissante de vertus chrétiennes; nous avons voulu l'étudier un peu longuement. Nous y avons retrouvé en racines toutes les branches de la sainteté de la bonne sainte Jeanne, la patience unie à la fermeté, la suavité à la dignité. Toutes deux privées de l'amour paternel, toutes deux maltraitées par

leur époux, elles sont différentes en ceci, que la fillc reçut publiquement les injures et les coups dont le retentissement fut épargné à la mère. La souffrance de Charlotte devint martyre pour Jeanne, et la première eut certains jours lumineux, jours d'espérance et de tendresse tandis que la seconde, avec une ame plus aimante et plus fîère, menacée de mort par son père, arrachée à sa mère, méprisée publiquement par son mari, ne paraît pas avoir vu une seule année sans torture. Sa charité fut plus grande et Tamour divin plus rémunérateur. Elle fonda un Ordre vivant et sanctifiant, instruisant les intelligences et sauvant les âmes. Elle est invoquée depuis des siècles ; et c'est aujourd'hui pour la première fois qu'une humble voix essaye de dire la piété de Charlotte de Savoie.

ciiAiMTi;!'; III

DE LA RENAISSANCK PAÏlCNNi: A LA ni:\AISSANCB PlilLOSOPlIISTE (XVI^-XVIII* SIÈCLH).

^ 1. — La Mère de saint Jean de Dieu , fondateur des Jieli(/ieux de la (Jharilé (1 195-1550). — • Cette mère ne lait qu'apparaître. Eneorc ne la voyons-nous que sur son lit de mort, mais là, elle devient si touchante, elle se montre si bien la di^nie mère de celui qui aima tant les malades, et cette mort m(}me contribua si évidemment à Tèducation sainte de Jean de Dieu, que nous ne résistons pas au désir de la nommer ici.

On l'appelait Thérésa ; elle avait épousé André Condad, un petit bourgeois de la ville de Monte Mayor, en. Portugal.

Tous deux très pieux, ils s'efforçaient de tourner vers Dieu la décision de caractère et la vivacité d'imagination qu'ils remarquaient dans leur fils, ce besoin de grande activité qui donne à notre saint une physionomie si originale.

Un soir ses parents offraient l'hospitalité à un voyageur qui s'en allait en Espagne. Il y avait déjà été plusieurs fois. Ces voyageurs, marchands, colporteurs, pèlerins, c'était le journal ambulant. C'est par eux qu'on connaissait les peuples voisins, qu'on savait les nouvelles politiques, les noms géographiques, l'histoire et la légende. Ils payaient en récits et en prières l'hospitalité qu'on leur accordait.

L'hôte d'André Condad se mit à raconter les nouvelles de Madrid, où il allait, la beauté des monuments, des églises surtout. Le petit Jean — il avait huit ans — l'écoutait avec enthousiasme.

Entraîné par son imagination, il oubliait les parents dont il était le fils unique, les joies et la tranquillité du foyer domestique, la longueur du chemin, le manque d'argent. Il voulait aller voir les merveilles qu'on venait de lui dépeindre. Avec le caractère résolu qui lui donna plus tard une si rare humilité et un si complet mépris pour l'opinion du monde, il se décida à partir. Emporté par cette ardeur, qu'il devait adoucir, mais qui le poussa à vouloir toujours atteindre le degré supérieur delà perfection, il se dit qu'en suivant de loin l'étranger, il arriverait à cette ville de Madrid où il y avait de si merveilleuses églises.

Il guetta en effet le départ de l'hôte ; et le voilà parti à sa suite, tout en se cachant soigneusement, afin de n'en être pas reconnu et ramené vers ses parents.

Ceux-ci ne s'inquiétèrent pas d'abord de cette absence. Jean avait l'habitude d'aller visiter un oncle qui demeurait à l'autre bout de la ville. Le soir seulement, quand ils ne le virent pas revenir, ils s'émurent. On va chez l'oncle, puis on bat la ville, puis les environs. On devine les angoisses de la pauvre mère. Un soir, André revenait d'une de ces courses, toujours vaines^ qui le désespéraient et qui avaient donné à Thérésa une série de coups dont les derniers étaient mortels. André trouve sa femme couchée. Quelques voisins la veillaient. Elle avait une vio-

r.iiiioNiouKs hi: i.\ M/i^KnNiTÈ saintk. 215

leillr lirvrr, qui ne <lr\;ul (orilhrr que pour pr(^- C('îd(M' la inorl dr |h'u (l'lic#'r(\s

Elle l/>inl)a, cil vAYcA, TUrvrsv recoiimil son inari,rl,Va|qK*lnnl prrs de son lit elle lui dit avec un souriiT paisilih^ : « 'lOnjoiir'^ ^rnl \ T\\ n'as rien Irouvé! .!(* le savais. »

André nouIuI la consolci*, lui donner de nouveaux espoirs.

a C'est moi (|ui le eonsolerai », dil-ellf» avec le lîK^me sonrin* |)l(Mn {\r sérénité (|ui sendjlait annoncer à André h^ soninieil de la mort, prochaine. « Écoule-moi. Nolre-Seigncura eupilié de moi. Il n'a pas voulu cjuc je mourusse désespérée en p(Misant à l'avenir de cet enfant que nous élevions pour la vertu. Il m'a envoyé rAn<»-e p:ardien de notre lils. Celui-ci m'a ordonné d'être patiente et d'avoir courage pendant les dernières heures que j'ai encore à vivre. J'ai vu clairement l'avenir. »

André secoua la tète, il était persuadé que c'était la fièvre qui parlait par sa voix. « Non, continua-t-elle tranquillement, je ne dormais pas ; je n'avais pas la lièvre alors. J'ai vu que notre Jean soutïrira beaucoup. Il aura des traverses et sa vertu sera parfois mise en péril. Mais son bon Ange a reçu la mission de le protéger toujours. Les dangers qu'il courra, les coups qu'il recevra afTermiront la vertu que nous avons essayé de mettre en lui et développeront les grâces merveilleuses que Dieu lui réserve. Toi, mon bon André, tu vas rester seul. Voici ce qu'il faut faire. Tu vendras tout ce que nous possédons, tu distribueras tout aux pauvres et tu entreras dans rOrdre de Saint-François. »

André, queleslarmes étouffaient, fît signe qu'il

lui obéirait. « Je meurs heureuse, je suis rassurée sur le salut de ceux que j'aime. Adieu ou plutôt au revoir. Nous nous retrouverons dans le Ciel et Jean dans les hauteurs des Cieux. »

A quelques années de là, Jean que maint hasard avait longtemps éloigné de son pays et ; qui, après avoir été berger, puis cultivateur était devenu soldat, Jean vint à Monte-Mayor. Il y trouva les tombes de son père et de sa mère. L'oncle chez lequel il allait souvent étant petit, vivait encore. Il ne lui cacha pas que la mort précoce de sa mère était due à sa fuite de la maison paternelle. Jean s'agenouilla dans le cimetière. Il lui sembla que les chères et pieuses âmes lui parlaient encore du fond du tombeau. Celle de Thérésa lui parlait de pardon et aussi de pénitence. Quand il se releva, il ne trouva plus en lui qu'une seule pensée. Elle dirigea désormais toute son existence. Il s'était dit qu'il ne pourrait jamais faire assez de bien pour effacer cette sorte de parricide qu'il avait commis.

C'est ainsi que le souvenir de sa mère ne le quitta plus et l'encouragea à cette humilité héroïque, à cette charité infatigable, à cet abandon complet à la volonté de Dieu qui rendent si émouvante la biographie de ce soldat, de ce berger, de ce quêteur, de ce vendeur de bois, illustre, dès son vivant, par son pouvoir miraculeux et prophétique.

^11. — La Mère de saint François de Borgia (l&10-lc)72). — Jeanne d'Aragon, cousine de

r.llUONIfJUKS I)i: I.A MATEUMTK 8AINTE. 'M7

( lli.irh'S-Oiiint nvail r|)()iis('» .Irnii i\r Morf^i.i, «lue (Ir (iandiii. l'iaiirois, son lils aînr, h la fois as('M(» et (li|>lornale, fui un (le ces [loinrnos ((u'on |)(Mil appeler les hommes (l'r^lal (Ifî la \)U\U\ Dica les envoie h la suite (l(\s saints de gc'^ni*» [)Our (M)mplélerles assises terrestres des grands Ordres religieux.

11 élait ne en IMO. l^a IMl.) il d<îviid, général des Jésuites. Il paniit avoir reeu de saint li>iiaee, qui reconnaissait en lui une Ame de la mOme famille que la sienne, la mission de rcMulre inexlini^nihlc^. celle puissante llamme d'aposlolalqui éclaire Thisloire de la Compaii^nie de Jésus et (|ui met en si caractéristique lumière les trois qualités extérieures de Tordre : la mâle sagesse, l'humble dignité et la patience victorieuse. Mais, auparavant, il avait passé delongues années danslc monde. Aussi admirable au foyer domestique que dans Tadministralion des provinces et dans les grandes ambassades, il montra partout cette énergie intellectuelle, cet héroïsme de piété qu'il tenait de sa mère, la descendante de tant de rois défenseurs de la chrétienté contre les musulmans, la petite-fdle de Ferdinand d'Aragon et de la grande Isabelle de Castille.

Elle avait failli mourir quand vint au monde François son premier-né. « Pour attirer sur l'enfant la miséricorde de Dieu, et comme elle avait une dévotion très tendre pour saint François d'Assise, elle avait fait vœu de donner à son fds le nom de François. »

De concert avec son mari, elle pensa avant tout à le rendre digne de ce saint patronage, et «ellen'eutpasplusde soin delui choisir de bonnes

nourrices que de mettre auprès de lui des personnes qui pussent commencer à former son esprit et son cœur, en lui donnant les premières impressions de la vertu ». Elle voulut que ses premières paroles prononçassent le nom de Dieu, et la mémoire de l'enfant était si heureusement portée à retenir ces saints enseignements qu'il était, à l'âge de cinq ans, aussi instruit des choses de la religion qu'on l'est habituellement à douze ans. Elle remarquait, dès lors, avec quelle ferveur il priait; elle développait en lui la charité et la modestie qui lui étaient naturelles. Il mettait dans tous ses actes de vertu non seulement l'énergie qu'il tenait de ses ancêtres,, mais la grâce qu'il tenait de sa mère. Celle-ci admirait souvent que les plus chers de ses jeux consistaient à imiter les cérémonies de l'Eglise, les gestes des prédicateurs, et à répéter pieusement leurs discours. Si bien que le duc, son père, disait souvent : « Vous lui faites prendre plutôt le chemin du Ciel que celui de la terre. »

A Tàge de sept ans, elle lui donna un gouverneur pour former ses mœurs et lui apprendre <( celte conduite honnête, cet air de politesse qui sont si nécessaires aux gens de qualité ». On lui chercha également un précepteur, très savant dans les lettres humaines. La Providence récompensa les préoccupations de cette mère j)rudcnte. Celle-ci rencontra deux personnages ([ui avaient autant de lumière que de piété, et ils firent de lui « un cavalier accompli aussi bien qu'un véritable chrétien».

11 trouvait, du reste, dans toutes les traditions,, dans tous les usages de la maison paternelle un

ciïRONioiiKs hi: LA mati-hnit/^: sainti:. 249

;i|)|Hii |)oiir s:i picir. L.i diiclH'Sse riinhitun dr honiio litMin* ;i imc prîiliquc (1(^ (l/»voli()ii <|iii (tail inopn» i\ la maison de Hor^na vÀ que Franç;()is rlal)lil dans la (loiiipaj^nir de .Irsns quand il (Ml lU^vint l(* ij^riirral. Le dernier jour de chaciucî ni()is,(dia(*nn d(*s in('nd)n'S do la faniilNî lirait au <>rl \r nom d'un des saints honorés dans 1(î ronranl du mois suivant. Celui h qui le nom de ( (' saint était échu devait h^ pricM* parti<-ulirre- MKMd chaiiur jour d(* ce mois, excrccM* rrWn des MM'Ius par où cv siiint avait |)rincipalement brillé, et la veille et le jour de la fêle, il devait donnera dîner à deux pauvres qu'il servait tôle nue « pour honorer en eux Celui dont les pauvres sont les membres ».

J.a pieuse duchesse ne devait pas jouir loni;*lenq)s de la vertu et la tendresse de ce fds béni. Elle mourut quand il n'avait que dix ans. Nous ne savons rien de ses derniers jours. Nous voyons par la douleur de son fils combien elle méritait d'être aimée.

Malgré sa sagesse et la précoce et chrétienne fermeté de son âme, il passa plusieurs jours dans les larmes entremêlées de prières. Il cherchait dans son doux esprit, dans son àme déjà si vigoureuse, ce qu'il pourrait faire pour mieux recommander au Seigneur le bonheur de cette mère qu'il voulait revoir dans le Ciel. Le pieux enfant, préludant aux austérités de la vie religieuse, alla s'enfermer et se donna la discipline.

Mais sa mère ne l'avait pas entièrement quitté. Elle l'avait légué à doua ^laria Henriquez, aïeule paternelle de François, veuve de Jean de Borgia et nièce de Jean II d'Aragon.

C'est à celle-ci autant qu'à sa mère que notre saint dut les perfections de son éducation. Dona Maria se présente à nous avec une physionomie saisissante. C'est elle qui donne son caractère à la race, elle qui relève cette famille de Borgia et dont l'âme puissante en son humilité rappelle la chevalerie féminine, si je puis dire, d'Isabelle de Castille et fait penser à Charles-Quint, gouvernant encore le monde du fond de son monastère de Saint-Just.

Demeurée veuve à dix-huit ans, après l'horrible assassinat de son mari, elle resta dans le monde, comme son petit-fîls François devait également le faire, et en y portant comme lui un cœur promis aux austérités monastiques. Notre saint proclama toujours que l'une des plus grandes grâces qu'il eût reçues du Ciel était de l'avoir eue pour aïeule, parce que c'était elle qui avait veillé sur lui après la mort de sa mère et qu'à elle, à ses prières, à ses exemples, il devait d'avoir été appelé à la perfection religieuse dans la Compagnie de Jésus.

Elle était entrée, en effet, dans un monastère des Filles de Sainte-Claire de Gandia, dès que l'établissement de son fils, le père de notre saint, lui eût permis de quitter le monde. Sa fille l'y avait déjà précédée et nous avons sa vie « qui peut servir de modèle aux plus saintes religieuses ».

En vain avait-on fait les plus chaleureuses instances pour retenir dona Maria dans le monde. Son fils, désolé de perdre cette intelligente sagesse qui le dominait et le conduisait, ne voulait pas la laisser partir : « Le petit

ClIRONIOlir.S I)i: L\ MATKHNIT^: RAÎNTK. 251

iMaiiçois vcnail de iiaîlic, il <Mnil malîMlif, la (lurhessc sa leinmc était en prand danger. Oiir deviendrait-il s'il perdait aussi sa mère? » Mil'* n'écoula rien.

I.a vie d(* notre saint si<:[na]e |)lusiriii ^ j. m dictions vniiincMit merveilleuses dcî doua Maria. Charles-(Juint, qui l'avait en f,n\and res[)cct, lui dut plusieursconseils proph(')li(|ues doid l'avenir réalisa les pronostics. En la circonstance dont nous parlions plus liant, ce fut aussi par une prédiction qu'elle consola son fils. Elle lui annonça que la duchesse ne mourrait pas, qu'il aurait une fomille très nombreuse, et que n'eûtil d'autre enfant que \e petit François, celui-ci était destiné à un si grand avenir que loute la vie de son père ne suffirait pas à remercier Dieu d'un pareil présent.

Après la mort de doua Juana, doua Maria s'efforça de la remplacer, et, du couvent où elle s'était retirée, elle dirigea l'éducation de son petit-fils. Elle devait d'ailleurs constater plus tard combien François avait profité de ses leçons. Avant de mourir, elle le rencontra dans une ville du royaume de Grenade où la révolte des habitants de Gandia l'avait forcée de se réfugier. Elle était là auprès de sa mère doua Maria de Luna, bisaïeule de François, qui, en voyant ses vertus, put espérer que ces trois générations de saintes femmes étaient bien, les degrés de cette échelle mystérieuse que vit Jacob et qui menait de la terre au Ciel.

§111. — Doua Béalrix, mère de sainte Thérèse (1515-1583). — Le 28 mars de Tannée 1515, à l'aube cTune belle matinée printanière, Thérèse venait au monde dans une ville d'Espagne qui représentait toutes les qualités de l'honneur humain, delà fidélité, et de la gloire céleste. On la nommait la ville des Chevaliers, la ville du Roi, la ville des Saints.

Un incident poétique et charmant signale cette naissance. U Angélus sonnait à toutes les cloches d'Avila. La jeune mère, — elle s'était mariée à quinze anset en avait alors vingt et un — les connaissait toutes. Elles les écoutait, en remerciant Dieu de lui avoir donné, après deux fils, cette premièrefille.EUe tressaillit! Un son qu'elle n'avait pas encore entendu venait se joindre au concert bien connu qui envoyait au Seigneur les prières matinales. Une cloche sonnait plus claire, plus céleste, plus joyeuse. Elle sonna longtemps encore après que les autres se fussent tues. Si quelqu'un de ces pieux ermites qui assistent aux naissances des grands hommes et leur prédisent l'avenir, dans ces romans chevaleresques que dona Béatrix aimait tant, si quelqu'un de ces sages se tût présenté, il lui eût dit que cette cloche célébrait, avec une fierté joyeuse, la naissance de son enfant. C'était la cloche de la nouvelle église des Carmélites, dont l'inauguration avait lieu ce jour-là même ; et poussée par la volonté du Seigneur elle bénissait la venue de Tune des plus merveilleuses épouses de Jésus, de l'une des plus grandes gloires du Carmel, de Tune des plus grandes protectrices de la société catholique. En ce temps même, un homme d'un

p'Mii(MUissi [xiiss.'uinucnl (li;iholi(|iH! (|no le si(*n ('»(îiil |>niss;unin(Mil i(lr;il, Liillicr se lurparail ;i enlever à I l^^ylist^ la inoilié de sondomaiiir, cl ce pc^lil enraiil (îoinhallra (^1.1(3 puissance du mal plus vicloricuscineiil (\\\c ne le fera IMiilippe II, le nii(ui\ arnic (l(\s rois.

Vax C(»II(* année* niéinc», paraît j^loriensi^njcnl l'rîincois ^^ (|ni va répandre» dans le monde la mollcM^- corruptrice Henaissance, vX cvAlv cnTant lera plus pour cond)attre celles lAclie et païenne moll(*ss(* (pie 1(* roi de l'rance pour l'environner d'éclat. (l(»Me enfant encore sera la plus héroïque de celte ville <les ('dn^valicM'S, la plus fidèle au roi du Ci(d dans cc^tte ville du Roi, la i)lus sainte decell(» ville des Saints.

Dofia Béalrix était facile h se laisser enthousiasmer par les prophéties éblouissantes de piété etd'honneur. La piété et l'honneur étaient dans son sang comme dans le sang de son mari. Ils étaient tous deux de la vieille race chevaleresque qui, depuis des siècles, combattaient les Maures, et tandis que son mari don Alphonse de Gepeda, descendait des rois de Léon, elle, dona Béatrix de Ahumada avait dans son blason des pièces qui rappelaient des faits héroïques. Thérèse dédaignait ces glorieux souvenirs. Elle le déclara mainte fois, non pas avec mépris pour les nobles traditions qui poussent à bien faire, mais avec dédain pour la vanité qui engage à l'oisiveté.

