‹ Les mères ennemiesChapitre 2 sur 18 · LA PATRIE, L EPOUSE, L EN FAUT · texte numérisé non relu

LA PATRIE, L EPOUSE, L EN FAUT

Une blessure au cou pleurait des gouttes rouges sur la peau de la poitrine visible entre les déchirures d'un vieux zupan grisâtre. Et il avait à la ceinture la moitié d'une lame de sabre, ébréchée, où Ton voyait du sang.

Le vieux seigneur, levant les bras hors des manches retroussées de sa plisse fourrée d'ours brun :

— Tout esprit loue le Seigneur, dit«il.

— Je le loue également dit l'autre.

Le vieillard poursuivit :

— Je me nomme Jean Rewienski. Je suis castellan de Mikalina, en Lithuanie, et, comme tel, j'ai voix et suffrage au Sénat de la République. Je me suis réfugié dans cette maison, loin de mon château, avec ma fille Elisabeth Boleska, mariée au comte Boleski, castellan de Pruzani, et j'y séjourne sans autre domestique qu'un jeune serviteur, car les Russes de Suwarof ont dispersé mes serfs, après m'avoir chassé de ma castellanie. Dis-moi ton nom, monsieur mon frère.

— Sans doute ton gendre est mort dans une bataille?

— Mon gendre n'est pas mort.

— Donc il combat encore pour l'indépendance de son pays ?

— Il ne combat pas. Il est absent. Ne parle pas de lui. Dis-moi ton nom, mon hôte.

— Mon nom ?

— Tu peux le taire, Tu es un confédéré ; il suffit. Tu dormiras chez moi !

— Dès que j'aurai repris des forces en mangeant et en buvant, je continuerai ma route.

— Veux-tu que ma fille panse ta blessure ?

6 LES MBRBS ENNEMIES

— J'ai bouché la plaie avec des herbes ; les plantes qui poussent dans nos forêts guérissent vite les blessures polonaises.

— C'est bien parlé. Mange, bois.

Le castellan avait rempli deux verres ; il en prit un et le leva.

— Aimons-nous ! dit-il comme on dis^t autrefois dans les fraternels festins de Pologne.

— Aimons-nous ! répondit l'autre.

— Et maudits soient les Russes.

— Et maudits soient les Russes.

Le vieux seigneur reprit, [pendant que son hôte mangeait et buvait :

— Ainsi, Pulawski a perdu la bataille ?

— Il Ta perdue.

— Ici j'étais seul, sans nouvelles certaines; n'entendant que le bruit du canon. Toi qui as combattu, parle-moi des combats.

— Nous avons été braves. Sans pain, sans eau, presque sans armes, nous avons défendu cinq mois les fossés, les murailles, les portes du monastère de Czenstochowa.

— Où les saints religieux conservent une image de la Vierge Reine, peinte par saint Luc lui-même. Qu'elle nous garde !

— Ainsi soit-il ! La plupart des confédérés, faute de vêtements, montaient la garde en chemise; après les jours d'assaut, on pouvait s'habiller avec les uniformes russes, mais ils ne faisaient pas long service, parce que nous les avions tout troués de nos balles.

— Vous tentiez des sorties?

— La neige, autour du niont Jasnagora, est bossuée

LA PATRIE, l'ePOUSB, l'eNFANT 7

de sépultures. Enfin Pulawski résolut de hasarder un suprême effort. « Nous passerons à travers les lignes ennemies, ou bien nous périrons », dit-il.

— Combien de patriotes étiez-vous?

— Deux cents.

— Contre combien de Russes ?

— Contre trois mille.

— Soyez bénis, mes fils!

— Tu bénis des cadavres. Très peu de Polonais ont pu se tailler une route dans les masses moscovites.

— Et le plus vénérable des lieux de prière et de macération, le monastère de Czenstochowa est en flammes maintenant ?

— J'ai fui pour ne pas le voir en cendres.

Ils se turent, baissèrent les yeux Le vieux seigneur, à voix basse, disait une oraison. 11 releva la tête.

— N'importe ! la République vivra libre, ou mourra. L'antique proverbe enseigne qu'il n'est pas possible de courber le cou droit d'un Polonais, ni de redresser son sabre courbe, sans briser l'un et l'autre.

— Mon sabre est rompu, répondit le soldat amèrement.

— Notre-Dame veille sur la Pologne. Sait-on ce que fait le roi Stanislas?

— Le roi Stanislas fait ce que font les lâches! il obéit aux plus forts. Favori de la tsarine et bourreau de la Pologne, ce bellâtre qui, pour s'être couché dans un lit, a mérité de s'asseoir sur un trône, fait chanter dans les églises, le jour de nos défaites, le Te diabo" lum laudamus !

— Le Turc avait promis des secours.

— Il offre des hommes à cent tomans la pièce, des hommes qui n'ont rien de rouge dans les veines! C'est trop cher. On ne paye pas Teau au prix du sang.

— L'armée prussienne est sur nos frontières. Que pense Frederick II?

— Que pense le corbeau quand, perché sur sa branche au-dessus d'un mourant, il en surveille l'agonie?

— L'Autriche nous garde.

— La Prusse est le corbeau, l'Autriche est la corneille.

-^ La France nous a aidés ; elle nous aidera.

— Elle nous a aidés, oui ! Je les ai vus venir, les beaux jeunes hommes des Gaules, et je les ai vus mourir pour la liberté de ma patrie, eux riant, moi pleurant!... Hélas! il ne viendra plus de Français. Paris appartient à l'amant d'une fille, comme Varsovie au ruffian d'une gaupe. Pourquoi madame Dubarry s'opposerait-elle aux volontés de Catherine? Ces deux prostituées sont faites pour s'entendre. Mais la Pologne est une vierge.

— Eh bien! nous vaincrons seuls. La victoire est possible tant que Pulawski est vivant! Il triomphera des Russes comme à Brzesc; il leur échappera comme à Okopé. 11 est l'invincible ou l'insaisissable. Tant qu'il respirera l'air libre de nos forêts, il y aura un patriote embusqué, sabre en main, derrière chaque broussaille.

— Pulawski ne peut rien pour nous.

— Qu aS'tu dit?

— Quand un arbre est renversé, la chèvre même y satJlep Seigneur. Pulawski est mort.

LA PATRIB, l'ÉPOVSB, l'bNFANT 9

— Non!

— Seigneur, Pulawski est mort.

— Non!

— Je Tai vu tomber, frappé au cœur, ce matin^ dans la mêlée.

— Non! D'ailleurs, fût-il enseveli, il ressusciterait, évoqué par ses frères ! Serait-ce donc la première fois qu'il sortirait du tombeau ! On le croyait mort, il y a im an, quand tout à coup il est entré dans Cracovie, refoulant les Russes, et Ton vit son plumet, au sommet de la forteresse, planer et palpiter comme Taile de notre aigle blanche !

— Connais-tu Pulawski, vieillard?

— Je ne le connais pas.

— Tu mourras donc sans l'avoir vu, car il n'est plus, je te le dis.

— Il est le chef miraculeux, le héros nécessaire ! Il ne peut pas abandonner la Pologne, puisqu'il en est Tâme elle-même.

— Les cadavres n'ont pas d'âmes.

— Quoi! soldat, tu désespères?

— De l'avenir? non; mais de l'heure présente. Pour bien des jours, pour bien des années, la République est vaincue. Et qui sait? elle a peut-être mérité son sort.

— Fils, tu blasphèmes !

Le confédéré, baissant la tête, prit son menton dans sa main, ferma les yeux, et lentement il ajouta, comme se parlant à lui-même :

— Oui, peut-être la Pologne est-elle coupable, en effet? M. de Choizy, ce Français qui a rougi de son sang notre terre, M. de Choizy disait un jour : « Frères

%f' ^«i^ -feOiî^ifi^ în: rr-jnt ler^. ^ .iq,,^ îl ^te» pas Af»^ p<^^ T^ f:ik «T^ .i» «eiav«^ l^ prêtre wmm -^*-w^ ^"^ ^^"^ -^ pAjaii TTjos rr^ p^r e^ bas-

ff%mii ^ ^^'^^ rofirrit ks yrox a reie^n&l son

MIm 4^ M.W^r-^k' tr^ ccKirbe: la longue barbe da mifTf^r U^ài^^-^à l^ 'iâZ-s de la salle.

