Les mères ennemies
Un homme fuyait se déchirant aux écorces, souffleté par les branches. L'épaisseur des verdures s'empourprait derrière lui de brusques remuements rouges entre les feuillages. Etait-ce que "Faurore se levait à Torient des bois ? ou bien le soleil descendait-il à Thorizon, là-bas, au delà des arbres noirs? Non, la nuit pesait, une nuit de nuages, sur les plaines forestières de la voïevodie de Cracovie ; ces rougeurs, c'était l'incendie, sinistre couchant des batailles.
Le fuyard s'arrêta. Il avait aperçu entre les sapins une maison de chasse, reconnaissable aux hures de sangliers et aux mufles de bisons qui surmontaient l'entrée. •
Il cria :
— Dormez-vous?
Un jeune serviteur entr'ouvrit la porte.
— Qui es-tu ?
— Que Jésus-Christ soit glorifié !
— Dans les siècles des siècles... Que demandes-tu?
— L'hospitalité.
— D'où viens-tu ?
— J'ai combattu pendant quatorze heures.
— Quel est ton nom ?
— J'ai faim.
— Quel est ton pays ?
— J'ai soif.
— Quelle est ta religion?
^- Je suis blessé.
— Passe ton chemin, vagabond !
Mais une fenêtre s'ouvrit au-dessus d'eux ; la blancheur d'une longue barbe ruissela dans les ténèbres» sous une lampe que haussait une vieille main pâle avec des tremblements de reflets.
— Qu'il entre !
— Excellence, on se bat autour de Czenstochowa, sur les bords de la Varta, partout; cet homme qui fuit, ce doit être un Russe.
— Hélas ! n'as-tu pas reconnu le bonnet blanc des confédérés de Bar? Fais entrer cet homme, et barricade la porte derrière lui.
— Merci, seigneur, dit le fuyard.
Quand il fut attablé dans la salle basse, devant une écuelle de gruau noir, il retira son bonnet.
11 n'avait point la tête rase selon la coutume des compagnons de Pulawski ; ses«cheveux flottaient, rejetés en arrière.
C'était un homme de trente ans, face amaigrie, aux minces moustaches, avec des yeux d'épervier, ronds et prompts, la bouche souriante encore et bonne.