Elle jugera môme, aussi sévèrement que le respect le permet, le goût pour les récits chevaleresques que doila Béatrix avait trouvé dans son sang ; et contrairement à ce que nous voyons chez beaucoup de nos saints et de nos

saintes, c'est vers son père, non vers sa mère que se porte la plupart de son respect et de sa tendresse. Nous allons laisser la parole à sainte Thérèse, qui nous introduit beaucoup mieux qu'il ne nous serait possible de le faire dans ce foyer domestique où règne dofia Béatrix.

c( L'éminente piété de mes parents et les faveurs dont Dieu me combla dès mon enfance auraient dû suffire, si je n'avais été si infidèle, pour me fixer dans le sentier de la vertu. Modèles de vertu, ils n'accordaient qu'à elle leur estime et leur faveur. Dieu avait orné ma mère des plus belles vertus. Les grandes infirmités dont sa vie ne fut qu'un enchaînement, firent éclater sa patience. Une ravissante modestie trahissait au dehors tout ce que son âme avaitde pudique. Douéed'une beauté rare, jamais elle ne parut en faire la moindre estime ; comptant à peine trente ans quand elle mourut, elle avait déjà adopté cette sévérité de costume qui convient à un âge avancé de la vie. Elle charmait par la douceur de son caractère et par les grâces de son esprit. Sa vie tout entière s'était écoulée au sein des grandes souffrances ; la mort la plus chrétienne en fut le terme et le couronnement.

» Nous étions trois sœurs et neuf frères. Grâce à la bonté divine, tous, par la vertu, ont ressemblé à leurs parents, excepté un, ajoute ici la sainte avec une humilité qui lui faisait traiter comme un crime l'amour de la parure, la seule faute qu'elle commît jamais.

» Je les chérissais tous de l'affection la plus tendre et ils me payaient de retour. Toutefois il

CIIIloMOUrs l»l î\ ^fAT^:ll^!f^ ^yi^vr ^yTy

y en avîiil iiii à peu prrs dr. mon a;^r. ([uc j'niinais plus (pic» les iiulrcs. Nous nous rrunissiuns [nniv lir<* ensemble les Vies des sfiinls. I^n voyant l(*s divers genres de» supplices (|ue les martyrs (Mi(lurai(*nt pour Dieu, je trouvais qu'ils achetaient il bon compte le honlnnir d'aller jouir de lui, (*t j'aspirais, moi aussi, h une* mort si belle, de toub* l'ardeur de mes désirs.

» Nous délibérions ensend)le sur les moyens d'atteindre notre but. Le parti qui nous souriait davantage était de nous en aller, demandant notre pain pour l'amour de Dieu, au pays des Maures, dans l'espoir (ju'ils feraient tomber nos tôles sous le glaive. Mais nous avions un père et une mère, et c'était là le plus grand obstacle à nos yeux... Voyant, continue-t-elle, qu'il nous était impossible d'aller au lointain pays des Maures moissonner la palme du martyre, nous résolûmes de mener la vie des ermites du désert. Dans un jardin attenant à la maison, nous nous mîmes à bûtir de notre mieux des ermitages, en posant l'une sur l'autre de petites pierres qui tombaient presque aussitôt.

» Je me plaisais surtout à réciter le saint rosaire, c'était une dévotion que ma mère avait extrêmement à cœur et elle avait su nous l'inspirer. »

Le Révérend Père François de Sainte-Marie, dans son Histoire des Carmes déchaussés, insiste sur ces lectures de poèmes chevaleresques. « Notre sainte quitta la lecture des livres saints, et, se laissant emporter à l'exemple et à la coutume, elle se donna tout à la lecture des romans, avec son frère Rodrigue. Ils n'avaient plus de plaisir que dans les aventures fabuleuses de ces

chevaliers errants. Ils se remplirent l'imagination et la mémoire de combats, d'amours, d'enchantements et des autres sottises de cette nature et se rendirent si intelligents dans ces ouvrages ridicules, qu'ils composèrent un nouveau roman, rempli, comme l'on dit, des événements les plus ingénieux que l'imagination subtile des Espagnols ait jamais inventés. Béatrix d'Ahumada, leur mère, avait innocemment contribué à ce petit désordre, car, voulant quelquefois se délasser des travaux domestiques, elle se divertissait dans la lecture de quelqu'un de ces livres de chevalerie.

» Elle les eût retirés bientôt de cet égarement, si elle eût été prévenue de sa mort. Car, étant ornée de toutes les vertus qu'on peut désirer dans une femme d'honneur et d'esprit, soit qu'on la considère comme une mère de famille, soit qu'on la regarde comme une véritable chrétienne, elle n'aurait pas manqué de détourner ces deux petites âmes de ce chemin, qui est d'autant plus dangereux qu'il est plein de charmes et de divertissements. »

On nous permettra peut-être de remarquer, pour la défense de dame Béatrix, que si la lecture de ces livres de chevalerie développait l'imagination de ses enfants, elle les poussait, en môme temps, vers les hauteurs. Elle les entretenait de l'héroïsme et de l'honneur. Sans doute, les poèmes chevaleresques poussent plus à l'acquisition de l'honneur mondain que de la sainteté, mais rappelons ce passage où sainte Thérèse nous raconte le grand bien que l'instinct de l'honneur fit à son Ame.

CIIIIONIQIJES DK LA. MATKUMTl': SAINTK 2'^^l

Ces IcmIiiics \\i\ fnisai(*nl- p.is n('»f;lig(»r i\ dairu» B(^nlrix Ions les [)liis iiiinuîifuix de ses devoirs inalernels. a Le soin avec I('<|ncI rllc, nous faisait prier DicMi (»t nous ins|)irail de la di'îvolion envfM'S Nolnî-Daine, ainsi (|u'(mv(»rs <|uel(pies saints, (excita dans mon Ame comme les |n'emières étincelles de |)iélé, h l'Age, ce me send)lc, <le six à sept ans. >> (^(^st i\ \m\\ |)rès vers cet Age que Thérèse vit sa mère s'alVaihlir de plus en plus. « Mariée, dit un des panégyristes de noire sainte, dès sa (piinzièrncî année, dame lîéatrix avait dil d'abord veiller sur les trois or{)lielins que la première femme d'Alphonse lui avaient laissés. Mère à son four de deux (ils, Ferdinand et Rodrigue, ensuite de Thérèse, jamais son amour mal(M^nel ne mit de différence enlre ses propres enfanis et ceux qu'elle avait adoptés devant Dieu. Marie de Cepeda, l'aînée de tous, payait d'un large retour l'affection de sa belle-mère. La jeune femme trouvait déjà dans la jeune fdle un appui au milieu de ses sollicitudes, et sa frêle santé, l'épuisement où la réduisirent bientôt les fatigues de la maternité l'obligèrent môme de remettre aux mains de Marie une partie du gouvernement de la maison. La famille, en effet, se multipliait rapidement. Après la naissance de Thérèse, Béalrix eut encore six enfants : Laurent, Antoine, Pierre, Jérôme, Augustin et Jeanne.

« Alphonse de Cepeda est un autre Jacob, qui enseigne à ses douze enfants la vertu par ses exemples. Si sa haute taille, sa physionomie austère inspirent un profond respect au peuple d'Avila, chez lui il est père avant tout, et, sans

abaisser sa paternelle dignité, il sait se faire aimer aussi bien qu'obéir. Béatrix, malgré les charmes de sa jeunesse et sa délicate complexion, réalise le type achevé de la femme forte. »

Dofia Béatrix sentit la fin de sa vie approcher, et elle dicta un testament qui est parvenu jusqu'à nous, trop long pour que je puisse le donner ici. La pieuse dame laissait ici-bas une avocate auprès du Seigneur. Elle ne lui manqua pas. Sainte Thérèse nous l'apprend avec cette sublime candeur qui est le caractère de son style. « Etant un soir fort recueillie dans un oratoire, je pris mon rosaire pour prier vocalement et sans aucun effort d'esprit. Que nos petites industries sont inutiles quand Dieu veut agir en nous! Quelques instants s'étaient à peine écoulés qu'un ravissement vint, avec une irrésistible impétuosité, m'enlever à moi-même. Je fus transportée en esprit au Ciel : les premières personnes que je vis furent mon père et ma mère. »

§ IV. — La Mère de sainl Charles Borromée (1536-1584). — Dans cette galerie des mères chrétiennes, elle représente surtout l'humilité. Elle paraît s'être effacée complètement derrière son mari. On nous la montre comme le modèle des dames, au milieu de cette Renaissance italienne qui réchauffait tant de vices, donnait à la corruption des grûces séduisantes et encourageait tant de crimes. A la date même de la naissance de noire saint, je vois dans une petite ville voisine du chûteau d'Arone, en Milanais, où il naissait,

r.IinONKjlJKS DK LA MATKIIMTI^: SAINTE. '-J.iU

(\\w, cent viiif^l. |)()M<»s ou Irllr/s furent nssassinrs <Iîuis l'cspaccî d'une année, au nom de ia jalousie*.

Mai'f^uerite dr Médi(:is,S(i'ur du niarcjuis Jean- Jac([ues, f^^énrral des armées de rem[)ereur Charles-(}uint, et du cardinal Jean-An^fî cjui devint Pap(^ sous le nom de Pie I\', avait épous6 le comir (nlIxM'l IJorromée, d'une des illustres familU's du Milanais.

(l(dui-ci possédait les trois (jualilés (jui caractérisent les grands Italiens d'alors; la candeur dans la piété, la fermeté dans l'intelligence, et la iinesse dans la conduite. Au milieu des Français et dos Allemands qui se disputaient rilalie, au mdieu dos haines de ville à ville, de famille ii famille, restes de la longue lutle des Guelfes et des Gibelins, il sait, avec une prudence bénie, garder, en même temps, sa dignité et ses biens. Cette fermeté avisée et cette imposante douceur, cette énergie humble et cette intelligence politique, nous en retrouvons le développement dans la vie épiscopale, dans l'action diplomatique et sociale de son fils Charles. Mais, bien que le comte Gilbert fût un homme de piété, bien qu'il communiât une fois la semaine, qu'il récitât, chaque jour, l'office divin, et qu'il se retirât souvent dans sa chapelle pour y méditer, il paraît sage de croire que c'est à dame Marguerite que le saint dut cette grAce dans la dévotion qui rend si attrayante l'étude de son âme, comme la vigueur de son action émerveille les historiens de sa vie extérieure.

L'effronterie de la corruption qui était, disons-nous, le signe de la Renaissance, faisait

frissonner Tûme pure de la comtesse. Elle avait rompu avec le monde ; et, vouée tout entière à Téducation des six enfants qu'elle avait, elle ne sortait que pour aller à la messe, pour visiter les monastères de filles, ou suivre quelques exercices de piété. Car elle savait qu'elle devait non seulement la vigilance à ses domestiques, les conseils à ses enfants, mais l'exemple au peuple chrétien et une tendresse spéciale pour ceux qui sacrifient tout au Seigneur Jésus. Mais où qu'elle allât, elle portait son âme pure, et son cœur pelotonné dans le sein de Dieu. Sa figure toujours modeste rappelait que cette grande dame marchait les yeux de l'âme fixés sur cette étoile qui conduisit les rois à la crèche de l'Enfant-Dieu.

Elle avait dû comprendre, malgré son humilité, que Notre-Seigneur avait souri à sa modestie. Elle avait approuvé son époux, à qui Ton reprochait l'excès de ses charités et qui répondait : « J'ai soin de mes pauvres. Dieu aura soin de mes enfants. » Dieu montra que non seulement il en aurait soin, mais qu'il donnerait à tous l'honneur en ce monde et à quelques-uns la sainteté. Dès l'heure même de la naissance de notre saint, on vint annoncer à sa mère que celte naissance était signalée par une apparition merveilleuse : un corps lumineux que nul n'avait vu jusqu'ici et qui ne se représenta plus, un corps, disent les biographes, d'un éclat très grand et d'une longueur d'environ six toises, resta pendant plusieurs heures en face du palais d'Arone, où Charles naissait. Plus tard, quand il devint archevêque de Milan, on rappela que son grand et saint prédécesseur, Ambroise, avait vu

CIinONigilMS I»i: I.A MATiaiNITK SAINTK. '2i\l

sa naissnilcc sif»;nalrc \)i\v unr i!if»rvrill(% |>ar cet <»ssaiin (Tahcillrs <|iii riail vomi so poser sur 1rs livres (le rcMifaiil. au IxMceau <'l (|ui sV'loi^na j()y(MiS(MU(Mil couuue s'il r\\\ eu inissiou i\(\ syruholiscM" ce (jue les anciens appoLiinil le îniri de rclocjucncc.

Celle vie rclirée que la comless(î ai mail, oxcr(.;a sur Tcducalion de rmlanl uneaclion prépoiidcranlc. PcMulanl (|u<' maiul fait anuoncail U* i\{)[\ (|uc son iidcllii^'cnce si viji^ourcuse aurait pour traiter les grandes choses de Tadminislraiion el de la poliliciue, d'aulres prouvaient combien sa piélé précoce élail déjà ferme <^t aimable. Le temps qu'il n'employait pas à Tétude, où il montrait des aptitudes remarquables, il le donnait à la conslruclion de petits autels, auprès desquels il chantait les louanges des saints, et plus tard à la visite des églises, particulièrement de celles qui sont consacrées au culte de la sainte Vierge.

Nous pouvons voir Tencouragement maternel dans ces habitudes de l'enfant. Nous n'avons pu retrouver ces encouragements dans les épreuves que le saint eut à souffrir pendant son épiscopat. Cette humilité que la pieuse et douce dame aimait, l'enveloppa désormais. La comtesse disparaît dans sa chère obscurité après nous avoir donné l'un des plus illustres saints des temps modernes.

§ V. — La Mère de saint François de Sales {15G7-1G22). — La vie de la baronne de Sales est illuminée par deux phrases qui permettent de

voir jusqu'au fond de son âme. Ces deux phrases ne sont pas d'elle. Elle est muette dans l'histoire, et les biographes de son fils nous montrent son action sans pour ainsi dire nous révéler le son de sa voix. Encore son action faut-il, le plus souvent, la deviner d'après les résultats.

L'une de ces phrases est la première que prononce son fils François, l'autre, l'une des dernières que nous ayons de son fils Louis.

Nous redirons d'abord celle-ci, parce qu'elle marque d'un trait puissant l'éducation que madame de Sales donne à ses enfants. « J'aimerais mille fois mieux, dit le comte Louis de Sales, voir enseveli dans un oubli éternel tous les titres de ma maison et être mis au rang du dernier de mes vassaux, que de commettre nu péché véniel, »

L'autre est encadrée dans le plus touchant des documents. C'est le récit de la nourrice de François, racontant les premiers gestes de l'enfant.

Tout son corps, dit-elle, se trémoussait de joie quand on allait à l'église, les bras tendus en avant comme s'il eût voulu y arriver plus vite. Là, il joignait les mains, inclinant la tête, ou tenant, avec cette saisissante gravité de l'enfance, ses yeux fixés sur le prêtre officiant. Mais il ne parlait pas encore. Un jour, tout brusquement, on entendit une petite voix claire et gracieuse, s'écrier : « Mon Dieu et ma mère m'aiment bien ! » C'étaient les premières paroles de ces lèvres qui devaient remuer tant de pensées comme de sentiments et s'emparer de tant de volontés.

riiiioNiQiJKs in: i.A MATMUMiï: saintï:. 203

Dans cet instinct i)nr de l'rMifîint, son Dieu et sa inrro, c'(\st loiit un. Il scnlail (\\\r l'anionr de Tniu^ procédait d(î l'amour de l'aulnî. Il nous faisait voir aussi condjicn <Hait tendre et pieux le C(Rur de sa mère, combien iU^youin* et noble sa tcMidrcsse, combien sa^e (également et IVrrme sa conduite, car ii la «jurande alTection se joij^naitdans le coMir d(^ l^'rancois la crainte et le r(*s[)ect.

(^)uand r(Md'ant lut sevré, sa mère s'en empare complètement. Lui, de son côté, la reclierche avec une intelligence attentive et une tendresse incessante. Mais laissons la parole à sœur Péronne, (jui recueillait les souvenirs de la nourrice : c( Madame sa mère, qui était douée d'une piété extraordinaire, ravie d'aise de voir de si bonnes et de si belles dispositions en ce cher enfant, prit un soin continuel de les bien cultiver; elle le faisait avec d'autant plus de plaisir que celui que ce saint enfant prenait d'être instruit par sa bonne mère le rendait très assidu à se tenir auprès d'elle ; il ne semblait pas qu'il eût un divertissement plus à son gré que d'apprendre le catéchisme et à prier Dieu. Sitôt qu'il en sut quelque chose il eut soin d'en instruire les petits enfants des fermiers et de la paroisse. »

Sa mère, Françoise de Sionnaz, avait quatorze ans quand elle épousa le baron de Sales. Elle était de vieille race militaire comme son mari. Tous deux comptaient dans leur généalogie des alliances princières, notamment avec la famille de Savoie, qui ne le niait pas. Les Sales prétendaient même descendre d'une famille patricienne de Rome. En dehors de cette légende, leur gé-

néalogie se suivait exactement depuis le onzième siècle.

La baronne de Sales eut son premier enfant, qui fut le saint évoque de Genève après six ans de mariage, à Tâge de vingt ans. Elle en eut douze autres, dont cinq moururent en bas Age. Ce que nous savons des huit qui survécurent permet de voir en eux le courage en même temps que la grâce ; une ardeur martiale facile à Temportement, avec une puissance de maîtrise sur soi-même qui les rendirent aussi aimables qu'ils étaient généreux, aussi pieux que dévoués, aussi charitables qu'ils étaient naturellement irritables. On cite même de deux d'entre eux, qui furent les plus célèbres, François et Louis, cette particularité qu'ils avaient, à force de triompher de la colère, détruit complètement en eux la vésicule de fiel.

Bien des traits permettent de supposer que cette gentillesse de l'esprit et du cœur, cette très aimable courtoisie, cette pure chaleur de tendresse, cette élégance poétique de la pensée et de la parole qui distinguent les enfants de la baronne de Sales venaient d'elle, comme cette vigueur de volonté, cette imperturbable persévérance, cette ampleur hardie et robuste du cerveau doivent être attribuée à leur père, vaillant soldat et sage diplomate.