^ J^ Milrt'î i^ Tàinqriear de Bnecs ! Il est réritable ^t*: j*î fi*»'*i' i^f'*^*^ ^^ Pnlâwski: mais je sais qu^on istpfMi'^ l'uU'^^ki à la main longue, parce que sa *^titiUs, k thf^'*^ ^i*^ minier le sabre, est devenue plus 'ïtiif i^ifj#- H jfifi* l'>«ff«« de deux pouces que celle de t^win (r,^ initff -» h'»mmes. Que le grand Régimentaire **'ii Ifr (ïii.r. vf'tiM rJ^n» ma maison!

Sj^iL I Vi k*V*h reconnu. Je le regrette. Si Ton ap-

|ir**rMl i\m hi Th ^»» donné asile, tu ne pourras le nier,

"* '*' mMinr^ïi w^T» saccagée comme Ta été ton château.

n\H\\\, V' U' remercie à cause de ton pain et de

, Ki\m\, jiionHieur mon frère, je pars.

m Ui Hitiondrai pas, je ne te demanderai pas

lï^. i nH l*nijot§ qui se réalisent soudain, doivent

LA PATRIE, l'bPOUSB, l'bMFANT 11

demeurer inconnus ; car c'est le salut de la patria qui s'agite dans ta poitrine. Je réclame de toi une seule faveur, Pulawski.

— Parle.

Le castellan sortit de la salle.

Il y rentra bientôt, tenant par la main une jeune femme qui était grosse et paraissait assez proche de son terme.

— "Pulawski, voici ma fille. Elle est la femme du comte André Boleski, elle se nomme Elisabeth Boleska. Chef des hommes braves, puisque j'ai été ton hôte, bénis le fruit de ses entrailles, consacre à la patrie Tenfant de mon enfant.

Pulawski murmura :

. — O Pologne, tu es éternelle !

Puis il dit à voix haute :

— Femme, si tu mets au jour une fille, qu'elle envoie au combat son mari et son premier-né ; mais si tu enfantes un fils, qu'il combatte lui-même et meure pour son pays.

Le héros vaincu sortit rapidement de la salle et continua de fuir dans les ténèbres de la forêt.

Après la fin des guerres, la comtesse Elisabeth Bo« leska revint: au château de Mikalina, vieille demeure seigneuriale, massive, à la tour unique, dans la forestière Litbuanie où les ours noirs sont fréquents.

L'enfant naquit, Taïeul mourut, le mari n'avait pas cessé d'être absent : Elisabeth Boleska vécut solitaire avec son fils qui grandissait.

Mais répouse douloureuse n'étalait pas son âme aux curiosités banales. Si quelqu^un lui demandait : « Vous êtes triste, Elisabeth Boleska? » elle répondait : « A cause de la patrie. »

La dernière défaite de Pulawski avait livré la République aux fringales cupides de la tsarine, de l'empereur et du roi. Ces trois hyènes maudites, la Russie, TAutriche, la Prusse, avaient démembré la sanglante suppliciée : elle était ce qu'elle fut jadis, à peu près comme un tronc est un homme. Et la volonté du lâche Stanislas, d'autant plus lourde qu'elle était elle-même opprimée, régnait sur la Pologne et sous la Russie, comme un portefaix surchargé piétinerait un reste de cadavre.

Alors on ne voyait dans les villes polonaises que des habits de deuil; les prêtres célébraient dans les églises deux anniversaires de crucifiement : celui du jour où le Christ mourut, celui du jour où la Pologne cria comme son Dieu : « Prenez pitié de moi, Seigneur! »

Alors, dans les champs ou dans les bois, c'étaient souvent des veuves et des orphelines qui ensemençaient la terre ou émondaient les arbres, car bien des maris et des pères étaient morts sous les balles russes ; il était difficile de faire la moisson, parce que les faux des paysans s'étaient ébréchées à combattre.

Alors, dans les habitacles des palatins et des castellans, les nobles se réunissaient encore pour manger et pour boire après les longues chasses; on entendait

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encore se heurter les sabres des querelles avinées ; mais les joies et les colères des gentilshommes avaient perdu la fougue superbe d'autrefois, bien des cœurs étaient mornes, et souvent les festins s'achevaient dans des ivresses silencieuses.

Le château de Mikalina, à cause du maître absent, tenait sa porte fermée.

Seule, sa chapelle, parée comme une église des villes et tout illuminée de cierges, s'ouvrait aux pèlerins, aux voyageurs misérables ou riches, à quiconque voulait prier Dieu pour la patrie; après la messe, le père Dominique distribuait aux pauvres gens les aumônes de la castellane.

Une fois, la chapelle, dédiée à saint {Bobola, était pleine, parce que c'était le cinquième anniversaire du jour où les compagnons de Pulawski succombèrent devant Czenstochowa.

Les gentilshommes du domaine, panetiers, échansons, officiers du gobelet, veneurs, porte-glaive, en kontusz fauves ou cramoisis et chamarrés de galons, avoisinaient l'autel, comme il convient à des gens qui sont nés à moitié chemin du paradis ; au mouvement des signes de croix correspondait im bruit de sabres sur les pierres.

Dans les baies des arcades latérales, hors d'un

fouillis grisàlre de j^q^ paysannes, s érigeaient les t^es mnombraUes des serfe, extasiées dans 1 homiUté de leor foL

Trarersés de sokiL les TÎtraux prolongeaient sur rassemblée les cooleors de leur imagerie: un reflet était démesuré, celai du saint Vincent de Paul peint sur le ritrail de l'abside: on aurait dit que le bon saint Toulait emporter dans un pan de son manteau bleu tous ces orphelins de la patrie.

Mais les juifs étaient restés dans Tarnère-cour du château. Debout, tètes courertes, ils pratiquaient des dérotioDs soas le toit d'une étable à truie, dont ils ayaient fait une synagogue.

Quand tous eurent prié, Elisabeth Boleska se leva la première et sortit de la chapelle, tenant son enfant par la main.

La mère et le fils étaient vêtus de blanc, car le blanc dans quelques districts de la Pologne, était la couleur du deuil ; dans les pays du nord, rien ne semble plus désolé que la neige.

Ils montèrent le large escalier du château, et tous les suivaient, les nobles, les paysans, les juifs.

Lorsqu'elle fut arrivée sur la seconde terrasse, elle gK I . .n . I X I il , grande, pâle, aux yeux tristes, plus sereine quù hMfi, jjIus fière que douce, — dominant toute la foulo échfcJuimée sur les marches.

A vue un geste qui ordonne de s'arrêter et de se

R* spijclables messieurs, amis et serviteurs, dit- III nurn du comte André Boleski, mon mari, qui «ctit^ et du comte Ernest Boleski, mon fils, qui titi je vous remercie d'avoir choisi la chapelle de

LA PATRIE, l'Épouse, l'enfant 15

leur château pour célébrer Tillustre jour de détresse où les meilleurs des nôtres, après avoir combattu depuis l'aurore, tombèrent au soleil couchant, avec la fortune de la Pologne ! Certes, si votre seigneur et le mien était parmi nous, vous ne partiriez pas sans avoir pris place à notre table hospitalière, ni sans avoir bu longuement à notre vieille gloire, éteinte avec les aïeux, — que les fils rallumeront!

En parlant ainsi, elle étendait les mains vers le front de son fils, qui, quoique très petit, portant déjà, selon sa naissance et son rang, l'aigle blanche de Pologne en sautoir, sur un ruban bleu qui traverse la poitrine de l'épaule gauche à la hanche droite.

Elle acheva :

— Mais l'épouse solitaire doit vous dire adieu sur le seuil de la maison que vous avez honorée.

Cependant, ceux qui l'entouraient ne reculèrent point; l'un deux, au contraire, fit un pas en avant.

n était vieux et fort, avec une large entaille de sabre de la tempe à la joue.

C'était M. le staroste Kilinski. Il avait signé l'un des premiers l'acte delà confédération de Bar; il avait renoncé l'un des derniers à une lutte impossible. Bien qu'il fût, selon son titre, le chef d'une capitainerie, il s'était fait le gentilhomme du comte André Boleski ; mais il possédait lui-même beaucoup de châteaux, de terres, de serfs. On en faisait grand cas à cause de sa piété, de sa bravoure et de sa richesse; les plus étourdis n'osaient ni se quereller ni boire outre mesure quand ce vieillard était présent. Il s'avança et dit:

— Vous avez bien parlé, madame Elisabeth. Mais

16 i^j^ MW«x EnOMIBS

nous Be TOUS quitterons pas arant que tous ayez entenda noire plamie.

