LETTRE CXCIX
Réponse de la marquise.
DijoD , ]e 28 juin.
I^Li mère est aussi bien que nous pouvons raisonnablement le désirer, elle se lèvera demain j quelle joie j'éprouverai en la voyant assise et habillée ! quelle reconnoissance je dois à Dieu, qui m'a conservé le plus précieux de ses bienfaits , une mère tendre et vertueuse!
Je vous prie, ma chère enfant, d'aller chez M. le curé pour le remercier encore de toutes les preuves d'amitié qu^il
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nous a données dans cette occasion. Diteslui que je recommande toujours ma mère à ses prières j j'y ai tant de foi!. . . Vous lui donnerez pour notre e'glise un voile de calice que je vous envoie , et que j'ai brode' moi-même depuis que je suis ici. En outre ^ je voudrois me charger d'une pauvre femme de plus; je voudrois qu'elle eût soixante-deux ans , l'âge de ma mère. Comme on ne trouvera point de pauvres sans secours à Erne ville, il faut faire cette recherche dans les villes ou les terres voisines; elle seroit inutile chez madame de Vordac, ou à Gilly; et d'ailleurs si quelque infortunée s'y trouvoit par hasard , je ne la ferois point venir à Erneville, car je ne veux pas voler mes amis; je me contenterois de les avertir. Faites donc cherclî^r à • Bourbon ;, à Luzy, à L***, à P***^ elc. Je logerai cette pauvre femme, non dans le village, mais dans le château; je l'établirai dans le pavillon neuf bâli sur des caves, et dont l'exposilion est très^saine; je lui décline la chambre jaune au rcz-
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de-cliaussëe, avec le cabinet dans lequel je fierai coucher Véronique, qui la servira. Il va sans dire qu'en cherchant cette femme on doit pre'fe'rer celle qui aura la réputation d'être la plus pieuse , et par conse'quent la plus honnête. Faites faire tout de suite un trousseau complet pour une femme de cet âge • je désire que les toiles soient infiniment moins grossières que celles de nos autres j^auvres, surtout pour les chemises et les draps. N'oubliez pas de faire acheter des bas de coton. M. D***, à Bourbon, fournira tout l'argent nécessaire, si mademoiselle du Rocher n'en a pas assez.
Ma mère et Albert ont lu votre dernière lettre, ma chère enfant, et leur avis est qu'il ne faut point du tout conter ces détails romanesques, que nos ennemis ne manqueroient pas de tourner eu ridicule; ainsi n'en parlez point. Je ne puis qu'applaudir à la sensibilité que vous montrez pour votre mère. Ce sentiment si naturel vous honore, et des attentions si charmantes sont ])ÏQii dignes de l'inspirer.
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Pour moi, mon enfant, je ne suis que sensible, je n'ai su jusqu'ici que vous aimer. Ce qui est touchant peut en effet me ressembler, et non ce qui est ingénieux. Mon esprit n'a pu s'exercer dans ce genre; c'est surtout la nécessité d'employer le mystère qui rend ingénieux, et je n'ai jamais rien dû cacher. . .
Je vous avouerai naturellement que je n'approuve pas que votre mère vous engage à tromper les personnes qui ont une autorité légitime sur vous, et je m'afflige de ne vous pas voir le moindre regret d'avoir fait tant de petits mensonges à mademoiselle du Rocher et à Jacinthe.
Enfin ceci m'a fait naître une pensée bien douloureuse, c'est que si j'eusse été àErneville je vous aurois gênée, et vous m'auriez trompée!, . .
Ah! mon enfant, disposez de votre cœur, livrez -vous tout entière à une affection dont l'excès même est vertueuxmais conservez les principes que je vous ai donnés ! . . . .
Je compte partir d'ici le p5 du mois m. 27
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Drociiain, si ma mère est alors, comme je l'espère, parfaitement rétablie.
Adieu, ma fille; adieu, l'enfant de mon choix et de mon cœur 1 Ah ! ne crois pas que jamais qui que ce soit au monde puisse t'ai mer autant que moi ! Je veux bien ne pas avoir la préfe'rence, je veux bien que ton affection soit également paP' tagée; mais ne confonds jamais la mienne avec une autre, ne compare point mes sentimens : c'est tout ce que je te demande.
LETTRE ce.
De la même à la baronne de Kordac.
Dijon, le 6 i^uillet.
Non, chère amie, l'apparition de la mère voilée n'a pas fait plus d'impression sur l'esprit d'Albert que tout le reste. Il n'en convient absolument pas; mais je vois qu'il est très-persuadé que toute cette scène a été jouée par une bonne comédienne, bien payée pour cela.