Lui, dans l'éducation austère de ces grandes familles féodales qui avaient échappé aux mollesses delà Renaissance, représentait la sévérité, madame de Sales la tempérait. Si le père ne voulait pas que l'excessive indulgence poussât les enfants au libertinage, la mère savait que les

r.IIUONiyilKS l)K LA MATKhMTK SAINTE. J^f)

j)niiili<»iis <)iilrn|^(Nml(\s (lrvcl()p[)enl la bassesse de r^UiK*. u Ils l('nai(*iil le inilieii (filtre rindult,nMiC(^ ('I la srvrrilr, car si hirii ils drsirairnl que; h'iaiirois nc.ùl point de» rrpli<|iirs à leurs volonlV^s et qu'il se soumît Innnhlcintînt h leur Irrulr, Iriii" inleiitioii louhîfois u'rlait pas de le r(Mi(lr(* limidc, s()nd)re et inélancolicpn*. C'est pouripioi ils lui lAchaitMd. la l)rid(^ suriis.'nuruenl v\ la lui serrai(Md aussi niodrrrnu'ut, «piaud il en ôlail besoin, Donc, ils lui donnaient une bonnette liberté, et voulaient ([u'il passAl son temps modestement avec ses send)lables; voire parfois ils conmiandaient (ju'on lui donnût de Targenl, j)(>ur se récré(M' et éi^ayer aux jeux où il y a de la (lexlérilé, tant scudemcnt. Kt, d(» lait, à mesure qu'il devint caj)able des bonorablcs et nobles exercices, ils lui firent apprendre à danser, à tirer des armes et à monter à clieval. Mais ils lui permeltaient seulement les jeux auxquels, paraît Tai^ilité du corps et de Tesprit: car pour ce qui est des jeux de hasard, comme par exemple les dés, les cartes, ils lui étaient tout à fait interdits. »

A cO)té des leçons paternelles et maternelles, il y avait la leçon des événements. Elle était éloquente et douloureuse, faite pour rabattre Torgueil humain, pour combattre la nonchalance de Tàme et pour développer les ardeurs de la foi catholique. On sortait à peine des grandes guerres de religion; elles menaçaient sans cesse de renaître. Les ruines qu'elles avaient faites jonchaient le sol de la Suisse et de la Savoie. L'àpre tyrannie des Genevois, des Bernois et des autres tribus huguenotes, maintenait les

peuples du Chablais, du Gex, du Faucigny, du Ternier, du Gaillard, etc., sous le plus intolérable, le plus sombre, le plus affolant joug qui soit au monde, sous le joug des ministres de Calvin.

Auguste de Sales raconte l'arrivée de ses oncles François et Louis dans le Chablais, qu'ils venaient évangéliser. Il nous les montre sur la plate-forme du château des Allinges, regardant ce Chablais que les calvinistes « ont rendu à la liberté de l'Evangile » . « Du haut de la plate-forme on voyait la misérable face de cette province : des églises détruites, des presbytères en ruines, des potences à la place des croix sur les chemins, des châteaux brûlés, des tours renversées. A cet aspect l'apostolique François, le coude appuyé sur le parapet du bastion, ne put retenir ses larmes et il emprunta, pour exprimer sa douleur, les lamentations des prophètes. »

Les huguenots n'étaient pas seuls à entretenir l'humilité dans ces âmes, l'activité de ces cerveaux. La pieuse baronne ressentait lourdement le contre-coup des événements politiques. La Savoie était souvent le terrain où se rencontraient les armées française et espagnole. La maison ducale avait en elle des germes de discorde et la situation des gentilshommes voisins de la frontière française était difficile, attirés qu'ils étaient tantôt par le duc Emmanuel-Philibert, tantôt par Jacques de Savoie, duc de Nemours. Celui-ci eût bien voulu mettre la main sur le château de Brens, appartenant au baron de Sales et qui lui eût permis de tomber sur les Genevois. Le lui remettre c'eût été amener sur soi la colère du duc de Savoie. Pour i uper

ciinoNiouKs ni: r,A MATi-nMTK saimi:. 'J07

court h toiilo iusislîuice, il fnllul (\\\r h\ baronne avec phisicîurs |)(4ils cnlantscl Tort rnalach; mais voulani siiivrr son mari, ([uilla hiusquciiK'nt le clhUcau (l(^ Sales, et, vint s'iiislallcr à lirens, au mili(Mi du (lliahlais. (Irande anj^oisse pour elle de vivre et de laisser vivre ses enfants, ses domesli(iucs, au milieu de cette population que Genèv<î avait contrainte au protestantisme, il y eut, en (MVel, pour cMo un moment de ^rand souci ; toutes les nourrices qu'on lui présentait pour CJiarles étaient huji^uenotes, et « elle ne voulait j)as qu'il piU sucer l'erreur avec le lait ». Je donne ce détail pour noter les soins minutieux de celle éducation matiMiielle.

()uand elle avait produit tous ses effets et qu'elle avait mis dans l'àme des enfants de fortes assises de piété, de charité, de sincérité, de respect, d'honnêteté et d'honneur, vers Vùgc de sept ans, cette éducation de la mère n'était plus seule à diriger ces jeunes amcs. On envoyait les fils et les filles dans des collèges, dans des couvents, sauf parfois l'aîné, qu'on destinait à continuer la race et à maintenir les traditions de la famille. Lui, l'aîné, on le gardait à la maison, aux soins d'un précepteur, sous la surveillance paternelle et maternelle.

François de Sales, bien que l'aîné et destiné par le désir de ses parents à vivre dans le monde, avait tellement désiré accompagner ses frères au collège de la Roche, qu'il y parvint. Il se montre, en cette circonstance, tel qu'il sera désormais, doux et fort, tel que la grâce de Dieu et les leçons * de sc^ nère l'ont fait: elle lui avait trop bien enseigné le respect pour qu'il osât lutter directe-

ment contre le désir paternel, mais il fut si triste de ne pouvoir aller aux études que la nourrice, cette bonne femme à qui nous devons les précieuses notes qui précèdent, vint exposer les désirs de l'enfant à madame de Sales. Ses domestiques fidèles et pieux n'étaient pas sans autorité. Nous pouvons le constater curieusement ici. Madame de Sales céda et intervint à son tour auprès de son mari.

François avait, disions-nous, l'inébranlable énergie des cœurs paisibles. Dès sa petite enfance il laissa deviner qu'il serait un conquérant d'ames, un conquérant à façon de son Maître, qui avait dit cette parole difficile à comprendre au premier abord et dont François de Sales fut le commentaire lumineux : « Bienheureux les doux, car ils conquerront le monde. »

Dans les familles nombreuses, les leçons maternelles se répercutent d'enfant en enfant, les aînés les transmettant en les traduisant aux plus jeunes. Nous voyons François, répétiteur pour ainsi dire des conseils maternels, exercer l'apostolat envers ses frères. Ils apprenaient de lui « la pratique de la méditation, des prières vocales et le recueillement intérieur; leur vertueuse mère en était charmée ».

Ce n'était pas seulement la douceur qu'il laissait voir, il faisait entrevoir sa future gravité. Sa personnalité se dégageait des instincts généreux de sa race et des langes de l'éducation. Dieu le voulait ainsi pour qu'il pût défendre respectueusement mais invinciblement sa vocation contre l'ambition du père et son apostolat contre les inquiétudes de sa mère.

< lIKoMnl I s hl LA MAII.liMTÏ^: .SAINTF. 'JfiO

l)i(Mi V(Mil aussi <|n('lrs parents (I(îs saiiiIssoicMit parfois iiii|)arrails, |)()iir niiciix drinoiilrrr la piiissaiu(^ (le sa j^rAce et ne pas laiss(îr de cloute sur la libre volonté de ces enfants de sa prédilection. Ou(»l(pies détails portent h supposer que la baronne de Sales n'avait rien de raustérité i\c la matrone romaine. Ce coMir v(îrtu(Mix et pieux, aimable; et |4;raeieu\ r]*élait |)as sans faii)less(\s mabM'n(;ll(\s.

Un historien nous racontera qu'elle aimait mieux tel de ses fils parce qu'elle l'avait nourri <le son lait. La sensibilité, (jui était ^n^andc en ell(% Tétait j)eut être trop; ainsi elle jouit des triomj)]i(*s littéraires, des amitiés nobles, des protections puissantes, de tout ce qui entourait le jeune François d'estime et de sympathie, de respect môme, mais elle eut de grandes angoisses pendant que celui-ci reconquérait h la vérité ce Chablais, que nous avons vu couvert des ruines laites par le calvinisme. Cette secte ne voulait pas abandonner la tyrannie, ni laisser relever ces ruines, ni rendre la liberté à ses esclaves. Les ministres, campés comme des caporaux de l'armée genevoise et bernoise, au milieu du peuple séduit et conquis, ne se hasardaient pas à lutter par la parole contre la science et l'éloquence de François. Ils annonçaient toujours qu'ils allaient le confondre; et se dérobaient toujours. Ils préféraient condamner à mort et exécuter ceux que le prédicateur catholique avait ébranlés, menacer, calomnier celui-ci, et enfm tenter de le faire assassiner.

MadamedeSalesétaitaisémentrenseignée.Elle revoyait par l'imagination les scènes qu'on lui

peignait : son fils marchant dans les montagnes^ les pieds ensanglantés, couchant sur la neige sous quelque hangar en ruine, car nul n'eût osé ou voulu lui donner abri ; elle savait que telle semaine il avait échappé au poignard, telle autre semaine à la balle de l'assassin huguenot. Elle le rappelait auprès d'elle. Mais il résistait aux appels de cette inquiète tendresse. Plus tard, quand le Chablais et les autres provinces voisines eurent été ramenées à la vérité, elle le vit avec effroi au milieu des pestiférés. Elle le sait moribond. Cette fois, il dut obéir non pas aux désirs de sa mère, mais aux ordres de son évêque et revenir au logis.

Les graves maladies de François et de ses autres enfants, la mort de cinq d'entre eux, mirent à de douloureuses épreuves ce cœur délicat. La plus grande de ses angoises était encore à venir. Elle perdit son mari en l'an 1600. François avait déjà pris sur elle cet ascendant qu'elle peignait si naïvement plus tard en disant : « Celui-ci est mon fils et mon père ». Il eut besoin de toute sa tendresse et de son autorité morale pour la consoler. Charles-Auguste de Sales nous mène au lit de mort du vieux gentilhomme. (( Se sentant mourir, il appela auprès de lui tous les enfants, qui étaient pour lors à Sales ; à l'imitation des anciens patriarches, leur bailla à un chacun de salutaires commandements et bons conseils, leur laissa pour père son bienheureux fils François, prévôt et élu de Genève, et leur ordonna très expressément de lui être obéissants en toutes choses, leur bailla sa bénédiction et remit la charge de la famille à

CIIllONTOrKS DE LA MAII-liMlî. SAiMI. "J7\

sa lrt*s clirnî fcrninc. » Nous la voyons aussi suivre» ['(^nliM'rcnM'nl dr sou r[)oux au milieu des (lames (lo sa famille, remplissant les cliemins de lamentations et gémissements.

Si admiraMe <[u'eût été le père de famille, si vertueuse que fiU la mérc, si bons que fussent les enfants, « ils étaient (\r riiumainc; n.ilure » et Ions sans doute n'avaient pas eomhattu l'impétuosité naturelle avec autant de succès que Louis et François. Il y avait aussi des beauxfréres et des belles-sœurs « qui avaient leurs idées particulières ». François prévit que sa mère ne résisterait pas aux soucis que donnerait nécessairement l'administration d'une si grande fortune que surveillaient des droits différents. Il lui conseilla d'en confier le soin à Louis de Sales, devenu le chef social de la famille comme il en était, lui, le chef spirituel. Louis était fort digne, par son intelligence, sa piété, son courage et sa prudence, de succéder au « grand et saint personnage » qu'ils venaient de perdre. Celui-ci avait, dans son testament, indiqué son désir que ses enfants demeurassent ensemble, ainsi qu'ils le faisaient de son vivant. François, dans une de ses lettres à madame de Chantai, nous donne une vue très claire de cette vie de famille.

« Je ne vous peux cacher que je suis présentement à Sales, comblé d'une tendre et incomparable consolation auprès de ma bonne mère. En vérité vous auriez du plaisir de voir un si parfait accord parmi choses qui sont pour l'ordinaire si discordantes : belle-mère, belle-fille, belle-sœur, frères et beaux-frères, entre tout

cela, ma vraie fille, je vous puis assurer, à la gloire de Dieu, qu'il n'y a ici qu'un cœur, et qu'une ûme en unité de son très saint amour, et j'espère que la grûce du Seigneur s'y doit rendre abondante. Car déjà c'est une chose bonne, belle et suave de voir comme cette fraternité demeure ensemble. Votre envové vous pourra dire qu'hier universellement toute cette aimable famille vint à confesse à moi en notre petit château, mais avec tant de piété que l'on eut dit un jubilé d'année sainte à gagner. »

Hélas ! cette douce vie n*eut pas de durée, a Certains discours de domestiques aigrirent l'esprit de leurs maîtresses, » et ces terribles belles-sœurs qui, bien que vertueuses, avaient des idées particulières, mirent le trouble dans les divers ménages réunis au château de Sales. Il fallut se séparer, et ce ne fut pas sans angoisses pour la bonne mère, d'autant queTévcque de Genève l'avait déclaré très nettement, « tant s en faut que j'ajoute à ma domesticité une personne du sexe, quelque ûgée et quelque recommandable qu'elle puisse être, que je ne désire loger, en aucune façon sous mon toit, ma chère et vénérée mère », non pour elle, mais pour la suite de parentes et de servantes qu'une telle dame avait nécessairement avec elle.

Il distinguait, du reste, entre loger sa mère ou la recevoir momentanément sous son toit, et l'une des grandes et dernières joies de madame de Sales ou de Boissy — car c'est le nom qu'elle porta à la fin de sa vie — fut de venir passer un mois chez son fils peu de temps avant sa mort.

Pnrmi los maiMlrs j"ir>. (ju rlli- iMlJ fin i.M « il

SCS (Icrnirrrs aiiiirrs, nous (hîvoiis iiicJlrr la ooniiussaïKo (in'i'IIi' iil de iiiiHlaiiK* do r,hrintal et rainilir <|(ii ir}i;iia (Mdn* cllrs dcn Depuis

qu(d(|uc l(Miips drjà, la bai'onnc de Salçs avait voue le pèlerinaj4;e de Saint-CUaude pour obtenir la î^uc'M'ison de son elier lils malade; mais (dh; n'avait [)as eneorc eu la eommodilé de Icî faire, i\ eause des inlirmilés qui l'en avai(»nt cm[)(V chée. Se trouvant en bonne disposition, elle résolut d'aceom[)lir son vœu; et son Bienheureux fils et père tout ensend)l(î lui avait promis de raeeompai;'ner. Ce lut donc à Saint-(^laude ([ue fut fixé le rendez-vous, pour le 24 du mois d'août, et cela par un concours de circonstances fort imprévues.

» Toutes clioses étant ainsi réglées, on se rendit de part et d'autre à la ville de Saint- Claude : le serviteur de Dieu avec sa mère, de la Savoie, et la baronne de Chantai, de la Bourgogne. Or, il se trouva, entre ces deux dévotes dames, une si grande conformité d'humeur, qu'il semblait que la vertu môme les eût rassemblées à dessein; elles contractèrent une grande amitié. »

C'est le jour de la Saint-Barthélémy 1G04, que la noble compagnie arriva à Saint-Claude. Le 29 mai 1605, madame de Chantai vint voir madame de Boissy au château de Sales. Elle y revint trois autres fois, amenant Tune de ses filles, qui devait épouser le baron de Thorens, l'un des fds de madame de Boissy et emmenant avec elle la plus jeune des sœurs de saint François.

Je ne saurais résister à donner une des scènes naïves qui nous font pénétrer dans l'intimité du château de Sales, où la baronne recevait ses enfants et ses amis. « François étant à Sales un jour maigre, nous dit-on, avec sa mère et ses frères, et ayant devant soi un plat où l'on avait mis avec de l'eau simple des œufs pochés; attentif à de bons propos qu'il tenait toujours en mangeant, presque tout le long du repas, il mangea son pain seul, le détrempant avec cette eau, comme si c'eût été une sauce la plus excellente du monde ; tant il avait l'esprit éloigné et aliéné des choses qui appartiennent au seul corps. »

La fin de la vie approchait pour madame de Boissy. Elle n'était pas sans doute complètement purifiée des quelques faiblesses qu'avait pu lui imposer l'excès de l'amour maternel. Elle devait souffrir encore dans un point sensible de son cœur.

Elle perdit cette dernière et très aimable fille que madame de Chantai avait emmenée avec elle en Bourgogne.

« Il faut que je me hâte de vous dire que ma bonne mère a bu ce calice avec une constance toute chrétienne; et sa vertu, de laquelle j'avais toujours eu bonne opinion, a de beaucoup devancé mon estime. Dimanche matin, elle envoya prendre mon frère le chanoine, et parce qu'elle l'avait vu fort triste et tous les autres frères aussi, le soir précédent, elle lui commença à dire : « J'ai rêvé toute la nuit que ma fille Jeanne » était morte; dites-moi, je vous prie, n'est-il pas » vrai? » Mon frère, qui attendait que je fusse ar-

ciiiioNionrs i)i: i.A MATichNiTi': SAiNTi: 2^5

iiM |MMir le lui (lirr, \ (»\ aiil crllr Im'IIt (>ii\rrlun3 lie lui pivsciilrr le liaiiap, ri (\nr\\r ùlail couchée «n son lit : » Il est vrai, dil-il, ma mère* » et <3cla sans |»lns, car il n'eut pas assez de force pour ricMi* ajouter. « La volonté de Dieu soit » l'aile », (lil ma bonne inèrr», et pI(Mira un es|)ace de temps abondamment, et puis app(îlant sa Nicole: « .I(^ veux nn^ lev(*r pour aller pi:ier Dieu vn la » cliapcdle pour ma pauvre* lille, » dit-elle. Et tout soudain fit ce qu'elle avait dit; pas un seul mot d'iin[)afienee, pas un seul elin d'œil d'inquiétude; milh^ bénédictions à Dieu et milhî résignations à son vouloir. Jamais je ne vis une tlouleur plus tranquille, tant de larmes que merveille, mais tout cela par de simples attendrissemenls de cœur, sans aucune sorte de fierté; c'était pourtant son cher enfant. Eh bien, cette mère, ne dois-je pas l'aimer? Hier, jour de Toussaint, je fus le grand confesseur de la famille, et avec le Très-Saint-Sacrement, je cachetai le cœur de cette mère contre toute tristesse. »

Après ce coup très douloureux et si chrétiennement supporté, elle était prèle pour le Ciel que le bon Jésus ne voulait plus faire attendre à celle à qui il devait deux amis héroïques comme François et Louis de Sales. « Le jour des Cendres elle alla à la paroisse de Thorens, où elle se confessa et communia avec grande dévotion, entendit trois messes et les vêpres ; le soir, étant au lit et ne pouvant dormir, elle se fit lire par sa femme de chambre trois chapitres de Ylntroductioriy pour s'entretenir en de bonnes pensées ; au matin elle se leva comme

de coutume, mais, en se peignant, elle tomba tout soudain comme morte. Le baron de Thorens averti accourut aussitôt, la fit relever, et lui rendit le sentiment à l'aide d'essence : elle commença à parler, mais presque inintelligiblement. A la môme heure, on envoya à Annecy, au saint évoque, qui arriva bie'htôt avec un médecin et un apothicaire. Il la trouva paralysée de la moitié du corps et plongée dans une sorte de sommeil léthargique, dont toutefois on pouvait la tirer facilement; et quand elle était ainsi éveillée, elle montrait qu'elle avait bien sa connaissance, soit par les paroles qu'elle s'efforçait de dire, soit par les mouvements de la main qui était demeurée libre : car elle parlait fort à propos de Dieu et de son ûme, et, quoique devenue aveugle, elle prenait elle-même à tâtons un crucifix placé sur son lit et le baisait amoureusement. Elle reconnut François à la voix, et lui fit le plus tendre accueil : « Celui-ci, dit-elle, » est mon fils et mon père ! » Lui prenant la main» elle la porta à ses lèvres avec respect; puis, étendant le bras pour l'attirer sur son cœur, elle lui donna le baiser maternel. Elle demeura deux jours et demi dans cet état; on lui donna l'extrôme-onction ; et enfin, le 1" mars, elle rendit à Dieu sa belle ûme suavement et tranquillement, et sa figure prit une singulière expression de sérénité douce et souriante qui faisait plaisir à voir. »

CIinONIOUKS DR LA MATICHNITÉ SAINT!-:. ^77

§ VI. — La Mt*rc (Ir saint Louis de Gonzafjue (K)l).S-ir)01 ). - Donna Maila a joui do la plus gnuidc gloire (|u'un(î clirrlinnir puisse rOvcT encenuMidc. Non scidcincnl, elle a pu su[)posfT que SDU lils clail saini, cola arriva a bien des mères; uou seuIeiTuuit (die a entendu ce lils proclama saint par ro[)ini()n publique, cela est déjà assez rare ; mais ce (pii est prescpie unicpuî, elle a eu la certitude (pi'il était sainI, rinlaillibbî aulorito lui a permis de l'invocjucr. Des l'an KiO 1, treize ans après la mort du Bienlieureux, il reçut officiellement ce titre. Les évoques de Lombardie et particulièrement celui de Gastiglione, autorisèrent le culte public.

