SCÈNE III RHODZKO, SOPHIA, IVANOWNA
Sonya est toute jeune, blanche et rose, folle, ses cheveux clairs bouffant sous un feutre où tremble une plume rouge. Sous une pelisse de fourrure, elle porte une robe étroite de peluche rouge toute galonnée d'or.
SONYA, regardant autour d'elle avec un petit rire
Oh ! la sombre demeure ! (a Rhodzko.) Je veux parler au Castellan.
Elle va vers la cheminée.
RHODZKO
Vous lui parlerez, Sophia Ivanowna.
SONÏA
Ton nom ?
RIIODZKO
Je suis Rhodzko.
SONYA
C'est vous qui m'avez écrit ?
RHODZKO
Que, si vous ne vous hâtiez pas d'accourir, le comte Boleski vous échappait à jamais.
SONYA
Qui ètes-vous?
RHODZKO
Le serviteur du comte, et le vôtre, madame.
SONYA
Eh bien, tu es hardi! Où as tu pris l'audace de t'adresser à moi, à l'insu de ton maître?
Je savais que vous n'étiez pas femme a repousser un complice tel que moi.
SONYA
Un complice? Tu es fou, je pense.
RHODZKO
Disons : « un allié. »
SONYA
C'est pis encore. N'es-tu pas un serf?
Pourtant, l'alliance est acceptée, puisque, moi vous ayant écrit, vous êtes venue.
SONYA, à part
Que veut cet homme? il m'inquiète, (a Rhodzko.) Ainsi, tu prétends me connaître ?
RHODZKO
Oui.
SONYA
Tu m'as donc espionnée?
RHODZKO
Oui.
SONYA
Tu es venu à Pétersbourg ?
J'ai des amis parmi les serviteurs du comte et ceux de Votre Excellence.
SONYA
Au moins, tu es franc.
RHODZKO
Avec vous. Je puis sans danger vous livrer quelques uns de mes secrets puisque je possède tous les vôtres.
SONYA
Tu crois cela ?
RHODZKO
J'en suis certain.
SON VA
Ma foi ! je ne serais pas fâchée...
RHODZKO
D'être convaincue ?
SON VA
Précisément.
RHODZKO
Rien de plus simple. Mais je préviens Votre Excellence que je parlerai sans détours.
SON VA
J'attends, je m'ennuie, parle à ta guise.
RHODZKO
Voici. Il y a sept ans, vous aviez quatorze ans.
SONVA
Tu me vieillis.
RHODZKO
De deux mois. Vous étiez à Nijni Novgorod, servante dans une auberge, avec votre frère Yégor et votre cousin Gretnine.
SONVA
Ce n'est pas vrai.
RHODZKO
Pourquoi vous en défendre ? Vous étiez ce qu'a été la grande Catherine. Il est fâcheux que vous n'ayez pas servi à boire à un empereur. Un marchand hongrois qui était venu trafiquer à Novgorod avec les caravanes chinoises, vous
vit, vous trouva jolie, et, un soir, il vous donna un collier de médailles d'or. Puis, après la foire, ayant gagné de grosses sommes, il vous acheta, vous, votre frère et votre cousin.
SON Y A
Un roman.
RIIODZKO
Une histoire. Il vous emmena à Moscou. C'était un brave homme. 11 vous dit une fois : « Quand donc serez-vous à moi ? » et vous lui répondîtes : « Quand je ne vous appartiendrai plus. » C'était bien répondu. Il vous affranchit, et vous fûtes sa maîtresse.
80NTA
Rhodzko !
RIIODZKO
Pas longtemps. Avec Gretnineet Yégor, libérés en même temps que vous, vous vous avisâtes de voyager. Vous n'étiez déjà plus la petite servante un peu trop grasse et trop rose de Nijni Novgorod. En France, vous apprîtes le français, et le sourire. Il ne vous en coûta rien. J'ai eu l'honneur, — voyez comme on se rencontre, — de vous verser du Champagne un soir que vous faisiez la débauche avec des filles d'Opéra dans la petite maison de M. de Fronsac.
