‹ Les mères ennemies; drame en trois partiesChapitre 5 sur 81 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

Les Mêmes, ELISABETH BOLESKA, le Jeune ETIENNE BOLESKI, (six ans) M. LE STAROSTE, M. LE PANETIER, M. L'ÉCHANSON, M. LE PORTE-ÉTENDARD et d'autres Gentilshommes, des Paysans, un Rabbin, des Juifs, Le Père

DOMINIQUE ET DES ENFANTS DE CHŒUR, qui restent debout à la porte de la cbapplle. tous les personnages font d'abor'l la haie. Elisabeth Boleska, tenant son fils par la main, traverse la cour et monte le grand escalier. La foule la suit et s'échelonne sur les marches. La comtesse, dès qu'elle est sur la terrasse, se retourne, et lève les bras. Elle a trente ans. Elle est en deuil. Elle domine toute l'assemblée.

ELISABETH, sur le seuil

Messieurs mes frères, amis et serviteurs, au nom du comte André Boleski, mon mari, qui est absent, et du comte Etienne Boleski, mon fils, qui est petit, je vous remercie d'avoir choisi la chapelle de leur château pour y célébrer l'illustre jour de détresse où les meilleurs de nos frères, après avoir combattu depuis l'aurore, tombèrent au soleil couchant, avec la fortune de la Pologne. Hélas! c'est un temps lugubre que le temps où nous sommes. La dernière défaite de Pulawski a livré la république aux fringales cupides de la tzarine, de l'empereur et du roi. Trois hyènes maudites ont démembré la sanglante suppliciée; et la volonté du lâche Stanislas-Auguste, d'autant plus lourde

qu'elle est elle-même opprimée, règne sur la Pologne et sous la Russie comme un portefaix surchargé piétinerait un reste de cadavre. Cependant, si notre seigneur était parmi nous, vous ne partiriez pas sans avoir pris place à notre table hospitalière, ni sans avoir bu longuement à notre vieille gloire éteinte avec les aïeux, — que les (ils rallumeront! Mais l'épouse solitaire doit vous dire adieu sur le seuil de la maison que vous avez honorée.

M. LE STAROSTE

Vous avez bien parlé, madame Elisabeth Boleska. Pourtant nous ne vous quitterons pas sans que vous ayez entendu notre plainte.

ELISABETH

Voire plainte?

M. LE STAROSTE

Oui.

Elle descend l'escalier. Tous ont reculé lentement vers la table de pierre. M. LE STAROSTE, désignnilt un homme a sa gauche

Celui-ci est un serf. Il représente en ce lieu les trois mille laboureurs de vos champs et les huit cent bûcherons de vos forêts.

Je salue mes paysans.

M. LE STAROSTE, désignant un homme à *a droite

Celui-là est un juif, un rabbin; il a été envoyé ici par les juifs nombreux qui trafiquent dans vos bourgs et dans vos villages.

ELISABETH

.le recommande au pardon du Seigneur les juifs de mon domaine.

M. LE STAROSTE

Moi, je vous parle au nom de tous les gentilhommes de ce district. Vous me connaissez. Je ne le cède en noblesse ni en opulence à aucun magnat de la Couronne ou de Lithuanie. Cependant j'ai promis d'être, le jour où la Pologne qui a été libre voudra le redevenir, l'allié de votre mari et le serviteur de sa fortune. Pourquoi l'ai-je promis? Sachez-le. La délivrance de notre terre ne sera pas l'œuvre d'un jour; la tâche en doit être confiée à des familles en qui elle se continuera de mâle en mâle, ainsi que se transmet l'héritage. Or, le ciel qui vous a envoyé un fils ne m'a donné qu'une fille. Je me suis donc soumis à un père plus heureux.

ELISABETH

Nous savons cela, M. le Staroste; nous savons en outre qu'Hélyonne, votre fille, grandit pour être la femme de notre fils Etienne. Que Notre-Dame les aime !

M. LE STAROSTE

Qu'ils l'implorent, et qu'elle les exauce! — Voilà donc qui nous sommes, moi, ce paysan et ce juif. Voici maintenant ce que nous avons à vous dire, (un silence.) A ceux-ci qui sont les serviteurs-nés de votre mari, à nous gentilshommes, qui sommes ses courtisans et ses amis, le même soupçon est venu : nous pensons que notre seigneur le comte André Boleski, fils des Woïevodes de Grodno, castellan de Pruzani

par s-on père, et castellan de Mikalina par le vôtre, est un traître.

ELISABETH

Maudit soit celui en qui un tel souci est né ! Malheur à celui qui a prononcé cette parole! J'atteste la Vierge mère, sainte reine de Pologne...

M. LE STAROSTE

Nous approuvons votre colère, madame Elisabeth, et n'en sommes pas offensés. Mais calmez-vous et répondez. Pourquoi le comte Boleski, il y a six ans, n'a-t-il pas signé l'acte de la confédération de Par ?

ELISABETH

Il a été abusé par les feintes promesses du roi Stanislas.

M. LE STAHOSTE

Pourquoi n'a-t-il pas fait campagne avec les nôtres ?

ELISABETH

Il était à Varsovie, prisonnier.