— Votre plainte? dit-dle étonnée.

M. le staroste désigna un homme à sa droite, vêta d^nne toison de brebis notre, robuste, avec un air triste, one Ciiix sor 1 épaule.

— Celui-ci est un serf: U représente en ce lieu les deux mille laboureurs de yos champs et les huit cents bûcherons de vos forêts.

— Je salue mes paysans, dit-elle.

M. le starosle désigna un homme à sa gauche, en longue redingote noire, chétif, cassé, la face pâle avec un nei courbé comme un bec de vautour.

— Celui-là est un juif, un rabbin ; il est envoyé ici par les juifs nombreux qui trafiquent dans vos bourgs et dans vos villages.

— Je recommande au pardon du Seigneur les juifs de ma castellanie, dit-elle.

M. le staroste poursuivit :

— Moi, je vous parle au nom de tous les gentilshommes de ce district. Vous me connaissez. Je ne le cède en noblesse ni en opulence à aucun magnat de la Couronne ou de Lithuanie. Cependant, j'ai promis d'être, le jour où la République, qui a été libre, voudra le redevenir, Tallié de votre mari et le serviteur de sa fortune. Pourquoi je Tai promis? Sachez-le. La délivrance de notre terre ne sera pas Tœuvre d'un jour; la tAche en doit être confiée à des familles en qui elle se continuera de mâle en mâle, ainsi que se transmet rhéritûge; or, le ciel qui vous a envoyé un fils ne m'a donné qu'une fille ; c'est pourquoi je me suis soumis à un père plus heureux.

LA PAXBIE, l'ÉPOUSB, l'eNFANT 17

— Nous savons cela, monsieur le starosle, dit Elisabeth Boleska; nous savons, en outre, quHélyonne, votre fille, grandit pour être la femme de notre fils Etienne. Que Notre-Dame les aime!

— Qu'ils l'implorent et qu'elle les exauce! Voilà donc qui nous sommes, moi, ce paysan et ce juif; voici maintenant ce que nous avons à vous dire.

Il y eut un grand silence. Toute la foule éparse sur l'escalier seigneurial se groupait vers la castellane, debout, qui tenait son fils par la main.

En ce moment, un aigle traversa l'espace, volant vers l'orient; baignées de lumière, ses ailes paraissaient blanches; mais, là-bas sous un nuage, elles s'assombrirent, et l'on eût dit un aigle noir fuyant du côté de la Russie.

Elisabeth vit cet aigle qui changeait de couleur, et frémit.

Le vieux gentilhomme dit :

— A ceux-ci qui sont les serviteurs nés de votre mari, à nous gentilshommes qui sommes ses courtisans ou ses amis, le même soupçon est venu : nous pensons que notre seigneur, le comte André Boleski, fils des voïevodes de Grodno, castellan de Pruzani par son père, et castellan de Mikalina par le vôtre, est un traître.

Ce mot retentit sinistrement dans les cœurs comme un coup de clairon qui sonne la retraite.

Mais Elisabeth Boleska, secouée par l'offense:

— Maudit soit celui en qui un tel âoupçon est né ! Malheur à celui qui a prononcé cette parole ! J'atteste la Vierge-Mère, sainte reine de Pologne...

— Nous approuvons votre colère, madame Élisa-

beth Boleska, et nous n'en sommes pas offensés, interrompit celui qui portait plainte ; mais calmez vous et répondez. Pourquoi le comte Boleskî n'a-t-il pas signé l'acte de la confédération de Bar ?

— Il a été abusé par les feintes promesses du roi Stanislas.

— Pourquoi n'a-t-il pas fait campagne avec les nôtres ?

— 11 était à Varsovie, prisonnier.

— Pourquoi, redevenu libre après notre défaite, n'a-t-il assisté à aucune des diétines secrètes tenues dans ce district?

— La rébellion de ce district n'eût abouti qu'au massacre des révoltés ! Nous ne pouvons rien sans l'aide de toute la République.

— Pourquoi n'a-t-il pas noué des alliances avec les nobles des autres palatinats ?

— 11 a dû le faire.

— 11 a quitté la Grande-Pologne et n'est pas venu en Lithuanie.

— Eh bien ! par lettres.

— Il n'a pas écrit.

— Qui vous l'a dit?

— Ceux-là mêmes auxquels il aurait dû écrire.

— C'est qu'il ne croit pas l'heure venue d'un sou- Ièv4^mf'iit général.

— ï'^ il attendant, il pourrait vivre parmi nous. Depuis quand un castellan de Mikalina ne chasse-t-il pluë avec ses amis le héron des marécages ou les loups ccrviers et les ours de la Bruyère noire, et n'aime-t-il plus à boire jusqu'au matin dans les grands festins fraternels ?

LA PATRIE, l'Épouse, l'empaitt 19

— 11 a vécu à Tétranger, pour le service de notre cause. En France d'abord.

— Pendant six mois.

— En Angleterre.

— Quelques semaines.

— En Autriche, maintenant.

— Maintenant, il est en Russie ! Et vous le savez bien, vous qu'il abandonne et oublie en même temps que son pays !

Elisabeth Boleska bondit à cette parole, et les bras levés au ciel, magnifiquement grandissante :

— Par la vraie mère du Rédempteur ! je crois que vous osez me plaindre! Insulter à ce point, sur le seuil de sa propre maison, vous, dit-elle aux serviteurs, celui dont vous avez toujours mangé le pain ; vous, dit-elle aux nobles, celui dont vous avez cent fois béni l'hospitalité ! Mais rappelez-vous donc, ingrats, quel homme c'est que le comte André Boleski ! Lequel d'entre vous, paysans, lui a demandé un allégement de redevance qu'il n'ait pas accordé? Pour lequel d'entre vous, gentilshommes, a-t-il refusé de toucher à son épargne ? En lui revivait la largesse des anciens voîevodes, et vous reconnaîtrez en lui leur courage, quand se lèvera l'aurore de la nouvelle guerre !

M. le staroste dit:

— S'il n'a pas changé, qu'il revienne.

— 11 reviendra.

— Quand?

— Dans un mois.

— Vous en êtes sûre ?

— Je le dis !

— Sur la tête de votre fils, vous êtes prête à le jurer ?

Digiti^d by VjOOQlC

— Sur la tête de mon fils Etienne Boleski, je le jure ! et que cet enfant meure si, avant un mois, il n'a pas embrassé son père.

Tous baissèrent le front, et ils crurent ce qu'elle disait, car on sait bien qu'une femme ne dévoue pas à l'étourdie la tête de celui qu'elle a enfanté.

Alors M. le staroste :

— Cela nous suffit, madame. L'absence de votre mari était la cause majeure de nos soupçons. Qu'il reparaisse^ vous nous verrez, pleins de respect pour le maître revenu, rougir de nos doutes et en implorer le pardon,

— Ce jour-là, dit Elisabeth Boleska avec un geste qui congédie, ce jour-là, messieurs mes frères, j'intercéderai pour vous.

Nobles, paysans, juifs, la tête courbée devant cette hautaine épouse, descendirent à reculons les marches du vaste escalier.

Revenus dans la cour, les gentilshommes — à l'exception des courtisans gagés, qui séjournaient à Mikalina pour leurs offices — enfourchèrent leurs chevaux aux chabraques de velours, bridés de cuir et de cuivre, que des écuyers tenaient par les mors dans un tumulte de ruades et de cabrements ; les serfs reprirent leurs bâtons, vieux camarades de voyage et d'ennui, où ils creusent du couteau des lignes tournantes et des figures, tout en chantant, le long des chemins, quelque mazurka monotone ; et les juifs remirent sur leur dos, ceux-ci des sacs vides, ceux-là des ballots de marchajn^ dises, qu'ils avaient apportés par précautions, car il arrive parfois que l'on rencontre, après la célébration des funèbres anniversaires, de bonnes occasions d'a- '*heter ou de vendre.

LA PATRIE, l'ÉPOUSB, l'bNFANT 21

Elisabeth Boleska, auguste figure blanche au seuil de la maison calomniée, de haut, de loin, les saluait d^un geste immobile, et sa hautaine attitude continuait la fermeté de sa promesse.

Mais, dès qu'ils eurent disparu, sa tierté s'écroula comme une statue dont on retire tout à coup le piédestal.