Gloire suprême et certitude enivrante pour le cœur maternel qui met légitimement l'infini au-dessus de la brièveté, le bonheur éternel audessus des plus brillantes félicités de la terre. Mais Dieu rappelle sans cesse que rhumililé est une des grandes lois du christianisme. Il a voulu que Tame de cette princesse du ciel, que le caractère de cette princesse de la terre restassent tellement cachés qu'il soit difficile aujourd'hui de les décrire d'un trait net. La biographie de saint Louis de Gonzague a été commencée pendant la vie du saint, achevée peu après sa mort par un religieux intelligent qui a vécu dans rintimité de son héros, qui a connu sa famille, été en relation avec sa mère. Il parle fréquemment de celle-ci et jamais il ne donne un détail saisissant. Quand il cite un fait d'elle, la charité ou le respect l'empochent d'en chercher les mobiles; il néglige d'en suivre les conséquences. Il ne nous offrira donc presque

rien qui puisse servir de point de départ à une étude psychologique.

Nous n'avons guère pour nous guider que la ressemblance physique qu'on peut remarquer entre eux dans le tableau de F. de Cayes. Nous savons que les personnages ont été peints d'après des portraits de famille confiés au peintre. Cette ressemblance est réelle. C'est le même profil ingénu et fin, la même bouche ferme, le même front haut et surtout ce regard de Louis, regard difficile à oublier parce qu'il regarde sans voir. Non pas qu'il soit rêveur, il est au contraire très actif et considère quelque chose avec une attention intense, mais ce quelque chose est au dedans, non au dehors.

Que conclure de ce portrait? La douceur dans la persévérance, la grande pureté et la délicatesse de l'âme. Le bon Père Cepari, cet historien de saint Louis, dont nous parlions plus haut, nous dira seulement d'elle, qu'en se mariant, elle résolut de se livrer à la dévotion. Il semble qu'il se détache de toute sa vie quelque chose de paisible, de sereinement abandonné à la Providence qui contraste avec les mouvements passionnés de son mari.

Non que celui-ci ne fût un homme religieux. Les rapports qui sont insérés au procès de canonisation nous le montrent souvent repentant, se confessant et communiant fréquemment ; mais il était irritable, violent et joueur, passion dont il parvint à se corriger seulement à la fin de sa vie, après la mort de son fils et grâce aux prières de celui-ci.

11 était cousin au troisième degré du duc sou-

ciinoNiQuns de la matkunité saintk. 271>

vcraiii (I(î Maiilonc, lni-m<^mc princcî du Sninl- Einpinî vl in.'U(|uis, prrs(|ii(» souverain, de (^aslij^lioiu». Donna Maria riait la lillc d'un assoz grand scii^ncur pirnionLiis, Ijalllia/ar i'ani, cpii coniplail, dans ses ailiancuîs des personnaj^^es illuslr(»s.

l^]ll(' riait demoiselle d'iionneur de la reine Isabelle de Valois, lille de notre Henri II et femme de Philip|)e II, roi d'Espati^ne. Ferdinand de Cionzague avait été envoyé, pour je ne sais quell(^ mission, à la cour d'Espagne. Frappé des (pialités de donna Maria, il la demanda en mariage au roi et à la reine qui consentirent. Les fiançailles, puis le mariage se firent, après qu'ayant communié ensemble, ils eurent gagné une double indulgence i)lénière.

Ils ne tardèrent pas à revenir en Italie, où leur vie allait se passer désormais. La marquise désirait avoir un fils qui se consacrât à la vie religieuse. Elle n'avait pu prévoir que ce dût être l'aîné. Celui-ci était, d'après les constitutions impériales, prince du Saint-Empire, l'héritier présomptif, presque obligatoire, du marquisat, auquel l'extinction de deux autres branches de Gonzague devait ajouter des biens considérables. Louis, cet aîné, entra douloureusement dans ce monde : on dut le baptiser en hûle et pendant plusieurs heures on pleura sa mort. 11 n'en devint pas moins vigoureux. La prédiction que la duchesse de Mantoue tivait faite à donna Marta, dès la naissance de l'enfant : « Celui-ci sera un grand saint, » cette prédiction ne paraissait pas devoir se réaliser : Louis semblait plutôt vouloir être un grand capitaine.

Les démons se joic^nirent à la duchesse, pour confirmer la prophétie. Des possédés qu'on exorcisait dans l'église Sainte-Marie de Castiglione, crièrent en montrant Tenfant : « Voyezvous celui-là, il ira au ciel et sera comblé de gloire ! »

Le marquis de Castiglione, homme vaillant et bon capitaine, voyant dans Louis l'homme chargé de défendre son domaine et ses sujets, chercha à développer en lui Tamour des armes. Donna Marta l'avait voué à la sainte Vierge dès sa naissance. La lutte s'établit entre ces deux directions.

Pendant les quatre premières années de Louis, son âme fut complètement abandonnée aux soins de sa mère. Elle donna à cette âme une culture forte et féconde. Le Seigneur Jésus avait fourni le terrain et semé les graines de la sainteté, donna Marta dirigea sur elles les rayons de l'amour divin. Elle lui fit aimer la prière et les pauvres.

Un nuage presque diaphane, mais que l'esprit délicat du saint n'oublia jamais, couvrit, un instant, l'éclat de cette aurore angélique. Son père, qui voulait en faire un grand^ capitaine, l'emmena dès l'âge de quatre ans au milieu de ses soldats. Là, l'enfant prit grand goût pour les exercices guerriers, l'influence du sang paternel l'emporta. Il commit alors cette faute, la seule qu'il ait à se reprocher pendant tout le cours de sa vie, faute si légère, d'ailleurs, qu'il fut seul à la considérer comme criminelle, et qui, en efl'et, fut tout au plus un manque de politesse. Il apprit des soldats avec lesquels il vi-

CIII\ONI(JUES Dlù LA MATERNITÉ SAINTT-. 1>S1

Viiit. et (|iii raîmnîcnf, qtiolffiios mois j^io-»^iri>> dont il iKî conipnMiaicMil pas liî sens — il avait ù poino six ans. Dès que son {çouvcM-ncnir Ini en €ul siti^nalc Tinconvonance, il no les nMlil plus. fl(»lle lr<;rn^lr, il la |)lriira connue un crime. Félix riil/)(t, disent les plus ausirrcs d(î ses hiop:raplies, puiscpuN n'ayant rien d(; criminel en uiUMil'ant si jeune, elle servit de point de d«''part il cette pc'Miilcnce lu'îroï(iuc, de cause à celte vigilance inouïe, d'aide à cette pureté idéale dont il est resté le modèle.

Ouand il revint de ses exercices mililains, vers l'i^ge de six ans, la marquise sentit ([u'unc minime parlie de Vàme de son enfant avait échappé, non à Dieu, mais à elle-même. Elle la reconquit tout entière et le Seij^neur commença il l'élever dans les hauteurs du Ciel.

Nous n'avons pas à raconter ici les merveilles de cette volonté enfantine qui ensevelit son être tout entier, dans toutes les vertus, dans la prière, dans Tamour divin, dans la pénitence. Pénitence! c'est un mot qui semble illogique en un enfant si pur, qui n'avait commis nulle faute, qui n'en commit jamais et qui pourtant, jusqu'à la lin de sa vie, redoubla ses macérations comme s'il eût eu à expier tous les crimes de Ta terre. C'est, qu'en effet, il savait qu'il devait essayer d'expier les crimes commis par tous les hommes.

Cette conséquence logique de l'amour envers Dieu, ce résultat exquis de l'amour fraternel envers l'homme, nous avons essayé de les expliquer au début de cet ouvrage ; il nous faut rappeler, en outre, ce que saint Jérôme a dit : « Dieu vous demande dechàtier votre corps, non

parce qu'il le hait, mais parce que c'est le seul moyen de faire votre salut. » Nous donnons ainsi à l'Ame sa puissance sur le corps et non seulement sur notre corps, mais sur les autres êtres, sur la nature, et si on peut le dire, jusque sur Dieu même : sur Dieu, dont on nous enseigne qu'il souffre violence par la prière ; sur la nature par les miracles ; sur les hommes par l'apostolat.

Don Ferdinand revint à Castiglione. Il avait été deux ans sans voir Louis. L'enfant avait un peu plus de sept ans. Son père le trouva grave et sage. Il fut ravi, pronostiquant qu'il pousserait au plus haut point la fortune de sa maison et que ses sujets trouveraient en lui le maître bienveillant et ferme, l'idéal des princes chrétiens. Louis avait entrevu une vie toute différente de cette existence glorieuse. Mais tout en augmentant son trésor des vertus naturelles et chrétiennes, il mûrissait lentement un projet, encore vague dans son jeune esprit. Il commença par vouer sa virginité à la sainte Vierge. Plus tard, il ouvrit un coin de sa pensée : « Madame ma mère, dit-il un jour, vous avez manifesté le désir d'avoir un fils religieux, je crois bien que Dieu vous en fera la grâce. y> Bientôt, il ajouta : a Je crois que ce sera moi. »

Louis était si jeune que donna Marta n'attacha pas une grande importance à ces paroles. Elle était heureuse de le voir pieux, fervent même. Nous devons supposer qu'elle ignorait jusqu'à quel point il poussait ses austérités. Les devoirs du rang, les habitudes des familles princières empêchaient, entre la mère et les enfants, cette intimité de tous les instants qui est la loi

r.iïiioNiniJDs ni: i.a matff^niti^: saintk. 28.3

(lu loyer d()in('sli(|uc (!ii iiolnî société bour- «^eoiso. La nian|iiis(î dv, (îonzaji^ue ne sut pas (|uc ces austérités portaient une att(;inte irréiné- (lial)l(^ à lîi santé de l'enfant.

llWc le vit partir pour IMorencc avec cliagrin. 11 allait, sous 1(î patronage» du j^rand-duc de Toscane, a|)[)rendre le beau lanj^a^e toscan et perfectionner ses études classiques. Soncliafçrin fut adouci par la certitude (jue son (ils pouvait, sansdan<i;er poursa piété, jouird'une liberté plus grande et d'une frécpientalion prescjue nécessaire avec la cour et les courtisans.

Nous la voyons en correspondance avec lui. Voici comme, à TAge de dix ans, il écrivait à don Ferdinand : « Monseigneur et |)ère, la lettre de Votre Seigneurie Illustrissime du 6 de ce mois nous a attristés, parce que vous disiez avoir soulTert les douleurs de la goutte accompagnées d'un peu de fièvre. Une autre de madame notre mère nous a consolés en nous faisant savoir que vous êtes complètement guéri. Grâces en soient rendues à la Majesté divine!... Nous continuons nos exercices de piété et nos études. Nous nous portons bien. Rien autre chose, si ce n'est que nous vous baisons les mains ainsi qu'à madame notre mère. »

Quand il eut douze ans, la maladie le força de revenir à Castiglione. Les soins de sa mère le guérirent. Nous le voyons avec elle visiter quelques cours d'Italie, rencontrer saint Charles Borromée, courir quelques dangers qui mettent en émoi le cœur de sa mère.

Louis lui ouvrit alors son âme. Elle eut ces confidences graves et naïves du cœur d'un

saint de quatorze ans, qui semble être la plus exquise merveille que l'imagination puisse rêver. Elle était heureuse de le voir causer des choses de Dieu avec les plus austères religieux, qui admiraient les lumières célestes dont ce jeune esprit était illuminé. Nous ne croyons pas qu'il lui confiât encore le secret de ses pénitences corporelles. Elle les découvrit et un jour on lui apporta une discipline tachée de sang qu'on avait trouvée dans le lit de Louis. « Cet enfant veut donc se tuer! » s'écria don Ferdinand qui était présent.

Qu'en fut-il de cette découverte ? le bon Père Cepari ne nous le dit pas et rien ne nous fait supposer que le père et la mère interposèrent leur autorité pour faire cesser ces macérations. •C'était chose grave alors que de chercher à refroidir la piété des enfants, et Louis avait de si bonnes raisons à donner pour expliquer ses austérités que, plus tard, il fit céder, sur ce chapitre, même la sévère prudence de la Compagnie de Jésus.

Les confidences que Louis faisait à sa mère déchirèrent peu à peu le voile qui couvrait sa vocation. Il lui dit d'abord qu'il était décidé à céder son droit d'aînesse à son frère Rodolphe. Puis il lui parlait du bonheur de la vie religieuse. c( Il ne comprenait pas que tout le monde ne se fît pas religieux. » Mais quel Ordre choisir? Son amour des pénitences corporelles le portait h choisir l'Ordre de Saint-François. Donna Marta lui fit observer qu'avec sa complexion délicate, il ne devait pas penser à un Ordre aussi sévère, qui mettrait sa vie en péril. Il comprit la sa-

r.imoNHJlJKS hl. l.A MATKîlNITl'': SAIMK. *^r>

l;(»ss(» (\c ccl\i^ ()l)S(»rvali()ii cl son li/^silnlion rc- Jonhlîi. I^iiliii, l(» jour de* l'Assompliori lo^i» — il avait alors (|nin/.c ans cl (Iciiii il viiil Irouvor sa mrrc cl lui annonça (|ue le malin, aprcs sa communion, il avail cnlcndu une voix claire et (lislinclc lui ordonnanl d'cnlrcr dans la (^ompa^nic de Jcsus.

La pieuse mère ne lit aucune ohji'clion. r^lle aimail cel ordre. I/amour maternel, préoccup/î de la sanlé de l'enlanl, lui lil cnlrevoir l'évolution (pie sainl Ignace avait inaugurée. Le Barbare éluil domplé, le rhéleur allait dominer le monde. (Vclail l'orgueil, non plus la hrulalilé ({ui devenait le danger pour la sociélô. La Renaissance, avec son instinct de révolte, allait remi)lacer le Moyen Age et ses instincts farouches. Le monde moderne demandait moins de macérations physiques, plus de macérations morales ; et saint Ignace avait vu qu'il fallait ilompter l'ûme directement, non par l'anéantissement du corps, mais par l'abandon le plus absolu de la volonté. Donna Maria aimait donc cet Ordre qui ne s'enivre pas des pénitences corporelles.

Elle paraît avoir été heureuse de la vocation de son iils, mais l'angoisse ne tarda pas à venir. La lulte va s'établir entre l'impérieuse volonté du père et la douce persévérance du fils.

Celui-ci savait bien que le prince mettrait une opposition absolue à cette vocation. Son fils aîné, investi légalement de son héritage, celui sur lequel il avait compté, avons-nous dit, pour la fortune de sa maison comme pour le bonheur de sessuiets, abandonner le poste où Dieu l'avait

mis ! Cela paraissait impossible. La parfaite confiance en Dieu diminuait, pour Louis, Tappréhension de cette lutte contre les volontés d'un père respecté, aimé et aimant; mais il y réfléchissait sans cesse. Un jour il trouva une pierre, sur laquelle il vit gravés les signes de la Passion : c( Voyez, madame, dit-il à sa mère, ce que Dieu m'a fait trouver; et dire que monsieur mon père ne veut paâ que je me fasse religieux ! »

Il fallut pourtant se décider à parler. Donna Marta pensa qu'elle devait avertir son mari et plaider la cause dé Louis. Celui-ci vint à son tour. Le Père Cepari nous raconte la fureur du prince. Il menaça Louis de le faire fouetter et le renvoya hors de sa présence.

Pendant un an la situation ne changea guère. L'âme de donna Marta était balancée entre l'amour pour l'enfant et le respect pour le mari, entre sa piété qui donnait raison à Louis et le devoir conjugal qui ne lui permettait pas de l'encourager directement. Elle voyait le pauvre enfant redoubler de prières et d'austérités, et d'autre part son mari, tantôt furieux, tantôt désolé, appuyer son refus sur mille raisons des plus fortes.

Comme il arrive toujours, l'obstination douce, pieuse et respectueuse l'emporta. Donna Marta fit céder don Ferdinand sur le principe môme. Il accepta que Louis transmît ses droits à son frère Rodolphe. Comme il fallait l'autorisation de l'Empereur, c'était du temps gagné. Don Ferdinand accepta ensuite l'idée que son fils quittât le monde, mais au bout de deux ans seulement.

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pour eiiln^r dîuis hî cIcîp^i'; sc^ciilier, qui lui pcriiK'llrait (l'arriver au cardinalat, [)onl-ôlrc h la Pa|)aiilc. Il accepta ensuite ienlrce dans un Ordre relii:;i(Mix qui ne harn^rait pas la roule des hoiuKMirs ! Mais (piant il entendit parlrr de la (;()nî|)a{^nie de Jrsiis, un Urdnî (pii rc^fusiî toute dii'nilé ecclésiasticpie, il redevint plus furieux <[U(* jamais et reprit toutes ses concessions. Il s'adoucit de nouveau et fit succéder les paroles atl(Midrissanles aux élans de colère.

La consciences chrétienne lui reprochait cette rii:;ueur que l'orii^ueil lui dictait. Louis tenait bon.LaissonsIa parole au Père Cepari. « Le marquis craignait d'olTenser Dieu, et tout ensemble il ne pouvait se résoudre à perdre son enfant bienainié. Craignant d'avoir trop contristé Louis, il fait entrer le gouverneur du chAtcau qui attendait dans l'antichambre, et le prie d'aller voir ce que faisait son fils. Le gouverneur trouve, à la porte du Bienheureux, un serviteur qui l'avertit que celui-ci s'est enfermé et a défendu qu'on le troublât. Mais l'envoyé du marquis, fort de Tordre qu'il avait reçu, vient à la porte, y pratique une ouverture avec sa dague et voit Louis, dépouillé jusqu'à la ceinture, agenouillé devant le crucifix, pleurant, se frappant avec violence.

