LETTRE XXXV
De la marquise à la baronne.
Le i5 octobre.
Eh bien ^ mon amîe^ Léocadie me quille, et elle le veut !.«. Dans cinq jours elle part pour Paris, avec M«»« d'Olbreuse. Cette dernière me demanda hier de Temmener pour six semaines ou deux mois , me dîsan t qu'il lui paroissoit désirable que Léocadie, avec une éducation si parfaite, tant de talens et de goût pour les arts, fit un pelit voyagé à Paris , pour y voir tant de monumens cétèbres, et de superbes collections de tableaux , d'histoire naturelle , etc. ]j£ine d'Olbreuse ajouta que, pendant ces deux mois , elle seroit établie à la campagne , près de Paris , n'y recevroil absolument que trois ou quatre amis d'un âge mûr, et n iroit à Paris que pour en faire voir a Léocadie toutes les curiosités, et sans jamais y coucher, et qu'enfin elle me la rameneroit elle-même sur la (in de dé
ii6 LES MERES
cembre... Consternée à celle proposîlion, j'ai simplement répondu que je ne qi'opr poserois point a ce voyage , si Léocadîe y eonsefitoît.... Lcocarfieesl appelée , ]e lui fais part de Ja dexpande de M™! d^Olbreuse , et de hia réponse. Léocadîe pâlît , rougit, pleure, devx^ni .tjrejEnbIan4e ; mais, sans balancer^ sans hésiter une minute, elfe accepte . • • • Ah ! je vous l'avoue , jai:nais coup plus nid^e ;et plu^ înatleadA:i'n'a frappé mon cœur , ce cœ.ur trop seusible »
déchiré depuis sî loog-tepips par tant fie peines connues et secrètes!.... .Cependant je me contins, je ne pleurai point. Le ressentiment le plus vif et le plus douloureux étouffoJt ma sensibilité et suspeadoit nijes larmes* Je me leva), en disant : Je vais ordonner les prép^n^fb de votre déparJt, ei je «ortis. Je cburs à Tappartement de Léocadîe , et j'ordonne o Jacinthe de labre .de3 malles de tout ce qui appartient à Lcor cadie , et sur-le-champ , et de ne rien oublier. Dans oe mfmienjl , on vient me chercher de la part de M™* d'OJbreuse , on me dit que Léocadîe se trouve mal, j'oublie toute ma colère , je vole auprès d'elle* • • Hélas I elle étoit dans un état véntableaienit pffreux; paie cojxime la rooiHj glacée^
Iremblànie et pleurant avec une amertume dgjitrien 9e peut donner ri<lëe,,.v< Je la pris d/BkiQs Qies J^ras , je l'embrias^ai oiiUe fois » je ^wç^r.^i <ii]ie je ne doviloîs pfciojl 4e sa Veadr^essye ,.qne jexiedésîapprouvoît^poÎQt ce voyage y qM jeiseut^V mèvie <|tt il lui &e.roit lrà$-ulile ; ev ^h mot ^ je luldi^ tout ce qui pouvoit la consoler y m9h vainement : ,e}Ie pleuroil loujoiar^ av^ la ménaie véhëroence y et toujours en garda«it uu si- ;lenqs qiii ;p'élpU iaierryoni^u que par des gémissement ietides^i^çlaBialipniS doulou- .T.euses..*- X) combien je me .sui9 reproché cette jSrëue déc^^rante» qui m> J«iî«aé uo souvenir affreux , ineffaçable 1 Quel .r©- Jam4s,^^ cebii d'avjoir affligé mortellejne^i jcre i^i^'on aime;! •> 4< Qii 'imflorle d'avoir eu iv»ftQn : le, vrai ^rime^ le vrai'cnaflhemr^ c^t de réduire au désesfioirJ'obj/et pour le* 4|i|el PO donneroit jsa vie ! • • # •
Dans le trouble où j'étois, j'oubliai de conlremauder les ordres donnés^ dans mon dépit y h Jacintlse. Léocudie vil tfoisgJ^an* des malles rasaexiiblées dans sa cbaniibile^ et qi^'on s'occupoii^ remplir, ce qui lui fit comprendre que je com}Uois sur une en«lièj^e «fiparalion. Alors elle se jeta à mes
4^ieds > et m^ dît iput m quis U douJeur
lis LES HERES
ia tendresse peuvent inspirer de plus toa^ chant, mais sans rétracter le consenle^ * ment donné au voyage. Je soutins que ]e \ n'avoiât craint qu'une absoice plus longue ; [ elle me protesta , et me donna sa parole , de ne pas rester plus de deux mois. Hélàs !
pouri*a-t-elle la tenir ?...; Elle ne veut abi^olumenl emporter qu'an gros porfè-iïiaateau , un sac <le nuit, et laniouié àe ses bijoux. Je ^uts bien certaine qu« respéraaee de revoir sa uaère est la seule 'clto.^e q\!ki puisse' la déterminer "^à me quitter; mais pourquoi me cacher ce ilioliï? pourquoi manquer ^^insi a la^ confiance -^u'éile mte doit?