M. LE STAROSTE

Pourquoi, redevenu libre après notre défaite, n'a-t-il assisté à aucune des diétines tenues dans ce district?

ELISABETH

La rébellion de ce district n'eut abouti qu'à la défaite. Nous ne pouvons rien sans l'aide de toute la République.

M. LE STAUOSTE

Pourquoi n'a-t-il pas noué des alliances avec les nobles des autres palatinats?

ELISABETH

Il a dû le faire.

M. LE STAROSTE

Il a quitté la Grande-Pologne et n'est pas venu en Lithuanie.

ELISABETH

Eh! bien, par lettres !

M. LE STAROSTE

11 n'a pas écrit.

ELISABETH

Qui vous l'a dit?

M. LE STAROSTE

Ceux-là même auxquels il aurait dû écrire.

ELISABETH

C'est qu'il ne croit pas l'heure venue d'un soulèvement général.

M. LE STAROSTE

En l'attendant, il pourrait vivre parmi nous. Depuis quand un seigneur de Mikalina ne chasse-t-il plus avec ses amis le héron des marécages ou les loups-cerviers et les ours de la Bruyère-Noire, et n'aime-t-il plus à boire jusqu'au matin dans les grands festins fraternels?

ELISABETH

il a vécu à l'étranger, pour le service de notre cause. En France d'abord.

M. LE STABOSTE

Pendant six mois.

ELISABETH

En Angleterre.

M. LE STAHOSTE

Quelques semaines.

ÉLISABLTII

En Autriche. Et maintenant...

M, LE STAROSTE

Maintenant il est en Russie, et vous le savez bien, vous qu'il abandonne et oublie, en même temps que son pays!

ELISABETH

Par la vraie mère du Rédempteur, je crois que vous osez me plaindre! Insulter à ce point, sur le seuil de sa propre maison, vous, celui dont vous avez toujours mangé le pain, vous, celui dont vous avez cent fois béni l'hospitalité ! Mais rappelez-vous donc, ingrats, quel homme c'est que le comte Boleski. Lequel d'entre vous, paysans, lui a demandé un allégement de redevance, qu'il n'ait pas accordé 1 Pour lequel d'entre vous, gentilshommes, a-t-il refusé de toucher à son épargne? En lui seul revivait la largesse des antiques palatins et vous reconnaîtrez en lui leur courage quand se lèvera l'aurore de la nouvelle guerre.

M. LE STAHOSTE

S'il n'a pas changé, qu'il revienne.

ELISABETH

Il reviendra.

M. LE STARO.STI:

Quand ?

ELISABETH

Dans un mois.

M. LE STAROSTE

Vous en êtes sûre ?

ELISABETH

Je le dis.

H. LE STAROSTE

Sur la tète de votre fils, vous êtes prête à le jurre ?

ELISABETH

Sur la tèle de mon fils Etienne Boleski je le jure ! Et que cet enfant meure si avant un mois il n'a pas embrassé son père.

M. LE STAROSTE

Ceci nous suffit, madame ; l'absence de votre mari était

la cause majeure de nos soupçons ; qu'il reparaisse ! vous

nous verrez, pleins de respect pour le maître revenu, rougir de nos doutes et en implorer le pardon.

ELISABETH

Ce jour là, messieurs mes frères, j'intercéderai pour vous.

^Elisabeth, avec ces poroles, les congédie d'un grand geste. Tous sortent à reculons, l'air repentant, par la grande porte. Elisabeth garde longtemps sa fière attitude. Dès qu'elle est seule, elle défaille court à son (ils, le prend dans ses bras, s'agenouille parle avec des sanglots.)

SGENEJU

ELISABETH, ETIENNE, pnis PLUSIEURS SERVITEURS sur In terrasse, puis RHODZKO, pais ETIENNE

ELISABETH

Oh ! ne meurs pas, ne meurs pas, mon Etienne ! Tu ne mourras pas, dis-le moi? Elle comprendra, la très chère Vierge, qu'il m'a fallu mentir pour maintenir l'honneur de ma maison, et, comme elle est mère aussi, elle ne me prendra pas mon enfant. Bienheureux Anges ! situ allais mourir!

ETIENNE

Mère, vous me serrez trop fort.

ELISABETH

Je t'ai fait du mal? réponds, est-ce que tu souffres? Tu n'es pas malade au moins?

étienm:

Non, mère. Mais vous, pourquoi pleurez-vous? Si vous êtes malade, je le serai aussi, et je ne veux pas que vous ayez du chagrin.

Non. Je n'ai pas de chagrin. Tu vois, je ris, embrasse-moi, va jouer. (L'enfant s'éloigne.) Oh ! c'est du démon que m'est venue cette pensée ! Mauvaise mère, ne pouvais-tu jurer par ta vie? Cela aurait suffi. Ils t'auraient crue. Et toi, que tu vives ou non, cela importe peu, — puisqu'il ne reviendra

PREMIER TABLEAU \i

pas. Cinq années, si longues ! Quelques lettres d'abord. Puis aucune nouvelle. L'abandon, la solitude. Oh! l'ingrat, tant aimé !

Des serviteurs sont entrés sur la terrassa, portant dos échelles, et commencent à retirer les tentures de deuil.

Que faites-vous là ? Qui vous a commandé de retirer ces

tentures ?

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