SON VA
Toi?
RHODZKO
J'étais l'amant de votre femme de chambre. Puis, vous revîntes en Russie, à Pétersbourg. Yégor se fit marchand, Gretnine se fit soldat. Gretnine était un robuste garçon. Il fut admis dans la garde impériale. L'impératrice Catherine
passe des revues quelquefois. Maintenant Gretnine est comte, votre frère Yégor commande un régiment de dragons, et vous êtes la princesse Sophia Ivanowna.
SONTA
Sais-tu bien, Rhodzko, que je te ferai envoyer dans les mines de Sibérie?
RHODZKO
Ce serait une sottise. Je continue. Gretnine est comte, Gretnine est favori ; il a failli être ministre. Mais Catherine II assiste fréquemment aux parades militaires. Fonder sa fortune sur les faveurs changeantes des impératrices, c'est bâtir sur du sable d'or. Ajoutez que, malgré les libéralités de votre cousin, vous êtes moins riche qu'il ne semble. Un frère comme Yégor Ivanowitch, c'est le diable. Cet ancien palefrenier a contracté en France, à l'Opéra et au pharaon de la Saint-Lubin, des habitudes de libertinage et de jeu qui ruineraient un évêque. A peine lui avez-vous donné un village avec ses paysans, qu'il a déjà vendu celui que vous lui donnerez demain. Vous même, Sophia Ivanowna, vous n'êtes point thésauriseuse. Cent musiciens tziganes jouent des czardas durant les festins que vous offrez dans votre villa d'été du parc de Peleroff. Il n'y a rien de plus cher qu'un cuisinier français. Tenez, vous avez aux oreilles des pendants de saphir qui vous furent envoyés de Paris par Bœhmer et Bassange, bijoutiers de la reine, et la pelisse où vous vous emmitouflez avec une coquetterie frileuse a coûté cinquante mille roubles à la dernière foire de Kharkoff.
SON Y A
Cinquante-six mille.
Donc, vous songiez depuis longtemps à établir votre fortune sur des bases solides, lorsque l'impératrice vous présenta le comte André Boleski. Vos desseins se précisèrent. Le comte est un des plus riches magnats de la Lithuanie. Un homme faible d'ailleurs, toujours docile aux conseils, jamais rebelle à ses propres désirs. C'était l'esclave qu'il vous fallait. Huit jours plus tard, il vous adorait.
soxv.v Je ne suis pas...
RIIODZKO
La maîtresse du comte ? Non certes. Qui livre tout n'a plus rien à promettre. Votre plan est celui-ci : devenir la femme du Castellan dès qu'il aura divorcé d'avec Elisabeth Boleska, et faire nommer votre mari gouverneur pour la Russie d'une province polonaise ; de Troki ou de Grodno par exemple. Catherine II sera fort aise d'élever à ce poste un seigneur lithuanien de race illustre ; car une telle trahison sera d'un bon exemple. Cependant, ce but atteint, votre fortune n'aura désormais rien à craindre des destinées, et vous ne tremblerez plus chaque fois que l'impératrice passera la revue de sa garde.
SON VA
On brûle encore les sorciers, Rhodzko.
Quand on a besoin d'eux, non pas. Sans moi, vos projets échouaient; et jamais vous n'auriez revu le comte.
42 I.KS MKIŒS ENNEMIES
Eh bien, tu as raison. Oui, tu me sers. Mais toi, Rhodzko. domestique, esclave, quel intérêt te dirige? Quel profit retireras-tu du divorce auquel tu pousses ton maître? Ah ! tu veux de l'argent, sans doute ?
Non.
La liberté?
Pour moi? Non.
Quoi donc?
RHODZKO
SONYA.
RHODZKO, s'inclinant profondément
Votre bonheur, Excellence, et celui de mon maître.
SONYA
Ah! tu me diras...
Voici le comte, madame.
(Sonja, très vivement, s'assied dans la chaire1, le dos tourné à la porte par laquelle André Boleski va venir. Il entre. Rhodzko lui désigne la voyageuse et se retire par le fond.)