Elle tomba à genoux, embrassa son enfant, l'enveloppa de sa robe de deuil.

— Oh! ne meurs pas, ne meurs pas, mon Etienne ! Tu ne mourras pas, dis-le-moi ? Elle comprendra, la très chère Vierge, qu'il m'a fallu mentir pour maintenir l'honneur de ma maison, et comme elle est mère aussi, elle ne me prendra pas mon enfant !

Elle s'éloigna pour mieux le voir. « Qu'il est beau ! » murmura -t-elle, et, le ressaisissant pleine d'angoisse :

— Bienheureux Anges ! S'il allait mourir!

L'enfant dit :

— Mère, vous me serrez trop fort.

— Je t'ai fait du mal? réponds, est-ce que tu souffres? Tu n'es pas malade, au moins?

— Non, mère. Mais vous, pourquoi pleurez-vous? Si vous êtes malade, je le serai aussi, et je ne veux pas que vous ayez du chagrin.

22 LES MBRES ENNEMIES

Elle essuya ses yeux avec les cheveux de son fils, se releva, réussit à sourire.

— Non, je n*ai pas de chagrin. Non, tu vois, je ris. Embrasse-moi. Va jouer. Va jouer dans la volière avec Tzoryl. 11 y a de si beaux oiseaux dans la volière de Tzoryl ! Ce sont des jouets qui volent avec des ailes de toutes les couleurs et qui chantent des chansons du paradis ; le petit Jésus permet qu'on les prenne dans la forêt pour amuser les petits enfants. Va, sois bien sage, ne leur tire pas les plumes, et si tu en vois un qui soit triste, qui ne chante plus, qui ne vole plus , ouvre la vitre de la serre, pour qu'il s'en retourn e dans les bois où il avait son nid. Un jour, enfant, les prisonniers que tu délivreras, ce seront les Polonais ^ tes frères.

— Je ne comprends pas, dit-il.

— Va-t'en jouer, dit-elle.

Elle se retira lentement.

Elle entra dans une vaste chambre où se dressaient les quatre colonnes torses d'un lit de noyer noir.

C'était la chambre conjugale ; là, un soir d'autrefois, un soir de lumière et d'amour, l'époux charmé l'avait suivie.

Us furent heureux jadis ; le château de Mikalina, maintenant désolé, était cité parmi les plus joyeuses demeures. Elle se souvenait des fêtes en l'honneur de saint Bobola, patron de la chapelle ; elle se souvenait aussi des chers entretiens solitaires, des caresses, des sourires et de toutes leurs espérances communes. Le jour où elle lui avait dit, rougissante, que l'enfant de leur amour frémissait dans son sein, les yeux de l'époux s'étaient illuminés d'orgueil, et il avait

LA PATRIE, l'ÉPOUSK, l'bNFANT 23

baisé sur les lèvres de la mère le libre avenir de sa race.

Hélas! il était parti, sans avoir vu s'ouvrir au jour les yeux de son enfant.

C'était pour assister à la Diète convoquée par le traître roi Stanislas, qu'il avait quitté son foyer, et il n'avait pas reparu.

Elle avait reçu quelques lettres, d'abord. Puis, aucune nouvelle, pendant des années si longues! Où était-il? Que faisait-il? Ils avaient eu raison, peut-être, les gentilshommes et les paysans. Mon Dieu ! s'il ne revenait pas, s'il ne revenait jamais?

Elisabeth considérait la chambre mélancolique; elle regardait le lit, où, depuis tant de soirs, elle s'endormait seule après avoir prié pour la patrie esclave et pour le seigneur absent.

Tamisé par des nuages de neige, un jour triste jaunissait les tapis, les rideaux profonds, n'écartait pas des encoignures des pans de ténèbres, qui étaient là, pareils à d'énormes toiles d'araignée.

Le froid de la solitude était autour d'elle, l'enveloppait, la pénétrait, comme l'eau d'un vêtement mouillé qui entre par tous les pores et qui glace le sang.

Elle ne voulut plus voir la chambre morne, le lit désert. Elle marcha vers la fenêtre et l'ouvrit largement.

Sous le ciel bas, où se mouvaient pesamment des nuages d'un gris sale, le lointain des plaines solitaires et la décroissance des noires forêts fuyaient vers les brumes de l'horizon; ime route longue, où ne passait personne, s'éloignait vers la Russie, entre de verts marécages.

Alors, devant la vision de la triste Pologne, devant

24 IMS wragit Ksssanxs

ee cbemm par oà le Hiaître ne reveiiah pas, Elisabeth pleura sîkDcieasaBent.

Wéa bas, de loin, sous les arbres, quelqu'un la regardait avec des yeux d'or, fixes comme ceux d'une béte Fers sa proie, — un homme en plique de bure brunpj le coude sur le nœud d'un chêne.

C'était Rhodzko, chef des serviteurs.

Vingt-cinq ans auparavant, une troupe de chasseurs — fjnnes et castellans — était entrée un soir dans une maison paysanne.

Ils étaient ivres, parce qu'ils avaient vidé en chemin une Innne de vin de Hongrie, portée derrière eux par deux robustes mules, et ils avaient soif, parce qu'ils élaionl ivres.

D'ailleurs^ magnifiques et farouches, ayant du sang dV)urs ou de loup sur l'or et la peau tannée de leurs v^U inents de chasse, débordant de hoquets et de rires datiH fin tohu-bohu de sabres. .

I jo paysan dit :

— Kien, je n'ai rien, car est-ce quelque chose que doux cruches d'hydromel tourné?

MniM la femme du paysan, une robuste Lithuaiiiwiïijop qui était grosse et enfanterait bientôt, leur

^vii h boire en levant de beaux bras nus, bouflBs de i»Hc blanche.

LA PATRIB, l'bPOUSE, l'eNFANT 25

Vers le milieu de la nuit, dormant avec des souffles rauques, ceux-ci sur le coffre à tourbe, ceux-là sur la noire terre grasse, d'autres sur les vêtements arrachés de la paysanne, qui, à moitié nue et debout contre le poêle, soufflait plus ivre qu'eux, ils se veillèrent en sursaut à cause d'une chaleur qui leur léchait les membres.

Le paysan avait mis le feu à sa maison.

Ils se secouèrent, mal réveillés, crachant de la flamme, étemuant de la fumée, et, hors de la masure en décombre, dans une panique de cauchemar, bondirent sur les deux mules qui portèrent de nouveau le vin dont on les avait déchargées, aggravé du poids des ivrognes.

Pendant que le paysan, monté sur le toit, s'écroulait avec lui dans la ruine de sa maison, la femme s'était enfuie.

Dessoûlée, elle mendia sur les routes; puis un matin, elle mit bas en rendant l'âme, dans un fossé plein d'épines.

Des gens trouvèrent sur le chemin un petit animal nouveau-né qui, en se roulant, s'était fait comme une peau de fange ; un animal, non, un enfant qui appartint au castellan de Pruzani, parce qu'on l'avait ramassé dans de la boue possédée par ce seigneur.

Rhodzko fut un garçon violent.

Le trouvant bien fait de sa personne, on l'avait admis dans les cuisines du château, au lieii de l'envoyer paître les chèvres dans la plaine ; mais il ne se courbait qu'avec des dégoûts hautains à ses devoirs de laveur de vaisselle, et il lui arrivait, face un peu

26 LSS MBilSS ENNEMIES

sauvage, aux cheveux roux, ébouriffés, de répondre : non ! au cuisinier principal, de Vair dont un jeune magnat des premiers temps de la République oppo-» sait son veto à la volonté du roi.

On le bâtonnait rudement, fréquemment.

Le bâton eut peu d'influence sur sa conduite ; son échine, après le supplice, se redressait très vite, et même on ne réussissait pas toujours à lui entamer la peau qu'il avait très dure. 11 disait avec un grincement de dents : « C'est au cœur seulement que les coups me laissent des traces. »

On lui avait appris à lire; comme il était catholique, il fit sa première communion,

— Est-il vrai, demanda-t-il au père Anastasius, qu'un ange ait dit à Dieu ; « Je ne servirai pas! »

— Cela est vrai, répliqua le carme, et pour cette parole il fut précipité dans les tourments de l'enfer.

