‹ Les mères ennemies; drame en trois partiesChapitre 15 sur 81 · SCÈNE IV ANDRÉ BOLESKI, SONYA · texte numérisé non relu

SCÈNE IV ANDRÉ BOLESKI, SONYA

ANDRÉ BOLESKI

Madame...

( Elle se retourne, souriante, l'air fou, retire une rose de Bon corsage et la jette a Boleski en pouffant de rire.)

Bonjour, Comte.

ANDRÉ BOLESKI, arec un cri

Sonya 1

SONYA

Vous ne m'attendiez pas? Oui, je me crois folle un peu. A peine étiez-vous parti de Pétersbourg que la fantaisie m'est venue de monter en carosse. Sans y penser, j'ai pris ^e chemin que vous aviez suivi. Quelle étourdie je fais ! Après quelques heures de promenade, un relais s'est trouvé là, j'ai changé de chevaux; nouvelle promenade, nouveau relais, nouveaux chevaux. Et ainsi de suite. Sans y songer. Mais moquez-vous donc de moi. J'ai couché dans des auberges. Oui, monsieur, moi-même. Je riais tant que cela m'empêchait de dormir. J'ai rencontré trois loups dans le steppe, deux noces de paysans, et une grande pierre noire que, d'abord, j'ai prise pour un ours. Le tout en pensant à la robe que l'on m'envoie de Paris pour le bal de l'ambassade d'Autriche. Et me VOilà. (Elle se lève, riant toujours, laisse tomber sa pelisse, apparaît dans son étroit costume de peluche rouge.) \ OUS

n'avez pas l'air très content de me voir.

ANDRÉ BOLESKI

Vous! vous ! en ce moment! dans la maison...

SONYA

D'Elisabeth Boleska? pourquoi non? est-ce que je ne suis pas d'aussi bonne noblesse qu'elle? Ah! oui, une Russe, chez une Polonaise. Bah! est-ce qu'on est Russe, est-ce qu'on est Polonais? Vous n'avez pas de ces préjugés, j'imagine? D'ailleurs, il y a un prétexte : vos gens sont occu-

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pés à raccommoder la roue de ma voiture, qui s'est brisée devant votre porte, précisément. Vous ne trouvez pas cela fort ingénieux? Non? Allons, soit, j'ai mal fait, je me repens, grondez -moi. Mais ne vous plaignez pas, André. Je m'ennuyais de ne plus vous voir, et ce n'est pas à ma robe seulement que j'ai pensé en chemin.

ANDRÉ BOLESKI

Sophia Ivanowna, vous ne devez pas rester ici, pas une heure, pas un instant. Des choses se sont passées dont je vous instruirai. Il le faut, princesse, partez.

Vraiment? Vraiment? Ah ! fort bien. Je pars. Vous êtes un

homme mal élevé. Je m'en Vais. (Elle marche vers In porte, trùs sérieuse, puis se retourne en éclntont de rire.j Bon ! VOUS IT1B donnerez

bien le temps de mettre un peu d'ordre dans ma coiffure, qui est toute défaite. Là, devant ce miroir, sous ce grand portrait en armure. Eh ! mon Dieu ! regardez, là, près de mon feutre. C'est une paille. Oui, Monsieur, pour l'amour de vous, j'ai couché sur la paille.

Au nom du ciel, cessez cet affreux badinage. On peut entrer ici à tout instant.

SONYA, se décoiffant devnnt la glace

Ainsi, vous ne reviendrez pas à Pétersbourg?

ANDRÉ BOLESKI

Je ne sais! Qui vous a dit?

SONYA, jouant avec ses grands cheveux blonds épnrs

On ne m'a rien dit. Je devine. Vous avez revu Elisabeth Boleska, et vous restez. Rien de mieux. On ne dit pas qu'elle soit fort belle, la comtesse? Vingt-neuf ans, c'est très vieux, cela. Et puis, brune, c'e6t sévère. Votre femme file au rouet, je parie? C'est très amusant de regarder filer sa femme. Aidez-moi donc à faire rentrer mes cheveux sous mon feutre. (En tremblant, il lui touche les cheveux.) VOUS préférez lesbrUDCS?