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Il m'a défendu positivement de conter cette aventure à d'autres qu'à mes amis intimes : c'étoit n'excepter que vous et M. du Resnel ; encore ni'a-t-il prescrit de vous recommander le plus profond secret. Au reste, je pense comme lui que les indiffërens , et à plus forte raison les ennemis , ne verroient dans ce récit qu'une fable ou une comédie. Ainsi il ne m'en coûtera rien de garder le silence à cet égard.
J'ai pris mon parti sur l'incrédulité d'Albert ; mais combien d'inquiétudes me cause cette mère inconnue ! Elle m'ôtera toute la confiance de Léocadie j vous le verrez. Et qu'est-ce que la tendresse filiale sans confiance ? J'ai répotidu sur tout cela à Léocadie avec sévérité, et même avec un peu d'humeur. Je ne puis cacher ce que j'éprouve ; je suis moins aimable pour elle, et surtout moins attentive -, je n'ose lutter d'attention avec sa mère, ce parallèle ne pourroit jamais être à mon avantage. L'affection de sa mère a pour elle tous les charmes les
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plus séduisaiis de l'amour ; le mystère , l'intrigue, les soins ingénieux et l'attrait piquant de la curiosité ; et ce roman est d'autant plus touchant qu'il est tout neuf, qu'il n'a rien de commun , que nul remords j nul scrupule n'en corrompt la douceur, qu'il occupe, qu'il exalte l'imagination sans l'égarer , que sa pureté ajoute un charme délicieux à son intérêt, et qu'en remplissant le cœur il satisfait la conscience, en confondant les doux mouvemens d'une tendresse passionnée avec le sentiment du devoir et l'enthousiasme de la vertu.
Que puis - je opposer à tout cela ?
quinze ans de soins et de leçons • mais on voit tant de bonnes mères, tant de bonnes institutrices, et il n'existe qu'une seule mère anonyme qui sache joindre à la tendresse maternelle toute la galanterie et les grâces , et tous les soins délicats , ingénieux et romanesques de l'amour. Tout ceci prouve que la mère anonyme a quelque moyen d'être informée de tout ce qui se passe et se dit à
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Erneville; sans cela comment auroit-elle su que Le'ocadie dësiroit des roses mousseuses ? Je pense toujours que c'est madame d'Olbreuse qui la connoît et Finstruit, et qui sait elle-même tous ces petits de'tails par mes lettres et par St- Méran.
Léocadie , en portant au curé mon voile de calice, a fait le sacrifice du bouquet de roses artificielles qu'elle tient de sa mère ; elle l'a donné à notre église , et l'a placé dans la chapelle de Sainte- Rose y patronne de sa mère. Je sais qu'elle a le projet d'orner particulièrement celte chapelle. Elle a commencé dans ce dessein la broderie d'un devant d'autel. Elle a déjà donné plusieurs jolis vases de son cabinet ^ elle a prié Sauvai de faire un petit tableau qu'elle doit copier ! Quelle dévotion pour sainte Rose! . . . et elle n'a jamais pensé à sainte Pauline !.. .
Adieu , mon amie ', mon départ sera toujours le i5 j à présent vous y pouvez compter. Nous passerons par Moulins , où des affaires arrêteront Albert six ou
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sept jours au moins. M. du Resnel veut bien in'amener là Léocadie et mademoiselle du Rocher. Il est de'cidë que de Moulins nous irons voir les grottes d'Arcy que je ne connois pas. O si vous pouviez (Hre de cette partie ! Le baron se porte bien dans ce moment • s'il n'ëtoit pas souffrant alors, croyez-vous qu'il accordât cette permission? Je n'ose l'cspe'rer, mais j'aurai l'audace de lui demander cette grâce, qui me rendroit ce petit voyage si parfaitemeat agréable !
LETTRE CCL Zh la même a la même.
De Moulins, le 20 juillet.