)) Emu de pitié à un tel spectacle, il revient, les larmes aux yeux, auprès du marquis et lui dit : « ^lonseigneur, si Votre Excellence voyait ce que » fait le seigneur Louis, certainement il n'es- » sayerait plus de l'empêcher d'entrer en religion . » Don Ferdinand lui demandant ce qu'il avait vu et pourquoi il pleurait : « Monseigneur, » ajouta le gouverneur, « j'ai vu votre fils en tel état qu'il

» n'est personne qui, à un pareil spectacle, puisse » retenir ses larmes ».

» Le lendemain, à la mêmeheure, le marquis se fît porter en chaise à la chambre de Louis, laquelle était au même étage et le vit en train de se tlacreller encore. Il en fut bouleversé et resta quelque temps comme hors de lui. Puis il fît faire du bruit et frapper à la porte. Il entra ensuite dans la chambre avec la marquise, vit le pavé teint de sang et reconnut à terre la trace des larmes.

» C'en était trop ; il dut céder aux instances de son enfant. »

Donna Marta perdit son mari quelques mois après l'entrée de son fîls dans la Compagnie. Nous avons la lettre qu'il écrivit alors et où il s'efforçait de cacher l'amour qu'il avait eu pour ce père si aimant malgré sa sévérité. « Je rends grâces à Dieu de ce que je puis dire plus librement aujourd'hui: Pater noster qui es in cœlis. »

Elle devait revoir son fîls près d'elle à Castiglione. Une querelle s'était élevée entre son fîls Rodolphe actuellement marquis de Castiglione, et le duc de Mantoue. L'Empereur avait donné raison à Rodolphe, la colère du duc s'en était accrue. On pensa que Louis seul pourrait rétablir la paix entre les deux parents, l'un et l'autre exaspérés. Il fut donc envoyé par ses supérieurs à Mantoue, puis à Castiglione. Je voudrais pouvoir m'étendre sur ce voyage, sur le bonheur de la mère, les belles prières qu'elle fît en compagnie de son fils, la vénération de tous pour le pauvre qui arrivait. H y a mille traits touchants de l'amour des anciens sujets de

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Louis, (l(*s (»IT()iis nialoriiels pour rcmonhîr sn gardc-roix* prt^Sipir 'Ir^nifMiiliï'r, rinlcrvciilion /i la fois icsprcliHMiso ri, roidr du IVrrr lai sons la direction du(nnd on avait placé re\-prin<'e dn Sainl-Enipirc. Il réussit dans son voya^r, reconcilia les deux seigneurs.

Je voudrais surtout, si ce n'était hors de nf)tr(» sujet, raconter cette mort de l^ouis, (|ui end>auinc l'îline. Au moins, donna Maita recul (die toutes les consolations que Dieu peut donner aux mères qui perdent leur enfant : « Madame, lui écrivait le «général de la Gom|)at^nie, Votre Excellence a désormais un cher et lidèle intercesseur dans le Ciel où (^.ette Ame bénie, on peut le croire, est déjà entrée ». Plusieurs cardinaux lui envoyèrent éj^alement des consolations qui ressemblent à des félicitations plus qu'à des condoléances. Elles peuvent se résumer en cette phrase du cardinal de la Rovère : « Consolez-vous, madame, persuadée([u'il intercède pour vous auprès de Dieu, pour maintenir la paix entre ses frères, et la félicité de sa maison. »

La famille du saint, donna Marta particulièrement, avait grand besoin de ses prières. Deux ans après la mort de Louis, en 1^3, cette branche de la maison de Gonzague était en grand péril. Une partie de ses sujets s'étaient révoltés et la fortune de François, qui venait de succéder à Rodolphe, était tellement éclipsée que la bonne dame, déjà frappée parla mort de son mari et de deux de ses fds, tomba malade : « En peu de jours elle fut réduite à Textrémité ». Elle reçut le viatique et Textréme-onction. On la croyait morte. Dieu voulut la récompenser, dès cette terre, de la foi

qu'elle ayait montrée en favorisant la vocation de son fils. Au moment où elle allait rendre l'unie, elle le vit auprès de son lit. Il était vêtu de lumière. Que lui dit-il ? Elle comprit que non seulement elle allait recouvrer la santé, mais qu'elle vivraitde longues années, assez longtemps pour voir la gloire de sa maison plus haut qu'elle n'avait jamais été.

Elle survécut en effet de vingt-deux ans à son fils Louis. Elle vit son culte glorifié par les hommes qui lui demandaient des miracles, approuvé par le Seigneur qui les accorda magnifiquement. Elle put voir aussi son fils François devenir un des grands personnages du Saint-Empire. « C'est votre frère, lui dit le pape Clément VIII, qui vous a sauvé de tant de périls! » Enfin, quand vint la mort, la pieuse dame pressa sur son sein les reliques teintes du sangde l'enfant béni et elle murmura, dans ses dernières paroles, la promesse divine : Generatio rectorum benedicetur.

g VII. — La Mère de saint François de Girolamo S. J, (1642-1718). — Nous n'avons qu'un trait d'elle. Elle se nommait Gentilesca Gravina. Elle avait épousé un honnête bourgeois des environs d'Otrante, Léonard de Girolamo.

Ils avaient onze enfants ; ils étaient obligés à une économie sévère et il ne fallait pas prodiguer le pain. Aussi la voyons-nous gronder fortement le petit François qui, passionné pour l'aumône, ramassait dans la maison tout le pain qu'il

CliiH» >hjlj|-,> l»l. LA MAlRnNITÉ '8AINII.. !*Jl

pouvait trouve»!* (;t le <lonnnil aux pauvnîH.

Un jour (pi'rlh* le n^nconlra avcîc sa pc^lite provision, clic lui reprocha de (l('-|)ouillcr ses frères et ses sœurs forcés de ne pas toujours luani^cr à I<Mirfaiiu, pour nourrir des étrangers.

a Kliînia nicn», répondit l'enfant, que me ditesvous ? Ce n'(*st pas l'aumùnc ([ui ruinera votre maison; voyez plutôt s'il niaïupit; du [)ain? »

La nicrc courut à rarnioire. KUe vit qu'il ne manquait pas un seul morceau de pain. Elle fondit en larmes, vint embrasser tendrement son fils et lui dit de faire désormais l'aumône autant qu'il voudrait.

Les biographes de saint François nous indiquent qu'en effet sa mcre était une femme sage, prudente, mais surtout pieuse, et craignant Dieu. Quant à saint François, si célèbre par le nombre considérable de conversions qu'il opéra en Italie, dans le royaume de Naples particulièrement, il entra dans la Compagnie de Jésus et nous le rencontrerons auprès de la mère du grand saint Alphonse de Liguori.

§ Vin. — La Mère du Bienheureux François de Posadas, de i Ordre de Saint-Dominique (1644-1702). — Les saints sont non seulement les héros, mais les grands éducateurs de' l'humanité, aussi Dieu les choisit-il selonles besoins sociaux de chacune des époques où ils naissent. Il leur donne les vertus qui manquent le plus au siècle où ils paraissent et qui sont le plus nécessaires à l'organisation sociale qui se prépare.

292 LES iMERES DES SAINTS.

Pendant les premiers âges du catholicisme, quand l'ignorance est le plus grand ennemi de la vérité, les saints sont de puissants génies, des intelligences supérieures, des hommes d'un talent exceptionnel. Quand arrive le Moyen Age, pendant le règne de Taristocratie, quand le grand ennemi est l'orgueil, la cruauté, la chaleur du sang; à la Renaissance, quand la sensualité domine ; les saints sortent des hautes classes sociales, parce que l'exemple de l'humilité, les modèles de pénitence n'auraient pas le même effet frappant et contagieux s'ils venaient des serfs, des nécessiteux, des méprisés.

Au XVIII® siècle, au contraire, nous sommes frappés de la quantité de saints sortant des basses classes. C'est que le Seigneur voulait instruire, encourager à la vertu, relever aux yeux de tous, pousser au respect de soi la démocratie qui va devenir triomphante et classe gouvernante.

La mère du Bienheureux François, Maria Fernandez y Posadas, était sans doute d'une vieille famille castillane, mais tombée en un tel état de pauvreté qu'elle avait été forcée d'être revendeuse, marchande, comme on dit en France, des quatre-saisons, promenant sur une brouette des fruits et des légumes.

Nous voyons en elle un de ces types de la vieille énergie espagnole, dont la marque la plus touchante fut le profond et instinctif respect qu'elle sut inspirer à son fils.

Elle avait perdu tous ses enfants, lorsqu'elle sentit qu'elle allait devenir encore une fois mère. Outre l'amour très tendre qu'elle avait pour la sainte Vierge, elle avait un culte ardent pour

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sailli |)(Mnini([ii(\ l'Hic nlla (loue dans une des églises (le Cordoue, à l'abbaye royale de Saiiil-PauK etià, s'ajj^iMionillanl dans iinechapclle de iNolre-Danuî du Hosairc», elle dit : « Ma rnrn^ et ma souveraine, aycv, pour aj^nYîabliMjur Tmlant qui viendra soit à vous, et à vous ^gaienienl, saint Donuni(|ue, car je veux employer tous mes soins pour (ju'il entre dans votre Ordre et qu'il célèbre sa première messe h votre autel de la Fontaine-Sainte. » Celait le nom d'une cbapelle élevée {)ar les Frères Prêcheurs près de Cordoue.

Nous ne dirons pas les merveilles qui signalèrent sa naissance. Maria Fernançlez se rappela son vœu. Dès qu'elle le put, elle retourna à la chapelle du Rosaire, et, posant l'enfant aux pieds de la sainte \'ierge : « Voilà votre (ils, dit-elle, il n'est plus à moi. » Mais elle ne négligea pourtant pas ses devoirs de mère chrétienne. Si elle peut admirer les marques miraculeusement précoces que l'enfant donnait de sa charité, de sa ferveur, de son intelligence des choses divines, elle l'encourage, récite avec lui le rosaire, dès l'âge le plus tendre; l'écoute prêchant, avant d'être arrivé à l'âge de sept ans, avec une ingénieuse profondeur, à ses compagnons de jeux dont il a fait des compagnons de piété.

Oue d'ftctions de grâces n'eùt-elle pas à rendre à la sainte Vierge, à saint Dominique qui le sauvèrent par des miracles évidents au milieu de divers dangers que l'enfant courut!

Son mari mourut. Nous ignorons quelles raisons l'engagèrent à se remarier. L'Église ne blâme pas absolument les secondes noces, elle les conseille parfois. Nous devons supposer que

Maria Fernandez eut de sages raisons pour se déterminer. Le respect du fils, en effet, ne subit, pas la moindre atteinte. Il comprit peut-être que la Providence lui ménageait ainsi Toccasion dej fortifier son âme, d'affermir sa vocation et de s'instruire en patience et en docilité.

Son beau-père, obéissant à des considérations que le biographe du Bienheureux qualifie d'étranges, voulut réprimer en lui les élans de la haute intelligence qu'il montrait. Il refusa de lui laisser donner de l'instruction et l'envoya chez un maître ouvrier. Celui-ci, au désespoir de Maria Fernandez, battait l'enfant, qui se consolait dans la patience, dans la prière, dans l'amour de ses deux mères.

En vain les plus vénérables personnes de la ville, en vain Maria Fernandez intercédèrentelles auprès de « cet homme étrange ». Pour éviter désormais toute sollicitation, il chassa l'enfant ou plutôt le jeune homme, car François atteignait ses dix-sept ans. Il fut recueilli par un religieux du couvent de Saint-Paul, qui lui offrit asile dans sa cellule. Il se mit à l'étude. Il ignorait tout ce . qui n'était pas l'amour de Dieu, de la Vierge et de sa mère. Mais le Seigneur, qui le destinait à mériter cette louange que toute l'Espagne lui décerna : « C'est un autre Vincent Ferrier, c'est un autre Chrysostome, » le Seigneur lui avait donné le goût et la facilité de l'étude. En peu de temps, il apprit la grammaire, le latin, et dépassa ceux de ses condisciples qui avaient commencé leur instruction dès Tenfance.

Il put bientôt revenir auprès de sa mère,

CimONIQUES DK LA MATERNITÉ SAINTE. 295

devenue une seconde; fois veuve. Nous nvons les t6m()i}4^iiai::es hîs plus louclianis vX les plus naïfs de son amour (ilial. a Mon (ils est un saint, disait .Maria l'crnandez, il nie lave les |)ieds et il les baise, il fait mon lit et m'obéit en tout. »

Plus tard le Bienheureux convertit des villes et des provinces ; il a semé ses miracbîs par toute ri^spap^ne, donné les preuves les plus continuelles et les plus ineonleslahles du don de propliélie. Alors encore, quiuul on ne parlait partout que de cette « éloquence divine » créant ces merveilleux entraînements qui remuent des nations entières et qui jetait en elTet des milliers d'hommes dans la pénitence, il dira : « Si Dieu use de miséricorde envers moi, c'est à cause de la bonne volonté avec laquelle j'ai toujours obéi à ma mère ».

Cette obéissance faillit pourtant lui désoler le cœur. Maria Fernandez voulait qu'il entrât dans le couvent de Saint-Paul : le Bienheureux ne résista pas. Il alla encore une fois s'agenouiller dans cette chapelle du Rosaire où il avait été consacré à Marie. Il resta là longtemps et quand il revint, sa mère vit qu'il avait pleuré. Elle lui demanda la cause de son chagrin. « Oui, ma chère mère, j'ai pleuré et je crains bien de pleurer toute ma vie, parce que je désire être le fils de Saint-Dominique et que vous m'obligez à entrer dans une autre religion. » Maria Fernandez, touchée, lui permit de suivre sa vocation. Il entra donc dans l'ordre des Frères Prêcheurs et put dire sa première messe à Notre-Dame de la Fontaine-Sainte, ainsi que sa mère l'avait promis.

Comme celle-ci avait été punie de son second mariage par les douleurs de son fils, elle fut ici encore punie et toujours par les épreuves de son fils, des empêchements qu'elle avait mis à sa vocation. Le prieur de Saint-Paul, irrité contre François qui avait ainsi manqué à rengagement pris envers son couvent, lui fit défendre d'entrer dans Cordoue, môme pour voir sa mère. .

Le religieux ne persista pas dans cette indignation. Il devint un des grands admirateurs de notre saint et, un jour, après l'avoir entendu prêcher, il s'avança vers lui, lui baisa humblement la main et l'embrassa avec une grande affection.

Le Bienheureux François conserva jusqu'à la fin de sa vie cette belle efflorescence de l'amour filial. Il refusa tout honneur, aussi bien les charges de son Ordre que les plus hautes dignités de l'Eglise. Et quand il se fut excusé également d'obéir aux ordres du roi qui le voulait pour confesseur, il dévoila le fond de son cœur : « Je n'attribue ces honneurs qu'à Dieu qui a ainsi voulu, sans doute, récompenser l'ardent désir que j'ai toujours eu d'honorer ma mère. »

^ IX. — La Mère de sainte Véronique Gialiani^ (16G0-1727). — C'était une honnête bourgeoise d'une petite ville de l'État Pontifical, Mercafello. Elle se nommait Benedetta Mancini. Elle représente, dans cette légende dorée, l'état contemplatif, si l'on peut dire, de la maternité chré-

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lienne. Non qu'elle n'aidAt de son mieux, nous le verrons, le*. d6velo|>|)eiM(înl d(^s dons divins. Mais ces dons furent si niervc^illeux, la piélé, la saiiiloli^ nuHiie do V^'^ronique furent si mirnrul(Miseuient précoces (|U(î sa mère dut surtout admirer la précocité de ces eiïets d'une grûcc si rare.

Pour nous-méme, — bien que ces eiïets aient été constatés de façon h satisfaire la critique histori(iue, — ces ])ieuses intuitions d'un rnfant au berceau restent stupéliantes.

licnedetta put s'étonner de voir que la petite Véronique refusait le vendredi de prendre le sein maternel. Mais elle dut y attacher une importance particulière quand elle vit le refus se renouveler régulièrement chaque vendredi et surtout quand elle constata que l'enfant, dans l'élan d'une charité instinctive, souriait avec une joie évidente et sans cesse renouvelée, en voyant sa mère donner aux orphelins le lait qu'elle refusait de prendre.

Elle n'eut plus de doute sur les dons précieux dont le Seigneur enrichissait cette âme pieusement active à l'âge où elle sommeille encore dans les autres enfants : elle l'entendit, à l'ûge de treize mois, dire énergiquement à un marchand qui volait : « Soyez juste, Dieu vous voit! »

Ses biographes nous racontent les merveilles de sa dévotion à la sainte Vierge et au Seigneur Jésus, à l'âge de trois ans. Sa mère et ses sœurs la guettaient, sans qu'elle pût s'en douter. On l'entendait parler à une statue de Marie portant l'enfant Dieu, et parler avec une tendresse et une familiarité ravissantes. Le miracle, qui était en

elle, parlait en un langage d'enfant mais il disait et faisait des choses suprahumaines; la fillette faisait comprendre que la musique qui chantait en elle était céleste, mais elle murmurait ces paroles et cette musique avec l'instrument naïf et restreint de sa troisième année.

Elle mettait les fruits de son jardin sur son petit autel et demandait à l'enfant Jésus de partager avec elle. Puis, son âme se développant à la flamme de l'adoration intérieure, la fillette disait : « Seigneur, vous voyez que je vous aime, enseignez-moi ce que je dois faire pour vous plaire. » Et la mère et les sœurs entendaient la voix de l'enfant Dieu répondant : « Garde-moi ton amour, qu'il soit tout à moi. »

D'autres fois, la Sainte Vierge prenait la parole : « Ma fille, mon fils t'aime, tu seras son épouse ». D'autres fois encore, le Seigneur Jésus, voyant son gentil amour pour les fleurs, lui murmurait : « Aime-moi ; c'est moi qui suis la fleur des champs divins ».

Par ces conversations entre l'enfant et les puissances divines, Dieu prouvait aux hommes de bonne foi le caractère céleste de l'âme qui mettait de si étonnantes choses sur des lèvres qui balbutiaient encore.

La pieuse mère ne jouit pas longtemps du spectacle de cette âme bénie entre toutes. Elle mourut quand sa fille n'avait encore que quatre ans. Mais Dieu voulut que nous pussions deviner la part que ses vertus et sa piété avaient eue à la formation de cette âme caressée par les plus rares prévenances de la bonté du Christ. Benedetta illumina toute sa vie par l'acte pieux

cni\oNio(ii:s i)i: la matkhmté hainti:. ::\)J

<|ui la (.(M'iniiie. I^lh; fil vrnir ses ciiH] lillrs h son lit i\r mort, et (îllo l(Hir dit :

« Je vais Taire eadcN'ui à eliaeuiH* (J<î vous de l'une des einci plaies de Nolre-Sc;i^nieur. Toi Véronique, lu auras l\ honorer la plaie du côté, celle (pii (*st la plus proche de ce cœur qui a aimé riunnanité comme un Dieu seul la pouvait aimer. » On a[>|>(>rla (Misuilc* à la mourante le viatique ; r(*nranL voulait [jarlager avec sa mère la divine nourriture. Une idée supérieure passa à travers les brumes de ce jeune cerveau et lui laissait espérer qu'elle lézarderait sa mère auprès d'elle, en partageant avec elle ce festin de l'immortalité. Puis elle se pencha sur les lèvres de la mourante, et quand on lui demanda pourquoi elle ne pouvait s'en détacher, elle murmura : a C'est que j'y sens l'odeur du ciel! »

§ X. — La Mère du Bienheureux Crispino de Vilerbe (1668-1750). — Cordonnier, jardinier, cuisinier, frère quêteur des Capucins, ce saint, remarquable par sa simplicité, son poétique amour de la sainte Vierge, nous est l'exemple de la finesse sereine, de la perfection du bon sens, de la pénétration aisée que la piété chrétienne sait donner à un esprit de prolétaire. Le Seigneur, pour récompenser sa foi parfaite, avait armé sa bonhomie naïve d'un pouvoir étonnant. La vie de ce mendiant est une succession de merveilles accomplies simplement, aisément pour ainsi dire. Il semble que Dieu, en confiant l'énergie de sa puissance à un ins-

Irument si apparemment incapable de la représenter, ait voulu mettre cette puissance à nu, en pleine lumière, et raffermir la foi des petits au moment où l'orgueil des grands insultait audacieusement l'Eglise.