L'enfant demeura pensif. Trois jours après, quelqu'un remarqua, sur la lisière de la forêt, un jeune chêne isolé, très droit, dans l'écorce duquel ces mots avaient été creusés par une main malhabile : « Je ne ploirai pas. »

Cependant le vieux castellan de Pruzani dut partir pour Versailles et y demeurer trois ans, la diète de l'illustrissime République l'ayant chargé d'une mission ; Rhodsko fut du nombre de ceux qui accompagnèrent le magnat. Farouche d'abord, et se rencoîgfumt, il entendit, pendant les longues attentes dans les aniichambres dorées, les dires plaisants et vils des 'alets qui, entre deux bâillements, se racontaient les (Ons tours joués aux maîtres ou détaillaient des avenlires de petites maisons, en affectant le ton imperti^

LA PATRIB, t^ÉPOtSB, L'BNFANT 27

nent et les façons de parler des personnes du bel air.

A ces rires, Rhodzko ne tarda pas à mêler le sien, plus féroce, mais -qui se fit sournois, peu à peu. Il se piqua bientôt de lire les gazettes, de chantonner la chanson nouvelle. Il fréquenta la comédie, où il retenait des passages entiers qu'il se plaisait à réciter en répétant les gestes des acteurs, plus emphatiquement; il aimait fort qu'on l'écoutât, et voulait qu'on l'applaudît. Il eut les femmes de chambre le plus en vue, soubrettes de marquises et soubrettes de danseuses, vola son maître, rançonna les marchands, fut tout à fait à la mode. Au lieu de la colère de l'esclave, c'était maintenant la ruse du valet. Cette espèce de Spartacus faillit devenir une manière de Crispin.

Dès son retour à Pruzani, chacun s'étonna de le trouver tout autre qu'il n'était au départ. Il avait éteint ses yeux de jeune loup, baissait le front, courbait le dos, avec des gestes qui caressent et des paroles qui flattent. De sorte que, peu à peu, il se rendit très cher à André Boleski, le fils du castellan, et s'en fit agréer comme confident d'aventures. En même temps, il ne manquait pas d'être fort assidu à la chapelle, — peut-être parce qu'il avait vu jouer Tar^ tufe^ — ne parlait plus au père Anastasius de l'ange révolté, se confessait, jeûnait, se donnait, assuraiton, des coups de discipline qu'il endurait aisément, ayant eu Thabitude du bâton et du knout.

A vrai dire, lorsqu'il était seul, lorsqu'il croyait que personne ne pouvait Tobserver, il se redressait tout à . coup, secouait ses* cheveux, rallumait son regard, étendait les [deux bras avec un geste qui menace et

qui domine ; parfois même il se répandait en paroles pompeuses, d'un ton de monologue tragique.

Mais ces libérations de son être intime étaient rares, furtives, peu aperçues, et, subitement, Temphatique géant se recroquevillait dans un nain doucereux.

Quand le comte André Boleski épousa Elisabeth , Rhodzko quitta Pruzani avec son maître et fut élevé à l'emploi d'intendant dans la castellanie de Mikalina.

Les paysans polonais avaient coutume de dire : a Un seigneur qui a des intendants, c'est im bâton qui a des nœuds. » Us avaient raison. Rien n'aggrave plus la tyrannie que d'être exercée par un esclave. Le véritable propriétaire, dans ce qu'il opprime, respecte du moins ce qu'il possède, et sa violence a son intérêt pour frein. Mais l'esclave élevé sur ses égaux voit en eux la chose du maître et »'acharne contre elle. Au surplus, l'écrasement est plus inévitable, naturellement, sous une domination à deux étages.

Rhodzko fut un intendant terrible.

Les serfs de Mikalina étaient assujettis, eux et leurs bêtes, à trois jours de travail par semaine ; il en exigea quatre. Ils redevaient, selon les terres qu'ils tenaient, des boisseaux de grains, des chapons et des poules, des oisons et des poulets, aux termes de Pâques, de Pentecôte et de la Nativité ; il ajouta aux époques accoutumées celles de l'Ascension et de la, Toussaint, n'admettant pas, en bon catholique, que certaines fêtes fussent moins favorisées que d'autres.

La cause de ces dures exigences demeurait obscure. Cupidité ? Non ; Rhodzko rendait à son maître

LA PATRIE, l'ÉPOUSB, l'bNFANT 29

un compte très exact de toutes les denrées fournies. Haine du seigneur prolongée jusqu'à ses paysans? Sans doute ; mais peut-être aussi je ne sais quelle intention de pousser à bout les esclaves rançonnés. Plus superbe envers les faibles qu'il ne se montrait servile à regard des puissants, il ordonnait avec colère. Son miel devenait du fiel. Il ne manquait jamais d'assister au châtiment des domestiques pris en faute, il criait à Texécuteur : « Tu frappes trop doucement ! » prenait lui-même le fouet ou le bâton, et quand les chairs du patient saignaient sous les coups, il lui disait à voix basse : « Quoi ! lâche, tu supportes cela ! » . Les paysans, virilités fatiguées, enduraient les exactions et les cruautés. Une seule chose leur émut la bile. Autrefois, quand ils rencontraient leur seigneur, il suffisait qu'ils inclinassent la tête en retirant leur bonnet de mouton noir; maintenant, sur le passage de l'intendant serf comme eux, il leur fallait se courber jusqu'à terre. Rhodzko entendit les murmures ; il fit savoir que désormais les paysans de la castellanie devraient s'agenouiller quand il passerait, lui, Rhodzko.

11 regardait la comtesse Elisabeth, patiemment, ardemment. Tout à coup, il frémit; quelqu'un [se tenait derrière lui, Pépiant.

C*était Tzoryl, l'oiselier de Mikalina.

Bien que ce fût un homme, il avait Pair d'un enfant, à cause de sa taille gracieuse et peu haute, à cause aussi de Tingénuité souriante qu'il avait dans les yeux.

Tout petit, des Kosaks de l'Ukraine, qui vivent sans femmes et qu'on nomme Zaporogues, parce qu'ils tiennent leur camp au delà des Cataractes, l'avaient rapporté de quelque expédition lointaine, dans un berceau de jonc décoré de verroteries enfilées. Puis ils le cédèrent, pour une chemise de soie amarante, à un gentilhomme lithuanien qui le donna au castellan de Mikalina en présent de nouvelle année.

Il avait la grâce mignonne d'un jouet ; volontiers on l'eut mis sur une étagère entre un magot de la Chine et une figurine du Japon.

On lui avait concédé pour le divertir, pour s'en divertir aussi, l'office de garder et d'instruire des oiseaux dans la serre de Mikalina, qui devint une volière; il avait lui-même, allant, venant dans les bois de la castellanie, sans qu'on s'en inquiétât, cette liberté de chanter et de battre des ailes qu'ont les oiseaux en cage.

Etait-il heureux? Il était bon, il riait.

Sa grande affaire était de guetter les nids, de tendre des pièges aux rossignols; à tout instant on le voyait se glisser entre les buissons d'épines, avec sa jolie face un peu grasse et rose que frôlaient de longs cheveux en boucles, dans son costume de chasse aux couleurs réjouissantes, justaucorps de satin mi-partî de rose et de vert, brodé d'oiseaux qui volent, toque de grèbe où s'épanouissait en éventail une aile de fai- Bail d or.

LA PATRIE, L*él»OC6E, L*BNFANT 31

Presque tx)ujours il avait sur Tépaule un pigeon familier qu'il nommait Gris-d' Argent à cause du plumage de l'oiseau :

Rhodzko dit:

— Tu es là, Tzoryl? ,

— Ne me vois-tu pas? J'ai ramené au château M. Etienne, qui a joué dans ma volière ; et maintenant, là, sous les arbres, j'écoutais une histoire que me contait Gris-d' Argent.

— Une histoire?

— Interroge-le, il te la dira.

— Veux-tu m'irriter, Tzoryl?

Tzoryl eut un petit rire, en secouant ses cheveux.

— Je ne tiens pas à t'irriter, mais je ne craindrais pas ta colère! J'ai appris la douceur avec les tourterelles et le courage avec les aigles.

— Prends garde. L'office d'oiselier m'a toujours paru inutile dans la maison d'un gentilhomme polonais.

— Oui, les oiseaux t'inquiètent. Tu sais qu'ils sont curieux et bavards! Ce qu'ils disent, tu ne Fentends pas, parce qu'il faut, pour les comprendre, être innocent et doux comme eux-mêmes ; mais tu crains que leur ramage ne babille à l'oreille des autres? Tu as raison : le soir, quand je me couche dans la volière, auprès des ramiers ensommeillés, qui roucoulent tout bas, et des perruches qui gazouillent en rêve, une jeune corneille, en becquetant mes cheveux, me tient mille discours.