A PRÉSENT, clière amie, je suis consolée que vous n'ayez pas pu venir ici avec M. du Resnel et Léocadie, parce que vous auriez été témoin d'une scène qui vous auroit bien fait souffrir. Nous arrivâmes ici le ]6 au soir^ nous envoyâmes des. cartes de visite à l'iniendant,
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qui noi^s fit inviter tous à souper pour le lendenji^». Nous y fumes j heureusement (ju' Albert n'y put aller aye.c nous^ à cause (le ses affaires. Nous, arrivâmes à l'intendance^ n'ayant vu personne encore;, car nous n'e'tions pas sorties de notre auberge j et j'avois fait fermer ma porte toute la journe'e. Léocadie ,, que j'e'tpis orgueilleuse de montrer pour la première (bip, d^ns une grande assemblée, e'toit fort pare'e et d'une beauté' ravissante. Noys entrons dans un salon excessivement éclaire' et rempli de monde. M. du Resnel me donnoit la main , et le premier ol^jet qui frappe nos regards est le duc de Ilosmond, arrivé quelques minutes ayant nous, et qui n'étoit à Moulins que de-i puis trois jours ! Quelle terrible vision pour M. du Resçiel et, pour moi!. . . Le. duc me fit une profonde révérence d'un air grave et respectueu:^: je ne sais si jo la lui ai rendue, mon trouble, étoit si grand que je ne me rappelle ni ce qu.9 j'ai fait dans ce moment , ni même ce que j^'^i pensé. M. du Resnçl a été ol)li§é
(le me dire que l'intendante , qui est boiteuse et qui marche avec beaucoup de peine, venoit à moi. Je ne voyois rienj enfin je m'avance vers l'intendante , qui nous conduit, Le'ocadie et moi, à l'autre bout de la chambre, et nous fait asseoir à côté d'elle. Il y avoit plus de vingt femmes toutes assises, et une trentaine d'hommes debout , formant un demicercle vis-à-vis de nous. Mon trouble e'toit un peu dissipé, mais j'éprouvois une inquiétude extrême pour Le'ocadie. Elle avoit en effet remarqué mon émotion sans d'abord en deviner la cause j ensuite ses regards se portèrent sur le duc de Rosniond, fort remarquable par son cordon bleu, et même encore par sa figure. Léocadie commençoit à s'émouvoir, quand tout-à-coup elle entendit nommer le duc, et elle connut enfin que celui qu'elle
croit son père étoit à six pas d'elle!
Alors elle pâlit, et un éventail qu'elle
tenoit lui tomba des mains Le
diic se précipite, ramasse l'éventail et le lui présente. Léocadie se lève, chancelle,
et retombe sur sa chaise en disant : « Ah! mon Dieu! . ...» Tous les yeux e'toient fixés sur elle. . . Jugez de l'état où j'étois!... Par bonheur, dans ce moment une femme entre dans le salon, l'intendante se lève, il y eut un mouvement qui causa une distraction, pendant laquelle Léocadie se remit un peu. On arrangea les parties de jeu; au bout d'un quart -d'heure le duc disparut. Je fus bien soulagée en le voyant sortir! Je ne puis vous exprimer tous les sentimens que sa présence m'a fait éprouver ! . . . Sa vue m'a rappelé le plus beau temps de ma vie. J'étois si heureuse quand je le vis pour la première fois î . . . Malgré tout ce qu'il m'a coûté, je vous l'avoue, j'ai oublié tout mon ressentiment en le regardant; sa ressemblance avec Léocadie est en effet frappante, inconcevable!.... Non, je ne puis haïr ce visage-là!. . . . D'ailleurs, depuis que je le crois véritablement le père de Léocadie, je n^ai pil m'empécher de lui pardonner en secret, ou du moins je n'ai plus pour lui cette
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aversion si fondée que j'ai eue dans les premiers temps. Cependant j'ai senti ui) violent mouvement de colère lorsqu'il a ramasse' léventaii ! . , . Homme audacieux ! oser s'approcher si près de moi!,.. Mai^ il trembloit en pre'sentant l'e'ventail,, i\ etoit profonde'ment emu!....
Cette scène sera conle'e partout, et su-» rement avec l'exagération et les brode-» ries de la me'clianceté. Cette aventure \a, renouveler et confirmer toutes les calomnies contre moi. C'est une e'trange et triste destine'e que la mienne!
Sans entrer dans aucun de'tail , j'ai conté à Albert cette rencontre, qui rne r^nd odieux le se'jour de Moulinss, Je ne retournerai plus à l'intendance. Heui:evisement qu'Albert, tout entier à ses affaires, lie va point dans le monde. Ah! s'il eût été' avec nous le 16, je crois, que je serois morte de saisissemf*nt et de terreur.
Lg comte Jules, fils du duc de Rosrnond, est ici avec son réi^iment. On dit que ce jeune homme est charmant à tou? égards ; Tévéque d'Autun l'a élevé et ip'ei^
a fait un grand éloge. Je suis sûre que Léocadie voudroit bien le rencontrer , mais A'ous croyez bien que je prends toutes les pre'cautlons ne'cessaires pour que cela n'arrive pas.