Le pèredu Bienheureux, artisan de la ville de A^iterbe et sa mère Marzia, lingère, n'avaient rien qui les distinguât du milieu de la masse populaire où ils végétaient, sinon la dévotion très tendre que Marzia avait pour la sainte Vierge. Elle élevait son fils dans la vénération d'une image miraculeuse qu'on honorait à l'église de Notre-Dame du Chêne.

Quand il eut cinq ans, elle le conduisit, le jour de la fête de l'Annonciation, devant cette image; elle le fit mettre à genoux à côté d'elle, le consacra à Marie et lui dit : « Regarde bien cette image, mon enfant. C'est celle de ta Mère. C'est à elle que je te donne; aime-la toujours d'un cœur franc et honnête, et honore-la comme ta maîtresse. »

L'enfant promit qu'il n'oublierait jamais ces paroles et désormais, il n'appela plus la sainte Vierge que Mère et Dame. Dès l'âge de sept ans, il voulut célébrer les vigiles des fêtes de cette mère en jeûnant au pain et à l'eau. Il pensait sans cesse à elle.

.Sa mère lui avait dit encore : « I\e crains jamais rien. Quand tu verras venir les orages murmure avec tendresse : « Vierge ]\Iarie, venez » me secourir; » et elle te sauvera. »

Elle le protégeait toujours, en effet. Un jour on vint annoncer a Marzia que son fils était sans doute mort. Il était monté avec ses petits

CIinONinilFS Î)K I.A MATF.HMTÉ HAINTi:. 'Mil

coni[»nf!:n(Hîs (*n liniil (1*1111 ^rand arhrf. I.n branche sur la<|iiell(* ils sVîlai(»iil assis s'rlail roinpin*. Tous les (Mifaiils riaient lonihrs sur des las de {^n>ss(\s |)i(M*n's et le hruit eonrait cpiils étaient tous lues. On devin(î l'angoisse de la pauvre mère. Mlle accourut. Les pauvres eidanls étaient, en cAXcl, étendus sanglaids sur l(;s pifîrrcs. S(uil (Irispino élail debout sans aucune blessure, sans uK^iue de coni usions. Sa niére le saisit et lui, (Ml la couvrant de caress(»s, lui dit tout bas : « (^est que, selon votre conseil, tandis cpie j(* lond)ais, j*ai invoqué ma Dame ».

Une autre fois, un cheval furieux traversait les rues de la ville. Le petit garçon rencontra sur son chemin l'animal <|ui le jeta à terre et le [)iélina. Les passants épouvantés accoururent, s'allcuidant à le trouver sans vie. Il était déjà relevé et n'avait aucun mal. Il se précipita vers sa maison, et sauta au cou de sa mère en lui disant : « C'est que j'ai encore invoqué la sainte Vierge ».

Marzia obtenait toute sagesse en lui parlant de cette Mère, et le plus grand bonheur qu'elle pût rêver pour lui, c'était de lui promettre de le mener au couvent de Sainte-Rose, en laquelle il aimait une fille chérie de sa Dame. Pendant que Marzia entrait au couvent, où les religieuses lui donnaient leur linge à raccommoder et à blanchir, Crispino entrait dans l'éuiise. Bien souvent sa mère, en revenant le prendre, le trouvait comme en extase devant le corps de la sainte.

Après avoir fait quelques études au collège des Jésuites, il entra comme apprenti chez un de ses oncles qui était cordonnier. Mais il se sentait appelé vers une humilité plus grande et,

bien que le menu argent qu'on lui donnait il le dépensât à acheter des fleurs pour sa Dame, il voulait une existence qui le distrayât moins de Tobjet de son culte.

Il annonça donc à sa mère qu'il voulait entrer dans un couvent de l'Ordre de Saint-François. Pour pieuse qu'elle fût, la pensée de perdre ce fils si tendre pour elle, si excellent, si honoré de tous, la troubla. Elle se mit à pleurer. « Pourquoi pleurez-vous, ma chère mère ? Ne m'avez-vous pas donné à la très sainte Vierge dès l'âge de cinq ans ? Pourquoi reprendre ce que vous lui avez offert? Vous n'avez fait aucune réserve, je ne m'appartiens donc plus. »

Marzia le comprit ; ce n'était pas pour le monde qu'elle avait poussé cette âme à ce haut degré de perfection qu'elle constatait dans son fils. Elle donna son consentement avec un abandon complet à la volonté divine, et, dès ce monde, elle fut récompensée, en voyant de quels privilèges cette volonté divine récompensait l'humilité de son fils.

§ XI. — La Mère de saint Paul de la Croix, fondateur de la Congrégation des Passionnistes (1694-1775). — La chronique historique de la miséricorde divine est admirable. Elle est encore à écrire, et nous espérons qu'elle tentera un jour un grand historien. La bonté comme la puissance, et, si je puis dire, la finesse de la Providence y paraîtront avec une clarté saisissante.

Elle paraît se résumer en ceci : Dieu ne veut

CIinONHjUES DK LA MATKliNIït SAINTK. 303

pas ciii|m\'Ium' I.i lihcîih'î liurnîunc de clioisir le mal, ni l<' iMnl <l<' |H()<liiirrî ses rfT(îls l()^i(|ues ; rarch(* ou II a n'iilrniir la sociclù chrùliennc, et qui navij^iK^ IxMiihlnnciil au milieu du déluge d(*s vic(»s et drs plaisirs, reroit parfois (piclijues alleiiilcs; voici une iissure, une voie d'i.'au, une brèche au liane du navinî. Dieu boucln; la fissure avec un miracle, aveu«;le celle voie d*eau avec un amas de merveilles, el place un sainl à celte brèche.

En l'an l(>9i\'ollair(» vint au monde*. C'est lui, le [)lus puissant propaj^^ateur de scepticisme qui ail existé, le père nourricier de Tesprit révolutionnaire, el, ainsi, la plus active cause de tous les maux que la vérité comme la morale ont eu à souflrirdurantun siècle et demi, c'est lui, disonsnous, qui se présente comme l'adversaire déterminé du Dieu crucilié.

En cette môme année 1694 naissait un pauvre, destiné à défendre, à aimer, à faire aimer la Croix avec une passion qui nous passionne à notre tour. Cent cinquante ans se passent. Voyons où en est le combat entre Voltaire et le pauvre? La puissance deTennemi du Crucifié décline, elle ne sera bientôt plus qu'un souvenir historique, et le mal qu'il aura fait sera réparé. La puissance apostolique de l'amant de la Croix dure, elle se développe, et elle sera un des plus actifs éléments de la conversion de la race anglo-saxonne à la vérité.

Notre saint eut pour père un homme peu fortuné, Luc Darei, dont la famille avait connu de meilleurs jours. Sa mère, Anne-Marie Massari, avait reçu la bénédiction prédite par les Psau-

mes : Filii lui siciil novellœ olivariim in circuitu mensœ tuœ. Elle avait seize enfants.

Ils habitaient alors la république de Gênes. Ils ne tardèrent pas à regagner le lieu d'origine delà famille Darei, le Montferrat.

L'amour du saint pour Jésus crucifié lui vint par héritage, et par héritage maternel. Quand tout enfant il pleurait, Anne-Marie lui mettait un crucifix entre ses petites mains : « Regarde, mon fils, comme Jésus a souffert ! » L'enfant cessait immédiatement de pleurer et regardait fixement ce que nous voudrions pouvoir appeler ce céleste hochet. Dès qu'il sut parler, elle lui apprit à réciter le rosaire. Elle mit Paul et son frère Jean-Baptiste, qui devait devenir le fidèle compagnon de son apostolat, sous la protection spéciale de la sainte Vierge. Notre-Dame, voulant récompenser cette pieuse et laborieuse mère, lui montra qu'elle g^cceptait le patronage. Paul et Jean Baptiste tombent un jour dans le Tanaro; on les croyait noyés, lorsqu'on les vit sortir, sans effort, des eaux du fleuve. Quand leur mère leur demanda comment cela s'était fait ils lui répondirent qu'une très belle dame (que personne autre qu'eux n'avait vue) leur avait tendu la main, et les avait tirés de l'eau.

Bientôt le cœur de la mère fut mis à une cruelle épreuve. L'enfant avait profité des leçons d'amour pour le divin Crucifié. Devenu adolescent, après une vie d'étude et de pieux exercices, il sentit croître en lui le désir qui allait se développer encore, le désir de partager les souffrances de Jésus. C'était la Passion du Seigneur qu'il méditait sans cesse; après quoi.

(:iiiu)Mni:i:s m: i.a MATr.nNirr: saimi -î^^'»

avec unr loiijj^iio l.'Uiirrr (1(» cuir, il se (lonn.iil une* discipline si rinlc que Aiinc-Maric ne pouvait relcinr s(\s larmes, ici, coinmcî nous Tavons vu en donna Maria de (îonza^ue, le cœur d(; la m/»re et le cœur de la clirclicnnc ('*laicnl en une lullc <louloureuse. Si elle adniirail- d'unfî [)art les V(Mlnsqu(* son fils (Milnîl(Miait dans la |)énilenre, dans la prière el la sainlc sévérité envers luimême, si elle s'émcrvcMllail de son amour pour la Croix, elle tremblait de voir ainsi souffrir le corps de son enfant.

Elle (UjJ. encore une grande épreuve à supporter. Le jMM-e (le Paul el son oncle, très digne prêtre, avaient envie de le marier. Ils lui avaient trouvé pour femme une jeune fille très pieuse, modeste et riche dont la fortune aiderait — elle V consentait volontiers — Luc Darei à élever, à doter, à placer ses quinze autres enfants. Paul résista doucement, en priant Uieu de l'aider en cette angoisse, car il avait un éloignement égal pour le mariage et pour la désobéissance. Dieu l'exauça. L'oncle mourut en lui laissant son héritage. Paul l'abandonna à sa famille, à condition qu'il pourrait suivre sa vocation.

Nous ne l'accompagnerons pas dans sa vie sainte et merveilleuse, dans son apostolat miraculeux, dans les épreuves par où il passa avant de fonder définitivementrOrdre des Passionistes.

Enfin son divin ami le fit triompher de tous les obstacles. Nous le revovons le 21 novembre 1720 aux genoux de sa mère. Il s'(fst fait raser les cheveux; le lendemain seulement il prendra rhabit du nouvel Ordre, cette longue tunique noire avec la croix blanche que Dieu lui avait fait

voir à plusieurs reprises dans ses extases. Il est revenu s'agenouiller devant son père et sa mère pour leur demander leur bénédiction. Le brave homme et la sainte femme pleurent, pleurent aussi tous ses frères et ses sœurs qui sont rassemblés et à qui Paul demande pardon de les avoir brusqués, de ne pas leur avoirdonnéd'assez bons exemples ou d'assez bons conseils.

Encore une fois, nous le revoyons auprès de sa mère. C'est le premier dimanche de carême de Tan 1722. Il vient lui dire un adieu qu'il croit définitif, avant de se rendre dans la solitude d'Argentorato. Il la laisse, elle et ses frères, sous la protection de Jésus crucifié et de Notre-Dame des Sept-Douleurs.

En 1728 il revint encore au foyer paternel pour quelque temps. La pauvre mère venait de perdre son mari et les consolations saintes de son fils aîné pouvaient adoucir sa douleur.

On ne nous dit pas si elle put voir le développement de cette vie humble et martyrisée. Revit-elle son fils exténué par les soufi'rarices volontaires que Dieu récompensait par mille preuves de son amour, ce fils que les Papes prenaient pour conseiller, pour consolateur et qui mourut en prophétisant à Pie VI les événements glorieux et douloureux de son long pontificat ?

« Ah ! Père Paul de la Croix, lui dit le Pppe qui le vint voir à son lit de mort. — Ce n'est pas moi qui suis le Paul de la Croix, mais Votre Sainteté. Qu'EUe s'étende bien sur la Croix parce qu'Elle doit y rester longtemps! »

CHRONIQUES DE LA MATEHNITI^: SAINTE. i>07

^ XII. Donna Anna, Mère dr sdinl

Alphonse de Lii/uori (WJH'\7H7) (\). — Dans les (l(M'nirr(\s aiinros du xviii" sirchî vivai^îiil à Naplcs <lcMi\ jcuiK's rpoiix aussi dislirif^urs par leurs vertus (|ue par leur naissance. Ils avaient nom don Joseph de Liguori eldoniui Anna Gavalicri.

Don .losepli descendait d'une ancienne et illustre raniili(\ 11 y avait des Liguori ix Naples avant ipTil n'y eiU des rois. Un Marc Li<;uori gouvernait la cité vers la (in du xii° siècle. Mêlés aux guerres féodales, alliés aux vieilles races patriciennes, les ancêtres de don Joseph comptaient parmi les plus nobles d'entre les gentilshommes napolitains. Valeureux soldat, capitaine des galères royales, il n'entendait pas déroger, mais il espérait bien, par sa fidélité, au besoin par son courage, mériter toujours les bonnes grûces de son souverain Charles VI, et figurer avec honneur au siège delà Porta-Nuova, où, de temps immémorial, ses aïeux avaient pris place. Du reste, il n'était pas de ces fils de famille dégénérés qui prétendent suppléer par des quartiers de noblesse à l'absence ou à l'insuffisance démérite personnel. Ami du travail et du devoir, il avait développé les moyens naturels dont Dieu l'avait doué. Bien plus : contrairement aux préjugés et aux habitudes du soldat, il alliait la vie de piété à la vie militaire, fréquentait les sacrements et donnait l'exemple des plus austères

(1) Nous devons cette esquisse à un éminent religieux Rédemptoriste, le R. P. Berthe qui a bien voulu extraire ces quelques pages du grand ouvrage qu'il prépare sur saint Alphonse de Liguori.

vertus. Lorsqu'il était en mer, la cabine du noble capitaine, décorée de saintes images, ressemblait à la cellule d'un Camaldule. Il ne manquait jamais d'emporter avec lui quatre statuettes du Sauveur, destinées à lui représenter les souffrances de la Passion au jardin des Oliviers, à la colonne de la flagellation, au tribunal de Pilate, et enfin à la Croix. Cette constante dévotion aux douloureux mystères lui avait valu, disait-il, des grâces nombreuses et signalées. Ainsi vivait don Joseph, fidèle à Dieu, fidèle au roi, ami de la religion et des bonnes mœurs : Impérieux, violent même dans la contradiction, il exigeait de ses subordonnés une soumission parfaite à la discipline, et ce n'est pas devant lui qu'on eût osé se permettre des critiques inconvenantes ou des propos dangereux.

D'un caractère opposé à celui de son mari, donna Anna personnifiait pour ainsi dire la patience et la douceur. Son père, don Frédéric Cavalieri, d'une famille patricienne de Brindes, conseiller à la cour royale sous le règne de Charles VI, pratiquait les vertus chrétiennes d'une manière si parfaite que son directeur spirituel ne craignait pas de l'appeler, comme le saint homme Job, « un homme simple, juste et craignant Dieu ». Ses enfants ne pouvaient manquer de marcher à grands pas dans les voies de la vraie piété. L'aîné de ses fils, Jacques Cavalieri devint évoque de Troïa et mourut en odeur de sainteté. La dernière de ses filles, donna Anna, édifia toutes les dames de Naples par ses éminentes vertus. C'était h la lettre une femme d'oraison, tout entière à ses devoirs d'épouse

(llhONIQUKS DIC LA MATICIlNITK SAINTF:. 'M)

cl i\r nirrc, eiuicinir du laslc, (l(;s lh(^Alrcs et de ces réunions niondnincs où Ton perd, avec un IcMups prccicux, le ^oiU di* Dieu cl <Ic la famille. (liirclienn(* d(^ la vieille roche, elle rrcilait les heures canoniales, prali(piail le jnhic cl l'abslinencc et ne craifi^nail pas (rern|)loycr, pour se niorlilier, la discipline et le ciliée. Pour la trouver, tout le monde le savait, il fallait la chercher à réglise, dans sa maison, ou sous le loit des pauvres, au\(|uels elle réservait le superllu que tant d'autres consacrent à leurs plaisirs.

Et Dieu avait uni ces deux ûmes privilégiées pour donner au monde un des plus grands saints qui ait illustré son Eglise. En Tannée 1696, don Joseph et donna Anna habitaient leur maison de campagne de Marianella, dans le voisinage de Napîes, quand le 27 septembre, fête des saints martyrs Cosme et Damien, vint au monde leur premier-né. Deux jours après, un samedi, fête de saint Michel, l'enfant reçut le baptême dans l'église paroissiale de Notre-Dame des Vierges. On lui donna le nom d'Alphonse-Marie pour le consacrer d'une manière spéciale à la mère de Dieu. On y ajouta ceux de Gosme-Damien- Michel, et d'autres encore, en mémoire des saints qui avaient présidé à sa double naissance ou pour honorer plusieurs de ses glorieux ancêtres. Le père et la mère remerciaient Dieu d'avoir ainsi béni leur union, quand il plut au Seigneur de leur manifester d'une manière prophétique les destinées de l'enfant qu'il venait de leur accorder.

Il y avait alors à Naples un homme de Dieu que rilalie entière révérait comme un prodige

de sainteté : c'était François de Hyéronimo ou de Girolamo, delà Compagnie de Jésus. D'abord missionnaire au Japon, où il avait en vain cherché le martyre, il poursuivait maintenant dans sa patrie les âmes pécheresses afin de les ramener à Dieu. Il convertissait par milliers ceux qui jusque-là s'étaient obstinés dans le mal, et opérait toutes sortes de prodiges. Un jour l'homme de Dieu, traversant les rues de Naples, entra dans le palais des Liguori pour rendre visite à don Joseph et à donna Anna, dont il connaissait la piété. Heureuse de cette rencontre, donna Anna s'empressa de présenter au saint missionnaire l'enfant nouveauné et de réclamer pour lui ses meilleures bénédictions. François considéra longtemps le petit Alphonse, comme s'il voulait lire dans son cœur, puis il le prit dans ses bras, et après l'avoir béni, dit à la mère : « Cet enfant ne mourra pas avant d'avoir achevé sa quatre-vingt-dixième année; il deviendra évêque et fera de grandes choses pour Jésus-Christ. » Puis il sortit du palais, laissant le père et la mère à leurs réflexions. Cet horoscope parut quelque peu étrange à don Joseph. Sans doute, dans l'Ancien Testament, on voit que Dieu réclamait les prémices des fruits de la terre et les premiers-nés de chaque famille, mais depuis longtemps on ne lui offrait plus que des cadets. L'aîné conservait le nom et le domaine, et le cadet se consacrait au service des autels. « Le bon François de Ilyéronime, emporté par son zèle, pensait don Joseph, ne voyait partout que des missionnaires et des évoques, mais il fallait aussi penser à perpétuer la famille. Dieu nous donnera sans doute

rili;'rM«Hh> l»l. I.A M A i l.r. > i i *. ^Ai>ii

ilaulrcs (Mifnnls, se disail-il, (|iii pourront devenir, sie/esl sa volonté, év(^(|n(»s on inissionnaircîS. » VA (le fait, sa laniille s'angnienta hirn vite de six antres (Mifants, trois garçons et trois (illes, dont plusieurs nianif(\st6rent, dès leurs pins tendres années, des goûts prononcés pour la vie religieuse. Don Joseph en eonclnt ([u'il ne fallait pas considérer le pressentiment dcî l'honnue de Dieu comme une véritable pro[diétie.

