‹ Les mères ennemies; drame en trois partiesChapitre 35 sur 81 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

BOLESKI, puis L'ÉTRANGER, puis SONYA, puis le colonel WLADIMIROF

ANDRÉ BOLESKI

Deux heures! et Drewics n'arrive pas. Allons, il faut donner un nouveau contre-ordre, — gagner un jour encore.

(il s assied devant la table, frappe sur un timbre et écrit. L'Etranger entre par le fond et referme la porte derrière lui, puis les deux autres portes. Le salon devient plus obscur. L'homme s'approche et se tient immobile derrière le comte. Boleski tend, sans se retourner, la leitre qu'il vient d'écrire.) Cet Ordre au COlOnel YVladimirOf. (L'Étranger prend la lettre, la lit et la brûle à la flamme d'une bougie, pendant que le comte se lève et va vers la droite. L'Etranger achève de brûler la lettre au moment où le comte se retourne.)

Hein? Qui ètes-vous? Que faites-vous?

R1IODZKO, s'inclinant profondément

Votre devoir. (Le Comte furieux fait un pas. Ithodzko salue do nouveau et tend au comte un pli scellé de rouge.) De la part de Sa Majesté le

roi Stanislas-Auguste, qui me délègue auprès de Votre Excellence.

ANDRÉ BOLESK1

Ah! — Je me réserve de châtier votre audace. — Donnez.

Le Comte s'npproche de In lumière- RHODZKO

Si Votre Excellence lisait avec peine à la clarté de cette lampe, je pourrais lui dire le contenu de la dépêche.

ANDRÉ BOLESK1

Vous l'avez lue ?

Je l'ai écrite. (pendant que io comte pnrcourt in dépêche.) Sa Majesté s'étonne de votre inaction étrangement prolongée. Elle vous engage à entrer en campagne, sans autre retard, et me commet au soin de vous y contraindre.

ANDRÉ BOLESKI, g pcrt

Oh ! il faut que Drewics arrive.

RHODZKO

C'est tout, n'est-ce pas, monseigneur"?

Il se penche dans la clarté du flambeau vers le comte qui se retourne. ANDRÉ BOLESKI

Rhodzko !

RHODZKO, en souriant

J'avais renoncé à l'espoir d'être reconnu.

ANDRÉ BOLESKI, étonné

Toi, au service du roi de Pologne, et puissant ?

BHODZKO

Très puissant.

ANI)IU:; BOLESKI

Comment? par quel changement de destinée? Enfin, n'importe, c'est un heureux hasard, celui qui t'amène. Écoute-moi. J'ai été un bon maître, tu ne dois pas me haïr?...

RIIODZKO

Je suis très dévoué à Votre Excellence.

Eh bien, retarde d'un jour le départ de l'armée. Au nom du roi, tu le peux. Un délai de vingt-quatre heures, je ne demande rien de plus.

RHODZKO

Ainsi, c'est vrai, vous avez pitié de votre patrie ?

ANDRÉ BOLESKI

Rhodzko, j'aime mon fils !

RHODZKO

Lequel ?

ANDRÉ BOLESKI

Ah! si tu savais mes tortures! Tu les sauras, tu m'entendras, un vieux serviteur, c'est un ami.

RIIODZKO

Vous croyez ?

ANDRÉ BOLESKI

Il faut qu'enfin je parle à quelqu'un qui puisse me comprendre et me plaindre ; depuis tant d'années, j'étouffe. Tu

connais Sophia Ivanowna ? L'as-tu revue ? Jeune encore, toujours séduisante. Misérable celui qui choisit son épouse à cause de la beauté! 11 souffrira psr les yeux charmants, il pleurera par les sourires. Son cœur? Je ne sais pas s'il bat. Un regard sincère qui console, une parole douce et vraie, c'est ce que je n'ai jamais obtenu d'elle. Ardente aux plaisirs menteurs, froide aux bonheurs réels, frivole, en un mot jusqu'à la barbarie, et, qui sait ? — je l'ai cru souvent, — traîtresse et infâme ! voilà ce qu'elle a été pendant dix-sept ans pour moi qui l'ai tant adorée, — qui rougis de l'aimer encore.

RHODZKO

Vous avez répudié Elisabeth Boleska, monseigneur.