— Ah ! et que dit-elle ?

Tzoryl se rapprocha.

— Elle dit qu'un paysan du castellan de Mikalina,

naguère le plus humble des serfs est devenu à cette heure le chef et le tyran des autres serviteurs, ne semble pas encore satisfait de sa rare fortune ; car elle le rencontre souvent dans les plus sombres retraites de la forêt, seul, Tair obscur, et se parlant bas comme quelqu'un qui complote ; elle dit l'avoir surpris lisant en secret puis déchirant des lettres apportées par des hommes étrangers qui repartaient aussitôt; enfin, plus d'une fois, tout en égrenant du bec les grappes noires d'un mûrier sauvage, elle l'a vu, dit-elle, sourire méchamment — tiens, comme tu souris — pendant que madame Boleska, accoudée à sa fenêtre, interrogeait la route déserte par où le maître ne revient pas.

— Je te chasserai, Tzoryl, et je ferai briser ta volière.

— Non, le jeune seigneur ,aime trop mes oiseaux. Ce sont ses petits compagnons. Ils le suivent quand il court; ils se posent sur ses bras quand il s'arrête, comme surles branches d'un jeune arbrisseau. L'autre jour, on ne savait où il était, dans le verger, dans le bois peut-être, très loin ; j'ai dit à Gris-d' Argent : « Va le chercher! » et c'est l'oiseau qui a retrouvé l'enfant. Ma volière brisée, M. Etienne serait triste, et un chagrin de son fils est la seule chose que la comtesse ne pardonnerait à personne. D'ailleurs, chasse mes oiseaux, si tu l'oses ! Que m'importe ! je les stjivrai. La Bruyère-Noire, c'est une volière plus grande. Je me ferai un nid dans les arbres, comme les palombes, ou je dormirai avec les rouges-gorges dans quelque creux de rocher. Votre pain de froment, je

^ïi ^urai pas besoin, tant que les sorbiers auront des

LA PATRIE, l'ePODSB, l'eNFANT 33

sorbes rouges; s'il le faut, le pinson m'apprendra à me contenter de graines, et le rossignol à me nourrir de fourmis volantes. Je ne regretterai pas même la chapelle, ni le père Dominique ! car j'ai ma manière de prier : A peine éveillé, je dis un Pater à l'oreille de mon alouette préférée, elle s'envole, .elle monte tout droit vers la lumière, avec de petits cris, comme une fusée qui chante; elle plane, elle se perd dans le bleu du ciel, du côté où est le bon Dieu, et quand elle redescend, son message rempli, elle m'apporte un peu de pardon et d'espérance dans la clarté de son joli chant! Allons, c'est dit, tu me renvoies, et nous n'avons plus qu'à prévenir madame Boleska...

Rhodzko s'était remis, ajournant sa colère. Il laissait dire le petit bonhomme, avec un air de prendre plaisir à ce discours frivole ; puis, en lui caressant les cheveux d'une main qui se fit douce :

— Non, je ne te chasserai pas. Si tu es bavard comme les chardonnerets, tu es joli comme eux. Je te ferai venir du Bengale ou des Grandes Iles des colibris et des cardinaux pour embellir ta volière ! Faisons la paix, Tzoryl. Tu me juges mal, et ta corneille ne sait ce qu'elle dit. Devine à quoi je songeais tout à l'heure, précisément en regardant la castellane? A une bonne nouvelle dont je suis le messager.

— Ce n'est pas un corbeau, dit Tzoryl, qui apporta la branche d'olivier. Quelle est cette nouvelle?

— Bon ! Gris-d' Argent Tirait redire à tous les nids delà forêt. C'est madame Boleska qui doit l'apprendre la première.

Là-dessus Rhodzko s'éloigna, et, au moment d'entrer dans le château, il fit un geste d'adieu, en souriant.

34 LES MÊRËS SNNSMtËS

au petit oiselier, qui tourna la tête vers son pigeon comme pour lui demander : « Que penses-tu de ceci, Gris-d* Argent? »

En entrant dans la chambre nuptiale, Elisabeth Boleska avait laissé la porte entrouverte.

Rhodzko s'arrêta sur le seuil.

Elle ne l'avait pas entendu venir. Elle était toujours debout, entre les tapisseries sombres de la haute fenêtre, immobile, considérant Fhorizon, âme solitaire en face de la solitude.

En silence, sans mouvement, il la regardait, et il passait dans les yeux de Rhodzko d'étranges rêveries pleines tour à tour de tendresse et dé colère.

Ce qu'il pensait, le voici :

— Quelquefois, ^vraiment, devant la douceur et la grandeur de cette femme, je me trouble, j'hésite. Pourquoi faut*il que je ne puisse fonder mon élévation que sur son abaissement et ne me réjouir qu'après qu'elle aura pleuré? Ah! marche à ton but sans même voir ce que tu foules! Pour acquérir la puissance à laquelle tu as droit, puisque tu t'en con*nais digne, le choix des moyens ne t'est pas offert Esclave, à quoi l'honnêteté, comme on dit, te ser-

LA PATBIB, l'bPOU»B, l'bNFANT 35

virait- elle? A demeurer un bon serviteur, toi qui portes un cœur de prince ! Accepte la nécessité de la ruse, du mensonge, du mal. Né dans la fange, il est tout simple d'imiter les reptiles. Des ailes te pousseront quand tu seras dans la lumière !

Il songea plus profondément, avec un pli plus amer de la lèvre.

— Oh! si longtemps j'ai rampé, rampé sans issue dans Tombre et dans la boue ! Si longtemps je Tai eu pour maître, moi, cœur robuste, ferme esprit, ce castellan de Mikalina, âme faible, incapable tout autant d'un forfait hardi que d'un sublime exploit, inégale à toute grandeur! Plus loin que le regard ne s'étend du sommet de la tour, la terre et les hommes lui appartiennent; s'il voulait, lui, magnat de Lithuanie, s'il osait vouloir quelque fière entreprise de délivrance, ses paysans lui feraient assez de soldats, et il trouverait vingt champs de bataille sans sortir de son domaine. Vainqueur , quel triomphe ! Et il vaincrait, car il a cette sainte épouse qui lui assure par ses prières la partialité de la Providence, Vaincu même, quelle gloire! Mais non, détourné de la patrie par une ambition mesquine, éloigné du foyer par une enfant coquette et perverse, il abandonnera tout, la eictoire possible, la gloire certaine, et jusqu'à son admirable femme, pour les faveurs d'une cour étrangère, partagées avec cent autres, et pour la beauté d'une aventurière avide ! L'imbécile ! Eh bien ! que sa volonté soit. faite! la maison, qu'il la renie, la patrie, qu'il la désavoue ; que ses terres ne soient plus à lui, que ses paysans ne soient plus à lui ; qu'il résigne enfin, puisque telle est sa lâche folie, la puissance dont il n'a pas

osé faire usage ! Il est un homme, un homme digne d'elle, qui s'en emparera ! Déjà, lentement, tortueusement, il monte, il se rapproché, il étend les mains pour saisir... et plus tard personne ne se souviendra des bassesses anciennes, qui furent nécessaires, non, personne, pas même celle qui en aura souffert, pas même Dieu qui sera glorifié par ma victoire, quand je me dresserai dans mon orgueil, sauveur d'un peuple et plus grand qu'un roi !

Sa violente pensée se faisait geste et parole ! souvent — c'était un défaut, — il se laissait emporter par ses rêveries au point de proférer des exclamations pompeuses et d'élever des bras qui avaient l'air de tenir une épée ou un sceptre.

— Que veux-tu, Rhodzko? demanda la comtesse Elisabeth en tournant lentement la tête.

Il se courba, se resserra, rentra tout entier dans sa domesticité doucereuse.

— Que les saints soient loués! dit-il; j'apporte un message de joie. Une lettre m'annonce que le comte André Boleski rentrera ce soir dans sa maison.

11 revenait ! Elle lut la lettre, c'était certain : il revenait.

Un contentement immense lui gonfla la poitrine ; ses lèvres remuaient, sans paroles ; elle avait des

LA PATRIE, l'Épouse, l'enfant 37

palpitations de paupière comme devant le brusque embrasement d'un feu de joie dans la nuit.