J'ai fait à Léocadie toute? les questions imaginables sur les événemens arrivés en mon absence , et je me presse de vous dire que sa mère est tves-gvande , qu'elle a des mains d'une blaîicheur , d' une forme et d'une beauté parfaites. Madame d'OlbreusG est petite , et n'a pas de jolies mains. J'espère qu'enfin ceci pourra vous ôter un injuste soupçon que vous gardez malgré moi depuis si long-temps.
Adieu, chère amie ; nous partirons dans trois jours pour les grottes d'Arcy. Albert n'ira point à ca,use de ses affaires, qui l'obligent à faire une course de huit jours à Cosne, d'où il se rendra à Erneville, J'irai aux grottes avec M. du Resnel ^mademoiselle du Rocher et Léocadie. Albert veut garder Maurice , et dans six. jou^^ je serai près de vous et toute à vous,
LETTRE GGII.
Du comte Jules à la comtesse de Rosmond.
De Moulins, le 3o juillet.
Oui, ma chère tante, je ne vous cacherai jamais rien; vous connoîtrez toujours tous les sentimens de ce cœur que vous avez formé, et qui ne pourra jamais feindre avec vous. Je vous ai de'jà mandé le genre de vie que je mène ici ; l'étude et la lecture font toujours mes délices, ainsi soyez bien sûre que je trouve dti temps pour tout. J'ai pourtant fait une petite escapade qu'il faut que je vous conte. Il est d'abord nécessaire de vous dire qu'il y a dans cette province une jeune personne nommée Léocadie, adoptée par la marquise d'Erneville, et que tout le monde dit être ma sœur, c'està-dire fille de mon père. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ayant vu pour la première fois mon père à l'intendance elle montra une émotion qui frappa tout le monde, et mon père aussi parut fort troublé et très- attendri. La réputation de beauté,
de grâces et de talons de cette jeune personne, jointe à Fide'e qu'elle est ma sœur, m'inspira la plus vive curiosité; mais il me fut impossible de la rencontrer. Enfin je de'couvris qu'elle ail oit avec madame d'Erneville aux grottes d'Arcy. Alors je demande un congé , je l'obtiens, je pars avant elle, j'arrive au village le plus prés de ces grottes, et je m'y établis. ... Le lendemain j'apprends que Léocadie est arrivée; je suis averti du moment où elle se rend aux grottes, et j'y vole ; elle étoit déjà dans ces souterrains, et comme j'y en trois avec un domestique qui portoit deux flambeaux allumés, je fus très-surpris de voir leà grottes pleines d'une épaisse fumée, et d'entendre des cris de femmes. C'est que les conducteurs n'avoient porté que des torches enflammées de paille humide; ces brandons mouillés s'étoient éteints, et les dames éprouvoient la plus vive frayeur, en se trouvant dans une totale obscurité, dans un lieu rempli de trous et de précipices. Je leur parus donc un
auge libérateur avec mes deux flambeaui de poix!.... Dans cette espèce de danger^ madame d'Erneville ne pensoit qu'à sa fille ^ qui, de son côté , re'pétoit toujours: Maman, maman!. . . Un homme qu'on appelle M. du Resnel donnoit le bras àLe'ocadie, un domestique conduisoit à la fois madame d'Erneville et une vieille demoiselle. Ce domestique, tombé dans un trou, s'étoit foulé le pied. Léocadie se désoloit de voir sa mère sans autre soutien que le bras de la vieille demoiselle, qui faisoit des cris aigus. Tel étoit l'état des choses quand j'entrai dans la grotte. Aussitôt je coursa madame d'Erneville; sans la consulter, je m'empare de son bras, ia vieille demoiselle fait à mon égard la même chose ; nous étions au fond des grottes, et comme la fumée étoit véritablement étouffante, nous ne songions qu'à en sortir. Nous marchions devant, afin de frayer le chemin à Léocadie, dont je n'avois pu encore distinguer les traits, car j'entrevoyois à peine madame d'Erneville , à laquelle je donnois
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le bfas. . . Elle^ de son côté, ne sôngeoit guètiff à m'examiner; à toute minute elle tournoit la tête derrière nous^ pour recommander à M. du Resnel de bien conduire Léocadie. Enfin nous atteignons l'entrée de la grotte , nous respirons avec délices 'un air frais et pur, et nous voilà tous l'éunis hors du souterrain en pleine campagne. Alors Léocadie s'approche pour me remercier, et je vois la plus charmante créature qui existe. Sa beauté est céleste, et il y a une telle innocence dans toute sa personne, que la première sensation que son aspect inspire est aussi pure que l'expression de sa physionomie. On ne sent d'abord que ce que l'on éprouveroît à la vue d'un ange. Mon premier mouvement fut de m'applaudir d'être son frère , sans songer que ce titre me privoit à jamais de l'espoir de devenir son amant. . . . Elle étoit mise avec une élégance que je n'ai vue qu'à vous. Elle avoit une robe couleur de paille, une ceinture lilas; un ruban de même couleur et une rose
naturelle, placée de côté sur sa tête, rattacholent ses beaux cheveux nattés.