(Juant h donna Anna, comme Marie après la prédiction du saint vieillard Siméon, elle renferma dans son cœur les paroles du saint missionnaire. Tout en laissant h Dieu le soin de faire son œuvre dans TAme de l'enfant, elle s'appliqua soigneusement à faire éclore les précieux germes que la grûce y avait déposés. Cette mère vraiment chrétienne se constitua l'institutrice de ces petits anges que Dieu avait confiés à ses soins; jamais elle ne voulut souffrir qu'une voix étrangère les initiât à leurs devoirs religieux. Tous les matins, après les avoir bénis, elle leur apprenait à prier Jésus et Marie. Avec eux, elle récitait le rosaire, ou des invocations à leurs saints protecteurs. Son bonheur, c'était de les voir réunis autour d'elle, le soir, pour apprendre de sa bouche les éléments de la doctrine chrétienne. Avec quel cœur elle leur parlait alors du grand devoir d'aimer Dieu, de s'attacher à Jésus et à Marie, de fuir le péché comme le plus grand de tous les maux! Ainsi autrefois Blanche de Castille élevait l'enfant béni qui fut plus tard saint Louis.

La semence tombait sur une terre fertile. Dieu avait comblé de ses dons les plus précieux l'en-

fant de sa prédilection. Docile aux impressions de la grâce, son jeune cœur se tournait naturellement vers Dieu. A Vùge où les enfants savent à peine fixer pendant quelques instants la mobilité de leur esprit, on le voyait fuir les distractions et les amusements de Tenfance pour se recueillir en la présence de Dieu, le prier avec terveur, lui dresser de petits autels et imiter les saintes cérémonies. Aussi était-ce avec un vrai ravissement qu'il écoutait les pieuses leçons de sa mère.

Quand il fut à l'âge de recevoir le sacrement de pénitence, donna Anna le conduisit au Père Thomas Pagano, de l'Oratoire, son parent et son directeur. Cet homme de Dieu, très éclairé dans les voies spirituelles, prépara l'enfant à recevoir la sainte communion, et le dirigea pendant son enfance et son adolescence avec tant de prudence et de sagesse que jamais Alphonse ne voulut prendre une détermination importante sans l'avoir consulté.

Dans ce couvent de l'Oratoire existait une Congrégation de jeunes nobles qui rendait aux parents d'inappréciables services, non seulement en tenant les enfants éloignés des mauvaises sociétés, mais encore en formant leurs jeunes cœurs à la piété et à la vertu. La pieuse mère associa l'enfant à la Congrégation quand il eut atteint sa neuvième année. Dès lors il devint un sujet d'édification pour ses jeunes camarades et d'admiration pour ses maîtres, qui n'avaient jamais vu dans un enfant de cet âge un si vif désir d'entendre la parole de Dieu, et surtout de la mettre en pratique.

(:iiKONioi;i:s di, i.a mati.hmiî. sai^u.. 1113

(!rp(*ii(l:ii)l. donna Aiiiia rrdoiihlait de Kollit iludci à nu'siin' qiKî le [ndil Alplionso avançait en Age. lliplinil [)our ainsi dire l<3S mouvements de la fçn\ee dans son Ame, elle proportionnait ses secours au dev(doppemenl pro{»;ressif de sa piiMé. I^^lle lui a|)pril aussi à faire oraison, à médil(M' sur Tainour (pu^ nous devons h l)i(Mi, sur la malice du |)(!;clic, sur 1<^ chûlimenl (pi'il nn'Mile, et renfant [>rolita si bien de ses leçons qu'à douze ans il jouissait déjii des célestes communications, comme le prouve le trait suivant, rapporté [)ar un témoin oculaire.

Chaque dimanche, les Pères de l'Oratoire avaient riiabilude de conduire leurs jeunes congréganistes à quelque maison de campagne des environs pour s'y divertir. Un jour qu'ils se trouvaient sur la montagne de Miradori, dans la maison de campagne du prince de la Riccia, les enfants commencèrent un jeu qu'Alphonse ne connaissait pas. 11 refusa donc d'y prendre part, mais ses camarades insistèrent tellement pour le faire jouer avec eux qu'il finit par s'y décider. Le malheur voulut qu'il gagnât un nombre considérable de parties, au grand étonnement de ses compagnons, qui finirent par lui reprocher amèrement de les avoir trompés. a Tu nous disais si bien que tu ne connaissais pas le jeu! » s'écria l'un d'eux avec colère. Et il ajouta une parole plus qu'inconvenante. Alphonse rougit : « Comment, dit-il à son camarade, vous offensez Dieu pour quelques misérables deniers. Tenez : voilà votre araent ! » Et en disant ces mots, il jeta par terre les quelques pièces d'argent qu'il venait de gagner, tourna le

dos à ses compagnons, et disparut dans un épais bocage.

Les enfants continuèrent leur jeu jusqu'au déclin du jour, puis se disposaient à partir, mais Alphonse ne reparaissait pas. On se mit à l'appeler, à le chercher de tous côtés. Quelle ne fut pas leur surprise de le trouver à genoux devant un vieux laurier aux branches duquel il avait attaché une image de la Madone, qu'il portait habituellement sur lui : Absorbé dans un saint recueillement il ne remarquait nullement le bruit qui se faisait autour de lui. Les enfants, étonnés, l'entourèrent avec respect. Celui qui l'avait gravement offensé, pris de remords à cette vue, s'écria : a Malheureux que je suis! j'ai contristé un saint ! » Sortant enfin de son ravissement, Alphonse aperçut ses camarades et ne put dissimuler son trouble en se voyant surpris dans cet état.

Alphonse à douze ans, c'est le saint en miniature. Il restera tel que l'a formé sa mère, recueilli, pieux, craignant Dieu, ami de l'oraison, ennemi acharné du péché. L'enfant deviendra un homme, mais les traits ne changeront pas. Alphonse le comprenait si bien qu'il reconnaissait tout devoir à sa mère. « S'il y eut quelque bien en moi dans mon enfance, disait-il, si j'ai pu éviter le mal, j'en suis extrêmement redevable à la sollicitude de ma mère. Obligé le plus souvent à faire des excursions maritimes, mon père ne pouvait s'occuper, comme il aurait voulu, de l'éducation de ses enfants. Toute la charge retombait ainsi sur ma mère. » Et il ajoutait dans l'élan de sa reconnaissance : « A la mort de mon père,

crinoNi^)i;L;s i>i la maii.hniti': sainte. .Tir>

j'îii l'ail l(^ snrrifi(*c de ne, \n\s nllrr l\ Na|)le.s, mais ((iiaïul ma mère sera sur le point de mourir, si je n'eu suis |)as empc^clié d'ailleurs, je n'aurai pas le courage de ne pas aller l'assister à ses derniers moments.

Il tint parole. En 1756, Agé de soixante ans, ne vivant plus que |)Our Dieu et 1(îs âmes, Alphonse se* reiulait à lîénévcnl, avec dix-huit de ses com[)agnons, pour y prôcher une grandes mission.

Il apprit sur la roule que sa merc était gravement malade. Anna Cavalier! était parvenue à l'âge de quatre-vingl-qualorz(^ ans. Plus fervente qu'une religieuse cloîtrée, elle continuait, malgré son extrême vieillesse à réciter tous les jours l'office divin, à faire l'oraison mentale, à entendre la sainte messe. Jamais elle ne s'exempta du jeûne ecclésiastique. L'heure de la récompense avait sonné pour elle. L5, apprenant sa maladie, Alphonse laissa ses compagnons se diriger vers Bénévent et prit la route de Naples. Ce fut une grande consolation pour la pauvre mère de revoir, avant de quitter la terre, ce fils tendrement aimé. Alphonse, qu'elle avait pris depuis longtemps pour son directeur spirituel, lui donna ses derniers conseils et reprit, après lui avoir fait ses adieux, le chemin de Bénévent où sa présence était nécessaire.

La mission fut très laborieuse, mais tout en travaillant jour et nuit pour Dieu et les Ames, Alphonse n'oubliait pas sa mère mourante. Il écrivait à son frère : « Demandez pour moi une dernière bénédiction à notre mère et dites-lui que Dieu et la Madone l'attendent au Ciel ».

c( Quelques jours après, raconte un de ses compagnons, nous allions nous mettre à table, quand un courrier vint annoncer à don Alphonse la mort de sa mère. Il nous fit part de la nouvelle avec la plus tranquille résignation, et nous pria de dire la messe le lendemain pour le repos de Tûme de la chère défunte. Puis il bénit la table comme à l'ordinaire avec une sérénité qui nous remplit tous d'admiration. »

Trente ans après, le missionnaire, l'évoque, le saint, le docteur allait rejoindre au Ciel celle dont iJ sera" éternellement la gloire !

I XIII. — La Mère de sainte Marie-Françoise des Cinq-Plaies, tertiaire professe alcantarine (1715-1791). — Dieu, dans les siècles où sa puissance est le plus contredite, la montre dégagée de ces instruments humains, la logique, l'intelligence, l'espérance, la fortune, le travail, qui, en l'expliquant, sembleraient lui servir d'aide. Quand, dans un but mystérieux, que les événements futurs dévoileront en partie à nos descendants. Il desserre momentanément les liens dont il a enchaîné le pouvoir de l'Esprit malin, II donne aussi une plus claire expression à sa tendresse paternelle. C'est la compensation que sa bonté accorde aux individus pour adoucir les sévérités que sa Providence juge nécessaires au chûtiment ou à la destruction des sociétés corrompues ou usées. On dirait qu'il veut parler directement aux hommes de bonne volonté. Il bouleverse les lois habituelles de la logique. Il

CIinONiyUKS I)K LA MAïEnNlTÉ .SAINTE. ijl?

donne ia siin|)li(*il('^ de rAinc aux iioiiimcs de génie, la douceur cx(|uise aux puissants, rhumililé naïve aux riches, le pouvoir moral aux mendianls, et, surtout, Ir. nura(d<î aux enfants.

(Juand il m arriver ainsi, <|uan(l le Malin; Tout- Puissant illumine de la lumière surnalurelh; les cerveaux ([ne l'Age condamne habituellement à Tobseurité et accorde la volonté sainte aux âmes que les lois de la nature retienn(»nt ordinairement dans rengourdissemcmt, la mrre (dirélienne a alors un rôle exceptionnel. Elhî est moins le guide (jue la contemplatrice. Elle accompagne cette jeune Ame plus qu'elh; ne la dirige, et elle se borne souvent à défendre Tenfant contre le mal extérieur. Elle donne une idée du rôle que Marie eut à remplir envers le petit Jésus.

C'est bien ce que nous voyons en la mère de sainte Marie-Françoise. Nous ne rencontrons pas en cette mère le développement d'intelligence, de vigueur morale ou d'héroïques vertus, aucun de ces germes merveilleux où notre raison veut chercher, comme le fruit dans la lleur, l'origine de la sainteté des hommes que l'Eglise a canonisés.

C'était, nous dit-on, une bonne femme, dont la patience est mise à de fréquentes épreuves, car son mari, grossier artisan, est emporté et brutal. Celui-ci s'appelle Gallo, elle Barbe.

Elle avait déjà eu plusieurs enfants. Elle en attendaitbientôt un autre. Mais malade, attristée, peut-être battue, fort troublée de noirs pressentiments, elle se croyait destinée à une mort prochaine. Elle alla trouver le Père Jean-Joseph de

la Croix, que tout Naples regardait déjà comme un saint et qui la reçut avec sa douceur habituelle, tout particulièrement aimable envers les pauvres. Le saint fit sur elle le signe de la Croix et se mit en prière. Puis il se releva et lui dit : « Aie bon courage, ma fille, tu n'as rien à craindre et prends bien soin de la petite fille qui va naîtrecar ce sera une grande sainte. »

Nous retrouvons ici encore saint François de Girolamo. Un jour, quelque temps après la visite au Père Jean-Joseph, il rencontra Barbe, et, l'arrêtant, il lui dit : « Veille scrupuleusement sur l'enfant qui va naître, car elle arrivera un jour à une grande sainteté. »

Les douleurs de la bonne femme augmentèrent et devinrent si grandes que, le 25 mars, elle se mit à genoux devant une petite image de Notre- Dame de Grâce, elle la supplia avec larmes de venir à son secours ; elle fut exaucée.

L'enfant vint donc au monde le jour de TAnnonciation de la sainte Vierge. On lui donna au baptême le nom de Anne-Marie-Rose-Nicolette.

Barbe n'avait guère de lait et ne put nourrir la fillette, qu'elle confia à diverses nourrices. Elle était trop pauvre pour pouvoir les choisir. L'enfant dépérit et on la croyait destinée à une mort prochaine. Barbe la prit alors dans ses bras et, se jetant aux pieds de Celle qui l'avait si souvent protégée, elle lui présenta la fillette en disant : « Mamma mia, que te coûterait-il de me donner un peu de lait pour nourrir ma fillette? » Elle regardait l'image en pleurant et la touchait avec un geste de tendresse confiante. Puis elle

r.IIHONIOUKS I)K LA MATKRNIT^: SAINTr. .'{I'J

n^porl.i la main sur son sein, vide jus(|nfî-lù, et elle senlil ([ii'il était tout ^onflc'^ de lait.

[/(Mifaiit saiivéi' (Irvoila, d/»s fjirelle put l)albnli(M', ce (\\w. Notn^-Sc^i^neiir aval! mis au fond de son Ame. Le premic^r fçeste <|u'elle fit fut pour montrer d(»s pnMres qui passaient et le premier mot qu'elle prononc^a fut, en dirigeant ses p(îlites mains vers ces prôlres, « des (^lirisls, des Christs ! )> Hien avant le tc^mps oùrirdelli^j^encc naît chez les autres enfants, elle allait trouver ses sœurs aîn('»es et leur faisait comprendre qu'elle voulait leur entendre répéter les leçons de doctrine chrétienne que la mère leur apprenait. Pour les remercier de leurs leçons, elle leur donnait une partie de ses repas. « Son ange gardien, nous dit son biographe, fut un bien meilleur répétiteur. » Ce fut elle bientôt qui donna des leçons de catéchisme à ses petites compagnes et elle le faisait avec une si étonnante clarté que Barbe en était émerveillée et ne se lassait de l'écouter. Elle la trouvait souvent réfléchie, parfois pleurant et comme en extase devant un petit autel qu'elle avait élevé. Quand on lui demandait à quoi elle pensait, on apprenait qu'elle méditait la Passion de Notre-Seigneur. Elle n'avait pas encore quatre ans. Elle avait déjà la claire vue du Ciel et des misères de ce monde ; elle parlait avec un grave sourire à sa mère, « du visage humain, dont il ne restera plus que des ossements ».

C'était elle qui voulait porter la statuette de l'Enfant Jésus à ces Crèches, dont même les plus humbles familles préparaient les ornements, si longtemps à Tavance. Cet enfant, elle le baignait

de ses larmes en pensant aux douleurs qui Tattendaient sur le Golgotha. Elle chantait les Noëls avec une ardeur touchante, et quand sa famille avait quitté cette Crèche, elle restait là longtemps encore, avec la permission maternelle, à converser avec l'Enfant Dieu, avec Joseph et Marie. Une nuit, qu'on ne l'avait pas vue rejoindre sa mère et ses sœurs, on alla vers la Crèche et on l'y trouva ravie en extase, élevée de deux pieds au-dessus de terre.

Sa mère n'avait pas pu résister à ses instances. Dès l'âge de quatre ans, elle l'avait menée à confesse. Elle ne résista pas plus à ses prières ardentes et, dès l'âge de sept ans, elle permit qu'elle fît sa première communion. Son confesseur eut grand'peine à y consentir. Enfin, il ne crut pas pouvoir refuser ce bonheur dont non seulement l'âme de l'enfant mais son corps furent enflammés. Dieu ne voulait pas que la mère s'enorgueillît des merveilles dont il entourait son enfant. Ce martyre maternel, dont nous avons vu un illustre exemple dans Charlotte de Savoie, nous le retrouvons dans la vie de l'ouvrière.

François Gallo n'était pas plus impie que ne le fut Louis XI, mais il avait, lui aussi, des visées sur l'avenir de la fillette. Il était non seulement grossier et brutal, mais âpre au gain. Marie-Françoise, quoique chétive, travaillait avec tant de soin que malgré les prières, les méditations, l'assistance aux offices, elle faisait plus de besogne que toute autre. Quelques onces de pain suffisaient à sa nourriture. Bientôt la pauvre mère vit sa fille dépérir de nouveau et enfin arriver aux

ClinONI^)UES DK LA MATDhNIT^: SAINTK. ^{21

dernières liinilcs (1(; la vie. On lui donna les <lerni(;rs sacrem(;nts. Barbe ne «Irsiîsprra pas. Klle invoqua de nouveau, avec sa foi enllammée, Mamnuimid.

La sainte Vierge lui rendit encore une fois sa fdle, mais ce fut pour de nouvelles angoisses. l']lle était si modeste, si pieuscî, (ju'un jeune hommi* riche la demanda en mariage. I^'lle avait seize ans. Le ])(''re, ravi do celle fortune inesp/îrée, la promit sans la consulter. Klle refusa avec respect et avec fermeté, en affirmant à son père (ju'ellc s'était promis depuis longtemps, non pas d'abandonner sa mère et sa famille puisque son travail lui était nécessaire, mais de prendre l'habit do tortiaire de Saint-Pierre-d'Alcantara.

Le pore insista, la jeune 1111e persista dans son respect et dans son refus. Alors, furieux, Gallo saisit une corde et se mit h battre sa fille avec rage. Elle courba la télé et ne se plaignit pas. Heureusement, Barbe, avertie, accourut et parvint à enlever la corde des mains du père exaspéré.

Il cessa de la battre, mais, la saisissant vivement, il l'emmena dans une pièce où il l'enferma, déclarant qu'elle n'aurait que du pain et de l'eau et ne verrait personne tant qu'elle n'ajiirait pas consenti au mariage. Vainement la mère supplia. Enfin, elle alla trouver un bon Frère Mineur de l'Observance, le Père Théophile, pour qui Gallo avait un grand respect. Le Père le raisonna si bien qu'il délivra sa fille, et, touché de son humilité, de sa douceur, il lui permit, à la grande joie de Barbe, de prendre l'habit du tiers ordre. Elle avait un peu plus de seize ans.