Il était singulier que le comte Boleski annonçant son retour à l'un de sea domestiques eût négligé d'en prévenir sa femme ; elle ne prit pas garde à cela.

Elle ne pensait qu'à une chose : elle le verrait, ce soir, tout à l'heure, lui, André, son seigneur, son amour, son éternelle attente.

Défaillante d'ivresse — elle, si ferme sous le fardeau des peines — elle se traîna, s'appuyant aux meubles, vers une image de Notre-Dame, qui était là, dans une niche d'azur et d'étoiles, et s'agenouilla, extasiée.

En paroles confuses, lambeaux de litanies, exclamations de reconnaissance, elle répandait délicieusement sa joie aux pieds de la divine Mère.

Elle se releva, elle dit, l'œil plein de fêtes :

— Rhodzko ! que l'on sonne les cloches de la chapelle ! Avertissez le père Dominique ! il dira, cette nuit, une messe aux flambeaux pour rendre grâce à Dieu qui ramène le maître ! Pavoisez les fenêtres, jonchez des feuilles de tilleul et de chêne les escaliers et les dalles ! Que les tables soient dressées ! Que les caves soient ouvertes ! Quiconque a faim mangera, quiconque a soif boira ! car il faut que plus tard on lise dans les histoires : « Il y eut deux fêtes au château de Mikalina, deux fêtes qui ne furent jamais surpassées en éclat ni en largesse : l'une, le jour où le comte André Boleski, absent depuis cinq années, daigna revenir dans son domaine ; et l'autre, le jour où le comte André Boleski, à la tête de ses gentilshommes et de ses paysans, chassa le dernier des Russes de la terre sacrée de Pologne ! »

38 LES MERB8 ENNEMIES

Rhodïko se retira, sombre, Fœil inquiet d'une involontaire miséricorde, et, justement comme il sortait, Etienne rentra, rose de plaisir, avec des rires, ayant cUi duvet d'oiseaux parmi ses cheveux envolés.

Ellç l'appella, le serra contre elle, Tembrassa vingt fois.

— Tu lui ressembles! je t'adore.

Puis, assise, tenant son fils entre ses genoux, elle lui dit, en l'embrassant toujours, des paroles familières et ravies.

— Écoute ! tu vas voir ton père. Ahî c'est Notre- Dame qui m'a inspiré mon serment, tout à l'heure, Tu vas voir le castellan de Mikalina, ton père ! c'est on fier gentilhomme, un magnat ! mais ce n'est pas un vieillard comme M. le staroste. Il est jeune, il beau. — Ah! il est charmant, je t'assure. Fais bien attention à ce que je vais t'apprendre. Dès qu'on ^ura baissé le pont, dès que les trompettes auront sonné comme pour la bienvenue d'un prince, toi, entre la double haie des serviteurs, tu marcheras le premier, avant moi ! — car, enfin, tu es le petit seigneur de tout ce grand domaine, — et d'abord tu baiseras la main du castellan, en courbant les genoux; puis, les yeux baissés, tu lui diras... Retiens bien ce qu'il faudra dire.

— Oui, dit l'enfant, ouvrant tout larges ses petits yeux.

— Tu lui diras : « Monsieur le castellan !... » Dis après moi : « Monsieur le castellan...

— ft Monsieur le castellan, » répéta le petit homme.

— « C'est une faible voix qui salue votre bon retour...

— « C'est une faible voix.,.

LA FATRIB, l'ÉPOUSE, l'bWFANT 39

— a Qui salue...

— « Qui salue..,

— « Votre bon...

— Ah! oui : « Votre bon retour...

— « Et c'est une petite main qui vous oBfre...

— « Et c'est une petite main qui vous offre...

— « Les clefs de votre porte...

— « Les clefs de votre... »

— Ah! tiens, non! je suis folle. Tu lui diras : « Mon père ! » et tu lui grimperas aux jambes pour te pendre à son cou !

Elle courait p^r la chambre, portant son fils entre ses bras, riant aux lèvres épanouies de la chère ressemblance.

Elle s'arrêta.

— Mais oui, dit-elle, c'est vrai que je suis folle, de garder ces pâles habits de deuil. Je ne suis plus une veuve à présent ! C'est une robe de noces qui me sied aujourd'hui. Viens, mon Etienne, nous nous habillerons. Je veux me faire belle, je veux te faire beau, pour qu'il soit fier de l'épouse que je lui ai gardée et du fils qu'il m'a donné.

En ce moment, devant la fenêtre, parmi les branches, puis, au-dessus des arbres, il y eut une grande palpitation d'ailes mêlée de mille cris chantants. En l'honneur du retour du maître, Tzoryl avait donné la volée aux prisonniers de sa volière. Ils se mouvaient en courbes longues ou fusaient e^i fuites rapides, ici frôlant les feuilles, là-bas trouant le ciel, et les roucoulements de colombes faisaient une lente harmonie où sonnaient par petits éclats les appels grêles des passereaux.

A travers ce tohu-bohu de plumes réjouies et de chants réveillés, Elisabeth Boleska, la tête de son fils sur Tépaule, regardait sous une éclaircie d'azur la plaine et les forêts de Pologne, maintenant vivantes et lumineuses comme si un vent de liberté eût chassé les brumes dominatrices, et elle admirait, les yeux pleins de douces larmes, la route par laquelle allait revenir l'époux, la belle route toute joyeuse de soleil et de poussière d'or.

Il arriva plus tôt qu'il n'était attendu. 11 entra, non par la porte seigneuriale, entre la double haie de ses courtisans et de ses serviteurs, en homme qui reconquiert sa maison et son rang, mais par la poterne de l'arrière-cbur, salué du seul Rhodzko, comme un visiteur furtif .

Quand il fut dans la salle basse où il avait présidé jadis tant de glorieux festins, il s'assit dans une grande chaire, à côté d'une table où Rhodzko plaça silencieusement une bouteille de vin de Hongrie et un hanap d'argent.

11 n'avait retiré ni, sa pelisse de fourrure, ni son bonnet de loutre.

Les yeux fixés à terre, il dit d'une voix brève qui tremblait cependant :

LA PATRIE, l'Épouse^ l'enfant 41

— La comtesse a été prévenue de mon retour?

— Par moi-même, selon les ordres de Votre Excellence, répondit l'intendant, mains jointes, obséquieux.

— Elle a été surprise?

— Joyeuse.

— Ainsi, elle n'a aucun soupçon du dessein qui m'amène?

— Votre Excellence, en daignant me communiquer ses projets, ne m'avait pas permis de les révéler.

— Tu es discret et fidèle. Dis à la comtesse que je l'attends ici.

Rhodzko fît un pas vers la porte.

— Donc, monseigneur, dit-il, vous êtes bien résolu?

— Résolu. J'ai laissé ma bryzka derrière le château, au détour du chemin. Il est inutile de dételer. Je repars avant la nuit.

Rhodzko sortit vivement, une flamme dans les yeux.

Le comte était seul, il laissa tomber sa pelisse, et du revers de la main repoussa son bonnet.

C'était un homme jeune, trente ans à peine, pâle, sans barbe, sans moustaches, avec des yeux bleus, Jtrop grands, qui rêvent, et un front bas, très lisse, qui ne pense pas assez d'ordinaire ; l'arc des lèvres un peu grosses se détendait comme par l'habitude des consentements faciles.

En ce moment, les traits doux de ce visage se contractaient péniblement, avec un instinct de recul ; des gouttes de sueur, quoiqu'il fit assez froid ce jour-là, perlaient sur le front et les tempes, par l'effet sans doute d'un intense effort, et coulaient plus bas que les yeux, si bien que l'on eût dit des larmes.

L'épée au côté, non le sabre, il ne portait pas le cos-

tume des gentilshommes polonais ; avec son frac de velours noir où moussait la dentelle du jabot, et sa culotte un peu large, enrubannée, sans bottes, il était vêtu, selon la mode russe, à la façon des élégants de France.

Il regarda la grande salle. Des poutres sombres' du plafond pendaient des banderoles, où se mouvaient lentement des envergures d'aigles blancs. Les tapisseries des murs racontaient les guerres de jadis ; sous la double estompe du demi-jour et du passé, des Turcs enrubannés s'enfuyaient en tumulte devant des cavaliers aux; lourdes armures, ayant sur leurs épaules des ailes d'oiseaux, palpitantes. Au-dessus de la haute cheminée où les landiers de fer figuraient des Kozaks enchaînés, régnait, dans un cadre de chêne noir, l'image en armure du grand-duc Jagiel, le premier Jhagellon, et le plus ancien des castellans de Mikalina.