Il est vrai qu'elle- a tous les traits de mon pèrC; et par conséquent, ma chère tante, elle vous ressemble extrêmement; mais, n'ayant pas les cheveux noirs comme les vôtres , ni vos vives couleurs , ni les yeux d'un bleu aussi foncé, elle ressemble davantage encore à mon père.
Tandis qu'elle me parloit avec une grâce que rien ne peut dépeindre , madame d'Erneville, se joignant à elle pour me remercier, me demanda mon nom. Je le dis avec une sorte d'embarras, et je fus bien attendri en voyant Léocadie pâlir et tressaillir. ... Je reconduisis madame d'Erneville jusqu'à sa maison j elle me fit comprendre poliment qu'elle désiroit que je n'y entrasse point, car elle s'arrêta à la porte en me renouvelant ses remercîmens. Je fis en soupirant une profonde et triste révérence, et je m'éloignai sur - le - champ. Voilà , ma chère tante, tout ce que je puis vous dire des fameuses grottes d'Arcy. Je n'ai
VU là qu'un chef-d'œuvre de la nature beaucoup plus intéressant que des stalactites, et la description de Le'ocadie vaut bien celle d'une caverne souterraine. Madame d'Erneville est encore bien jolie , sa fraîclieur est étonnante ; je ne connois point de physionomie plus douce et plus agre'able que la sienne.
Il est bien heureux pour moi que cette angélique Le'ocadie soit ma sœur^ sans cette persuasion je dirois comme Hippoljte, auquel mon père me compare si souvent:
Un moment a vaincu mon audace imprudente ; Celle âme si supeibe est enfin dépendante
Mais je vous avouerai franchement que l'inefFaçable ide'e de Léocadie me rend encore plus de'sagre'able le fâcheux souvenir de mademoiselle dé Jussy. Vous m'avez promis^ ma chère tante ;, de faire l'impossible pour détourner mon père d'uàe alliance qui me rendroit le plus malheureux des hommes. Au nom du ciel , que la fermeté de mon père à cet égaitl et l'étonnant gont de ma mère pour toute celte ennuyeuse famille ne vous III. 28
33o LES MÈRES
rebutent pas. Je sais tout ce qu'on peut dire en faveur d'Aglaé de Jussj ; elle a un très-beau nom , elle est riche , elle est jolie , elle danse fort bien -, mais elle n'est occupée que de sa figure et de sa parure -, elle n'aime ni la lecture ni la campagne , elle n'estime que ce qui est à la mode ; elle est orgueilleuse et coquette^ elle n'a par conséquent ni candeur, ni naturel , ni sensibilité ; est-ce là , ma chère tante, la femme qui peut convenir à votre élève? Enfin j'ai une véritable antipathie pour elle ; je hais jusqu'à sa ligure que mon père vante tant, cet air décidé, ces minauderies , cette petite voix affectée, ces rires forcés, ces yeux que jamais le regard d'un homme n'a fait baisser, ce front de dix-huit ans qui ne rougit point; tout cela me déplaît mortellement. Ah!
lorsque dans mon imagination je la place â côté de Léocadie, je la trouve hideuse 1 Gomme je n'ai fait aucune des folies qui déshonorent la plupart des jeunes gens qui entrent dans le monde , mon père me croit de glace : il se trompe
beaucoup. Je vous aime ai^ec adoration , et si vous n'aviez pas re'primé ce premier sentiment de mon cœur par tant de cruelles moqueries , par des sermons si se'vères, et enfin par Vexil , en me rele'guant loin de vous , cette passion eût fait le destin de toute ma vie. Mais vous m'avez dégoûté de toutes les femmes ; j'en veux une , non qui vous e'gale , mais qui du moins vous ressemble un peu par les qualite's de l'esprit et de l'âme. Ah î Le'ocadie réunit tout l elle a même vos traits et votre ravissante physionomie ; elle n'a pourtant pas votre air majestueux et votre regard imposant , mais c'est ce que
j'aimois le moins en vous Plus j'y
pense , et moins je me console que Le'ocadie soit ma sœur ! . , . .
Adieu , ma chère , mon adorable tante.
Je ne sais si je reprendrai ma gaîté naturelle y mais depuis quelques jours je suis bien mélancolique ! Une lettre de vous peut seule me tirer d'un état si opposé à mon caraclère.