ANDRÉ BOLESKl

Ce n'est pas tout. J'ai un fils de celte femme. A sa naissance, j'ai espéré. J'ai voulu reporter sur lui toutes mes tendresses, avivées de toutes mes angoisses. Cette àme nouvelle serait bonne et m'aimerait. Non! pareil à Sonya ! pareil; comme si le Ciel, pour redoubler mes amertumes sans en changer les causes, avait voulu me la redonner en lui.

IUIODZKO

Vous avez abandonné Etienne Holeski, monseigneur

AMDRÉ BOLESKl

Hélas! le souvenir de cet enfant me hantait comme une vision du paradis, ,1e le voyais, grand de toutes les vertus, pur de toutes les innocences que son frère, hélas! n'avait pas. J'ai voulu le connaître. Sa mère l'avait envoyé en

France pour qu'il y achevât ses études, je suis allé en France, il y a trois ans. Je l'ai vu, je lui ai parlé. 11 est meilleur encore que je ne l'avais rêvé.

RHODZKO

Vous lui avez parlé?

ANDRÉ BOLESKI

Dans les commencements, non. Mais bientôt, il ne m'a plus suffi de le voir sortir, le dimanche matin, du collège avec ses camarades, de l'y voir rentrer le soir. J'ai pris un nom, le premier trouvé, André Sava. J'ai eu l'air pauvre et humble, j'ai été admis comme professeur dans le collège où il était. Je l'ai vu jouer, travailler, rire, penser déjà ! Ah ! son jeune cœur d'ange et de héros! Nous causions ensemble. Je l'appelais « mon élève », quelquefois « mon fils », en me trompant. Comme il parlait avec une voix tendre et fière de sa mère absente, de sa patrie abaissée ! Un jour, Rhodzko, il m'a raconté mon histoire sans comprendre pourquoi je pleurais!

RHODZKO

Vous ne lui avez jamais révélé votre nom véritable?

ANDRÉ BOLESKI

Ah ! Il me méprise !

RHODZKO

Vous êtes puni, en effet.

ANDRÉ BOLESKI

Par son mépris ? Non. Tout ce qui vient de lui m'est doux, même le désespoir. Je ne me plains pas de sa haine, à cause

LES MERES ENNEMIEî

démon amour. Quoi qu'il pense, je l'accepte avec bonheur. Ces rêves, l'indépendance reconquise, la Pologne restaurée, je ne veux plus en sourire, puisqu'il y croit. Les Polonais eux-mêmes... — Ah ! tu sais de quelle elfroyable honte ils m'ont abreuvé, tu conçois les rages qui s'étaient amassées en moi, tu devines les serments de vengeance durant tant de nuits sans sommeil, où, grinçant des dents, je revoyais cette foule sombre autour de moi, et cette main sur ma poitrine, et ce doigt sur mon front, et ces torches éteintes qui me poussaient dans la nuit! — Eh bien ! les téméraires qui m'ont humilié à ce point, je ne sais plus si je les hais, depuis que je sais qu'il les aime. Sa douceur ne veut pas que j'aie de la colère. La malédiction que j'ai subie m'est un souvenir moins odieux, parce qu'ils l'en ont fait complice, et l'écho de ces paroles terribles : « Que le malheur soit sur vous ! » me fait sourire parfois comme un souhait de bonheur, parce qu'il me les a dites.

RHODZKO, le regardant fixement

Vous n'attaquerez pas les rebelles ?

ANDRÉ BOLESK1

Songe que nous pourrions nous rencontrer face à face, Etienne et moi, tous deux armés ! L'exposer, lui, si pur, à un parricide ! Songe que, s'il périssait, ce serait sur mon ordre. Etienne ! Tué par moi ! Oh !

RHODZKO

Puisque tu l'aimes, ose t'en faire aimer. 11 t'a reconquis, mérite-le !

- 'l A rRIÈME TABLEAU 99

ANDRE BOLESEI

Que veux-tu dire ?

