SCENE PREMIERE
M. le Staroste, M. le Porte-étendard, M. l'Échanson, M. le Panxetier, M. le Syndic des (Bernardins de Wilna et d'autres Gentilshommes; puis un Tartare.
m. l'Échanson
La défection d'un seul ne doit pas être la ruine des projets d'un grand nombre. Délibérons comme il était convenu.
M. LE STAROSTE
Je parlerai le premier, étant le plus vieux. (Après un silence.) La Pologne était une libre république, elle est un royaume esclave. Qui règne à Varsovie? Stanislas-Auguste. Stanislas, élu par la volonté de Catherine, n'est pas un roi polonais, c'est un serf moscovite. Je vous donnerai donc lecture de la déclaration que signèrent jadis les magnats de Lithuanie
et que vous signerez à votre tour, Dieu le voulant, avec la main qui tient le sabre.
LES GENTILSHOMMES
Bien ! Bien ! D'accord ! D'accord!
M. LE SYNDIC, joufflu, le nez finaud
Oui, d'accord! Néanmoins, s'il m'était permis, à moi, humble Syndic d'un pauvre couvent de Bernardins, s'il m'était permis, dis-je, d'élever la voix parmi de hauts gentilshommes, j'oserais leur faire remarquer que les Russes. — Saint Bobola les confonde! — sont fort nombreux dans ce pays, qu'ils occupent les villes, se répandent à travers les campagnes et qu'enfin, pour être efficace, le soulèvement de la Lithuanie devrait coïncider avec une invasion des Tartares de Crimée dans les pays moscovites.
M. LE STÀROSTE
Je suis allé vers les Tartares, et leur chef m'a parlé en ces termes : « Il y a dans les bois de Pruzani une croix sur laquelle est cloué le saint prophète Jessa ; jadis, devant cette croix, Pulawski, votre général, et un émissaire de Crim-Gueray, alors notre seigneur, échangèrent des promesses qui ne furent point vaines. Le quatrième jour du mois de Mesroum, avant la nuit, délibérez en armes devant l'image de votre Dieu. » Or, le mois de Mesroum, celte année, c'est le mois de septembre. Voilà pourquoi nous sommes assemblés dans la forêt.
M. LE SYNDIC
Le païen nous aura oubliés.
M. LE STAIIOSTE
Regardez, respectable frère! Il ne faut pas proférer des jugements inconsidérés.
En effet un Tartare, face plate et large, courts cheveux drus, robe longue, étroite, en cuir de chèvre noire, est accroupi au pied de la Croix. Les gentilshommes se sont écartés et le considèrent. Lui reste farouche et silencieux. — M. le Staroste descend de cheval; l'un après l'autre, les gentilshommes l'imitent; pendant les premières paroles qui vont suivre, les serviteurs conduiront les chevaux hors de la scène. — M. le Staroste s'approche du Tartare.
M. LE STAROSTE
Que Jésus te considère ! Tu es notre ami.
LE TARTARE
Qu'Allah vous protège ! Je suis votre allié, je ne suis pas votre ami. Le lion n'est pas l'ami du tigre, le vautour n'est pas l'ami de la buse, le Tartare n'est pas l'ami du Polonais. Mais comme le tigre et le lion, comme le vautour et la buse, ils poursuivent la même proie. — Autrefois, lorsque nos ambassadeurs se rendaient en Moscovie pour réclamer le tribut, le grand-duc, héritier de l'empire, sortait de la ville et venait à leur rencontre, non pas à cheval, mais à pied, comme un mendiant, sans bonnet ni chaussure; il présentait au chef des envoyés tartares une grande tasse d'or, toute mousseuse de lait de jument, car il n'est pas de boisson meilleure, et si l'ambassadeur, en se désaltérant, laissait tomber quelque goutte sur les crins tressés de son cheval, le grand-duc essuyait la goutte avec sa langue. — Mais, maintenant, le Russe est rebelle; c'est le chien qui a léché et qui mord. C'est pourquoi je vous dis : Qu'Allah vous protège et nous donne la victoire.
M. LE STAROSTE
C'est le Khan qui t'envoie?
LE TARTARE
Oui.
M. LE STAROSTE
Tu apportes une lettre?
LE TARTARE
Non.
M. LE STRAOSTE
Tu es chargé d'un message verbal?
LE TARTARE
Oui. (Récitant le message.) « Le Khan des Tartares de Kraniew, « magnanime seigneur et digne d'être celui qui commande, « vous fait savoir qu'il a dans son ombre quatre-vingt mille « guerriers : réunissez les vôtres! Il dévastera l'Ukraine : « soulevez la Lithuanie. Que les Tartares et les Polonais se « rejoignent sur les cadavres moscovites. »
M. LE STAROSTE, dans un brusque enthousiasme
Gloire à Notre-Dame ! Nous vaincrons.
LES GENTILSHOMMES
Gloire à elle! Gloire à elle!