J'ai pens^qoe pent^etrë sa mèifea tpcra-vé )e moyen de lui fsiire parvenir une lettre à mon insu , ce qui est possible par le moyen de M^*^' d^Olbrêuse , qui certainement est confidente de la mère; mais quelle ingratitude d^ la part de cette mère inconnue, de m'ôter ainsi la confiance de l'enfant pour laquelle j'ai tout fait et qui me coûte si cher! Et Léocadie, sans trahir son secret, ne pouvoit*elle pas me confier seulement qu'une raison puissante lui faisoit désirer ce voyage? Elle a craint mes questions ou ma pénétration, et on la force à dissir
ftIVALES. 129
muler avec moi ! • • • . Enfîa y pourquoi sa in^rè ne m*a-t^elle pas écrit franchement, pour me demander sa fille? Veut-elJe cacber sa liaison avec M'^^d'OlbreuseVa-t-elle qudqoc intérêt secret qui l'oblige à ce mys* tère? Cela est possible ; dans cette incerti^ lude, no|is devons taire nos conjectures , el c^est assurément ce que je ferai , et ce que j'exige positivement de vous, mon amie. D ailleurs, Albert recevroit celte confidence avec son incrédulité ordinaire :
tout ce qu'il pourroit croire , c'est que madame d'Olbreuse est confidente du père de Léocadie, et qu'elle veut lui procurer le plsdsiv de la revoir. Enfin , M*"* d'Olbreuse et Albert ne s'aiment pas , chose que j'ai remarquéip depuis long^temps ; ce qui me Ait imaginer qu'Albert sait peut-être qu'elle est liée avec le duc de Rosmond. Cette idée me donne à moi*même quelques doutes sur la réalité de l'existence de la mère. Si en effet tout ce que nous avons vu n'étoit qu'un roman imaginé par cet homme intrigant et profondément artificieux , par cet homme qui , toute sa vie , s'est fait un jeu dç la tromperie et du mensonge !... Cependant ^ comment croire que M*»* d'Olbreuse seprêteroit à favoriser une telle intrigue? ^
iJo LES MÇKES
pourroit*eUe à Tinsu de son mari ; el le comte le souffriroil-il? Mais qm peut pé- Jiélrer les i^iotifs de ge.os <^ui vivent >à la cour? Leurs liaisons y foudees 9ûr TiiH^rât et laïubilion^ les epgageal si:.s%oY^uA ii faire des demarobes^équivpqaea et ménaie contraires à Jeurs goàls et à JeQrsqprMipî.^)^^! En vériitë , je ue sais plus quepeasQr*»*» ffi .dis a tout le iDon^de que c'fsst moi qui déair^ que I^ëocadie,fa^se ce petit yoy^^g/s ^^T,i^ me seroit aiFreiUX qiîi;e l'^^n pâ(t',groirç jç^ c'est elle qui, veut me quitter, ^n^ smtip .motif que celui de la cqriosilé de yw ^v ris!..... Que de chagrins je suis (avçéfi àp renfermer au fond de mon à^.e !
Je voudrois qu'elle fut partie ^ pi^i^^'il faut qu'elle parte iians cinq joi^rs.l . • . • ^ présent^ toutes les fois que je la* regan}^^ j'ai peine à retenir mes pleurs !... Quel a^ ment que celui de ce dlépart!.... qiii'il si&ra différent de celui de Dijon , qui me ^i d^ tant de peine !... Vn .devoir ^^ré »^ lOR" çoit à nous sépar^^ , mpn inquiéu^d^ pp^ ma mqre absorbpit tous I9(kes autres seu^îmens , je laissais Léocadje chez luoi , }fi n'allois qu'à vingt lieues d^Erneville... Atfjourd'faui, c'est elle qui me quitte 9 up^ étrangère Temi^ae « ^qv^itrie-vipg&s jlieMS
RIVALES. ' i3i
de moi !..• et quî sait si je la reverraî !... Si sa mère existe eh effet , n'est-ce pas pour la reprendre et pour la garder qu'elle la fait venir?... Dans quelles mains va tomber cette eolant si chérie !.... O Dieu^ que toutes ces inquiétudes sont cruelles! Je vous avoue que M"*^ A'Olbreuse , depuis hier, 'œ'esl'devcsnue odieuse ; je me dé6e d'elle 9 et ,louies jses démonstratiohs d'ami* ùé ne me paroiaseptplus que de la fausseté !•... Je suis peutréire injuste , cette idée est un tourment de plus, peut-être que Vonles mes suppo^sitions ne sont que des chimères; M"*® d'Olbreuse, cliarmée des grâces d'une jeune personne véritablement incomparable y n'a peut-être pas d-'aulre projet que celui de Im être utile, et de lui procurer Favaiiitage de Caire un voyage aussi ngréaWe qu'inslructîf; alors Léoca- Hc ne me cfuilteroit que pour son plaisir!... Il seroît possible encore qu'elle sût que sa mère est à Panis , sans que madame d'Olbreuse fût dans cette confidence . . • • Je me perds dans toutes ces suppositions ; je ne puis m'arréler un quart d'heure de suite a la miênie idée.... cet état est insupporlahlel Ab ! chère amie, je n'ai jamais éU 91 agitée et si malbeureuse»
i3a LES MERES