Y KG OR
Ah ! oui, vous ne les voyez plus, pirce qu'il y a si longtemps que vous courez de l'autre côté !
SONYA
Yégor !
YÉGOR
Entre nous. D'ailleurs nous parlons français.
SONYA
Vous êtes un impertinent. Tournez-vous pendant que je change de robe, — et revenez à Nadine, (une des caméristes développe à demi le paravent.)
YÉGOR, le dos tourné
Savez-vous qui elle préfère?
A vous?
YÉGOR
Oui, à moi.
SONYA
Oh ! mon frère, et à d'autres !
YÉGOR
Enfin, savez-vous qui elle préfère ?
SONYA
Grégor ?
SOXVA
YEGOR
Grégor Grégorowitch, qui a gardé les forçats en Sibérie, un geôlier, un donneur de bastonnades, un ours. Ce soir, je lésai surpris devant le buffet, buvant du Champagne
SO.NVA
Où est le mal ?
YÉGOR
Dans le même verre.
En même temps ?
YÉGOR
Ma sœur1. — On dirait, en vérité, que vous trouvez toute naturelle. . .
SOXYA
La conduite de Nadine? impertinente, je ne dis pas non, mais passablement naturelle.
YÉGOR
Vertubleu !
SON VA Oh ! ne VOUS retOUrneZ pas. (Elle disparait derrière le paravent.)
Et tâchez de comprendre. Vous êtes certes, galant, fort bien fait, et je n'ai rien à dire contre votre tailleur; en outre, vous avez, autrefois, pendant notre séjour en France, pris un air de gentilhomme qui, certainement, vous eût fait reconnaître à Versailles pour un habitué du Biribi des Vertus, mais qui est tout à fait suffisant dans ce pays moitié
russe, moitié polonais et tout à fait barbare. (Eue «on a demi.) Ah ! prenez garde, cependant ; l'aulre jour, je ne sais qui demandait sa voiture, et vous vous êtes écrié : « Voilà, voilà, Excellence, » comme jadis, à Nijni-Novgorod ! N'importe. VOUS êtes délicieUX pOUr Troki. (Elle rentre derrière le paravent.) Mais que voulez-vous? — je vous dis cela en bonne sœur, — être délicieux, cela ne suffit pas. Le jabot ne dispense point de la poitrine. Nadine raconte, en pouffant de rire, que vos bonbons à la Richelieu ne viennent pas de chez le bon faiseur, et Grégor Grégorowith est un ours tout à fait remarquable ! Vous pouvez vous retourner, me voilà prête.
Elle sort tout à fait. Elle porte un habit étrange de damoiselle guerrière, un peu Bellone, un peu Arniide, avec des mouches cependant; les manches serpentines d'une cotte de mailles sortent d'un corsage de cuir fin, couleur soufre et la jupe courte, toute blanche, où pend la cotte, mêle des b.uits de satin au frou-frou de l'acier.
SON VA
Vous n'avez plus rien à me dire?
YÉGOR, piqué
Non, madame la comtesse.
SON VA
Alors, donnez-moi votre bras, et rentrons dans le bal.
YÉGOR
Eh bien ! si, j'ai quelque chose à vous dire.
SON VA
A la bonne heure !
Il me faut un ordre du Gouverneur pour faire enfermer ma femme dans le couvent des carmélites de Wilna.
SON VA
Ètes-vous fou ?
VIÎGOR
Plein de raison.
SON VA
Ce serait un abus de pouvoir !
yégor
Je le sais bien.
SONVV
Nadine jetterait mille cris !
YKGOII
On ne l'entendrait pas.
SON VA
Elle n'est pas catholique ?
YÉGOR
Elle se convertira. Esi-ce convenu?
Mais point du tout. Nadine a précisément le contraire de ce qu'il faut pour faire une religieuse, et je ne veux pas contrarier sa vocation. Allons, votre bras, vous dis-je.
Il lui < ffrt' le hras, d'assez mauvaise gràre ; ils remontent la scène. Tout à coup, Ivan entre par la petite porte de gauche; il porte une pelisse de paysan polonais, très poussiéreuse. Il est jo'i, très jeune, l'air farouehe et impérieux d'un enfant B«té.
(JUATRILME TABLEAU 89
IVAN, très joyeux
Maman ! maman !
SONV.V, courant à lui Oh ! Gnfin ! (Elle l'embrasse, ravie, sur les cheveux, sur le front, sur les
yeux. | Mais quel est ce costume ! tu es déguisé ? Oh ! comme te voilà fait!
Elle lui lisse les cheveux et lui passe uue brosse parfumée sur le visage. IVAN
Il faut que je te parle, à toi seule, tout de suite. Tu ne sais pas, je suis très amoureux !
SONYA, rinnt
Toi ! (a son frère.) Mais va-t-en donc, Yégor, puisque cet enfant le veut!