UN AUTRE SERVITEUR
Qui donc arrive, Monsieur ?
RHODZKO
Vous le saurez, quand celui qui arrivera vous aura permis de vous relever.
Tzoryl descend le grand escalier. Quatorze ans, joli, rose, avec des bouclrs blondes. In costume éclatant de soie rouge et verte, où sont brodés des fleurs et des oiseaux. Il a sur l'épaule un pigeon familier .
TZROYL, à son oiseau
Prends exemple, Gris-d'argent, mon bien-aimé ! Si jamais, d'humble ramier que tu es, il t'arrive de devenir corbeau ou épervier des montagnes, ne manque pas de prendre des airs de hauteur envers les pigeons, tes anciens senblables, et même, à l'occasion, houspille-les bravement du bec et de la griffe.
RBODZKO
Tu parles, Tzoryl ?
TZORYL
Je réponds à mon oiseau, qui me contait une histoire. Interroge-le, il te la dira.
RHODZKO
Tu veux m'irrite r, enfant ?
TZORYL
Oh ! le puis-je ? je suis si peu de chose ! Tout petit, des Kosaks du Dnieper m'ont rapporté d'une expédition lointaine, dans un berceau de jonc décoré de verroteries enfilées, puis il m'ont cédé, pour une chemise de soie amaranthe, à un gentilhomme lithuanien qui me donna au castellan de Mikalina en présent de nouvelle année parceque j'avais la grâce mignonne d'un jouet et que volontiers on m'aurait mis sur quelque étagère entre un magot de la Chine et une figurine du Japon.
Tu ris, prends garde.
Mais, si je suis indigne de ta colère, je ne la craindrais pas. J'ai appris la douceur avec les tourterelles et le courage avec les aigles.
Tzoryl, l'office d'oiselier m'a toujours semblé inutile dans la maison d'un gentilhomme polonais.
TZORYL
Oui, les oiseaux t'inquiètent. Tu sais qu'ils sont curieux et bavards. Ce qu'ils disent, tu ne l'entends pas, parce qu'il faut, pour les comprendre, être innocent et doux comme eux-mêmes, mais tu crains que leur ramage ne babille à l'oreille des autres? Tu as raison; le soir, quand je me couche dans la volière, auprès des colombes ensommeillées qui roucoulent tout bas et des perruches qui gazouillent en rêve, une jeune corneille, en becquetant mes cheveux, me tient mille discours.
RIIODZKO
Ah ! Et que dit-elle ?
TZORYL
Elle dit qu'un serviteur du comte André Boleski, naguère le plus humble des serfs et devenu le chef et le tyran des autres domestiques, ne semble pas satisfait encore de sa rare fortune, car elle rencontre parfois dans les plus sombres retraites de la forêt, seul, l'air obscur, et se parlant bas comme quelqu'un qui complote une entreprise de colère et de rébellion. Elle se défie de cet homme né violent et farouche, qui a rapporté de France, où il accompagna
PREMIKR TAHLKAU
jadis le père de notre maître, des rêves et des ruses ; qui courbe trop le front devant les seigneurs, comme s'il raillait les droits de leur seigneurie, qui s'agenouille en ricanant dans les chapelles comme s'il méprisait le prêtre et défiait Dieu ! Elle raconte qu'il s'introduit souvent dans les huttes paysannes et qu'il donne là d'étranges conseils, qu'elle l'a surpris, lisant en secret puis déchirant des lettres apportées par des messagers inconnus qui repartaient aussitôt ; et ce matin même, elle l'a vu, dit-elle, sourire méchamment, — tiens, comme tu souris, — pendant que madame Elisabeth Boleska, accoudée à sa fenêtre, interrogeait au loin la route déserte par où le maître ne revient pas.
Je te chasserai, Tzoryl, et je ferai briser ta volière.
Non. Le jeune seigneur aime trop mes oiseaux. Ce sont ses petits compagnons. Ils le suivent quand il court, ils se posent sur ses bras quand il s'arrête, comme sur les branches d'un jeune arbrisseau. L'autre jour, on ne savait où il était, dans le verger, dans le bois peut-être, très-loin ; j'ai dit à Gris-d'argent : « Va le chercher », et c'est l'oiseau qui a retrouvé l'enfant. Ma volière brisée, M. Etienne serait triste, et un chagrin de son fils est la seule chose que la comtesse ne pardonnerait à personne. D'ailleurs, chasse mes oiseaux si tu l'oses! je les suivrai. La forêt, c'est une volière plus grande. Je me ferai un nid dans les arbres, comme les palombes, ou je dormirai avec les rouges-gorges dans quelque creux de rocher. Votre pain de froment, je n'en aurai pas besoin, tant que les sorbiers auront des
sorbes rouges; le pinson m'apprendra à me contenter de graines, le rossignol à me nourrir de fourmis volantes. Et je ne regretterai même pas la chapelle ni le père Dominique. Car j'ai ma manière de prier. A peine éveillé, je dis un pater à mon allouette préférée, elle s'envole, elle monte tout droit vers la lumière, avec de petits cris, comme une fusée qui chante, elle plane, elle se perd dans le bleu sacré du ciel, du côté où est le bon Dieu, et quand elle redescend, mon message rempli, elle m'apporie un peu de pardon et d'espérance dans la clarté de son joli chant. Allons, c'est dit, tu n;e renvoies et nous n'avons plus qu'à instruire madame Elisabeth Boleska...
mionzKo
La VOici, TZOryl! Plus Un mot. (En effet il se produit un bruit dons In chapelle, romme de gens qui se lèvent à la fin d'une cérémonie. L'orgue invisible cbanle un hymne sévère. Les serviteurs restés dehors se rangent et font la hoie. Des gentilshommes commencent à sortir de la chapelle. Rhodzko continue d'un ton doux pendant que le cortège entre dans la cour.) Et T3S-
sure-toi, enfant. Je ne te chasserai pas. Si tu es bavard comme tes chardonnerets, tu es joli comme eux. Je te ferai venir d'Espagne ou des Grandes Iles des colibris et des cardinaux pour embellir ta volière ! car tu me juges mal, et ta corneille ne sait ce qu'elle dit. Tiens, devine à quoi je songeais, ce matin précisément, en regardant la comtesse? à une bonne nouvelle dont je suis le messager.
TZORYL, à son oiseau
Que dis-tu de cela, Gris-d'argent ?
RHODZKO
Eh ! bien ?
Gris-d'argent croit que tu me trompes. Ce n'est pas le Corbeau qui rapporta la branche d'olivier.