— Que pouviez-vous espérer de la Russie? un gouvernement, celui de Grodno ou celui de Troki, qui est presque une vice-royauté. Mon cousin Gretnine l'avait obtenu pour vous. Mais, cela, c'est peu de chose. Il vaut mieux aller à confesse, entendre les sermons du père Marc, ou de quelque autre, chasser, boire après chasser, et, après boire, échanger de grands coups de sabre avec M. le Staroste ou M. le Grand pannetier. Quant à Sonya, que vous alliez épouser, oh ! elle ne vaut guère la peine qu'on parle d'elle. Princesse sans doute, assez bien en cour, quoique d'une famille ruinée, — qui sait? c'est peut être pour votre fortune qu'elle consentait à vous épouser? — jolie à ce qu'on raconte, les mains petites, c'est certain, n'est-ce pas? mais blonde, ce qui est insupportable, et frivole, coquette, ne sachant ni ce qu'elle veut, ni ce qu'elle dit, une pouppée parlante, dont le ressort est devenu fou. Vous avez fort bien fait de revenir à votre femme, je vous en complimente, et maintenant que me voici un peu moins laide, je me retire, et je vous dis adieu.

Sonya !

SONVA

Eh bien ! quoi? Qu'est-ce donc qui vous prend ? Oubliezvous où vous êtes? Voilà un « Sonya » beaucoup trop tendre. Non, monsieur, point de Sonya. « Elisabeth, » à la bonne heure. Bonsoir, je ne vous en veux pas.

ANI)I\É BOLESKI

Sonya, pour obtenir le consentement de la comtesse, j'ai tout fait, je vous jure.

SONVA

Et vous n'avez pas réussi? Qui vous blâme? Tout est bien.

ANDRÉ BOLESKI

J'ai menacé, j'ai été lâche et cruel ! Je devenais, pour vous conquérir, indigne de vous posséder. Mais plus je me rendais infâme, plus elle se montrait magnanime. Puis elle n'était pas seule. J'ai été vaincu par le sourire d'un enfant. Une joie inconnue jusqu'à ce jour m'a pénétré, possédé, soumis. Ces petits bras qui vous retiennent, on n'ose pas les repousser de peur de leur faire du mal, et à cause de leur faiblesse on se laisse captiver par eux. J'ai dans l'oreille encore la voix dont il m'a dit : « Est-ce vous qui êtes mon père, monseigneur? » C'est terrible, un enfant, parce que c'est si doux. Je vous avais promis de renoncer à mon foyer, à ma patrie; je n'avais pas songé à mon fils. Je ne l'avais jamais vu, il était pour moi comme s'il n'eut pas existé; mais il existe, charmant, tout petit, tout puissant. Dieu m'est témoin que je vous adore, madame! Mais il y a cet enfant qui ne veut pas que je m'en aille.

SON'YA

Eh! restez. Qui vous réclame? Je ne vous croyais que bon mari et excellent polonais; vous voilà, par surcroit, le meilleur des pères. Je n'ai vraiment que faire dans cette parfaite famille.

ANDRÉ BOLESKI

C'est mal parlé, Sonya.

SONYA

Non ! je vous jure que je vous admire tout à fait ! D'abord, moi, j'admire très facilement. C'est au rpoint que je me suis prise d'un véritable enthousiasme pour le général Tchernaïef. Vous le connaissez, n'est-ce pas? Une idée! si je l'épousais, pour rassurer tout à fait Elisabeth Boleska ?

ANDRÉ BOLESKI

Vous raillez encore.

SONYA

Aucunement. C'est un air que j'ai, mais je suis très sérieuse. Le rire, c'est mon visage.

ANDRÉ BOLESKI

Tchernaïef ?

SON VA

Alexis Alexandrowitch. Il est fort bien, n'est-ce pas?

ANDRÉ BOLESKI

Un vieillard

Eh bien, je serai veuve.

ANDRÉ BOLESKI

Un infirme.

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