Mais Gallo entendait tirer grand profit de cette docilité, qui n'avait résisté qu'une seule fois et dans une circonstance solennelle. Il lui fit payer la chambre qu'elle occupait dans la maison paternelle et préleva une part sur son travail, bien peu rémunéré pourtant. Marie-Françoise devint poitrinaire. La consomption la minait depuis longtemps.

Les médecins déclarèrent qu'elle était perdue sans ressources. On lui donna l'extrême-onction. La pauvre mère, ne pouvant se résoudre à assister à l'agonie de cette admirable fille, s'était retirée dans une pièce voisine. Là, agenouillée^ sanglotant, elle attendait de minute en minute l'annonce de la mort, lorsqu'elle s'entendit appeler. Elle entra dans la chambre mortuaire. Quel spectacle ! Sa fille était debout. Elle demanda ses habits et dit à sa mère : <•< Je suis guérie, saint Pascal, l'un des saints de l'Ordre des Frères Mineurs Alcantarins m'est apparu. Il m'a dit : « Lève-toi,' Marie-Françoise ». Je lui ai obéi. Vous voyez, ma mère, je suis bien guérie. »

Il y eut un moment de répit. Après les angoisses causées par les maladies et les épreuves de son enfant. Barbe put admirer les grâces miraculeuses dont Dieu continua à la combler ; sa vie en est remplie, comme son corps de cette odeur suave qui s'exhalait d'elle aux fêtes de Notre-Dame et qui embaumait non seulement ses vêtements, mais tout ce qu'elle touchait. Barbe voyait là la conséquence de cette extrême pureté qu'elle connaissait mieux que toute autre.

Ce répit fut court. L'amour de Françoise pour Jésus crucifié, les extases qu'elle avait, sa vertu

ciinoNinLi:s i)i: la .matkhmtl .saimi-. 323

h('*roï(|iH', \r i\()\\ i\i' |)r()|»hrli(î et de miracle que Dieu lui (•(nnmniii<|ii;i |MMir Iîi rrc(>!ii[MMi.srr rie cet amour et de ecllr vrrlii, (U^viiirciil pour rlle connue* pour sa mère, uiui occasion (rrjuruvrs.

Gallo songea à exploiter cette puissance et il voulu! forcer sa fille à TexerceT moyennant finances. On devine Thorreur qucî celle proposition t^xcila dans Tesprit d(î Harlxî, comme de Marie-Françoise et la lermele de sa réponse.

Le père, plus exaspéré que jamais, se mit à la ballre. A grand'peine, Barbe l'arracha de ses mains.

La sainte allait bientôt perdre sa protection €n ce monde. Au mois de février 1G48, Barbe sentit qu'elle devait quitter cette fille bien-aimée. Celle-ci était alors de nouveau fort malade et il fallut qu'on la portât auprès du lit de mort. Elle entoura sa mère de ses caresses, de ses consolations, de ses prières. La bonne femme avait tant souffert, en elle et en son enfant, des brutalités conjugales, qu'elle s'imaginait voir son mari p côté d'elle la poursuivant, la brutalisant, l'injuriant jusque dans la mort. Barbe expira réconfortée par la piété de Marie-Françoise. Celle-ci tomba sur le cadavre maternel. Il fallut l'emporter hors de la chambre.

Ses épreuves n'étaient pas terminées. Mais, à mesure qu'elle souffrait, à mesure que son corps s'alTaiblissait, son pouvoir miraculeux croissait. Le Seigneur Jésus voulait, nous l'avons dit, choisir les plus faibles instruments pour mieux démontrer sa puissance et comme il avait utilisé, pour cette démonstration, un corps d'enfant qui n'existait guère encore, il utilisait

un corps de moribond qui n'existait presque plus. Elle obtint surtout cette faveur que son père se repentît et mourût pieusement. Elle Tobtint en demandant au Seigneur Jésus qu'il lui envoyât la plus douloureuse maladie qu'elle eût encore eue et qu'elle restât ainsi cruellement affligée jusqu'à ce que son père fût sorti du Purgatoire.

§ XIV. — Marie Leczinska, Mère de la Vénérable Louise de France, Carmélite (1737-1787. — • Nous ne nous appesantirons pas sur la biographie de Marie Leczinska. On sait, sans qu'il soit besoin d'insister, tout ce que l'épouse de Louis XV eut à souff'rir. Elle reçut en récompense une grâce, la plus grande qu'elle pût demander à Dieu, la grâce d'avoir des enfants pieux. Louise, l'une de ses filles, pour devenir la sainte que nous révèle le monastère de Saint- Denis, eut besoin de recevoir de sa mère de nombreuses leçons de patience. Elle était née vive, colère, orgueilleuse. Elle dit un jour, étant encore enfant, à Tune de ses femmes qui l'avait offensée: « Ne suis-je pas la fille de votre roi? — Ne suis-je pas la fille de votre Dieu? répliqua vivement celle-ci. — Vous avez raison, c'est moi qui ai tort. Je vous en demande pardon. »

L'éducation que la pieuse mère donnait à ses enfants est toute dans cette phrase qui montre en la jeune fille la sagesse, la foi vive, l'humilité, la parfaite intelligence de l'esprit du christianisme.

ciiiioNrouKs Di: i.\ MATKiiNnï: haintk. 325

L(îS lois (le rrli<|iirllr, Irrs |niissiinlos h la coiir (l(î Fnmc(\ <'iii|M\'liai(Mil la rrino d'avoir SCS (Miraiils aii[)r('S iVclU) aulanl qu'elle Teûl voulu. iNmrlaiil les ciironi(|iirurs d'alors lui i(*|)rocli('nl dr no pas savoir se s^'îparcr d'c^ux. Madame Louise veiii^e sa inrre de ce rcproelie <lans \cs morceaux de son aulohioi^raphie ([u'elle nous I laissés; elle expliiim» la iiccessilé de ces sépalalions et le soin <[ue sa mère avait (Ten diminuer les ini*onvéni(Mds. Nous retrouvons là aussi le naïf l(''moii;na^(^ de la sainltîté du la reine, de ro})inion (\uc ses iilles en avaient. Ce témoignage nous est précieux; il sui'lit à résumer toute la vie pieuse de Marie Leczinska.

u J'aurais désiré être plus longtemps et plus [)arliculiércment avec elle. Mais il y a des usages à la cour auxcjuels il faut plier jasqu'aux sentiments de la nature. Toutefois j'admirais souvent comment la reine, qui avait de grands devoirs à remplir et auxquels elle était très fidèle, avait su se mettre en liberté et vivre comme une sainte au milieu de la cour. »

Cette sainteté, les anecdotes du temps, les pamphlets jansénistes, philosophiques et déjà révolutionnaires, la lui reprochèrent, nous le verrons, sous le nom de dévotion et de bigoterie. Nous trouvons dans ces insultes la preuve même de sa grandeur morale; et les railleries mettent en relief les plus beaux traits de sa physionomie.

Madame Louise revient souvent sur cette sainteté de sa mère. « Henriette, écrit-elle, vivait comme la reine, tout le monde disait que c était une sainte, »

« La reine, dit-elle plus loin, qui ne perdait aucune occasion de s'édifier^ voulait aller à la cérémonie de la vêture de la comtesse de Ruppelmonde, qui entrait aux Carmélites de la rue de Grenelle. Elle nous y conduisit.

» La reine aimait tout particulièrement les Carmélites, surtout celles de Compiègne, qu'elle allait voir très souvent. Elle avait même un petit appartement dans leur maison, où elle passait des journées entières, suivant tous leurs exercices de piété. Par respect pour leur solitude, elle nous permettait rarement de l'accompagner. Mais elle nous parlait de leur joie, de leur contentement en des termes qui me faisaient soupirer après le moment où je pourrais en essayer moi-même. Quelque confiance néanmoins que j'eusse dans la piété de la reine et sa résignation aux volontés de la Providence, je n'osai jamais lui en ouvrir mon cœur, bien persuadée qu'elle m'objecterait mon peu de santé, car elle n'ignorait pas qu'habituellement je crachais le sang. Survint la maladie de mon pauvre père, puis sa mort qui conduisit au tombeau non seulement la dauphine mais aussi la reine. »

Les dernières années de celle-ci avaient été plus éprouvées que les premiers temps de son mariage. Toutefois la patience était venue avec une piété plus intense et l'âge avait apaisé la jalousie fort légitime de l'épouse outragée et aimante.

Il faut souligner ce dernier mot, car ses ennemis, ne pouvant rien reprendre à sa conduite, l'accusèrent d'avoir une âme sèche; et des

cimoNiolJi-s in; i.\ MATi:nNrrÉ sainti:. *127

(Minoinis rllc m nil l»(';nic()U|» cl (rnrncrs. Tout ('(^ qui, (\r prrs on <lr loin loucluiit ii \ /uiri/rlolit'dic, aux pliilosoplics, aussi l)i(*u de l'école (Icisir (|uc (1(^ la scclc allume, (l(M(rslait en elle la fennnc éncM-y-icpuMuenl pieuse ; ceux rpii n'osaieni |)as encore la railler ouverlenieut, déclaraient cpi'cdle était « dévole d'une superslilion élraiif^e, ridicule aux yeux des Français ». (lelle sti/x'f'slilion clfanf/c, c'élail la i^ravilé usuelU» de la vie chrélienne; et ceux <pii prétendaient avoir le monopole de représenler les ijeux des f'fançftis, étaient ces senii-liberlins ([ui essayaient d'accorder une vie relûchée avec quelcpu^s prati(pies extérieures de religion.

Pour les libertins avérés, la reine était le but de leurs moqueries autant que de leur haine. Ils publiènMit que Marie Leczinska n'était entourée (|uc d'un cercle de « prêtres et de moines, où l'on passait le temps à crier au scandale et à gémir sur les débordements du roi ». Les philosophes avaient si bizarrement troublé le bon sens des courtisans que, forcés de reconnaître l'inépuisable charité de la reine, ils disaient d'elle : « elle est charitable par bigoterie », oubliant que, voulant insulter la piété en la nommant bigoterie, ils faisaient de celle-ci la plus aimable, comme la plus énergique des vertus, puisqu'ils étaient forcés de lui reconnaître la puissance de créer la charité.

Elle était également haïe des hommes politiques, par cela môme qu'elle était franche, bonne, détestant l'astuce et incapable d'intrigues. Imitant les philosophes dans le nouvel et

étrange usage qu'ils faisaient de la langue française, les politiques insultaient sa sincérité en disant que c'était « ignorer l'art de se faire des créatures ». Sa bonté, ils la nommaient amitié banale ; son dédain de la ruse lui venait, selon eux, de ce qu'elle « n'avait pas d'originalité » ; et ne pouvant nier qu'elle eût de l'esprit, mais furieux qu'elle ne l'appliquât pas aux profits de leurs intrigues, ils avaient découvert « qu'elle n'avait pas l'esprit de suite ». Enfin, enragés contre sa vie modeste, contre ses sentiments dignes et contre la réserve de sa conduite, les chroniqueurs inspirés par ces trois classes d'ennemis, les philosophes, les libertins, les courtisans, imaginèrent de chercher là la cause du libertinage de Louis XV. C'est ainsi qu'ils l'accusèrent de « n'avoir rien à elle, pas même les sentiments qu'elle feignait parfois ».

Nous avons d'elle des lettres peu connues et qui étaient faites pour rester dans l'intimité. Elles nous dévoilent non seulement sa bonté, la vivacité de son esprit naturel, mais également la grâce et la vivacité de son cœur. « Je suis plus flattée, écrit-elle, d'ôtre la femme du roi et la mère de mon fils que la reine. N'en dites jamais mot, mais j'aime le premier à la folie. »

Sa mère est malade. Elle écrit avec une mélancolie qui nous fait pénétrer avant dans cette âme qu'on nous dit si étroitement sèche. (( Les plaisirs les plus innocents ne sont pas faits pour moi. Aussi n'en veux-je plus chercher en ce monde. Je fonds en vous écrivant. Je ne sais pas un mot de ce que je vous dis. Je sais seule-

aillONIOlJES DK LA MATr-RNITÉ fiAINTK. 320

mcMil {\\w mon cavuv parle» ri (|ii'il est dans In (loiil(Mir. .Ir lîiissc ma pauvn; ni^nî dans un /'lai piloyahlr. N'ous connaisse/ mon Icndnî allaclicMiirnl pour v\U\ Juj^(*z de cr cpu; la srparali<»n me coillc. » El (juand (dl<» perdit sa lilhîTIuM» en 174 1, ne nous monlre-l-idle pas aussi le fond d'une Ame tendre (pioi(pie chréticuine [)ar-dessus tout? « Ma pauvn* (Mdant (*st bien Inuireuse. Je renvi(\ Mais il l'aul que je soullVcî encore dans cette triste vie. »

Elle nous donnera le résumé de sa conduite cordiale : « 11 faut [)laire à tous et en aimer peu, mais aimer beaucoup ceux que Ton aime. Voilîi ma maxime. » Si c'est une maxime royale, n'est-ce pas aussi une maxime toucliantc?

On peut deviner que, droite et sensée, détestant l'intrigue et humblement pieuse, elle eut aussi pour ennemis les jansénistes. Sait-on ce qu'ils lui reprochaient surtout? C'est inimaginable. Ils ne pouvaient lui pardonner de s'être fait tendrement aimer de son lils et de ses fdlcs, et de leur avoir donné une piété ferme mais simple, docile et clairvoyante. Toujours embourbés dans cette logomachie que les idées philosophiques introduisaient en France en donnant aux théories nouvelles un langage qui faisait jurer le sens commun, ils affirment que si Mesdames et le dauphin l'aiment, c'est rjuils ont en elle la confiance d'enfants mal élevés!

Je n'ai pu résister au désir de dire ces quelques mots brefs pour défendre la mère de notre Vénérable. Il semble que reine, n'ayant aucun des défauts que l'on reproche aux princes, princesse sincère et digne, femme simple et

bonne par-dessus tout, mère tendre et attentive, épouse de Louis XV et traversant pure comme le rayon de soleil qui éclaire l'eau des marais, cette boue du xviii' siècle, il semble qu'elle eut dû être admirée par ceux-là qui tonnaient contre la corruption des cours, contre Tégoïsme de l'ancien régime, contre la sécheresse du cœur des grandes dames et l'hypocrisie des dévotes. Il n'en est rien.

Il faudrait un livre spécial pour la défendre contre le dédain de ses contemporains, que l'histoire n'a que trop imités. Cette haine s'explique. C'est que si elle fut une bonne reine, elle fut surtout une bonne chrétienne et cela, pour les contemporains, les disciples de Voltaire, c'est le crime irrémissible. Elle n'avait jamais caché qu'elle mettait Jésus-Christ au-dessus de tout, et elle le montrait avec cette candide vivacité que nous recommandons à l'attention de son prochain biographe comme un des traits, peu dévoilés jusqu'ici, de sa douce physionomie.

Dès l'année 1740, elle laissait voir la lassitude que lui causaient la cour, la liberté de mœurs et de langage qui y régnait. Elle dévoilait surtout sa passion pour la piété. Il faut se rappeler qu'avant qu'elle épousAt le roi , il avait été question de son mariage avec le duc d'Orléans, très savant et très pieux. Elle ne cachait pas à ses familiers qu'elle regrettait d'être reine. « Si j'avais été duchesse d'Orléans, dit-elle, nous aurions mené une' vie délicieuse ; tandis que mon mari serait à Sainte-Geneviève, je serais aux Carmélites. y>

C'est cette « bigoterie » qui était le crime irrémissible ; et l'on pardonnait au prince de

ClIhO.NInlJIJS I)i: LA MATKliMTK SAI.Mi:. •i^ii

(lonli, pîir r\rni|>Ir, d^Mro rnipulcnx, .'i (h'iiii fou, i^nioMc, avarr ri ^roli^sqiie, pnrre «iiTil clail Ir rlirf i\r la ri'anc-niaroniicrif», lan<lis (lu'oii laillail la l'riiir d'iMiT (riiiic honlr cxfjui.sc, parce (|M(^ celle honlr rllr la dcvail à la « (Jàvolion ».

1\)iil(*r()is la Providonce sait lircr (|iieI(|iJCS mots i\r \crilc drs Icvros d(î ceux (jiii la dcles- Icnl l(» i)liis. Mll(^ força nii dos plus illustres clironiqu(Mirs du xvm" siècle, li()inin(* d'Klal, auii de la p!iil()S()|)hie et du jansénisme, à oublier, comme pai* distraction, son esprit dénigrant et son iid(dlii;ence à visées étroites. Le manpiis d'Ar^iMison (it, sans paraître le vouloir, l'éloii^e d(^ la mcvc. de noire sainte, en disant (pie trois mots résument la biographie de la bonne reine : Pièlè, douceur, hnmanilé,

,]'ajout(M*ai une phrase pour compléter le résumé de celte noble vie et la très brève esquisse (jue j'en donne : C'est pour obéir à ses vœux que les évéques de France, composant l'assemblée de 1765, prirent la résolution d'établir en France la fête du Sacré-Cœur.

Le Sacré-Cœur ! C'est sur ce mot que je termine mon œuvre. Il la domine tout entière. C'est lui qui l'a inspirée, lui qui y resplendit à chaque ligne.

Au centre des plus vivants de mes instincts, je trouve un sentiment puissant de la miséricorde de Dieu. Depuis bien des années, je demande à mon Maître doux et brillant, au bon

Jésus, le Seigneur de l'amour et dé la lumière, le droit d'élever un petit autel à sa Bonté. Mais je ne savais comment l'entreprendre. J'avais commencé par réyer de reconstituer la Judée au temps de Notre-Seigneur et de Le montrer vivant au milieu de ses contemporains : mais ce travail d'imagination, si austère et si pieux qu'il dût être, était bien au-dessous de* Lui. Je rêvai encore de mettre en scène tous les récits où l'Evangile nous dévoile surtout sa douceur compatissante. Mais comment toucher à cette grandeur traditionnelle du Livre Saint sans risquer de blesser les âmes délicates !

C'est alors qu'une voix qui m'est chère me parla des Mères des Saints. Il me parut que c'était la réponse à mon inquiétude.

La grande preuve de la bonté du Seigneur n'est-ce pas l'amour qu'il donne et celui qu'il inspire? N'est-ce pas de cet amour que naît la sainteté ? N'est-il pas vrai aussi que l'amour maternel est le plus élevé, le plus désintéressé après l'amour de Dieu? N'est-ce pas, enfin, en triomphant de l'amour d'une Mère que cet amour divin montre la plus grande force, comme il prouve sa plus grande bonté en récompensant cette mère par la sainteté de son enfant! C'est donc en montrant l'àme des Mères des Saints que je pouvais le mieux louer la Bonté de Jésus en sa douceur et en sa puissance.

Voici l'humble autel. Il est construit par des mains profanes, mais les pierres en sont si resplendissantes et si solides qu'il plaira, je l'espère, aux belles et fortes ûmes. Il les aidera

( llliu.>iv* i.> l'i. I A MATEHNITt HAlNTi:. XVi

à devenir plus belles ene()n\ Il les niihrra aussi il ré|>amlre la fon-e aiilonr d'elles; el, avec la foret» morale, la vérité dans son <loul)l(; eiïort : l'c^lVorl lininain qui est riiisloirc, rdlbrl céleste qui esl la Piété.

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