RIIODZKO, à voix basse

Écoute ! écoute ! Un jour, j'ai vendu ma patrie à Stanislas-Auguste. J'ai offert à l'ennemi cette alliée invincible : la misère polonaise : elle servira qui la soulagera. Pour être puissant, moi, et pour que mes pareils n'aient plus le talon des gentilshommes sur la nuque, j'ai promis de livrer les gloires des magnats, leurs richesses insolentes, le nom même de leurs pays ; et l'ambassadeur de Catherine II a juré sur les Saintes Images que le jour où il n'y aurait plus de noblesse polonaise, tous les serfs de Pologne seraient des Russes libres ! Mais, malgré moi, ma volonté défaille par instants. Je sens, je sens que ma vieille àme polonaise n'est pas morte. Comme il serait plus beau d'être libre et Polonais en même temps ! Comprendras-tu, toi, mieux que ne l'ont fait les autres ? Cette alliance nécessaire du serf et du gentilhomme, de la faulx et du sabre, veux-tu que nous en donnions l'exemple, tous deux? Il en est temps encore. Viens. L'insurrection jusqu'à ce jour est peu puissante : quelques milliers de braves. J'en ferai surgir cinq cent mille. Pas de chefs, il y en aura deux, toi et moi. Redeviens le premier des nobles et fais-moi ton égal, moi, le premier des affranchis. Viens, partageons le triomphe que j'espère, le martyre que je ne crains pas. Tu rentreras, la main sur l'épaule de ton fils, dans ton domaine délivré, ou tu tomberas avec lui sur quelque beau champ de bataille !

ANDRÉ IIOLESKI

Quel homme es-tu, Rhodzko ? Trahir la Russie !

RHODZKO

Tu as bien trahi la Pologne !

ANDRÉ BOLESKI

C'est trop d'une souillure ! Je ne puis sauver ce qui me reste d'honneur qu'en demeurant fidèle à ma déloyauté.

RIIODZKO

Lave la honte ancienne !

ANDRÉ BOLESKI

Avec de la boue ? — D'ailleurs, la guerre pour Etienne, ce serait la guerre contre Ivan : des deux parts, même angoisse.

RIIODZKO

Tu tremblerais pour ce fils qui, certes, n'hésiterait pas à frapper son frère ?

ANDRÉ BOLESKI

Crois-tu donc qu'Adam n'aimait pas Caïn ?

RHOD/.ko

Ainsi, tune veux pas de la gloire que je t'offre ?

ANDRÉ BOLESKI

Ali ! plus un mot ! j'ai fidèlement servi mon pays d'élection et je le servirai jusqu'à la mort ! — à moins qu'il ne me délie lui-même de mon devoir. D'ailleurs, remarquez,

monsieur, que le comte André Boleski ne saurait faire alliance avec son serviteur.

RHODZKO, presque à lui-même

Donc, ils m'auront tous repoussé, tous ! et ce lâche luimême ! Eh bien, ce qu'ils n'ont pas voulu que je sois pour eux, je le suis contre eux. J'avais rêvé la puissance pour le bien, je l'accepte pour le mal. Ils n'ont pas accepté le serf allié des nobles, ils subiront le serf allié des Russes. Ils n'ont pas voulu du héros, qu'ils se défient de l'espion. Je me vengerai sur eux de mon ignominie, parce qu'ils m'ont forcé à y descendre, — sur toi aussi, parce que tu refuses de m'en relever ! Un délai ? tu n'en auras pas. Risquer ma tète pour la rendre illustre, c'était possible, mais pour te satisfaire, toi qui me repousses, tu rêves! Ah ! tu veux être Russe! soit! tu le seras. Entièrement. Jusqu'au bout. Tu monteras à cheval au point du jour, tu marcheras contre les Polonais, et, avant la fin de la nuit prochaine, tu verras apparaître ton fils à la tête de son armée, et tu crieras : feu ! je te le jure !

Pendant les dernières pnr.iles de Rhodzko, André Boleski s'est approché de In fenêtre.

AXDRE BOLESKI, avec une joie véhémente

Non ! Je ne te crains plus. C'est lui, il descend de cheval ! il entre !

Quel secours t'arrive ?

Sonyn parait à l'une des portes du fond. La porte reste ouverte. Sonya s'arrête aux paroles du comte.

ANDRÉ BOLESKI

La volonté de l'impératrice est plus puissante que la tienne, Rhodzko, et rompt celle du roi.

RHODZKO

L'impératrice ?

ANDRÉ BOLESKI

Je ne commande plus l'armée !

RHODZKO, violent

Une démission ?

ANRRÉ BOLESKI

Acceptée ! puisque Drewics est de retour.

Le colonel WlncJimirof entre par la porte de droite.

Page 1