‹ Les mères rivales, ou, La calomnieChapitre 6 sur 46 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

De la marquise à la baronne.

Le 4 janvier.

Lbs etrennesanonjrmes ^oniBtrivées. Ce sont des anneaux d'oreilles et des bagues de pierreries d'une très-grande beauté , et deux autres choses beaucoup plus précieuses aux yeux de Léocadie , deux ouvrages faits par sa mère , une robe magnifiquement brodée en or et en soie nuée, et un tableau à l'huile peint d'une manière charmante, et représentant une femme voilée dans un jardin , traçant sur un arbre le nom de Léocadie.

Ces présens étoient accompagnés d'une lettre extrêmement tendre , mais très-courte, adressée à Léocadie.

RIVALES. i5

Le duc de Rosmond est arrivé à Moulins, précisément le jour où j'en suis partie. Quel bonheur pour moi de ne Vy avoir pas rencontré ! 11 est venu pour la tenue des États de la province, c'est-à-dire, pour y passer quelques jours avec le prince de***.

J'imagine qu'ensuite il ira faire une visite à Vévèque d' Autun. Je ne puis vousexprimer a quel point je souffre de le savoir si prè$ de nous! Léocadie est bien troublée de cette idée , car je ne lui ai point.caclié que beaucoup d'apparences nous persuadent qu'il est son père. Elle a trouvé lemoyen d'admettre cette supposition avec la croyance que sa mère n'est pas coupable d'adultère. Sa mère lui dit, dans sa première lettre, qu'elle fut la victime d'unejuneste erreur. Léoca* dje pense qu'elle est libre , et que le duc ne l'aura séduite qu'en lui cachant qu'il étoit marié , ce qui est assurément très-possible ; cette înfàmeimposture neseroit qu'unegentillesse pour un homme aussi dépravé. Le voisinage du duc nous expose souvent à l'inconvénient d'entendre inopinément pro- Doncer son nom ; alors Léocadie pâlit et je rougis ! . . . Hélas! pourtant ce n'est pas à moi de rougir!... et c'est moi qui gémis sous le poids de l'injustice et de la hont^ ! . • • «

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Maïs je ne tne plains point , puisque le ciel a daigné me laisser ritinocence ^ ce bien inestimable dont tant decœurs, faits pour la vertu , déplorent en secret la perte irréparablel... trésor si précieux, €|ue même la toute* puissance de TËtemel ne sauroit le rendre, }orsqu*il est perdu !.... Dieu peut nous rendre la santé , le bonheur, la vertu 9 la yie même , m^isil ne sauroit nous resti-»

tuer rinnocence. Sa bonté suprême ne peut "que nous aider à la conserver.

I^me d'Olbreuse m écrit toujours avec la même exactitude et la même amitié. Son beau-frère, le marquis d'Elvas, vient d'é* pouser une parente du chevalier de Celles ^ de la branche ainée de cette famille, établie en f janguedoc. Je ne crois pas queeette a\r liance produise une bien tendre liaison entre le <7hevaHer de Celtas et M"*"" d*01breuse.

Adieu , amie .parfaite et si chérie ! Assu--- -rément j'irai lundi à Bourbon dîner chez le ilocteur^puisque je suis sûre de vousy trou«- 'ver,et que j'ai de plus l'espérance de vous emmener à Erneville.

RIVALES. iS

LETTRE Vllt

Z)e la même à la mime.

Xe a mart.

Il est vraî, chère amie , que je me saîn lou^ourft un peu moqnée des tombeaux placés dans des jardins , et cepeiYdant je viens d^eu faire achever un dans Tenceinte fermée de mon parterre; mais cette idée est moins inconsè(\nen\e je\ surtout moins commune que vous ne le pensez 1...

Je vousavoae donc franchement que nonseulement je ne ferai point 6ter cette fabrique^mais que c^ est moi qui Tai fait placer où elle est» C'est ce que je ne voulois point dire publiquement ; voici le fait : depuis plus de deux mois jedésiroisde ^o\k\o\vméditer$ur un tombeau , et connoissant la discrétion de Sauvai y je lui fis une demi -confidence ; je lui dis que m*étant déclarée contre ce genre d'ornemens, je ne voulois point paroitre iaconséquente ^ surtout aux yeux de mes élèves ; je Tinslruisis de mon projet, qui s'est heareusementexécuté. J'avois uuejolief '

jÇ LES MERES

taedelaMëlancolie; cette charmanle figure tient une coloiube^ et pleure sur une urne funéraire. J'ai gravé sur le socle de la statue ces vers de M. de la. Harpe :

c Ses maaz et ses plaisirs ne sont connus que d*elle; « A sa douleur qu'eUe aime , elle est toujours fidèle. »

et j'ai dit, devant tout le mondé, que je voulois pkcer cette statue dans mon jardin particulier, ce qui a paru fort simple. J'ai ajouté que, pour donner bonne grâce a la statue dont le socle est trop bas , je la mettrois sur un piédestal. En effet, à côté du rocher et de la fontaine, j'ai fait faire unpetit ouvrage creux, en maçonnerie, ressemblant à un piédestal. Un jour qu'Albert étoit à Luzi , j'ai secrètement déposé dans le vide intérieur de cel ouvrage un petit coffre de bois de cèdre que j'ai entièrement recouvert de plaques deplomb; ensuite j'ai moi-même remis assez de mortier sur ce coffre pour le hien cacher , et j'ai , sur-le-champ , fait sceller le tout , en ma présence , avec des briques et du ciment. Le lendemain de cette opération , nous partîmes pour Dijon , et je dis publiquement à Sauvai , que j^ le chargeois de faire recouvrir ce piédestal en mar- I)re bîanc , et d'y poser la statue. Au lieu dç

cela 9 pendant mon absence il a fait faire ^ suivant notre convention secrète^ un tom" beau de la plus belle proportion et de la for« melaplasëlégante^ et la statueest placée sur la cime du rocher; elle fait là un effet trèsfrappant. A mon retour j'ai paru fort sur«prise et fort mécontente de cette prétendue iavention de Sauvai ; mais le tombeau étant fait etproduisant véritablement un point de vue extrêmement pittoresque^tous mes élèves m^ont conjurée de le laisser , et je n'ai pas eu de peine à y consentir.

Quamt au coffre de cèdre, tout ce que je puis vous dirCj mon amie, c'est qu'il renferme un triste dépôt !... il contient le secret qui pèse sur mon cœur, et que je ne puis confier à l'amitié.... Mais si, comme je l'espère , Albert me survit , il saura ce mystère quand je ne serai plus; et joie croire qu'alors cette tombe, si souvent bai^^ gnée de mes larmes , deviendra du moin$ le dernier objet de ses méditations I...

^ Adieu , tendre et chère amie ; brûlez sur»

le-cbamp cette lettre»

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