Environné de tout ce qui était sa patrie et sa race, de tout ce qui avait été sa pensée, André Boleski baissa la tête, et il eut honte du bruit de dentelle et de soie qu'il avait fait en frissonnant.

— Oh! dit-il, rien n'a changé ici.

Non, rien n'avait changé.

Vivement, il tira de son pourpoint un écrin rond qu'il entr'ouvrit.

Là souriait, entre des torsades grimpantes de rubis et de perles, une miniature de femme, blonde sous la poudre, aux yeux vifs, aux joues vermillonnées, le nez rose qui se retrousse comme un pétale renversé, lèvres douces, un peu pincées par un sourire qui ordonne.

— Sonya! Sonya! dit-il extasié, et lentement, comme pour faire durer la joie de ce nom entendu.

LA PATRIE, l'Épouse, l'enfant 43

Mais il y eut, derrière la porte, un bruit de pas qui se hâtent, et madame Elisabeth Boleska entra rapi« dément, brune, la face fière, portant la longue robe fourrée et la chapska noire des castellanes, faisant sonner les éperons de ses bottes, pareille aux Polonaises d'autrefois.

Elle courut à lui dans une folie de joie.

— Ah! mon André! mon André! dit-elle. Laissemoi, la tête sur ton épaule, les bras autour de ton cou, m'assurer de ta présence, me convaincre de mon bonheur! C'est toi, toi! Ahl Vierge-Mère! c'est bien lui. Etienne va venir; on l'habille; tu verras comme il est beau. Hélas! j*ai bien pleuré, cruel! Mais je t'adore pour ces larmes mêmes dont le souvenir centuple ma joie.

Elle s'éloigna d'un pas pour le mieux considérer; elle continuait de parler avec des gestes fiers.

— Eh bien! que disaient-ils donc, tes gentilshommes et tes paysans — et ces juifs aussi ! — que tu ne reviendrais pas? Mon espoir obstiné affirmait ton retour. J'ai ordonné qu'on les rappelât. Ils vont venir te saluer, cher seigneur, qui apportes le bonheur à ton foyer et la liberté à ta patrie !

Il se troublait, détournant ses regards humbles. 11 fallait pourtant qu'il parlât. Il dit :

— J'apporte la liberté, en effet, non pas à la Pologne qui s'agite en vain dans ses rêves, mais à vous, Elisabeth.

Elle recula comme quelqu'un qui recevrait tout à coup, en plein soleil, une poignée de~ poussière au visage.

— A moi? Quelle est cette parole? André, tu ne me regardes pas! Oh! André, que veux-tu dire?

Il était haletant; la sueur, à plus grosses gouttes, lui mouillait le visage. Il se maîtrisa, il reprit :

— Asseyez-vous. Ecoutez-moi. Oui, là, asseyezvous. Depuis cinq ans, vous êtes seule, et vous souffrez dans cette solitude. Une telle vie, enfin, doit vous paraître lourde. Des tristesses que je ne puis effacer de votre passé, je veux du moins les épargner à votre •avenir. Jeune, belle, vous pourriez rencontrer le bonheur encore, si vous n'étiez attachée à celui qui vous abandonne. Eh bien! je vous délie. Je suis venu vous offrir et vous conseiller. . .

— Quoi donc? dit-elle.

— Un divorce.

Elle se redressa, superbe.

— Qui m'a calomniée? qui a menti? Oh! je comprends. Quelqu'un t'a dit qu'en ton absence j'ai gaspillé l'épargne de ta maison, laissé tes champs en friche, ou vendu à vil prix tes serfs et tes villages pour payer des parures et des fêtes ? On t'a conté peut-être que je n'ai pas su enseigner à ton fils la dévotion à Notre-Dame ni le respect du nom de son père? ou bien l'on t'a fait croire que, toi parti, un étranger a

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dormi dans le lit sacré où tu m'as faite épouse ? car un gentilhomme ne peut répudier sa femme que si elle était adultère, mauvaise mère ou voleuse !

— Elisabeth ! murmura-t-il, je sais que, seul, je suis coupable.

Elle alla vers lui, les bras ouverts.

— Que Dieu soit donc loué ! car voici ton pardon.

— Quoi ! vous pourriez oublier mes fautes ?

— Tu les rachèteras.

Il s'écarta, timide, en répondant :

— Je n'en ai pas le pouvoir, ni la volonté.

— Ni la volonté ! Ce divorce, c'est donc pour toi, pour toi seul que tu le désires ? Ta pitié n'était qu'un prétexte ? Tu ne veux plus de moi ? Ah ! mère du Christ, je deviens folle ! Mais, André, rappelle-toi ! Tu m'as aimée, jeune fille, dans la maison de mon père ; tu me disais des paroles qui m'enivraient : que j'étais belle, que tu m'aimerais toujours ! Mariés enfin, comme nous avons été heureux ! regarde, tu retrouveras quelque chose de notre amour dans chaque arbre de ce jardin, dans chaque meuble de cette salle ! Le soir, tu t'accoudais à la table, sous la lampe, méditant des combats et des gloires ; moi, tout près de toi, je filais, silencieuse, et, quand je levais mes yeux, j'admirais dans les tiens la fierté de ta pensée ! Non, non, tu n'as pas oublié tant de paisibles bonheurs et de belles espérances ! Et le fils que tu m'as donné, ton fils, qui sera là tout à Theure, qui te parlera, qui te sourira, est-ce que tu ne songes pas à lui ? Ah ! cher père de notre enfant, je te défie bien de me quitter quand tu l'auras embrassé !

Il cria :

— Je ne Ten pas le toît !

— Tu ne TPWL pas le twt? Pendant ces cinq années, quel homme es-tn donc derara? Tn navais pas le cœar manrais. tn étais seolement ttoip facfle aux conseils...

Elle était tonte proche de hiL

— Je devine. Qnelqnun te dirige, te ponsse.

Elle essayait de lire dans les yenx de s<m mari, qu'il détournait en rain.

— Tu aimes une autre femme peut-être, une Russe ! que tu Teux épouser? Oh! André! Mais dites-moi donc que ce n'est pas vrai !

n se courba comme un homme qui va s'agenouiller, et il avoua qu^il aimait une antre femme, en disant : c Pardon! »

Alors elle demeura immobile, tout debout, la tête haute, les yeux fermés ; on eût dit que c'était la statue d'une tombe.

Co fut un long silence. Elle ne bougeait point. Il ne rodrr^ssaitpas.

nOii 11 dit :

- Il le faut cependant.

marcha vivement vers la table. 11 remplit le hanap

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fit bat; il le remplit encore et le vida de nouveau. Cela fait, il se rapprocha d'Elisabeth toujours pa- IreiUe à une morte qui se tiendrait debout, et il parla d'une voix mieux assurée :

— Elisabeth, ne prolongeons pas ce supplice. Vous comprenez, maintenant, qu'une séparation légale est devenue nécessaire ! Elle importe à mon honneur et à votre repos. Si vous le voulez, elle existe dès à présent. Vous plait-il de m'entendre ?

Elle ne répondit pas. 11 poursuivit :

, — J'ai formé une demande en divorce devant le tribunal de Varsovie. Il fallait la fonder, sans rien alléguer cependant qui put entacher votre bonne renommée ; j'y ai réussi. Il fallait des témoins; je suis riche, j'en ai eu. 11 fallait aussi vous épargner les amertumes d'un procès; j'ai fait établir, par une enquête habilement détournée, votre départ pour une destination inconnue. Je suis puissant, j'ai des amis auprès du roi, l'arrêt a été prononcé. Et le voici, Elisabeth.

Il tira de sa poche une paperasse, la tendit à madame Boleska, qui ne fit pas un mouvement.

— Sans doute, reprit-il, cette sentence rendue à votre insu est nulle. Réclamez, paraissez seulement ; nous sommes liés pour toujours. Mais signez la formule d'acquiescement que j'ai fait rédiger au bas de cet acte, expédiez l'arrêt approuvé au notaire terrestre de Grodno ou de Troki — Troki est plus voisin — et le jugement devient définitif, et nous sommes libres, madame ! Naturellement, la sentence vous assure la possession de la castellanie de Mikalina et des villages qui en dépendent, héritage de votre père ; je ne con-

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