Les mères rivales
Je ne vous ai jamais vu si dénigrant pour celte pauvre Aglaé , dont vous exagérez un peu les ridicules. Au reste , vous savez, mon cher Jules , que je serois ftussi très - fâchée qu'elle devînt votre ^emme. Mon frère et ma belle - sœur ■ iennent beaucoup à ce mariage , mais ous ne devez craindre de leur part ".une espèce de violence • on n'a rien louter de semblable avec d'aussi bons
\ cette jeune et charmante Léo-
cadie , je vais bien vous e'tonner en tous disant que je suis certaine qu elle n'est point votre sœur. Par un enchaînement très - singulier d'evénemens bizarres, j'ai acquis cette parfaite certitude. Mais ceci tient à des secrets qui m'ont e'té confiés et qu'il m'est impossible de re'véler. Je vous demande même , et j'exige de votre probité' , que vous ne disiez à qui que ce soit au monde l'éclaircissement que je vous donne à cet égard. Je connois votre discrétion et vos principes , et cette connoissance me donne une confiance qu'on n'a pas ordinairement pour un homme de votre âge. Ainsi je vais vous ouvrir mon âme tout entière , et vous faire part de mes espérances et de tous mes projets relativement à vous.
Quoique je n'aie que trente - trois ans , c'est-à-dire onze ans de plus que vous , les soins que j'ai donnés à votre éducation , et la manière dont vous en avez profité , m'ont inspiré pour vous un sentiment véritablement maternel. Je ne me marierai jamais ^ et Jules sera toujours
monjlls unique. Seule liériticre des grands biens de ma tante , j'ai une fortune trèsconsidërable dont je puis souverainement disposer. Soyez donc bien persuade' qu'on ne vous mariera point contre mon gré.
Avec la fortune de vos parens et la mienne , vous serez un jour l'homme le plus riche de la cour ; de'sirer encore de la richesse dans la femme que vous choisirez seroit une absurde cupidité'. Aussi n'est-ce pas ce qui détermine vos parezis pour mademoiselle de Jussj 'j ils ne sont se'duits que par ses alliances , sa grande naissance^ sa jolie figure^ et l'intimité de votre mère avec madame de Jussy. Je pense comme vous depuis long-temps sur mademoiselle de Jussy , et vous le savez.
Je désire avec passion ^ pour mon neveu , pour mon élève , pour mon fils , une
femme aimable et vertueuse et je
lui confie que tout ce que j'ai entendu dire de Léocadie me fait souhaiter avec ardeur de pouvoir un jour l'appeler ma fille. . . L'homme que j'estime le plus, le vicomte de Saint-Méran , la connoît
depuis sa première enfance , et m'a fait d'elle le portrait le plus ravissant. Voilà mon ami , voilà l'épouse qu'au fond du cœur je vous destine. Jugez si votre dernière lettre m'a fait plaisir.... Mais outre les préjugés de la naissance que nous avons contre nous , il faudra vaincre encore beaucoup de difficultés ; nous en viendrons à bout , si vous vous laissez guider par moi , et si vous avez une parfaite discrétion. Je ferai tout , oui , tout, pour obtenir le succès que je désire; je n'ai dans le monde entier que ce seul intérêt et cette seule affaire. Mais voici ce que j'exige de vous : 1° un secret absolu ', 2° que vous ne fassiez aucune intrigue pom' revoir Léocadie , pour lui parler ou poiu? lui faire parvenir une lettre. Si vous me désobéissiez en ceci , je le saurois , j'ai pour cela des moyens certains ; alors je cesserois de vous estimer, et je renoncerois sans retour à ce projet. Si vous acceptez mes conditions , si j'en recois votre parole, je vais sans perdre de temps m'occaper uniquement et sans
relâche d'une affaire qui , en faisant votre bonheur, assurera le mien.
Adieu, mondier Jules j brûlez celte lettre, et répondez-moi sans délai.